JÉSUS CRUCIFIÉ ENTRE DEUX LARRONS
s le seront au jugement dermier. À droite du Sauveur ceux
Les bons sont séparés des méchants, comme il issent à ses douleurs. — Peinture sur bois
qui lui sont fidèles ; à gauche ceux qui l'insultent. Des anges compat de Duccio. 4 la cathédrale de Sienne. Quatorzième siècle.
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mains ! » Enfin les voleurs crucifiés à ses côtés se joignirent aux blasphémateurs. Derniers personnages qui eussent manqué à la scène et qui complètent les types de l’incroyance, tels qu’on les retrouvera partout désormais. Tournant la tête vers Jésus, ils lui dirent : — Si tu es le Christ, sauve-toi et sauve-nous.
Mais il plut à Dieu outragé que le monde recût ici même l'exemple de la confession la plus parfaite et de la prière la plus miséricordieusement exaucée. L'un de ces larrons, changeant de langage, dit à l’autre : « Ne crains-tu pas Dieu non plus, toi? Pour nous, c’est avec justice que nous sommes punis, et nous recevons ce que nos actions méritent; mais celui-ci n’a rien fait de mal. » Puis s'adressant à Jésus : — « Seigneur, ajouta-t-il, quand vous serez dans votre royaume, souvenez-vous de moi!» Voilà l'humilité, la foi profonde, la ferme espérance, tout ce que Dieu demande au pécheur. Et celui qui était venu à la recherche des brebis perdues de la maison d'Israël, et qui avait dit : « Quiconque ne rougira pas de moi devant les hommes, je ne rougirai pas de lui devant mon Père», celui-là, Jésus, le Fils unique de Dieu, répondit au larron : « En vérité, aujourd’hui même, tu seras avec moi dans le Paradis. »
Au centre de cette multitude indifférente, hostile, ou même furieuse, au pied de la croix, un petit groupe de quatre personnes consolait les regards et le cœur de l'Homme-Dieu. Marie, sa mère, l'avait suivi jusque-là. Elle entendait les clameurs, les insultes, les rires ; elle voyait couler le sang de son Fils. Elle se tenait debout au pied de la croix. A côté étaient Marie, sa sœur, femme de Cléophas, mère de ceux que l’on appelait les frères du Seigneur; puis Marie-Magdelaine, la pécheresse, et Jean, seul des Disciples. Pierre ne s’y trouvait point. On ne peut croire que la crainte l’ait écarté depuis qu’il avait quitté en pleurant la cour de Caïphe; encore moins que l'amour lui ait manqué. Peut-être se tenait-il un peu plus loin dans la foule, où il y avait d’autres saintes femmes; peut-être, obéissant au commandement de Notre-Seigneur : « Quand tu seras converti, confirme tes frères, » s'occupait-il déjà de réunir les Apôtres dispersés et de raffermir leur foi. Si l'on devait ici accuser Pierre, il est vraisemblable qu’on l'aurait su par un mot de son Disciple, l’évangéliste saint Marc, c’est-à-dire par lui-même.
Quoi qu'il en soit, Notre-Seigneur voyant sa mère, et auprès d'elle le
Disciple qu’il aimait, lui dit : « Femme, voilà votre fils. » Et ensuite il dit à Jean : « Voilà ta.mère. » Jean représentait les enfants de l'Église. Par ce testament de la croix, Marie était donnée pour mère à tous les fidèles, le Christianisme était enrichi des surabondances de la consolation et de la miséricorde.
Jésus n'avait plus qu'à mourir. Il entra dans le silence et le soleil s’obscurcit. Ces ténèbres, qui commencèrent peu après le crucifiement et qui durèrent jusque vers l'instant où Jésus rendit le dernier soupir, n'étaient pas la nuit, comme les clartés joyeuses de Bethléem n'avaient pas été le jour ; c'était une sorte de deuil et de stupeur de la nature, le signe dans le ciel que les Juifs avaient demandé. Ils le recevaient sans le comprendre, comme ils allaient, sans le comprendre, recevoir le signe de Jonas.
On touchait à la neuvième heure, qui est, suivant notre manière de compter, trois heures après midi. Lorsqu'Adam eut péché, il entendit la voix de Dieu dans le jardin, à l'heure où s'élève la brise après le milieu du jour, et c’est à ce moment qu’il lui fut dit qu’il retournerait à la terre. A cette même heure, le nouvel Adam, réparateur de touté chose, sortant de son silence, s’écria d’une voix forte : « El1, Eli, lamma sabachtani? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé ? » Ce sont les premières paroles du Psaume XXT, prophétique de la Passion, dont il décrit les principales circonstances. Jésus les déclarait accomplies, et en même temps, comme homme, soumis à la: peine du délaissement intérieur, il révélait la plus cachée et la plus amère de ses souffrances.
Afin que l'Écriture fût accomplie, Jésus dit encore : « J'ai soif! » Une parole équivalente avait été adressée à la Samaritaine. Cette soif, qu’il éprouvait jusqu’au tourment, c'était la soif du salut des âmes. Elle revient ici avec le même sens d'amour divin, et à la fois comme l'expression de la souffrance physique. Il y avait là un vase plein de vinaigre. L'un des assistants y trempa une éponge attachée au bout d’un roseau et l’approcha des lèvres du Crucifié. Il goûta ce breuvage. Le prophète avait écrit : Dans ma soif, 1ls m'ont abreuvé de vinaigre. Désormais rien ne manquait plus aux traits du sacrifice. Jésus dit : « Tout est consommé. » Puis, élevant de nouveau la voix avec force, il s’écria : « Mon Père, je remets mon esprit entre
vos mains ! » Et, iaclinant la tête, il rendit l’esprit.
a ’ rig. 101. — Saint Denis l'aréopagite, pendant un voyage qu'il ft en Egypte en compagnie
d'Apollophane, assista dans la ville d'Héliopolis à l'éclipse extraordinaire du. soleil qui se produisit à l'heure même de la mort de Notre-Seigneur. Il s'écria, dit-on, alors : « Ou le monde va périr ou Dieu lui-même est en proie à la mort, ce phénomène est l'œuvre de Dieu. » La manière dont les diverses lunes sont éclairées par le soleil dans cette miniature sert à expliquer les phases de l'éclipse; sous les pieds des témoins est figurce la ville d'Héliopolis. — D'après une miniature d'un manuscrit français, n° 2090, à la Biblioth. nation: Quatorzième siècle.
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C'était mourir en maître de la mort. Cette liberté d'intelligence et de volonté sur la croix, cette constatation de l’accomplissement de toutes les circonstances annoncées dans les Prophètes, ce grand cri, cette force revenue après ce long supplice, révélaient la pleine liberté de Celui qui avait dit : « J'ai le pouvoir de quitter ma vie et le pouvoir de la reprendre. » D’autres signes manifestèrent à l'instant la gloire du Dieu fait homme : le voile du Temple se déchira, laissant enfuir les mystères anciens; la terre frémit, des tombeaux s'ouvrirent, des morts apparurent à la vie. Des âmes aussi sortirent des ténèbres. L’officier romain qui avait présidé à l'exécution s'écria : « Cet homme était vraiment le Fils de Dieu ! »
Mais, tandis que ce gentil louait Dieu à haute voix, les Juifs, saisis de crainte, se frappaient la poitrine et regagnaicnt silencieusement leurs maisons. Aucun ne confessait le crime, la plupart ne le regrettaient que parce qu’ils commencaient à trembler que le nom de Jésus ne pérît pas.
Cependant, afin que les suppliciés ne restassent point exposés durant le Sabbat, et qu’on pût les enlever le jour même, des soldats envoyés par Pilate, à la demande des Juifs, rompirent les jambes des deux larrons pour les achever. Voyant que Jésus avait déjà cessé de vivre, ils ne le frappèrent point de la sorte, mais l’un des soldats lui porta au flanc un coup de lance, et de cette blessure il sortit du sang et de l’eau. Suivant l'opinion commune, l'eau était naturelle et élémentaire : elle figurait le baptême, et le sang figurait l’Eucharistie. C'est pourquoi les Pères disent que l'Église, dont les deux principaux Sacrements sont ici représentés, est sortie du côté de Jésus-Christ mort comme Eve était sortie du côté d'Adam endormi.
Ces circonstances encore accomplissaient les prophéties : Wous ne briserez point ses 0$. — Ils verront celui qu'ils ont percé. Rien n’a été fortuit dans cette scène divine. Du commencement à la fin, les hommes, en exécutant les desseins les plus médités de leur malice et en s'abandonnant aux caprices les plus soudains de leur brutalité, n’ont pu que rendre plus éclatante la lumière qu’ils voulaient éteindre et porter toujours plus de gloire où ils voulaient accumuler plus d’ignominie.
La Sagesse qui les déjouait dans le présent prenait soin de les déjouer encore dans l'avenir.
C'est en prophète que Jésus, maître des circonstances de sa mort ; accom-
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plissait les prophéties. Il savait ce que l’hérésie inventerait pour contester la réalité de son sacrifice. Il en a réglé les circonstances de manière à mettre à l'abri ce pain dont le monde devait vivre. Dès les premiers siècles de l’Église, tous les sophismes que l’on remue aujourd’hui étaient inventés, et les Pères y avaient répondu par des arguments qui ont gardé toute leur force. Le Fils de Dieu, disent-ils, n’a pas souffert dans sa nature divine. Comme homme, il a souffert et il fallait qu’il souffrit. Si, après avoir vécu sur la terre, il eût disparu subitement, il eût été pris pour un fantôme. De même qu’on prouve la réalité et l’incombustibilité d’un vase en le livrant à l’action des flammes et en le retirant intact, de même le Verbe de Dieu nous prouve que l'instrument matériel dont il s’est servi dans la rédemption du genre humain est à la fois réel et supérieur à la mort : en le livrant à la mort, il démontre sa nature; en le retirant de la mort, il démontra sa divinité. Il fit ce miracle pour étouffer la folie qui déifiait les hommes mortels; il enseigne par là que le seul vrai Dieu est celui qui, dans la mort, triomphant de la mort même, la rapporte vaincue parmi ses trophées. Il n’est point mort pour son triomphe personnel, mais pour détruire la mort de l’homme; et c'est pourquoi, quittant son corps de sa propre volonté et de sa propre puissance, il a néanmoins souffert une mort violente et publique. Si son corps avait été malade et si on l'avait vu se dissoudre, il eût été étrange que celui qui guérissait toutes les infirmités en ressentît lui-même les atteintes et en devint la proie. Si, après être mort dans la solitude sans maladie, il s'était présenté de nouveau, comment croire au récit de sa mort et de sa résurrection? car il faut mourir avant de ressusciter. Pourquoi aurait-il annoncé publiquement sa résurrection après une mort secrète ? [1 n’a pas voulu charger à ce point la foi, donner lieu aux mensonges que les hommes n’eussent pas manqué de forger pour refuser de croire.
On dira qu’il aurait dû au moins chercher une mort gloricuse et éviter ces cffroyables et révoltantes ignominies ? Non ! il devait sa joue aux soufflets, son front à la couronne d’épines, son visage aux crachats, son dos aux fouets, ses pieds et ses mains aux clous, ses lèvres au fiel, son flanc à la lance, tout son corps à la croix. Il fallait qu’on pût voir tant de mains qui
l'avaient touché, il fallait que ces ignominies vinssent fortifier à Jamais les
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Photoéravure Goup
victimes de la cruauté et de l'injustice, rayonner sur les blessures de l’innocent, couler comme un baume de salut jusque dans les plaies légitimes du coupable; il fallait qu’à jamais dans la profondeur des cachots, dans l’abjection même des bagnes, pût luire ce vivifiant soleil de la croix.
Une mort douce ou une mort glorieuse? Vous auriez vu l’imbécillité humaine oser soupconner Dieu de n’avoir point puissance contre toute espèce de mort. L’athlète renverse l'ennemi qu’on lui oppose; Celui qui est la Vie a renversé la mort telle qu’on la lui offrait. La plus cruelle, la plus honteuse, la plus anciennement et la plus universellement maudite, celle qui pouvait le mieux le précipiter dans le mépris et dans l'oubli, c'est celle-là qu’il a voulu anéantir, pour anéantir avec elle ses opprobres et ses malédictions. Mais il n’est point décapité comme Jean, ni mutilé comme Isaïe, ni brisé comme les autres suppliciés : il faut que son corps demeure entier et indivisible dans la mort et ne serve point de prétexte à ceux qui voudraient diviser l’Église, IL meurt les bras étendus sur la croix, afin d'attirer d’une main l’ancien peuple, de l’autre les nations appelées et de les réunir en lui. Il meurt « élevé en haut » pour expulser les démons de l’air et nous préparer la voie qui monte au ciel.
« Et Dieu était en Jésus-Christ, se réconciliant le monde. »