‹ Jésus-ChristChapitre 83 sur 139 · LE CHEF DE L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

LE CHEF DE L'ÉGLISE

l’attendait avec une foi pure, sans disserter avec les Pharisiens, et sans demander, avec les Juifs charnels, que le Messie leur apportàt les joies de la terre et le sceptre du monde. Plus éclairé par sa foi que les docteurs par leur science, il reconnut tout de suite Celui qu’il attendait, et Jésus aussi le reconnut : J'u es Simon, fils de Jean ; désormais tu te nommeras Pierre. Et Pierre quitte tout pour suivre Jésus, donnant ainsi l'exemple du renoncement parfait; car, quoique pauvre, il avait pourtant sa maison, sa barque, ses filets, et il était marié. Ce noble caractère explique cette glorieuse parole que Jésus lui adressa plus tard : T'4 es bien heureux, Simon, fils de Jean, parce que ce ne sont pas la chair et le sang qui t'ont révélé ce que je suis, mais mon Père qui est dans les cieux. Sa foi ne s’ébranle jamais. Lorsque Jésus, parlant aux Douze, leur dit: Ma chaïr est une nourriture, mon sang est un vrai breuvage, ils hésitent entre eux. « Ce discours, disent-ils, est trop dur ; qui peut le croire ? »

Mais Pierre, interrogé par le Maître, fait une réponse qui raffermit leur confiance ébranlée : Seigneur, à qui trions-nous? Vous avez les paroles de la vie éternelle. Nous croyons parce que nous savons que vous êtes le Christ, Fils de Dieu. Il pose ainsi la raison décisive et universelle de la foi à tous les mystères. Nous croyons tout sur la parole d’un Dieu qui peut tout et qui nous aime. Dieu chérit la simplicité et la candeur de cet hommage.

La foi de Pierre et son amour éclatent encore le jour de la Cène, lorsque Jésus se prépare à laver les pieds des Apôtres. Pierre refuse d’abord par humilité : « À Dieu ne plaise, Seigneur, que vous me laviez les pieds! » Mais Jésus lui ayant dit : « Si je ne vous lave point les pieds, vous n’aurez point de part avec moi, » Pierre aussitôt s'écrie: « Seigneur, non-seulement les pieds, mais la tête ! »

Il croit, il a confiance, même lorsque la nature défaillante semble trahir la foi. Au milieu de la tempête, il ne songe plus assez que la présence de Jésus suffit pour préserver la barque, mais il l’éveille : « Sauvez-nous, Seïgneur; nous périssons! » Dans le prétoire il renie Jésus; mais un seul regard de Jésus le convertit. Qui dira jamais, qui saura jamais ce que ce regard de Jésus et ce que ces larmes de saint Pierre ont touché et sauvé

d'âmes ! Doux regard de la miséricorde infinie, qui vient encore, après dix-

huit siècles, percer et purifier nos cœurs ingrats; saintes et douces larmes du repentir, qui ont éteint et qui éteindront à jamais les flammes du vice en ce monde, et dans l’autre celles du châtiment !

L'œuvre visible de Jésus-Christ est terminée. Par ses lecons, par ses exemples, par sa mort comme homme, par son autorité comme Dieu, il a formé celui qu’il veut laisser au monde pour maintenir ses enseignements et distribuer ses grâces. Il a rempli sa promesse en lui envoyant le Saint- Esprit. Pierre paraît un homme tout nouveau. C’est alors que l’on voit véritablement le chef des Apôtres. Sans perdre son caractère simple, humble et docile, partout il se montre animé du plus entreprenant courage. Il exerce le premier le périlleux ministère de la prédication, en proclamant publiquement la divinité de Jésus mis à mort; et cette première prédication, ce premier coup de filet du pêcheur d'hommes fait entrer trois mille hommes dans le sein de l'Église, réduite aux disciples encore effrayés. Le premier il exerce le don des miracles : au nom de Jésus-Christ il commande au boiteux de se lever et de marcher, et après ce miracle un second discours convertit encore cinq mille personnes. Éternelles lecons, éternellement fécondes !

Jésus fait plus par son vicaire qu'il n’a voulu faire par lui-même : en trois années de prédication il n’a rassemblé que le petit troupeau des Apôtres et des disciples; deux discours de Pierre font entrer dans la nacelle huit mille hommes venus de toutes les nations et qui parlaient toutes les langues. L'Église est fondée. Que maintenant les Apôtres se dispersent; ils trouveront partout quelque fidèle qui aura entendu la voix de Pierre et qui recevra ses envoyés. Jésus guérissait les malades avec un attouchement ou avec une parole; l'ombre seule de Pierre guérit. Bientôt il fait davantage : par une action hardie il se déclare l'interprète de la volonté divine, et il assure à jamais la liberté du ministère évangélique.

On lui défend de prêcher; et, quoique ce fût à lui plus spécialement que le Maïître eût enseigné la soumission aux puissances en faisant un miracle pour lui donner occasion de payer le tribut, il sait jusqu'où cette soumission doit aller, et il déclare, au péril de sa liberté et de sa vie, qu’il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes; car, dit-il avec Jean, « Nous ne pou-

« vons pas ne point parler des choses que nous avons vues et entendues. »

Les Apôtres réunis au pied de la croix se séparent pour porter l'Evangile aux nations. Peinture de Ch. Gleyre. xixe siècle. Gravure de Gautier. Paris. Goupil.

Fig. 122.

Voilà ce fameux Non possumus, qui, malgré toutes les tyrannies, a conservé au monde le bienfait de l'Évangile.

Pierre le prononce le premier, et le premier en subit les conséquences. S'il ne donne pas le premier sa vie, réservée avant le martyre à des travaux plus rudes que le martyre, il est le premier frappé et le premier captif. La merveilleuse et douloureuse destinée de l'Église se résume dans sa vie pleine de douleurs et de merveilles. Toujours poursuivi, toujours délivré, toujours opprimé, toujours triomphant, secouru aujourd'hui par les hommes, demain par les Anges, et le jour suivant enchaîné; ici reçu en triomphe, là chassé avec ignominie. À travers ces vicissitudes il exerce la plénitude de ce pouvoir qu’il n’a pas reçu des hommes et que les hommes ne sauraient lui retirer. Il exclut de l'Église l’imposteur qui veut y entrer à prix d'argent; il rend la vie au fils de la veuve qui faisait de bonnes œuvres, il punit de mort les chrétiens infidèles qui ont osé mentir au Saint- Esprit; il abolit la gêne des observances judaïques, il porte la lumière aux idolâtres et recoit, dans la personne du centurion Corneille, les prémices de la gentilité. Rien n’est si grand sur la terre, et rien n’est plus humble que l’homme qui fait ces choses si grandes. S'étant trompé une fois, à l'occasion des observances, non dans la doctrine, mais dans la conduite, il souffre d’être publiquement repris par Paul, dernier venu, Apôtre sorti d’entre les persécuteurs.

Mais ces comparutions devant des juges iniques, ces coups, ces emprisonnements, ces voyages apostoliques dans la Judée, ces laborieux triomphes toujours achetés au poids de la sueur et du sang, tout cela n’est rien encore : il faut s'emparer de Rome, il faut renverser ce Capitole qui est la forteresse armée et terrible des faux dieux. Pierre part pour Rome.

Ce qu'était Rome alors, nous le montrerons tout à l'heure; quelques noms l’indiquent. Entre la croix de Jésus et celle de saint Pierre, Caligula avait succédé à Tibère, Claude à Caligula, Néron à Claude. À mesure que ces monstres se succédaient au suprême pouvoir, le sénat les déclarait dieux. Tout était dieu dans Rome, dit Bossuet, excepté Dieu même. A ces dieux, qui s’appelaient Tibère, Claude, Caligula, Néron, le sénat sacrifiait des victimes humaines. Tibère avait trouvé que les sénateurs l’adoraient

trop; ils n’en eurent point de honte, et ils adorèrent Néron comme ils

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avaient adoré Tibère. A l’un et à l’autre ils livrèrent ceux d’entre eux qui fatiguaient les regards du tyran par un reste ou par une apparence de vertu. C'est le sénateur Tacite qui le rapporte, et il est croyable, car, probablement, il le fit lui-même. Tacite était un des hommes estimables de Rome. Il y en avait un autre, grand philosophe et grand écrivain, qui faisait des traités de morale où il enseignait le mépris des richesses, l'amour de la justice, le pardon des injures. Il se nommait Sénèque; il avait été le précepteur de Néron, il devint son ministre; en quatre ans de faveur il amassa, par ses extorsions et par ses usures, cinquante-huit millions de notre monnaie. Lorsque Néron le consulta sur l'intention où il était de faire mourir sa mère, le moraliste Sénèque pour tout conseil lui demanda par quels soldats on la ferait égorger. Sénèque a écrit sur la clémence; mais quant à la pratique, elle était telle que Néron lui-même trouva qu’il se vengeait trop.

Tels étaient les maîtres, les grands et les philosophes de Rome. Reconnaissant officiellement trente mille dieux, d’après le catalogue de Varron, et, au fond, pleins de mépris pour toute cette vermine olympienne née des superstitions et des corruptions populaires, ils s’en tenaient à la philosophie matérialiste d’Épicure. Envers l'humanité, ils prenaient pour règle la maxime de Jules César, le meilleur peut-être de leurs grands hommes : L'espèce humaine est une proie qui appartient au plus fort. Leur politique les obligeant de se ménager la faveur du peuple, ils l’achetaient et la conservaient en faisant égorger dans les jeux publics des milliers de victimes. Soit pour satisfaire à l’avidité et aux caprices du prince, soit pour amuser la multitude, le sang humain né cessait pas de couler. Les prêtres et les vestales assistaient à ces spectacles; la religion les consacrait en y répandant la première goutte de sang par la main d'un ministre des dieux. De l'autre côté du mur, sous les arcades du cirque, entre les cabanons où rugissaient les bêtes et ceux où les gladiateurs novices se formaient la main sur les blessés, il y avait des lieux de débauche. Chateaubriand a osé décrire les mœurs des classes élevées; mais « qui oserait raconter les cérémonies des « dieux immortels et leurs mystères impurs ?.. Il n’y avait nul endroit de la « vie humaine d’où la pudeur fût bannie avec plus de soin qu'elle ne l'était « des mystères de la religion *. »

1 Discours sur l'Histoire universelle.

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Sous cette plèbe, qui se croyait libre, et sous ces patriciens, qui n’avaient de bien, de vie et d'honneur qu’autant que voulait leur en laisser César, gémissait le peuple immense des esclaves, déchus de tous les droits de l'humanité et même de la qualité d'hommes. Ils travaillaient, ils mouraient, ils servaient comme leurs maîtres le jugeaient bon aux plaisirs et aux intérêts de leurs maîtres. Le proverbe disait qu’il ne doit point y avoir de repos pour l’esclave : Non est otium servis. L’esclave n'avait point d'âme; la Grèce l’appelait un corps, sôma ; Rome une chose, res. Ce n'était qu’un outil dont on pouvait se servir sans relâche et sans scrupule, jusqu’à ce qu'il fût usé. Et quand la vie de l’esclave durait plus longtemps que ses forces, la sagesse écoutée de Caton enseignait qu'il fallait le laisser mourir de faim. Des patriciens employaient leurs esclaves à mendier, et les mutilaient avec l’ingénieuse cruauté de l’avarice, afin d’exciter davantage la pitié des passants. Cette industrie était fort pratiquée, et, comme en toute industrie, il y avait concurrence. Si l’un de ces possesseurs d'esclaves mendiants voyait quelque part un esclave plus estropié que n'étaient les siens ou couvert de plus hideuses plaies, it choisissait dans son troupeau ceux qu’il pourrait rendre semblables à celui-là ; il les condamnait à un supplice aussi long que leur misérable vie, afin qu'ils lui rapportassent chaque jour quelques deniers de plus. Pour protéger la vie des maîtres contre le désespoir des esclaves, la loi ne leur enjoignait pas de les traiter plus humainement; elle condamnait ceux-ci au dernier supplice, fussent-ils par le nombre une nation, quand le maître mourait de mort violente. Ainsi furent exterminés, sous Néron, par ordre du sénat, malgré les murmures du peuple, les quatre cents esclaves de Pidanius Sécundus, assassiné dans sa maison.

C'était là cette grande Rome, maîtresse orgueilleuse des nations; cette Rome qui récitait les vers d'Horace et de Virgile, où la voix de Cicéron venait de s'étendre, où Tacite et Sénèque écrivaient ; la Rome de César et d'Auguste, pleine de monuments, de richesses, de chefs-d'œuvre, de sagesse même, et qui, dit Montesquieu, établissait son empire sur la dépopulation de l’univers.

C'est cette Rome que Simon, surnommé Pierre, pêcheur du bourg de Bethsaïde en Galilée, tout seul et pieds nus, son bâton à la main, son

Credo dans la mémoire, mais son Jésus dans le cœur, vint assiéger, vint

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