L'EMPEREUR CHRÉTIEN
deux grands légistes professaient une hérésie considérable au point de vue païen, en déclarant que l'esclavage n’est pas de droit naturel. L’esclave commençait à devenir un homme. L'Évangile avait soufflé de ce côté. Mais c’est à Constantin qu’on peut mesurer tout le chemin parcouru. En lui et par lui le catholicisme pénétra la politique et le droit civil, restés inexorablement païens jusque-là; l'autorité païenne meurt et les Romains voient l'aurore de l’autorité chrétienne, toute de justice et de charité. Ceux des sénateurs qui étaient encore idolâtres, mesurant l’abîme qui séparait les deux genres d’autorité, se convertirent pour la plupart.
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QI Fig. 126. — Inscription votive de l'arc de Constantin, dédié vers l'an 315, à Rome. « Au très-grand empereur Flavien Constantin, César auguste. Le Sénat et le Peuple romain ont dédié cet arc de triomphe pour avoir, sous l'inspiration de Dieu et par la grandeur de son âme, vengé à la tête de son armée la république en abattant du même coup le tyran (Maxence) et tout son parti. » D'après le Bulletin de M. de Rossi.
L'empereur chrétien défendit de marquer sur le front les personnes condamnées aux mines ou à se battre comme gladiateurs ; il défendit de casser les jambes aux esclaves. Il ordonna aux employés du fisc de prendre sur le trésor public ou sur le domaine du prince ce qui serait nécessaire pour nourrir les enfants pauvres, que leurs parents étaient toujours disposés à vendre ; il défendit, sous peine de mort, de saisir les valets et les animaux qui servent au labourage, ou d'enlever une femme de sa maison. Il donna aux évêques et aux prêtres le droit d’affranchir les esclaves dans l’Église et devant le peuple. Il infligea des peines sévères aux tuteurs qui abusaient de leurs pupilles, et voulut qu’on observât le repos du dimanche.
Non content de subvenir aux besoins des pauvres pendant leur vie, il
voulut encore leur assurer les funérailles gratuites. Il institua une compagnie de clercs chargés de donner aux pauvres la sépulture chrétienne.
Les esclaves, que le paganisme s’efforçait de retenir sous ses griffes et sous ses dents, furent aussi l’objet de la sollicitude du grand empereur catholique. Dans sa Constitution de 512 il rappelle que la vie de l'esclave est sacrée : « Que chaque maître, dit-il, soit considéré comme homicide s’il tue volontairement son esclave à coups de bâton ou de pierres, s’il lui fait avec un dard une blessure mortelle, s’il-le suspend à un lacet; si, par un ordre cruel, il le met à mort; s’il l’'empoisonne, s’il fait déchirer son corps par les ongles des bêtes féroces; s'il sillonne ses membres avec des charbons ardents , etc. »
Voilà de quel abîme de misère d’une part et de cruauté de l’autre, l'Église tirait le monde.
L’abolition de l'esclavage était si bien le fait de l'Église, elle en était si bien l’inspiratrice et la promotrice, que c’est à elle que Constantin confie le soin d’en élargir le mouvement avec la sagesse divine, religiosa menle, dit-il. Non-seulement les évêques, mais les clercs même reçurent le privilége spécial de donner la liberté pleine et entière à leurs esclaves, par pure concession verbale, sans acte public.
Remettre un tel pouvoir à l'Église qui voyait le Christ dans l’esclave, n'était-ce pas porter à l’esclavage un coup mortel ?
Les belles lois de Constantin, inspirées par le christianisme, ont fait dire à M. de Chateaubriand que, sans le désordre des temps, elles auraient affranchi « tout d’un coup une nombreuse partie de l'espèce humaine ». Il se trompe. L'Église n’eût pas commis cette faute. Il était nécessaire, et pour l’esclave et pour la société, qu'on procédât avec plus de prudence et plus de lenteur. Il fallait préparer à l’esclave une place au soleil, et à la société un homme. Sans quoi, au lieu d’honnèêtes ouvriers, on eût jeté sur la société des monstres. « Comme tout ne pouvait se faire par les lois, dit M. Troplong, Constantin eut recours à la persuasion pour préparer les voies à l'autorité. Les évêques furent placés, pour ainsi dire, à côté des citoyens, pour les éclairer de leurs conseils, pour être les juges-arbitres de leurs différends, pour protéger les faibles. Cette intervention se développa plus
tard sur une grande échelle; elle devint le principe de la juridiction ecclé-