‹ Jésus-ChristChapitre 90 sur 139 · L'EMPEREUR CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

L'EMPEREUR CHRÉTIEN

siastique qui a joué un si grand rôle pendant le moyen âge, et sans laquelle la justice se fût infailliblement éclipsée, comme l’a reconnu la haute impartialité de Robertson. L'ascendant dont jouissait le clergé conduisait spontanément à lui les populations, de telle sorte qu’on voyait les évêques passer des journées entières à concilier les différends. Les païens, eux-mêmes, frappés de leur sagesse, venaient les consulter et soumettaient leurs procès et leurs affaires à leurs décisions. Ce genre de médiation, conseillé par saint Paul, avait maintenu la paix entre les chrétiens de la primitive Église. Élargi depuis Constantin par la faveur populaire et par l'appui du Prince, il contribua puissamment à faire pénétrer la sagesse chrétienne dans les rapports civils. La charité, la bienveillance, la vérité, régnaient dans le tribunal plus humain et plus éloigné de l'esprit contentieux que la justice officielle du préfet du prétoire. De plus, comme patron des faibles, l’évêque s’interposait entre les maîtres et les esclaves, entre les pères et les enfants; il corrigeait les abus d'autorité et les fausses directions. Les pupilles étaient sous sa protection; il veillait à ce qu’ils fussent pourvus de tuteurs et de curateurs. »

Voilà quel spectacle présentait l'autorité convertie, Un mot de Constantin en fait rejaillir toute la gloire sur l'Église. Un jour qu'un étranger, lui désignant les prêtres qui l’accompagnaient toujours, lui demanda quels étaient ces hommes et à quoi ils lui servaient, il répondit : « Ce sont les gardes de mon âme. » Mais si le spectacle de la transformation sociale est grand, celui de la transformation intellectuelle ne l’est pas moins.

Jusqu'à Jésus-Christ, à part le petit coin éclairé par les promesses et les prophéties bibliques, toute la terre est plongée dans une nuit profonde. C'est en vain que la raison humaine essaye de percer cette nuit et d'éclairer le mystère qui enveloppe le monde. La philosophie avorte misérablement. Ses hypothèses se dévorent elles-mêmes et ses contradictions infinies se livrent un tel combat que l'âme, fatiguée de regarder ce chaos, tombe dans le scepticisme ; elle s'enfonce dans la matière que, par un reste de sa grandeur native et de ses aspirations infinies, elle essaye de diviniser.

Dieu, pour punir l’homme de sa révolte, n’a pas eu besoin de l’enchaïiner. [1 n’a eu qu’à l’abandonner à lui-même pour qu’il s’enchainât de ses erreurs

et de ses vices.

Mais le Christ promis a fait entendre sa voix. Sous le Verbe créateur, bientôt répété par des milliers de bouches, les cœurs tressaillent, les raisons s’éclairent, les âmes brisent leurs chaînes. Dieu en se révélant à l'homme révèle l’homme à lui-même. Son origine, sa nature, sa destinée, tous ces problèmes qu’il avait si orgueilleusement et si vainement recherchés, sont résolus par des affirmations si lumineuses, si profondes et si pleinement concordantes avec les aspirations intimes de tout son être, qu’il en est pénétré malgré lui. Pour les combattre, ces vérités, avec quelque succès éphémère, il faut les détourner et se les approprier.

Une révolution immense s’accomplit dans la pensée. L'âme humaine mutilée, divisée, comprimée par l'erreur, franchit ses étroites limites et reprend possession des lumières et des sentiments infinis. La preuve que Dieu s’est fait Homme, c’est que l'Homme se fait Dieu. Le rocher sur lequel Prométhée captif gémissait depuis quatre mille ans se change en un autel où l’homme, immolant sa nature pécheresse et se dépouillant du mal, se retrouve l’œuvre de Dieu. Par cette transformation intime, l’homme remonte à son innocence et à sa grandeur originelle. Après s’être attaché sur la croix avec le Christ, après s’être enseveli avec lui dans le tombeau, le Révolté des anciens jours ressuscite transfiguré. Son cœur embrasse le ciel et la terre, Dieu et l'humanité ; sa raison délivrée assiste en s’y mêlant au concert des harmonies divines qu’elle se prend à répéter dans ses écrits. Entre ces œuvres qui jaillissent de l'âme illuminée des Apôtres, des Pères et des Docteurs de l'Église, et celles des païens les plus célèbres, il y a un abîme. Les deux mouvements sont au fond entièrement opposés.

La philosophie païenne est divergente. Elle consacre la division et l’injustice parmi les hommes. La philosophie chrétienne au contraire est convergente. Elle fait de tous les hommes une seule famille ayant Dieu pour père. Elle dit en levant les yeux au Ciel : Pater Noster ! Ce mot révélé par le Sauveur est la science du monde nouveau. A sa douce mais pénétrante lumière, les esprits les plus rebelles, les raisons les plus étroites, les cœurs les plus gâtés se recueillent. Il en est qui cultivent avec une sainte ardeur le germe recu, il en est d’autres qui cherchent à l’étouffer; mais malgré leurs efforts ils ne peuvent rester ce qu’ils étaient. Ils ont beau faire,

ils ne sont plus les mêmes. Ils ne voient plus les choses avec le même œil

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