‹ Jésus-ChristChapitre 95 sur 139 · COMMENT NAISSENT LES NATIONS · texte numérisé non relu

COMMENT NAISSENT LES NATIONS

Vers la fin du sixième siècle, un moine romain, qui avait été l’un des plus grands seigneurs de Rome, vit, exposés en vente sur la place publique, des esclaves barbares dont il admira la beauté. Il s'informa de leur origine, et 1l apprit qu'ils étaient Anglais et idolâtres. Après en avoir délivré un grand nombre, il s’éloigna, pleurant de ce que de si nobles créatures fussent soumises au démon, et il forma le projet de racheter de cet esclavage la nation des Anglais tout entière. Bientôt il voulut quitter sa patrie, sa famille, franchir les monts et les mers, braver la mort, pour aller porter aux Anglais la lumière et la liberté du Christ. Il fallut que Rome, effrayée de le perdre, le retint par force. Afin que cet homme nécessaire à son salut ne la quittât jamais, elle le placa sur la chaire auguste et redoutée où, depuis six siècles, n'avait point séché le sang des pontifes martyrs. Ce moine était l’homme de Dieu que la reconnaissance et l'admiration du monde ont appelé saint Grégoire le Grand.

Devenu Pape, saint Grégoire ne renonça pas au projet que lui avait inspiré sa charité pour les Anglais. Ne pouvant aller lui-même les évangéliser, il leur envoya un apôtre selon son cœur, un moine du couvent où il avait jadis fui la gloire du monde et d'où le monde l’avait tiré pour la gloire de Dieu. Accompagné de quelques confrères choisis comme lui à cause de leur sagesse et de leur vertu, ce moine, nommé Augustin, partit de Rome pour conquérir l’Angleterre, c'est-à-dire pour détruire le culte des idoles, pour enseigner la Loi de Dieu, pour faire respecter la vie de l’homme, pour combattre les vices, pour introduire enfin cette nation dans le sein de la famille chrétienne. Les armes qu’il leur donna furent quelques livres de prières, quelques ossements des martyrs et sa bénédiction.

Cependant les Anglais avaient un tel renom d’incrédulité, d'ignorance et

de barbarie, que le courage manqua aux missionnaires : ils s’arrêtèrent en

Provence, n’osant entrer dans leur mission, et ils demandèrent au Pape de les dispenser d’une entreprise si dangereuse et si incertaine. Le Pape leur enjoignit de passer outre, se confiant à Dieu, sans craindre les fatigues, ni les menaces, ni la mort; ils obéirent.

Ils trouvèrent, contre leur attente, un peuple plus disposé à les bénir qu’à les lapider. Néanmoins le chef du pays ne voulut les voir pour la première fois qu’en plein air, craignant, s’il les écoutait dans une maison, qu’ils ne le surprissent par quelque opération de magie. Ils allèrent à lui en procession, portant la croix et l’image du Sauveur, et ils lui annoncèrent le salut. Les ayant écoutés, ce barbare leur adressa des paroles que nous recommandons aux Anglais lettrés et civilisés du dix-neuvième siècle; ils les trouveront dans Bède, le père de leur histoire, presque contemporain de Grégoire : « Vos promesses sont belles, mais elles sont nouvelles et incer- « taines; je ne puis y acquiescer et abandonner la religion que j'ai observée

« depuis si longtemps avec tout mon peuple. Toutefois, parce que vous êtes

« venus de loin pour nous faire part de ce que vous croyez le plus vrai et le

« meilleur, je veux vous bien recevoir et vous fournir tout ce qui sera néces-

« saire à votre existence ; et nous ne vous empêchons point d’attirer à votre « religion tous ceux que vous pourrez persuader. » Il leur donna un lieu pour s'établir dans sa ville capitale, qui fut depuis Cantorbéry. Là, ils vécurent et prêchèrent librement, et, deux ans après, en 508, le Pape saint Grégoire écrivait à saint Euloge, patriarche d'Alexandrie : « La nation « des Anglais était demeurée dans l'infidélité, adorant du bois et des « pierres. J'y ai envoyé un moine de mon monastère. Les évêques des « Germanies (royaumes des Francs) l’ayant ordonné évêque par ma per- « mission, ils l’ont fait conduire chez cette nation, à l'extrémité du monde, « et nous venons de recevoir des nouvelles de l’heureux succès de ses tra- « vaux; car il a fait tant de miracles, lui et ceux qui l’ont accompagné, « qu’ils semblent approcher de ceux des Apôtres, et nous avons appris qu’à « la dernière fête de Noël, notre frère et coévêque a baptisé plus de dix

« mille Anglais. » Parmi ces nouveaux baptisés se trouvait le roi Éthelbert, que l'Église compte au nombre de ses Saints. La nation des Anglais n’avait été jusqu'alors qu’une confédération de hordes ; ce jour-là naquit la grande Angleterre.

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