‹ Jésus-Christ pendant son ministèreChapitre 32 sur 53 · RIRE CRNT NOM TI · texte numérisé non relu

RIRE CRNT NOM TI

vation des sentences des Rabbis dans les Talmuds nous offre exactement le même phénomène ; et cette explication est la vraie, car elle

est la seule possible, et il n’y a pas un doute que les paroles de Jésus ne soient parvenues jusqu’à nous sous leur forme authentique.

Sa phrase a un tour si particulier, un cachet si original que personne ne s’y méprend, et qu’on constate facilement la forme très spéciale qu'il a donnée à sa pensée ; on peut presque parler du style de Jésus,comme s’il avait lui-même tenu la plume. Et cependant, non seulement il n’a rien écrit, mais nous n'avons pas même ses paroles

dans la langue où elles ont été prononcées. Nous avons dit qu’un des apôtres avait fait un recueil des discours de Jésus dans l’idiome original, et que ce recueil a été perdu. Eh bien, malgré cette perte, nous pouvons encore juger de la forme donnée par Jésus à sa pensée, tellement était puissante etcaractéristique l’empreinte que sa personnalité mettait sur la moindre de ses sentences. Chacune d’elles a quelque chose d’inimitable, d’une originalité unique. Les paroles de Jésus sont bien de lui, et ne peuvent être de personne d’autre. Hillel, Gamaliel l’ancien, Schammaï n’ont pas non plus écrit, et on pourrait peut-être, en recueillant les maximes bien

authentiques de chacun de ces docteurs, caractériser leur mode d’enseignement et la forme qu'ils donnaient à leurs aphorismes. On le peut, en tout cas, pour Jésus.

Il est vrai qu’aussitôt qu’il s’agit de forme, il faut laisser de côté les longs discours du quatrième Evangile, car ces discours, de l’aveu de tout le monde, se présentent à nous dans un langage particulier à l’auteur de ce livre. Si la. pensée est de Jésus, le style n’est pas de lui. Il est ce qu’on appelle le style johannique. Il n’en faut donc point parler ici (1).

Quant aux Synoptiques, ils reproduisent avec une fidélité admirable les phrases mêmes prononcées par Jésus. Je n’oserai pas dire toutefois que les longs discours sont textuels. Je ne crois pas que Jésus parlât en très longs discours. Il développait peu, et la brièveté de ses sentences, la netteté de ses jugements montrent qu'il cherchait avant tout la précision dans la concision.

(1) Cependant, on retrouve dans le quatrième Evangile nombre de paroles du Christ dont la forme est exactement celle que nous offrent les trois premiers.

Son style est éminemment le style lapidaire. Il parlait par petits paragraphes qui, réunis, forment les discours que nous trouvons dans les Evangiles. Le Sermon sur la montagne, par exemple, a été construit par la tradition, ses différentes parties ne se relient pas nécessairement entre elles, et ce discours n’a jamais été prononcé tel quel. Il n’est qu’un résumé du mode d'enseignement de Jésus pendant une certaine période de son ministère. Jésus a fait comme tous les Rabbis, dont aucun n'était orateur au sens moderne du mot, orateur visant à l’éloquence.

Les Rabbis, Esséniens ambulants ou autres, vivaient en petits groupes. Là, personne n’écrivait ; on causait en. public et entre soi; on formulait sa pensée en aphorismes courts, et faciles à retenir. Ces sentences pouvaient être soit de purs préceptes de morale, soit des interprétations de la Loi, soit encore des opinions individuelles sur divers points de casuistique. Jésus fit commeles autres. Il n’abolit point, ilaccomplit, et ses aphorismes revêtent dans sa bouche une forme incomparable, achevée, parfaite.

S'il ne prononçait pas précisément de discours, cependant il lui arrivait de parler longtemps de suite ; mais il n’exposait pas des idées s’enchaïnant logiquement, suivant un plan raisonné et fixé d'avance. L'usage des Rabbis était de s'exprimer soit en sentences claires et nettes qui ne laissaient aucun doute sur leur signification, soit, au contraire, en sentences énigmatiques qui excitaient l’attention, par le désir qu’elles éveillaient d’en trouver le sens.Jésus, dont la parole était souvent fragmenaire, s’est servi de ces deux formes; il en a revêtu des idées entièrement nouvelles, et leur a donné une expression d’une perfection ache-

vée (1).

(1) Nous ne prétendons pas dire que Jésus ne parlait que de cette manière-là. II y a eu dans ses discours, surtout vers la fin de son ministère, des passages d’un accent sublime, dont l’élévation rappelle et dépasse les plus magnifiques apostrophes des anciens prophètes, et n’a aucun rapport avec les maximes brèves et un peu sèches des Docteurs du premier siècle. Mais il est certain que nous avons, dans la sentence courteet précise, une des formes que Jésus donnait de préférence à sa pensée.

En cherchant ainsi le terme le plus exact, le motle plus frappant, l'image la meilleure, Jésus est arrivé à employer des expressions uniques de précision et de vérité. Îl donnait à l’idée sa forme définitive. Je n’en citerai qu’un exemple. Les Pharisiens avaient souvent parlé de la Providence avant que Jésus commençât à enseigner, mais la foi en la Providence n'est devenue définitive que le jour où il a dit: «Il ne tombe pas un passereau en terre sans la permission de votre Père céleste (1).» « Les cheveux de vos têtes sont tous comptés (2). »

Il avait adopté, pour ses phrases sentencieuses, deux formes particulièrement propres à les graver dans la mémoire, et il les affectionnait beaucoup : l’antithèse et le paradoxe.

L’antithèse est constante dans sa bouche.

Pour en donner des exemples, on pourrait citer plus de la moitié de son enseignement. Le paradoxe qui excite l'attention et la soutient, est fréquent aussi : « On donnera à celui qui a, à

( Matthe10 20 Lucir2.:6:

(2):Matth.“10 230, Luc 12 : 7.

celui qui n’a pas, on Ôtera même cequ'il a (1).» « Il faut haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, sa vie même à cause de moi(2).» «Il faut tressaillir de joie dans les persécutions (3).» « Je suis venu apporter non la paix mais la guerre(4).» « Qui n’est pas pour moi estcontre moi (5).» Parfois ce n'est qu’une exagération : la foi qui transporte les montagnes (6) ; le chameau qui passe par le trou d’une aiguille (7). Il aime aussi les

“rapprochements de mots : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise (8).» « Celui qui

veut sauver sa vie la perdra. Celui qui la perdra

pour moi la sauvera (9).» « Laisse les morts ensevelir leurs morts (10).» Les pêcheurs du lac. deviendront « pêcheurs d'hommes (11).»

(1) Matth. 13 : 125 Marc 4 : 25.

(2) Luc 14% 20:

(S) Matth 42; Lne:6 23:

(4) Matth. 10:34; Luc 12 : 51,

(SiMatth. tre Ve 305 ue: "123

(6) Matth. 21 : 21.

(7) Matth. 19 : 24; Marc 10 : 25; Luc 18 :25. (8) Matth. 16 : 18.

(0) Matth. 16 : 25; Marc 8 ::355 Luc 024 71708 (10) Matth. 8 : 22; Luc 9 : 60.

(EM EuC 5:10

Par tous ces moyens destinés à attirer l'attention, Jésus se montre Rabbi ingénieux, sachant captiver ses auditeurs, aider leur mémoire, provoquer leurs réflexions, et toujours avec une merveilleuse simplicité.

[Il arrivait souvent que sa sentence était donnée sous forme imagée, par exemple : « L’œil est la lampe du corps (1). » La langue figurée a été, en effet, la forme habituelleet presque constante de sa pensée..Il est rare qu'il se serve de termes abstraits. Sa préoccupation incessante est d'être compris deses auditeurs. Il se met à leur niveau; il varie; tantôt des exemples qui frappent, tantôt des paroles presque enfantines à force d'être simples, tantôt des expressions demi-obscures ; partout son but est le même : éveiller l'attention et atteindreles âmes. Ce qui domine, c’est l’image ; depuis la simple illustration de sa pensée par un mot expressif jusqu’à la longue parabole énigmatique, il parle toujours en images, et ce

(1) Lucrir.} 34

qu'il aime sous cette forme, ce sont les avertissements (1).

Les comparaisons proprement dites, par lesquelles il reprend, censure, exhorte, sont très nombreuses (2). Dans cette méthode il faut voir un des secrets de son autorité. Jésus montreet ne démontre pas. Il propose les vérités divines, certain que ce qui est juste et vrai se prouve en se montrant. C’est encore là un des motifs de la forme sentencieuse et axiomatique sous laquelle il s’exprimait sans cesse. Enfin, lorsque la pensée qu'il va émettre lui paraît particulièrement importante, il la fait précéder des mots : Amen! Amen ! c'est-à-dire, en vérité ! en vérité!

IL va sans dire que cette perfection de forme n'était pas improvisée. Nous avons dit, dans notre premier volume, que Jésus avait dû se préparer à parler en public. S'il a dû s’'ap-

(1) Matth9 5 25 5708307 10; 9:16 et 17-243) 455$ Luc 8 2163511: 133; 14 "27-115 M8 O4 AE Re 7-9:

(2):Matth: 5:13, 1456 7 29547 10-17 March 26-20;

Matth. ch. 13.

pliquer à lui-même son précepte : « Ne vous mettez pas en peine de ce que vous avez à dire; le Saint-Esprit vous montrera comment il faut parler (1}», il n'en a pas moins préparé avec soin certaines parties de son enseignement. L'oraison dominicale dut être l’objet d’une préparation, semblable à celle que faisaient les Pharisiens pour les oraisons qu'ils composaient à l'usage de leurs disciples. Jean-Baptiste, lui aussi, avait composé une prière pour les siens.

Se représenter la forme de l’enseignement de Jésus comme spontanée, c'est la croire fortuite ou c'est en faire une révélation machinale,une dictée du Saint-Esprit, comme on se le représentait autrefois pour la rédaction des livres de la Bible. La forme queJésus donne à sa parole est voulue; il y a réfléchi ; il a mis en œuvre avec un admirable. savoir-faire les dons que Dieu lui avait faits. Que l’on compare ses images à celles de son frère Jacques, quelle ressemblance ! et quelle -différence! Ressemblance, car de tous les écri- “vains bibliques, c’est son style qui se rapproche

(1) Marc 13 : 113 Matth. 10 : 19; Luc 12 : 41.

le plus du sien; rien de surprenant puisqu'ils étaient frères. Mais quelle distance encore ! Le passage de Jacques sur la langue (1), pour ne citer que celui-là, est plein de métaphores insuffisantes, d'images accumulées, sans goût et trop abondantes. Chez Jésus l’image est parfaite; toujours élevée, toujours juste. Son langage est bien celui de l'Orient, mais sans aucune de ces incohérences qui sont constantes chez les Orientaux, et dont ils se soucient fort peu. Jésus a le souci de la forme achevée comme de tout le reste.

Ainsi ses paraboles avec leur enseignement si riche, où tant de détails sont intentionnels et ont leur signification, n’ont certainement pas été improvisées. Elles sont, au contraire, composées avec un art consommé. C’est d'elles que l’on peut dire : elles ne renferment pas un mot de trop, et il n'y manque pas un mot. La netteté, la

simplicité, la concision, voilà ce qui les distingue. La tournure naturellement imagée de la pensée :

(1) Jacques:3 : 14 12:

LE LANGAGE DE JÉSUS a.

de Jésus trouvait dans ces petits récits son expression naturelle. On a dit que la parabole était déjà en usage chez les Orientaux. Cela est vrai des Indous, mais ne l’est pas entièrement des Juifs. Les récits imagés de l’Ancien Testament (1) ne ressemblent qu'extérieurement aux paraboles de Jésus-Christ. Cependant les Rabbis de son temps se servaient de ce mode d’enseignement. Les Talmuds nous citent bon nombre de paraboles de Hillel et de Schammaiï.

Jésus a fait comme eux. |

Il est intéressant de remarquer qu’il n’a pas débuté en racontant des paraboles. C’est un genre dans lequel il s’est développé comme dans tout le reste. Le Sermon sur la montagne, c'est-à-dire les béatitudes, les lois et les promesses du Royaume à venir, des préceptes faciles à comprendre, des figures d’une extrême simplicité comme celle de la paille et de la poutre (2), de l’accord avec la partie adverse (3), des rai- sins cueillis sur les épines, et des figues sur des

(1) Juges 9:8 et suiv. ; 1 Samuel 12 : 1 et suiv. (Matt, 75.3 (3) Matth. 5 :25.

ronces (1), de la maison bâtie soit sur le roc, soit sur le sable (2), telle fut la première forme imagée de l’enseignement de Jésus. Ce ne sont que des métaphores ; ce ne sont pas encore de véritables paraboles. Les premières de ces paraboles proprement dites sont celles du Royaume. Hinous ‘en reste huit. 19 Le Seèmeur/(7m88 l’ivraie et le bon grain (4); 3° le grain de senevé (5); 4° la semence jetée en terre (6); 5° le levain (7); 6° le trésor caché dans un champ (8); 7° la perle de grand prix (9); 8° le filet jeté dans la mer (10). Jésus tire ici presque toutes ses comparaisons de la nature. Sa parabole a déjà sa forme achevée, complète. C’est un petit drame,

(1) Matth. 7 : 16.

(2) Matth. 7 : 24-27.

(3) Matth. 13: 4 et suiv.; Marc 4: 3 et suiv.; Luc 8:35 et Suiv.

(4) Matth. 13 : 24 et suiv.

(5) Matth. 13: 31 et suiv.; Marc 4 : 30 et suiv.

(6) Marc 4: 26 et suiv.

(AY Matth. 19133.

(8) Matth. 13: 44.

(o) Matth. 13: 45 et suiv.

{10) Matth. 13: 47 et suiv.

avec son dénouement, vraie fiction, mais qui ne sort jamais de la vraisemblance historique.

Plus tard, Jésus change et la forme et le fond de ses paraboles. Il emprunte ses comparaisons à l'hommelui-même, etaux sentiments profonds de son âme. De plus, il ne donne pas toujours un enseignement symbolique, mais propose seulement un exemple à éviter. Seize des paraboles de cette seconde période de son ministère sont parvenues jusque à nous.1°Les deux débiteurs(1); 20 Je serviteur impitoyable (2); 3° le bon Samaritain (3); 4° l’ami venant à minuit (4); 5° l'homme dont les terres avaient beaucoup rapporté (5); 60 le festin de noces (6); 7° le figuier stérile (7); 8 le grand souper (8); 9° la brebis perdue (9); 10° la drachme perdue(r0); 11° l’en-

(tr) Lucy m4oiet sui.

(2) Matth. 18: 23 et suiv.

(3) Luc 10 ::25:et suiv.

ÉHNMEUC'EL #5 étsuiv.

(5) Luc 12 : 16 et suiv.

(6) Luc'12#85"et;sSuiv.

(7) Luc 13: 6 et suiv.

(SE Euc:14: 15 et Suiv:

(9) Matth. 18: 12 et suiv.; Luc 15:3 et suiv. \i0) Luc 15: 8'et Suiv.

fant prodigue (1); 12° l’économe infidèle (2); 13° Lazare et le mauvais riche (3); 14° le juge inique (4); 15° le Pharisien et le péager (5); 160 les ouvriers de diverses heures (6). A la fin de son ministère Jésus reprend son enseigne ment parabolique sur le Royaume de Dieu. Il nous est resté six similitudes prophétiques de cette époque, dont nous parlerons dans notre troisième volume ; Jésus y annonce son retour et le Jugement dernier. 1° Les talents (7), ou les mines (8); 2°les deux fils (9); 3°les vignerons (10); 4° les noces du fils du roi (11); 5° les dix vieri ges (12); 60 les brebis et les boucs (13).

(RE UC HS Prriet Suiv

(2) Euc 16:.1 et Suiv.

(3) Luc 16: 19 et suiv.

(4) Luc 18: T'et'suiv.

(5) Luc 18: 9 et suiv.

(6) Matth. 20: 1 et suiv.

(7) Matth. 25 : 14 et suiv.

(8) Luc 19: r2 et suiv.

(9) Matth. 21: 28 et suiv.

(10) Matth. 21: 33 et suiv.; Marc 12 : r etsuiv.; Luc 20:9 et suiv.

(11) Matth. 22: 1 et suiv.

(12) Matth. 25: 1 et suiv.

(13) Matth. 25: 3: et suiv.

L'enseignement parabolique de Jésus a une extrème importance; nous croyons que c'est dans les paraboles qu'il faut chercher le vrai fond de sa pensée. Quand il avait longuement réfléchi sur un sujet, quand il était arrivé à une idée nette et définitive, et que l’évolution de sa pensée était parvenue à son terme, il composait une parabole par laquelle il donnait une forme achevée et complète à une doctrine également achevée et complète. C’est ainsi qu'après avoir dit longtemps que le Père céleste pardonne à celui qui pardonne, remet ses péchés à quiconque consent à oublier les offenses commises envers lui, il compose la parabole du serviteur impitoyable, qui exprime sous une forme imagée sa doctrine véritable sur cet important sujet. Îl en résulte que, pour connaître la pensée définitive de Jésus, il faut étudier ses paraboles, et qu’en les plaçant, autant que cela est possible, à leur date, on a une véritable histoire de ses idées religieuses.

Cherchons maintenant à déterminer le vrai caractère de la forme donnée par Jésus à son

enseignement. Il nous semble qu'on peut le

définir : la spiritualisation. Il accomplitdle passé

en le transformant, et cela, par la seule puissance de sa vie spirituelle. Jésus, par ses idées,

ses connaissances, son langage, est de son temps et de son pays. Mais en lui domine une religio-

sité intense, un sentiment profond et inaltérable

de la présence continuelle de Dieu, qui transforme tout, pénètre tout et donne à chaque

chose une valeur et une réalité spéciales.

Il n’a aucune préoccupation critique, littéraire, historique, métaphysique. Tout cela, il ignore. Il ne fait aucune des distinctions de la pensée moderne, et il accepte tous les termes concrets et réalistes de son temps et de son peuple. Il accepte, sans avoir même l’idée que que tout cela puisse être discuté, ce qui a trait aux anges et à Satan. [admet les possessions : il ne peut pas ne pas les admettre ; il n'aurait pas été de son temps. Il en est ainsi des notions eschatologiques et de tout le Judaïsme antique. Il vient de Dieu. La Thorah est le code d'une religion divine. Mais il spiritualise toujours, parce que sa conscience religieuse est toujours

là, et elle ne s’assimile le contenu du livre qu’en vertu de son affinité avec ce contenu. Si un texte fait autorité pour lui en vertu du: // est écrit, et cela parce qu'il est juif et de son temps, ce texte jouit aussi et surtout d’une autorité plus haute, celie qu'il tient du sentiment qu'il exprime. Pour lui, les préceptes arbiträires de la Loi viennent sans doute de Dieu comme les autres, et cependant il n'en tient aucun compte, puisqu'il résume toute la Loi dans Pamour de Dieu et du prochain.

Cette spiritualisation constante est donc le caractère propre du langage de Jésus. Si la maxime : « Le style c’est l’homme » n'est pas toujours vraie, elle l’est absolument de Jésus, parce qu'il y a une harmonie entière entre sa, pensée et le langage dont il se servait pour l’exprimer. Voilà pourquoi l’étude de la forme de l’enseignement de Jésus a une importance exceptionnelle, qui tient au fond même de cet enseignement. |

Jésus n’a pas eu une doctrine comme un philosophe, un Platon, un Aristote. Il n’est pas venu démontrer des vérités nouvelles destinées

à remplacer des vérités anciennes ; mais il est venu tirer une vie nouvelle des formes anciennes, formes qu'il conserve telles quelles; et sa langue reste bien orientale et judaïque, quoique nous ne la connaissions qu’à travers la traduction grecque des disciples.

Tel était donc le langage de Jésus, et tel était le début de ce ministère qui devait se terminer si vite par l'abandon des foules, la haine des Pharisiens, l’impopularité. Il commençait dans l'espérance et dans la joie. Jésus exerçait par sa parole un ascendant extraordinaire, immense sur le peuple. Sa renommée était grande, et la sympathie des foules lui étaitabsolument acquise.

Si le cercle où s’exerçait son activité était bien restreint, si à Jérusalem il était presque inconnu, ses discours de Galilée étaient entièrement acceptés et soulevaient l'approbation générale. Sa seule arme était la parole provoquant la persuasion du cœur. Il attaquait sans doute les représentants officiels du Judaïsme, mais le peuple l’approuvait, et les bons Pharisiens l’approuvaient aussi.

Apparition unique que celle de ce Rabbi

compatissant et doux ! sorte de Pharisien, si l’on veut, mais bien nouveau, bien libéral, qui spiri-

tualise tout ce qu’il dit et transforme tout ce qu'il touche! sorte d’Essénien, si l’on veut, mais en apparence seulement, car nul n’a été plus irréconciliable adversaire du légalisme étroit et des purifications extérieures.

Nous nous représentons le Maître et les disciples parcourant la Galilée, ou bien, au fond de leur chambre commune, dans leur petite mai-

son; là, ils sont accroupis à la mode d'Orient, sur

un tapis, très près les uns des autres, le turban sur la tête et enveloppés de leurs longs manteaux. Tantôt, ils devisent et s'interrogent ; tantôt, après un long silence, Jésus prononce lentement une parole sentencieuse, et, ensuite, il se tait de nouveau. — Les disciples, les yeux mi-clos, l'air pénétré, entendent et retiennent. Leur mémoire impeccable n’oubliera jamais. La phrase du Maître est maintenant comme gravée sur leurs cœurs ; il lui arrivera d’ailleurs de la leur répéter encore. —- Voici enfin le Maître qui reprend la parole ; cette fois, c'est pour chuchoter à voix

Page 1