‹ Jésus-Christ pendant son ministèreChapitre 34 sur 53 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Lé Messid ef son OCuvré

-. Dans notre premier volume, nous . avons affirmé que Jésus se croyait le Messie, dèsle début de son ministère. Il ne sera pas un Messie pro- voquant une insurrection, comme Judas le Gaulonite, ou un Zélote quelconque, mais il est le Messie. i Il semble, au premier abord, que la conviction de sa dignité messianique s’est formée plus lentement. En effet, tout ce que nous avons dit

de lui jusqu'ici, est l’œuvre d’un simple Rabbi. Il commence par prêcher, comme Jean Baptiste. L’aurait-il fait s’il s'était cru à ce moment autre chose qu’un précurseur, lui aussi? Il est certain, de plus, qu'il ne s’est révélé comme Messie à ses apôtres que beaucoup plus tard, un an seulement avant sa mort (1). Il n’est, dans les premiers temps,qu'un de ces prédicateurs itinérants comme on en voit alors en Palestine, essayant de faire quelque bien, guérissant les malades, chassant les démons, prêchant l'amour de la Loi, et préparant, chacun à sa manière, la venue du Royaume.

Tout cela est vrai, et cependant Jésus, déjà alors (et depuis la tentation, nous l’avons montré), n'avait aucun doute sur sa propre personne ; il était le Messie lui-même. C’est dans sa jeunesse que cette conviction s'était formée, et au sortir de l'épreuve du désert, il était absolument convaincu que les prophéties messianiques s’accompliraient en lui, et qu'il serait le héros des Apocalypses de son peuple. ,

(1) Matth. 16: 13 à 20.

, En effet, jamais Jésus n’a dit, comme Jean Baptiste, qu'il n'était qu’un précurseur ; etil ne s'est pas borné, comme Jean, à rappeler ses devoirs à Israël ; il a clairement accompli une œuvre messianique. C’est le Messie qui, dans le sermon sur la montagne, oppose son : « moi je vous dis » au : « Moïse vous a dit » (1). C’est le Messie qui déclare Jean Baptiste étranger à l’économie nouvelle, qui prononce des menaces et des promesses souveraines sur Bethsaïda et sur Capernaüm (2), qui déclare être plus grand que Jonas, que Salomon, que le Temple et le culte du Temple (3) qui se nomme l'époux (4), pour justifier la violation du sabbat, qui pardonne les péchés du paralytique (5), qui-prend le nom de Fils de l’homme (6).

. Il a dit, sans doute : le Royaume approche,

PinMatth, 51:22, 28, 92, 34, etc.

Ma) Matth.orr :,2r. Luc10: 118.

Matth, 12 : 41. Luc 11 : 32.

PéPMarc 2 710 Matth:/9 : 15. Euc’o 7:35.

: (51 Marc 2 : 5 et parall.

MO Marcre 10 Matth;8 20.110 223 etc. etc,, etc

et on voudrait que Jésus, se croyant le Messie, :

eût dit : le Royaume est venu, il est présent. C’est méconnaître à la fois les idées des contemporains de Jésus sur le Messie, et les propres croyances de Jésus sur lui-même. Le Messie, dans les idées juives, devait rester caché un certain temps, et, pendant ce temps d’humilité, préparer le Royaume messianique (1). Or c’est exactement là le rôle que Jésus s’est attribué et qu'il a rempli pendant son ministère de Galilée. Il croit qu'il a, dès à présent, dans sa vie terrestre actuelle, des fonctions messianiques à exercer. Puis le Royaume paraîtra ; et, alors, dans ce Royaume à venir, il sera le Messie qui

jugera et qui règnera. Mais il croit que pour le

moment (et beaucoup de ses contemporains le croyaient aussi du Messie), il a à vivre d’une vie humble et cachée, de la vie d’un prophète et d’un serviteur de Dieu. Pendant cette période d'humilité et de pauvreté, il préparera la venue du Royaume dont il sera un jour, bientôt sans

(1) Jérus. Berakhoth fol. 51. Mischna Sanhedr 28. Voir Luc 21 : 8. Cf. Justin martyr: Dial. avec Tryph. Ch. 8.

LE MESSIE ET SON ŒUVRE III doute, le chef glorieux. C’est là ce que fait Jésus en Galilée. |

C'est donc d’après les notions juives de son temps que Jésus a considéré la préparation de la venue du Royaume comme son premier devoir de Messie, préparation sanséclat, où ilexécutera les desseins de Dieu, ettriomphera des ennemis de la Loi. |

Cette première œuvre sera exclusivement juive. Jésus n’est devenu universaliste que plus tard.C'est Israël seul qu'il doit actuellement préparer à la venue du Royaume.Maisil faut le préparer, et, sur ce point déjà, il seséparait des Pharisiens, qui pensaient que le Royaume revenait de droit à Israël. D’après les Apocalypses du temps, la portion pieuse du peuple est mûre pour la félicité messianique; la nation est fidèle. Jésus Aeule:pénse-pas." fl faut la convertir, et le Royaume ne paraîtra que lorsqu'elle sera convertie.

C'est précisément parce que Jésus savait que, sur bien des points, il n’était pas d’accord avec les Pharisiens, qu'il n’a pas dit ouvertement : Je

112 JÉSUS-CHRIST PENDANT SON MINISTÈRE suis le Messie, et qu'il s’est borné à agir comme Messie. N'’étant nullement, ne voulant être à aucun degré le héros vulgaire qu’attendait sa nation, répudiant toute ambition politique, étant persuadé que les Juifs ne seront prêts pour le Royaume que lorsqu'ils seront redevenus de vrais fils de Dieu, il ne se fait pas connaître comme Messie. S'il le faisait, la contradiction de sa notion messianique et de celle des Pharisiens éclaterait, et une rupture se produirait. Jésus veut l’éviter, il veut convertir son peuple et les Pharisiens eux-mêmes à ses idées. . Ia, espère-t-il, bien des années devant lui. Nous savons qu'il n'en sera pas ainsi, que, contre son attente, il ne réussira pas, que la rupture éclatera un jour. Bientôt, il comprendra qu’elle est inévitable, mais il mettra tous ses soins à la retarder autant que possible, et il ne se dira pas le Messie, afin de ne donner lieu à aucun malentendu. Ce qu'il doit d’abord, c'est préparer le terrain, et il ne se proclamera le Messie que lorsque les cœurs seront changés ou, au moins, lorsque ce changement sera commencé. | Rien de tout cela, nous le savons, ne devait

se produire. Les Juifs ne se convertiront pas. Les Pharisiens comploteront la mort de Jésus, et c’est quand il la verra de près, prochaine, devant l'enlever jeune encore, qu'il se décidera à communiquer, en confidence, aux apôtres le grand secret qu'ils ont déjà deviné, et que Pierre dira . tout haut : « Tu es le Messie (1) ».

Mais n’anticipons pas. À l'heure actuelle, Jésus ne prévoit rien de cette épouvantable éventualité. Il n’est certain que d’une chose : le succès final. Il ne sait pas quand il viendra, il ne sait pas comment il viendra, mais il espère fermement que ce sera par l'acceptation de sa personne messianique. Sa certitude du succès ne faiblira jamais. Pour le moment, à chaque jour suffit sa peine ; il ne se mettra pas en souci du lendemain. Il accomplira l’œuvre humble et difficile d'aujourd'hui. Celle de demain sera peut-être plus difficile encore ; mais le triomphe, qui ne peut pas ne pas venir un jour, sera la récompense et la conséquence de

(1) Matth. 16: 16.

ces commencements difficiles et de sa fidélité à faire la volonté du Père. La moisson après les semailles : et il sera là au jour de la moisson. S’il prépare le Royaume dans la peine et par des semailles douloureuses, il aura son jour de gloire, et il l’attend sur la terre, dans un avenir qui ne peut être très éloigné. Sa récompense sera la conversion de son peuple.

Jésus est essentiellement optimiste. L’optimisme est un de ces traits originaux et distinctifs de son caractère qu’il faut mettre en contraste avec l’incurable pessimisme de ses contemporains. Même pour les plus pieux, rien n'est satisfaisant dans le présent. Sans doute, pour eux aussi, l'avenir sera beau, et le Règne de Dieu est prochain, mais leurs espérances sont terre à terre, et Dieu est loin, il agira plus tard ; il ne se manifeste pas.

Jésus, lui, voit Dieu partout; il le sent agir partout et en tout; et cette foi lui fait comprendre le monde tout autrement que son peuple. Sans doute, pour lui aussi, le monde actuel est mauvais, corrompu, misérable, mais

la certitude de la défaite future du mal, du Royaume des ténèbres et du Diable, roi de ce monde, est la joie constante et l'affirmation sereine de sa vie. Le Père est vivant. éternel; il vit dans le Père, et le Père vit en lui, le Fils. Il sait, il voit, il croit ; il est certain; il n’y a pas l’ombre d’une défaillance dans sa foi, et, en particulier, dans sa foi en lui-même. Les Juifs attendent, en gémissant, un bonheur à venir et supraterrestre. Jésus, lui, répand le bonheur autour de lui, et il déclare ses disciples heureux dès à présent, parce qu’ils sont prêts à entrer dans le Royaume ; ils le possèdent déjà par anticipation.

Par cet inaltérable optimisme, par cette affirmation de la paternité de Dieu, où iltrouvait la joie de son âme, Jésus n’apportait pas en réalité un esprit nouveau, il continuait les anciens prophètes; et tandis que les théologiens juifs de son temps méconnaissaient le véritable esprit du prophétisme antique, tandis qu'ils disaient : Dieu est loin des hommes, et qu’ils avaient une angélologie compliquée, ignorée des prophètes, Jui ne prêchait pas un Dieu abstrait, éloigné des

hommes, mais au contraire la communion per-

sonnelle de l’âme avec Dieu, l’alliance de Dieu et d'Israël. Les Psaumes avaient chanté en termes magnifiques cette communion étroite des fidèles avec Jéhovah. D’après les Psalmistes, Dieu, par la Loi, s'est approché de son peuple ; il n’est pas le Dieu caché et lointain. Il est un Père ému de compassion envers ses enfants.

Ceux qui observent la Loi sont près de lui. La

piété de Jésus s’est nourrie, depuis l’enfance, de

ces paroles du livre de cantiques de son peuple, et son âme est profondément imprégnée de ces hautes pensées religieuses.

Jésus est donc optimiste, et il prêche une rénovation morale, nécessaire avant la venue de l’ère messianique et l’apparition du Règne de Dieu ; car si la victoire est certaine, elle sera chèrement achetée; il faut que le mal soit vaincu. Or, Jésus a le sentiment le plus vif et le plus profond du péché et de la misère humaine, et il est plein de compassion pour ceux qui

. souffrent. Il s’'émeut du mal sous toutes ses

formes. Il souffre de ce mal qui vient de

VRP

Satan. Vaincre Satan, renverser son trône, voilà son œuvre de Messie. Un jour il dira, dans son inaltérable certitude du triomphe : « J’ai vu Satan tomber du ciel comme un éclair (1). »

C’est la sublime vision qui le hante, c’est le but à atteindre et qui sera atteint.

Ces visions le soutiennent dans le combat; mais le combat est incessant, et si sa communion avec le Père est une source inépuisable de Joie, la vue du monde est, de son côté, une source constante de souffrances pour son cœur aimant.

Ce vif sentiment du mal dans lequel le monde est plongé fut certainement un des plus puissants facteurs de sa vocation messianique.

Satan tombera, mais qu'il est puissant encore ! Les rois tuent les prophètes ; les docteurs disent et ne font pas; les justes sont persécutés, et les larmes sont le seul et unique partage des bons; bref, le monde est l’ennemi de Dieu et de ses saints (2).

(EMEUCUIO 18.

(eantmasSin M 10; 757: 417 22,2700190:) 10€ DIV PAT OT 20N 3370 0100, 25 412: 313 14:30; A0 11 (CF 22Cor, 44 Ephés.:21#2),

Voilà pourquoi ces mots : « Il fut touché de compassion », reviennent sans cesse dans les Evangiles. Jésus souffre parce qu’il aime; de là, son activité incessante et son besoin de sauver et les âmes et les corps de ceux qui souffrent.

Telle sera donc l’œuvre du Messie. Il nous reste à signaler un dernier trait qui distingue cette préparation du Royaume de ce qu'enseignaient, à ce sujet, les Docteurs juifs du temps de Jésus. Les Pharisiens, remarquant que rien n’annonçait la chute prochaine des puissances ennemies de Dieu (païens, Romains, démons, etc.), en concluaient que leur destruction serait surnaturelle, que le monde actuel est voué au mal, et que la Palingénésie ne viendrait que par un miracle, une transformation obligatoire, forcée. Ils disaient aussi qu’il y aurait une solution de continuité entre le monde présent et le monde à venir. Or, les prophètes avaient dit tout autre chose. Pour eux, il y a un lien entre le présent et l’avenir. Il en est de même pour Jésus. Il corrige, à l’aide des prophètes, ce qu'il trouve d’erroné dans les Apocalypses de son

temps et dans la théologie des Pharisiens. Le lien entre le présent et l'avenir sera formé par sa prédication, son invitation à la repentance, au changement du cœur et de la vie.

D'après les Apocalypses, une catastrophe surviendra et le monde actuel prendra fin; alors le ciel descendra sur une terre transformée. Les Apocalypses affirment l’au delà que les Prophètes ont ignoré, car pour eux tout cequ'ils annoncent se passera dans le monde actuel. Sur ce point, Jésus se sépare d’eux; il affirme aussi l’au dela, mais il y croit autrement que son peuple, et que les Apocalypses de son peuple. Pour les Juifs de son temps, le monde, qui est mauvais, disparaîtra, et les réalités célestes qui suivront, l’au delà sera la satisfaction d’aspirations et de convoitises terrestres. La glorification d'Israël sera une vengeance éclatante exercée par le peuple élu sur ses ennemis. On condamnait le monde sans doute, mais on ne s’en séparait pas. Les meilleurs, parmi les Pharisiens, disaient : Il n’y a plus grand’chose à attendre de l'effort de l’homme, mais la Loi doit servir à nous assurer de bonnes places dans le Royaume. Il faut donc l’accoms

plir strictement; non plus pour faire ce qui est bien, mais pour nous acquérir des mérites devant Dieu. Ils se perdaient alors dans une

casuistique minutieuse. Les Esséniens, eux, se

Séparaient du monde, et vivaient en ascètes. Jésus parle aussi de renoncement, et sur le mariage, sur l'argent, il prononce des préceptes esséniens, mais il ajoute que pour entrer dans le Royaume de Dieu, il faut naître de nouveau. Etre régénéré |! grande et sublime nouveauté ! Pour le Pharisien, quiconque observe la Loi aura la gloire à venir. Cette gloire ne sera pas la suite naturelle des événements qui passent; elle sui- vra une intervention surnaturelle de Dieu et Israël triomphera de ses ennemis. Jésus enseigne,

lui, qu’il faut lutter contre sa propre nature, et

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être régénéré par l'esprit de Dieu.

Jésus a donc compris sa tâche de Messie d'une manière entièrement nouvelle. Elle consistera à sauver son peuple, c’est-à-dire à le préparer à entrer dans le Royaume. Il le préparera et le sauvera, en faisant de lui un peuple d’humbles, de repentants, de pauvres, de régénérés.

. Pour l’accomplissement de cette œuvre, Jésus a foi en l’aide de son Père. Le Père travaille, et le Fils aussi travaille (1), et, par la prière, il renouvelle incessamment ses forces spirituelles. Aussi fait-il appel, chez ses auditeurs, à ces deux puissances morales dont il fait, lui, l’expérience quotidienne : la volonté et la prière. Ni l’une ni l'autre ne doivent être découragées par des considérations tirées des forces fatales de la nature, et des lois aveugles qui nous entourent d’un cercle de fer. La prière est et doit demeurer la prière, et il faut prendre ce mot au pied de la lettre. Jésus se sert à ce sujet de comparaisons d’une familiarité sublime (1). L'enfant de Dieu demande, et ce mot : demande, aucune explication ne doit ni en dénaturer ni en atténuer le sens. Prier comme ne pouvant rien, prier avec l'assurance que Dieu peut tout, et qu'il entend la prière, et qu'il est amour, et qu'il a des entrailles de Père, et que nous sommes ses enfants, voilà ce que Jésus a enseigné, voilà ce

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qu'aucune considération tirée du monde physique ne doit affaiblir.AÀ cetenseignement précis et clair, il joint l'appel à la volonté, à l'énergie morale, et il fait honte à l’homme de toutes ses défaillances et de toutes ses lâchetés.

Celui qui se convertit naît de nouveau. Ce terme exclut toute explication de la conversion par un simple développement normal de la vie ancienne. La conversion est le vrai surnaturel moral, sans lequel elle ne serait plus qu’une heureuse évolution de l’homme naturel.

Par toute cette première prédication, Jésus

affirme la grâce et la liberté, car le péché est.

pour lui un désordre. Il n'est pas une phase nécessaire du développement de l’homme ; il est ce qui ne doit pas être, et, un jour, il sera anéanti. Remarquons enfin que si Jésus est optimiste, il n'estnullement fataliste dans son optimisme, etil ne croit pas au progrès nécessaire. [1 fait appel à chacun; c'est chaque individu qui doit agir et progresser. Beaucoup de personnes, aujourd’hui,

croient à un progrès général de l’humanité, à

une évolution des masses vers la lumière, vers le bien, vers un but à venir qui sera atteint néces-

sairement. Les Juifs, de même, croyaient à un Royaume de Dieu, fatal en quelque sorte, certain, qui viendrait pour eux tous. Or, l'erreur qu'ils commettaient, et qui est aussi la nôtre, est démentie par les faits. Il y a des peuples qui tombent, et il y a des individus qui tombent. D'autre part, le bien ne viendra pas tout seul. Ce n’est pas une évolution nécessaire, mais c’est l'héroïsme individuel qui le fera triompher.

Voilà ce que Jésus prêchait, lorsqu'il préparait la venue du Royaume par le changement des cœurs ; voilà surtout ce qu’il montrait dans sa vie, en étant le modèle parfait de cet héroïsme personnel que rien n'arrête, et qui est soutenu par une foi et une espérance inaltérables.

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