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pris ces précautions ; mais, au contraire, il s’est servi de toutes les expressions de ses contemporains, les a employées telles quelles, les a répétées telles quelles et dans le sens que tout le monde leur donnait. Dire que Jésus a parlé dans un autre sens, aspiritualisé, allégorisé,symboblisé, est tout à fait arbitraire. Les auditeurs de Jésus n'auraient compris sur le Royaume à venir un autre langage que celui qui était parlé par tout le monde, qu'avec des explications très nettes, très précises, distinguant les deux notions. Or les Evangiles n'offrent aucune trace quelconque d'explications de ce genre.
Quand Jésus parle du Royaume, il emploie toujours le futur. Toutes les récompenses annoncées par les béatitudes du sermon sur la montagne sont à venir. Pour lui, comme pour tous ses contemporains, le Royaume viendra. Il est toujours à venir dans son enseignement et jamais, même à la veille de sa mort, il ne parle -du Royaume comme présent et déjà fondé (1).
1) Si nous lisons est au lieu de sera dans les passages suivantsi: Matth,5 #3; 10, 11: tr Luc7 0002 nine
ne.
Jésus enseigne aussi à ses disciples à répéter : « Que ton règne vienne ! » prière constante des Juifs depuis l'exil, et qui était certainement la sienne, et avait été celle de son cœur d’enfantetde jeune homme. S'il dit ensuite : « Que ta volonté soit faite sur la terre comme dans le ciel », c’est parce qu’il ajoute mentalement : « afin que soit possible l'apparition sur la terre du Royaume
qui est dans le ciel. »
Jésus a donc annoncé le Royaume comme à venir. Les passages les plus anciens des Evangiles ne laissent aucun doute à cet égard. Quand il s'écrie : «Cherchez avant tout le Royaume(r}», cela signifie : « Cherchez par la prière, demandez à Dieu que le Royaume vienne.» La fin du sermon sur la montagne est formelle : « Celui qui fera la volonté de Dieu entrera dans le Royaume ».
s’agit évidemment que d’une possession anticipée, telle-
ment elle est certaine. Jésus dit de mêmeailleurs : « Qui
croit en moi a la vie éternelle. » D'ailleurs, en araméen, Jésus parlait sans verbe : Lo aniim Hamalkouth Hascha-
maim ! Aux humbles le Royaume des Cieux!
(1) Luc 12 : 31.
Telle est donc sa mission à lui, le Messie, dire : le Royaume viendra bientôt.
Ici, Jésus n’innovait rien. Tous les Juifs pen- ‘saient que la première mission du Messie serait, en effet, d'annoncer la venue prochaine du Royaume de Dieu. Un jour, quand Jésus mettra en gardeses disciples contre les faux Messies qui
viendront, il leur annoncera que, pour faire
croire à leur messianité, ils diront chacun : « Je suis le Messie, et le temps approche ! (1) ». C’est exactement là ce qu'il faisait lui-même.
Sa première pensée sur la venue du Royaume étant achevée, il la formula suivant sa coutume en quelques paraboles.
Dans ces allégories (2), il raconte comment se préparera le Royaume. Il se compare, lui, a un Sémeur. Il jette [a semence Ceux qu écoutent et portent des fruits entreront dans le Royaume, dont la venue est symbolisée par la moisson à venir. L'histoire du grain de
(TEUC 202.
(2)MAtHAHS iTet Suiv
en
moutarde représente l'état de choses qui préparera la venue du Royaume. Le nombre de ceux qui auront part au Royaume est actuellement petit comme l’est un grain de moutarde, mais il ira en grandissant, et il sera immense quand le Royaume paraîtra. Il en est de même de l’action du levain sur la pâte : la parole qui prépare la venue du Royaume a une puissance cachée, qui transformera le cœur des disciples de manière à les rendre capables d'entrer dans le Royaume à venir. Il faut tout sacrifier, comme l’homme qui trouve un trésor caché dans un champ, pour obtenir l'entrée dans le‘ Royaume, et il faut chercher le Royaume, c'est-à-dire le préparer comme on cherche une perle de grand prix. Dès à présent, Jésus et ses disciples jettent le filet, et attirent à eux toutes sortes d'hommes ; mais ceux-là seuls entreront dans le Royaume qui en seront jugés dignes au triage du Jugement dernier. Enfin, dans la parabole de l’ivraie et du bon grain, la même pensée est toujours exprimée; le Royaume ne peut qu'être à venir, puisque sa venue est représentée par la moisson qui sera
accompagnée de la grande séparation faite par les anges (1).
Tout ce qui concerne le Royaume est mystérieux, c'est-à-dire secret et caché (2). Plus tard, ces choses cachées deviendront visibles. A l’apparition du Royaume, on connaîtra tous ces mystères (3). Quand le Royaume viendra, Jésus achèvera son œuvre qui se confondra avec celle
(1) Le Royaume est donc à venir, et les paraboles de Matth. 13 ne signifient nullement que Jésus le fonde par sa prédication actuelle. Il prépare sa venue, ce qui est fort différent. Il est vrai qu’un jour il dira aux Pharisiens : « Le Royaume de Dieu est au milieu de vous » (ou au dedans de vous) (Luc 17:21) etencore : «il est parvenu jusqu’à vous » (Luc 11 : 21); mais, par de telles paroles, il ne voudra certainement indiquer qu’une possession anticipéé du Royaume, une présence virtuelle parce qu’il. est imminent. Nulle autre interprétation de ces passages n’est possible. Les expliquer en disant que Jésus y affirme que le Royaume est fondé et déja ‘présent dans le monde, c’est le mettre, à propos de deux versets isolés, en contradiction avec tout son enseignement pendant tout son ministère. (Voir développements complets sur ces passages: Ch. 0°: Opposition contre Jésus, page 218).
(2) Matth. 13 : 11 et suiv.
(3) Matth. 13 : 12.
PREMIÈRE PRÉDICATION DU ROYAUME 199 qu'il accomplit maintenant; car toutes deux consistent à faire régner Dieu. Lui, Jésus, est le grand Réformateur. La révolution qu’il annonce sera radicale. Il n’attend rien de moins qu'un rétablissement universel (1).
Pour le moment, il accomplit une œuvre de préparation ; il y a, en effet, des dispositions à acquérir pour être prêtà entrer dans le Royaume, dispositions purement morales; aussi doit-il le préparer par une œuvre toute spirituelle, subjective, par le changement des cœurs.
Il répudie toute préparation politique ; déjà, aux jours de la tentation, 1l a écarté tout messianisme à main armée et tout triomphe par la force. Or, chez les Pharisiens, les espérances messianiques étaient surtout politiques. Si Jésus fut attiré, à un moment de sa vie, par certaines idées pharisiennes, il ne le fut pas par celle-là, et jamais il ne semble s'être occupé de politique ; jamais il ne songea à une révolte. Les séditions populaires lui apparaissaient comme criminelles
(1) Actes 3 : 21. Matth. 19: 28.
et inutiles. L’aventure de Judas le Gaulonite le lui avait bien montré. Il payait le tribut aux Romains, et, dès le premier jour, il pratiquait sa célèbre maxime : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » D'ailleurs, il ne. faisait en cela que suivre l’exemple des Esséniens qui mettaient beaucoup de soin à ne pas se mêler de politique.
Mais gardons-nous de croire que Jésus, n’en faisant pas et ne voulant pas en faire, renonçât pour cela à ses croyances patriotiques et à ses espérances messianiques. Voir se fonder de son vivant un Royaume visible et national, voir les Juifs le choisir pour Messie et pour Maître et le . proclamer Roi, telle a été, jusqu’à la fin, la grande espérance de sa vie. Sans doute, il se cache quand on veut le nommer Roi (1); mais c’est uniquement parce que l'heure n’est pas encore venue, et que le peuple se méprend sur sa vraie messianité, croyant qu'il va en appeler aux armes et user de violence, et jamais, même aux
{1) Jean 6: 15.
heures de la tentation, il n’a répudié le Royaume messianique national. Nous le vérrons, le jour des Rameaux, se livrant sans résistance aux ovations de la foule, et acceptant ses hommages au Roi-Messie. Jésus a toujours eu la plus ardente et la plus profonde sympathie pour les espérances nationales de son peuple.
Il ne faut pas oublier surtout, que Jésus ne faisait pas de théorie et ne parlaitpasen vertu d’un système arrêté et d’une construction logique. [Il ne raisonnait pas sur le Royaume, pensant : * INsora cecihet ne Sera, pas-cela.. Je rejette ce détail-ci, que mon peuple admet, et j'accepte celui-là. J’apporte telle idée nouvelle, telle solution inconnue... » Pour comprendre ce que Jésus a pensé et dit du Royaume, il faut se transporter au premier siècle, s’entourer de l’atmosphère de ce temps, s’imprégner des idées juives de cette époque, et on reconnaîtra alors que Jésus n’est nullement venu fonder le Royaume de Dieu et nous en donner les lois, mais qu'il est venu annoncer son avènement et hâter son avènement, en détachant les âmes de ce monde, et en
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les préparant pour le monde à venir. — Telle est la clef de son ministère de Galilée. |
La préoccupation de l'avenir et de ce que sera l'avenir ne le quitte pas un instant. Tantôt, il parle comme si le monde était à la veille d'une catastrophe ; tantôt, il parle en réformateur qui a du temps devant lui, qui vient ouvrir des voies nouvelles et changer les cœurs. Ces deux attitudes semblent contradictoires. Elles ne le ‘le sont nullement; car, d'une part, Jésus n’a jamais annoncé un développement progressif du Royaume, mais il a parlé d’une catastrophe soudaine et définitive à laquelleil fallait se préparer ; et, d'autre part, la catastrophe, tout en étant peu éloignée, n’est pas imminente; chacun a devant soi un certain temps, court sans doute, mais un certain temps pour se préparer. En d’autres termes, la venue du Royaume est prochaine, mais non immédiate (le Royaume « approche »); aussi, Jésusle prépare-t-il en fondant une société de disciples qui veut vivre, qui a devant elle, non pas plusieurs siècles, — Jésus n'a jamais parlé d’un avenir de plusieurs siè-
cles, — mais au moins quelques années, plusieurs peut-être, il ne le sait pas exactement (1). Il parle du levain dont l’action est lente; du grain de sénevé qui met un certain temps à croître. Il n'attend pas un succès rapide; mais il est jeune encore, il a le temps; la semence croîtra peu à peu. [lest entre les mains du Père; il attend son heure ; il n’a point de préjugés, et ne se fait point d'illusions.
Voilà comment Jésus, tout en considérant la catastrophe finale comme prochaine, est venu cependant en législateur et en réformateur. Sa morale montre bien que la proximité du Jugement n'est pas immédiate; mais il y a proximité, car sa seule préoccupation, dans son enseignement moral, est d'améliorer l’homme en vue de le préparer à entrer dans le Royaume.
Jésus n’a donc vu dans le Royaume niune délivrance spirituelle, ni le Règne des pauvres et des humbles. Le dire, c'est confondre le Royaume Jui-même avec l’état d'âme qui le prépare.
(1) « Nul ne sait le jour, ni l'heure, pas même le Fils. » Mare 132: 3%
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En effet, pour s'y préparer, il faut devenir humble et pauvre, comme nous le montrerons au chapitre suivant; et, quant au Royaume Jui-même, il sera à peu près celui que Daniel et Enoch ont décrit. Jésus n’a ni critiqué, ni rejeté les croyances apocalyptiques de son peuple.
Qu'on n'oublie pas que jamais une question crie tique ne s'est posée pour Jésus. Il n’a pas plus songé à critiquer les croyances messianiques de son temps que le Pentateuque, et il affirmera toute sa viequele Messie reviendra sur les nuées du ciel et jugera le monde (1), IP prend eerte place de Juge, aussi bien dans les premiers temps (2) que dans les paraboles de la dernière semaine de sa vie (3). :Sur ce pont, n/a pas
11) Prétendre que Jésus prenait au sens ‘spirituel ces expressions, et ne voyait que des images dans les termes : « Descendre du ciel, venir sur les nuées » c’est se le représenter se disant à part lui: « Je répéterai toute la phraséologie de mon temps; je parlerai le langage apocalyptique le plus réaliste, mais tout cela sera pour moi figure et symbole, et je n’en préviendrai personne. Il faudra le deviner. »
(2) Matth. 7: 21 et Suiv.
(3) Matth. 25 : 31 et suiv. Ki 43
varié. [l présidera le Jugement dernier. Ce sera son devoir et sa charge de Messie.
Et puis, et c'était l'âme même de ce que nous osons appeler son profond et beau génie, s’il n’abolit aucune des croyances de son peuple, il les accomplit, il en prend la sève même. Ce qu'il y aura de grand, de sublime, à ses yeux, dans le
. Royaume à venir, c’est que la justice s’établira, et que ceux qui, aujourd'hui, en ont faim et soif, en seront rassasiés (1). C’est la justice du
Royaume qu'il faut avant tout chercher (2); les tristes seront consolés, les doux règneront (3). Le Règne à venir ne sera pas un Règne vengeur,
un Règne sanglant. Jésus ne peut l’admettre. Il
ne rejette pas ce côté des croyances de son peuple à la suite d’un raisonnement critique et d’un exa-
men philosophique ; mais son âme se refuse à
croire un seul instant que le Règne de Dieu, qui sera, pour lui comme pour tous les Juifs, la domination de Dieu et par conséquent du Père
(1) Matth. 5: 6.
(2) Matth. 6 : 33.
(3) Matth. 5 : 4 et suiv.
qui est dans les cieux, puisse être autre chose que l’amour, la paix, la joie, le pardon, la vie éternelle. Le reste, pour lui, est comme sl n'existait pas.
Plus tard, pour les disciples, le Royaume sera l'Eglise chrétienne, la société des âmes croyant en Jésus. Pour Jésus, il n’était que l'ère messianique; mais (et c'est là qu'il est incomparablement grand) il a préparé la conception des disciples en élevant très haut la notion du Royaume, acceptant tout ce que son peuple enseignait sur ce sujet, et le transformantentièrement.