UP UC
bonheur suprême, était devenu pour lui le symbole de ce qui devait disparaître. La construction elle-même serait détruite. Il avait beau être tout neuf, et le sacerdoce avait beau espérer pour lui un long avenir, Jésus devinait que rien de tout cela ne durerait longtemps.Le Sadducéisme . passera, se disait-il, et sa demeure, le Temple, passera aussi ; et lui, qui répétait souvent « Je veux la miséricorde et non les sacrifices »(1), ne pouvait considérer le Temple autrement que les Pharisiens eux-mêmes; or ceux-ci le tenaient depuis fort longtemps pour très peu de chose.
Ah ! certes! s’il était resté ce qu'il aurait dû être, Jésus en aurait fait son habitation préférée, et, même avec sa déchéance, il l’aime encore, il est toujours la maison de son Père, une « maison de prières » ; et, quoiqu'il soit devenu un champ clos de discussions, de disputes et de questions subtiles, il en fait son centre pendant tous ses séjours. Mais ce qu'il y voit le peine profondément. Dans la cour, des boutiques, des opérations mercantiles, tout le mouvementet le trafic
(1) Osée 6 : 6.
d'un bazar ; car il va sans dire que l'expulsion qu'il a opérée un jour n’a été suivie d'aucun effet durable. Devant le sanctuaire, de hideuses scènes de boucherie, et, chez les hommes de service, une vulgarité irréligieuse qui blesse ses sentiments de piété; ce sacerdoce abaissé ne lui semble pas l'héritier des traditions antiques. L'héritier véritable, c’est le spiritualisme de ceux qui continuent le chapitre [tr d'Esaïe et s’inspirent de ses accents prophétiques.
« Aimer Dieu et son prochain vaut mieux que tous les holocaustes et tous les sacrifices.» (1) Les Scribes de son temps le déclarent tout haut. À bien plus forte raison, Jésus en est-il convaincu. La synagogue, avec ses orateurs, ses prédicateurs libres, lui paraît autrement importante et sérieuse que les fonctions rituelles et machinales de prêtres indifférents et formalistes.
Il y avait alors comme deux Judaïsmes de plus en plus séparés.
D'une part, les hommes des Talmuds, les
(éMarci2e 33.
savants, les laïques, tous maîtres des synagogues et appartenant au parti pharisien. D'autre part, les prêtres, occupant un rang élevé, maitres du Temple, et même du Sanhédrin, formant une aristocratie incrédule, épicurienne, presque impie, une caste sacerdotale séparée du peuple et du sentiment national représenté par les Zélateurs, laïques exaltés. Les Sadducéens ne voulaient pas des novateurs et des nouveautés ; la routine officielle leur suffisait. Ce furent eux qui, les premiers, détachèrent Jésus du Judaïsme. Voir l'irréligion et l’insouciance morale de ceux qui étaient en possession du Temple même, voir l’impiété hautaine de ceux qui représentaient la race d’Aaron, commença à persuader Jésus de la nécessité d’abroger la Loi.
C’est à Rome que Luther perdit toutes ses illusions. Jésus, de même, apprenait beaucoup pendant ses visites à Jérusalem. Sa rupture avec le Temple a précédé sa rupture’avec les Pharisiens. Elle dut se faire alors, dans ces séjours qu'il fit à la ville sainte pendant son ministère de Galilée, et cette première séparation marque son entrée dans la deuxième phase de
son ministère ; car elle sera bientôt suivie de la seconde.
Jusqu'ici il a été un réformateur juif, désormais il sera le destructeur du Judaïsme. Celui-ci, sous sa forme sacerdotale, lui inspire un éloignement qu'il lui inspirera bientôt sous sa forme pharisienne. Il faut que les sacrifices soient abolis. L’accomplissement dont il parle souvent sera ici une abolition. Sur ce point encore, Jésus se rattache à l’Essénisme, et il développe une idée qu'il tenait des Esséniens, car ils étaient fortindifférents au Temple, etle considéraient tous comme impur etsouillé.
Rentré en Galilée, après ces voyages à Jérusalem, Jésus reprenait son œuvre de préparation au Royaume; mais nous voici arrivés au moment où il ne pourra plus la reprendre ; la rupture avec les Pharisiens va éclater à son tour. Jésus se séparera d’eux. En réalité, il en est depuis longtemps séparé. Il a cru rester des leurs, et ne faire autre chose qu’accentuer la
largeur des meilleurs d’entre eux. Il va com-
prendre maintenant à quel point il les répudie,
et avec eux le Judaïsme tout entier.