CHAPITRE X
Instifufion de lHpostolai
Jésus, quand s’éveillèrent ces sombres prèssentiments, resta aussi ferme dans l’accomplissement de son œuvre. Jamais l’ombre d’un doute, ni sur son Père, ni sursa mission, ni sur lui-même ne vint effleurer son âme.
On lerejette, eh bien ! c’est lui qui se séparera; et il décide de fonder une société de disciples qu'il enverra préparer la venue du Royaume.
Quand celui-ci paraîtra, les douze tribus seront restaurées {1}; il faut donc que ces continua-
(1) Matth. 19: 28. Luc 22 : 30.
teurs de son œuvre, les chefs futursdu Royaume national, soient au nombre de douze. Jésus les choisit parmi les meilleurs de ses disciples et il leur donne le nom d’apôtres. Quelques-uns, particulièrement fidèles, étaient naturellement
désignés ; les deux frères Bené Johanan (1) et
les deux frères Bené Zebedaiou (2) lui étaient étroitement attachés; les huit autres, expressément désignés par lui, se joignirent à eux. Ce n’est pas seulement une sorte d'armée du bien qu'il crée, pour qu’au lendemain de sa mort l'Eglise naissante soit dirigée dans son esprit et le Royaume toujours annoncé, c'est une institution nouvelle et inconnue qui paraît tout à coup et qui consacre, par son existence même, la rupture de Jésus et du Judaïsme. Il crée un véritable schisme.
Jésus sentait si bien la gravité de la résolution qu'il prenait, qu'il passa la nuit à prier (3). C'était sur une montagne qui avait remplacé
(1) André et Pierre.
(2) Jacques et Jean.
(8) Euc/01ra
celle de Nazareth, où, durant tant d'années, il était venu adorer son Père ; elle dominait Caper- naüm et le lac tout entier. Pendant de longues heures, il chercha la volonté de Dieu, il plaça sous son regard son projetnouveau, ses craintes, - ses espérances, et le choix qu'il allait faire des Douze.
Le lendemain matin, il les désigna et leur donna ses instructions. Le Sermon sur la montagne nous a conservé quelques fragments épars des paroles qu'il leur adressa. Il est diffcile, dans cette collection de sentences, qui ne se suivent pas toujours logiquement, de retrouver Pécho bien net de ce que Jésus dut leur dire en ces heures décisives. [Il leur recommanda l’humilité, la douceur, la débonnaireté. Il leur dit : « Vous êtes le sel de la terre; vous êtes la lumière du monde; une ville ne peut être cachée quand elle est située sur une montagne (1). » Il faut qu'ils deviennent « fils du Père qui est dans les cieux (2) ». Il leur prêche une « justice supé-
(1) Matth. 5 : 13 et suiv.
(2) Matth. 5 : 45.
rieure {1} » et leur dit : « Soyez, vous, parfaits comme votre Père céleste est parfait (2). » À ces préceptes de pure morale plaçant, sous leurs veux, la justice nouvelle, la filialité divine, la perfection elle-même pour but, Jésus n'ajoute ni rite, ni règle, et ne demande aux Douze aucune pratique. Plus tard, il ajoutera à ces premiers préceptes une courte prière {3), suivant l’usage des Rabbis d'alors, et dont la récitation devait probablement se joindre à celle du Schema. Car si Jésus n’impose aucun acte de culte, il n’abolit point ceux dont les Douze et lui-même ont depuis longtemps l'habitude, et s’il supprime les jeûnes et les ablutions, il fréquente toujours la synagogue et récite les prières d'usage.
Jésus donna aussi aux Douze des instructions particulières. [l eut soin qu'ils connussent toujours le sens caché des paraboles, et il a eu pour eux des secrets qu'ils ne devaient communiquer à personne.
(r),Matth 57:20.
(2) Matth. 5 : 48.
(3) Matth. 6 : 9 et suiv. Luc 11 : 1 et suiv.
Sans doute Jésus prêchait aux foules et était compris de tout. le monde. Les allures mystérieuses lui ont toujours été étrangères et son enseignement n'a rien d'ésotérique. Cependant, il est certaines choses qu'il disait « dans l'ombre » et « à l'oreille >» aux Douze (1). En cela, il agissait comme les Docteurs etles Rabbis de son temps. Les paraboles elle-mêmes, nous l’avons montré en parlant du langage dont se servait Jésus, avaient quelque chose d’énigmatique. Si elles mettaient les plus hautes vérités religieuses à la portée des humbles et des gens du peuple, elles ne le faisaient qu’en aiguisant leur curiosité, sans toujours la satisfaire. Elles étaient loin d’être immédiatement compréhensibles ; le vulgaire, parfois, n’en saisissait pas le sens, et Jésus, qui tenait à ce que les Douze les comprissent toujours, les leur expliquait en détail quand il était seul avec eux (2).
(Matth, 10:26, 27. Marc 4 : 2r et suiv. Luc 8 : 17; 122 /etisuiv. Jean, 14 : 22.
{2) Matth. 13 : 10 et suiv.;s 34 et suiv. Matth. 4 : 10 et suiv.; 33 et suiy. Luc8 : 9 et suiv. 12 : 41.
Enfin il les envoya deux à deux, car il voulait toujours sauver son peuple par sa parole, et provoquer une transformation religieuse et morale de sa nation. Les apôtres eurent en partage les douze tribus. rien de plus ; sauver les Juifs, voilà toute leur mission; c’est l’apostolat de la circoncision, comme l’appellera plus tard saint Paul (1).
Les Douzes’en allèrent donc prêcher du vivant de Jésus (2). Ils se bornaient à annoncer la venue prochaine du Royaume (3); ils répétaient l’enseignement du Maître, et, comme lui, opéraient des guérisons. Leurs mœurs étaient les pures mœurs esséniennes ; nulle part dans l'Evangile l'identité du Christianisme naissant et de l’Essénisme n'est plus frappante. Toutes les recommandations faites par Jésus sont celles qui étaient faites aux Esséniens en voyage: ne descendre que chez les frères, prononcer en entrant le Selam ou souhait de bonheur, et à ce signe se faire reconnaître des vrais amis. Par ce salut
(r} Galates 2:17 C2EuC'o 16:
(3 Matth. 10 : 7. Luc 10 : 0.