‹ Jésus-Christ pendant son ministèreChapitre 48 sur 53 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Départ définitif pour [érusalem

Jésus, depuis qu’il a dû se séparer de son œuvre de Galilée, de ces villages aimés entre tous, Capernaüm, Bethsaïda, Corazin, Magdala, Jésus a erré çà et là; nous l'avons vu, se rapprochant des pays païens, se réservant des moyens d'échapper facilement, si Hérode le presse de trop près, et, parfois, passant la frontière et entrant en contactavec ces païens, ce « monde » que, jusque-là, il n'avait vu que de loin.

272 JÉSUS-CHRIST PENDANT SON MINISTÈRE Partout avec lui, dans ses voyages, il porte cette pensée : Je vais à la mort. Le Messie pourra et même devra souffrir et mourir, et cette notion, absolument anti-juive et révoltante pour un Juif, achève de le détacher de la religion de ses pères. [1 cherche à l’inculquer à ses apôtres; il

ne se lasse pas de leur parler dé la nécessité de

sa mort, c’est un sujet sur lequel il revient sans cesse; mais il ne parvient pas à les convaincre, car un Juif ne pouvait comprendre ceci : le Messie mis à mort. |

Pendant ses voyages où il a vu des païens, où il a parlé à des païens, il a appris bien des choses. Il est certain que, depuis son entretien avec la Cananéenne, il a rejeté toutes les notions particularistes juives. Nous avons vu cette femme lui montrant combien il est juste, etnon injuste, de jeter aux chiens le pain que les enfants refusent, et il racontera bientôt, — il prépare déjà — des paraboles étonnantes de largeur universaliste (1), qui nous donnent sur ce point sa doctrine définitive: celle des excuses,

(1) Matth. 8 : 12. 21 : 53-44.

celle des vignerons où il dit que les enfants du Royaume, c'est-à-dire ses héritiers naturels, seront jetés dehors. Ah ! c’est que, par moments, il désespère de la conversion des Juifs tout en l’espérant encore. Il en est d'elle comme de sa mort elle-même, il en affirme l’inéluctable nécessité, et cependant, il a le secret espoir qu’elle sera évitée.

Depuis la confession de Pierre, Jésus a résolu, avons-nous dit, de faire de sa mort violente le plus grand acte de sa mission. Si, en effet, elle est inévitable, c’est qu'elle est selon la volonté de Dieu. Donc, elle doit servir à son œuvre. Ce raisonnement de la part de Jésus est d’une simplicité et d’une rigueur entière; il n’y a pas, il ne peut pas y avoir place pour le doute dans son âme. Dieu est là dans sa vie et dans son

œuvre qui est l’œuvre messianique, et s’il doit

mourir de mort violente, c'est qu'il est dans la

volonté de Dieu que le Messie meure ainsi. La lecture de certains passages des Prophètes (1) ne pouvait que le fortifier dans cette pensée. Il

/1) Esaïe 53, par exemple.

savait que le sort des Envoyés de Dieu était d’être persécutés (1), que le martyre est la loi de la lutte entre la sainteté et le monde, et, dans ce sens, il trouvait sa mort dans l'Ancien Testament, et surtout dans Esaïe. |

Le célèbre chapitre LIIT ne lui avait certainement pas appris dans sa jeunesse que le Messie devait mourir ; mais il est très vraisemblable que, lorsqu'il eut compris la nécessité de

son martyre, 1l trouva la confirmation de cette:

nécessité dans ce chapitre, et qu’il l’appliqua dès lors au Messie, ce que ne faisaient pas ses contemporains et ce qu'il n'avait pas fait luimême jusque-là.

Cé n’est pas tout : Si sa mort violente ne peut être évitée, si donc elle fait partie du plan de Dieu et doit servir à son œuvre de Messie, il est nécessaire, nous l'avons dit, qu’il laccomplisse à Jérusalem. S'il reste en Galilée, Antipas le fera périr et sa mort passera presque inaperçue. I se rappelle ce qui est arrivé à Jean- Baptiste; Hérode le ferait arrêter lui aussi, jeter

(x Matth.-9c: 125 21505 :12935h97:

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dans un cachot, puis disparaître clandestinement, ordonnant sa décapitation sans témoins, et alors il ne resterait plus rien de lui. Jésus a vu les conséquences de la mort de Jean; après

‘la première impression d’horreur causée par ce

meurtre, tout:/a été dit:

Hérode, qui fait surveiller Jésus parses espions, pourrait encore le faire assassiner dans une embuscade, et les conséquences de ce crime seraient pires encore; personne ne saurait ce qu'il est devenu. Il faut autre chose, il faut, puisqu'il est le Messie, qu’il meure à Jérusalem. Il ne peut pas périr moins glorieusement que les prophètes et il ne reculera pas. Oh! il lui serait facile d'échapper, aller en Pérée, aller sur le territoire d’'Hérode Philippe.…., s’il voulait! mais la voix intérieure, qui est la voix du Père, lui dit : « Nul prophète ne meurt hors de Jérusalem ». D'ailleurs, la Judée l’attire; il essaiera de gagner la ville rebelle (1) ; il l’a si souvent essayé. Et qui sait ? Peut-être réussira-t-il à la fin ! Et alors on l’acclamerait et sa mort ne serait plus nécessaire à son œuvre |

Pouce r3%33;

Avant tout, que la volonté du Père soit faite ; pour le moment, sa mort lui paraît bien nécessaire, bien inévitable. Et il en parle constamment. « Ils tueront le Fils de l’homme, » dit-il à ses apôtres. Cette pensée le poursuit. Il répète souvent les mêmes paroles : « Ils tueront le Fils de l’homme, ils le tueront » (1).

Si c’est à Jérusalem qu'ilest pris, s’il est régulièrement condamné, comment mourra-t-il ?

Lapidé, sans doute ; c’est le plus probable; c’est ainsi que son peuple fait périr les faux prophètes et les hérétiques. Il ne peut pas soupçonner encore que, par une manœuvre habile, et pour pouvoir rejeter tout l’odieux de son exécution sur Pilate, les Juifs n’auront pas le courage de leur sentence et trouveront moyen, en commet-

tant un mensonge, de faire condamner Jésus

par le Procurateur. Il est probable que c’est au dernier moment que les Sadducéens eurent la lâcheté de demander à Pilate de prononcer la sentence ou, s'ils étaient décidés d’avance à le

(1) &rontevcoou «drov Matth. 16 : 21; 17 : 22, 23. Marc Ou 1: 10 AAMLUC/I6S /PSMELC, ST EL

“1 Ke

faire, ils avaient naturellement gardé ce honteux secret (1).

Et maintenant se pose cette grave question :

Quelle signification Jésus a-t-il donnée à sa mort violente? car il lui en a certainement donnéune. La considérant comme voulue de Dieu, elle avait nécessairement, nous l'avons dit, une importance capitale dans son œuvre.

Essayons de répondre à cette question, et d’abord rappelons quelle œuvre Jésus avait à

accomplir. Il avait à préparer la venue du

(1) J'ai montré dans la Palestine au temps de Jésus- Christ (5° édition, page 103 et suiv.\, que le mot: «Il ne nous est permis de faire mourir personne », n’était qu’une flatterie à l’adresse de Pilate. Les Juifs auraient pu, s'ils l'avaient voulu, exécuter eux-mêmes leur sentence de mort et, dans ce cas, Jésus aurait été lapidé. Jésus, prédisant sa mort, ne s’estjamais servi du mot crucifié, sauf deux fois (Matth. 20: 19 et 26: 2). Partout ailleurs, il dit seulement qu’il sera mis à mort. Marc et Luc ne connaissent pas d’autres termes, etle mot crucifié a dû être tres naturellement substitué (post eventuim) aux mots mis à mort par le rédacteur du premier évangile. Si l’on veut absolu ment qu'il soit authentique, on peut remarquer que ces deux prédictions sont des tout derniers jours, et qu’à ce moment-là, Jésus peut fort bien avoir eu le pressenti-

Royaume de Dieu parle changement des cœurs.

Dans cette œuvre, qui avait été l’âme même de son ministère de Galilée, il n'avait pas réussi. Malgré son succès momentané, il n’avait pas obtenu, par sa parole, cette conversion, cette nouvelle naissance, ce changement des cœurs et des vies. Bien au contraire, on l’avait repoussé.

Il n’en continuera pas moins à déclarer que les conditions d’entrée dans le Royaume sont celles qu'il a toujours indiquées. Son insuccès, un insuccès qui peut aller jusqu’à sa condamnation à mort, n’y change rien.

Au début, quand il disait : « Venez à moi et je ment que l’ignominie suprême, être livré « aux méchants » comme illes appelait, c’est-à-dire aux païens, lui était réservée, et qu’alors il mourrait du supplice de la croix. S'il savait déjà qu’il mourrait pendant la fête, il pouvait prévoir que les Juifs n’oseraient pas ne pas s’en remettre à Pilate qui venait toujours à Jérusalem au moment de la Pâque. Quant à l'expression : Si quelqu’un veut être mon disciple qu'il porte sa croix (Luc 9:23), elle représente l’abnégation suprême, le renoncement parfait, mais ne suppose pas nécessairement que Jésus savait qu’il serait crucifié. Le supplice de la croix était si répandu, que Jésus a parlé de« porter sa croix » sans prévoir nécessairement une crucifixion pour luimême.

vous soulagerai, » c'est-à-dire, je vous préparerai à entrer dans le Royaume, je vous donnerai la vie éternelle, je vous sauverai, il ne parlait naturellement pas de sa mort violente, puisqu'il l'ignorait encore. Toutes ses paroles jusqu'ici ont ainsi impliqué que chacun trouverait en lui la satisfaction de ses besoins religieux, le repos, la paix, la vie, sans que sa mort y fût pour rien, et seulement parce qu'ilétait le Messie préparant la venue du Royaume.

Maintenant qu'il comprend que sa mort est probablement inévitable et nécessaire, il ne change rien à son enseignement sur les conditions d'entrée dans le Royaume. Son langage reste le même ; l'annonce de sa mort n’a rien à faire avec sa prédication du Royaume. Jésus continuera jusqu’au dernier jour à indiquer les mêmes conditions d'entrée dans le Royaume de Dieu, le repentir, la conversion, l’accomplissement de la volonté de Dieu. On y entrera surtout en faisant des œuvres de charité. Un jour, ‘décrivant le Jugement dernier, il déclarera — et ce sera tout à la fin de sa vie — que ceux qui entreront dans la vie éternelle seront ceux quiauront

visité les malades, les prisonniers et les pauvres ; ceux qui auront donné à manger à qui avait faim, à boire à qui avait soif, c’est-à-dire ceux qui auront accompli de bonnes œuvres(1). Ceux-là auront leur « récompense » dans les cieux. Il dit au jeune homme riche, précisément pendant qu'il est en voyage, montant à Jérusalem, que, pour obtenir la vie éternelle, il faut. «accomplir les commandements » (2). Un peu plus tard encore, il fera la même réponse à un Scribe qui lui posera la même question (3). Il insiste avec tous les deux sur le salut par les actes : Vendre ses biens pour l’un, exercer la miséricorde envers un Samaritain pour l’autre, en d’autres termes, montrer par ses œuvres que l’on a un cœur nouveau. Jamais il ne dit que sa mort ouvrira les portes du Royaume et qu’elle sera un moyen de se les faire ouvrir.

Quelle est donc, dans son œuvre, la place de

(1) Matth. 25 : 31-46. Voir chap. III, page 102 et suiv., où nous avons déjà développé cette pensée.

(2) Marc 10 : 17 et suiv.

(3) Luc 10 : 25 et suiv.

sa mort ? Il faut reconnaître que Jésus n’a, pour ainsi dire, pas répondu à cette question ; car s’il a souvent annoncé son supplice, si ces mots : « le Fils de l’homme sera rejeté, bafoué, mis à mort », revenaient sans cesse sur ses lèvres, trahissant la lourde préoccupation, l'angoisse intérieure de son âme, ils’estrarement expliqué sur le sens qu’il donnait à ces paroles.

Essayons toutefois de nous représenter ce qui se passait en lui quand il pensait ainsi à sa prochaine disparition. Faisons abstraction de nos ‘idées modernes, de toute notre éducation religieuse, dans laquelle on nous a dit que Jésus- Christ est mort pour nous sur la croix; ce qui est parfaitement vrai du reste, mais a besoin d’être expliqué et compris. Plaçons-nous au premier siècle, un an avant la mort de Jésus, et à l’heure où cette mort lui paraît de plus en plus probable. Il ne croit plus guère que son peuple se convertira en entendant sa parole. Il l’espère encore par moments ; un revirement peut se produire. Cependant, il est certain que son œuvre de relèvement, entreprise avec tant de confiance, a avorté. Sa parole et ses miracles

ne suffisent plus. Et alors, que faire? De deux choses l’une, ou abandonner sa mission ou être prêt à tout, même à la mort. Il n’y a pas de milieu ; il faut choisir.

On peut dire avec assurance que Jésus ne s'est même pas posé la question, parce que pour lui, sa mission était de faire la volonté de son Père, et cette volonté lui était manifestée par les événements de sa .vie. La voie de l’obéissance, qui est la sienne depuis le premier jour, restera la sienne sans aucune hésitation ni aucune défaillance. | Or, sur cette voie qu'il suit, il fait un progrès merveilleux, et il le fait tout entier d’un seul Coups -CÉstunipas en avantkét/ün?pastde géant. Une étape nouvelle est parcourue par lui ; il entrevoit des réalités jusque-là inconnues, plus austères que celles qui lui étaient apparues aux jours de la tentation au désert. Là, il avait créé le Messianisme dégagé des superstitions et du fanatisme juif. Il était revenu du désert Messie spirituel et moral ; maintenant, des épreuves qu'il vient de traverser, de la perte de sa popularité, de la haine

qu'on lui témoigne, haine des Pharisiens, haine d’Hérode, haine du peuple lui-même, il revient Messie qui doit souffrir, s'immoler, aller jusqu’au martyre et jusqu'à la mort. Son supplice sera le couronnement et l’œuvre capitale de sa vie. [1 le comprend pour la première fois et le comprend entièrement. Mais, quel changement!

quel renversement de tout ce qu'il a cru, espéré, compris, et de ce qui aété jusqu'ici la volonté du Père!

Il est extrêmement remarquable que la foi de Jésus en lui-mêmeet en son œuvre reste absolument identique à elle-même. Il y ajoute un élément nouveau : l’acceptation d’une mort violente et prochaine, c’est-à-dire le complet renoncement à tout ce qui a été jusqu'ici la force et la joie de son âme ; car il comptait, lui, le Messie, que, pendant sa vie, dans quelques années, le Royaume de Dieu se manifesterait.

Sa foi en son œuvre a été la foi en l’efficace de sa parole et de ses guérisons. Maintenant qu'il ne croit plus à l’efficace de sa parole, il croit en celle de sa mort. Cette foi en sa mort (si l’on

peut s'exprimer ainsi), est devenue la foi en son

œuvre. Sans doute, — comme nous venons de le dire, — il espère encore contre toute espérance; un changement des dispositions du peuple restera possible jusqu’à la dernière minute (1) ; mais il n’y compte presque plus ; il dit : «I] faut qu'ils me tuent» ; ille faut parce que le Père le veut. Toutle changement de sa pensée s'explique par la soumission àla volonté du Père. Etalors, ce qui devrait le décourager, lui faire perdre sa foi en lui-même, la fortifie au contraire. Les autorités religieuses le menacent, le monde officiel, celui qui semble le vrai représentant de la pensée de Dieu et qu’il a espéré convertir, va tout faire pour le perdre; et au lieu de se dire: Je me suis trompé, il voit dans leur haine l’accomplissement de la volonté de Dieu; la volonté du Père est qu’il soit vaincu; c'est en une défaite que consistera sa victoire. Jamais Jésus n’a été plus sûr de lui-même que dans cette

(1) Nous avons montré, dans notre premier volume, que le cri de Gethsémané : « Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi » n’a aucun sens s’il ne signifie pas : S’il est possible, que mon œuvre messianique s’accomplisse autrement.

crise qui semblait devoir renverser toutes ses espérances et qui les renversait, en effet, mais sans le renverser lui-même.

Le voici abandonné du peuple, chassé par tous, isolé, incompris, errant, voyant se dresser devant lui une mort violente, probable, et prochaine. N’aurait-il pas dû dire alors que les temps messianiques étaientencore fort éloignés? en placer la réalisation dans un avenir très lointain ? Il fait le contraire ; il affirme avec une foi et un courage surhumains que tout lui a été

remis par le Père (1). Loin d’être découragé, après tant d'efforts stériles, il met l'abandon du peuple au nombre des souffrances voulues par le Père, pour le salut de sa nation et le salut du monde. |

Cette confiance inébranlable de Jésus en son œuvre, en son Père et en lui-même, est certainement surnaturelle. La mort lui apparaît, la fin brusque et tragique, le prenant au début de son ministère, l’'arrêtant et le supprimant en pleine activité, et il n’a pas une ombre d’hésita-

(1) Matth. r1 : 27.

tion parce que Dieu est avec lui et en lui. Il y a, dans cette assurance qu'aucun événement extérieur ne trouble,une preuve d’une force énorme de la nature divine de Jésus. Eh quoi ! il va mourir, il va être enlevé et il reste le Messie ! il reste le Juge du monde !il reste le fondateur du Royaume de Dieu ! il reste tout ce qu'il a dit! il ne recule sur aucun point ! il est toujours aussi sûr de lui-même, sûr de son Dieu, sûr de la vérité !

Mais a-t-il donné à son supplice une signification particulière ? Voici comment ce quireste de son enseignement répond à cette question : il a considéré sa mort comme un décret du Père, une décision du Père bien distincte delà sienne, à. lui Jésus; tet'quuluaeceptes non sans lutte et sans angoisse, mais qu'il accepte en déclarant qu'il fera ce que Dieu veut.

Les allusions à sa mort, mais sans qu'il l’explique, sont constantes à partir du moment où nous sommes. Il faut « faire le compte de ses forces, » « perdre sa vie pour la sauver, » « mou-

rir comme le grain de blé avant de revivre (1)», «être petit et se dévouer pour être grand (2)»,etc., etc. [l est permis de supposer que Jésus parle ici d'expérience et s’applique ces paroles à lui-même. C’est lui qui fait le compte de ses forces avant de livrer la grande bataille, et qui fait lecompte de son avoir avant de bâtir la tour pour laquelle il faut tant dépenser ; c’est lui qui perd sa vie pour la sauver et sauver son œuvre; c’est lui qui mourra comme le grain de blé afin de revivre ; lui qui sera petit et se dévouera, et ainsi sera vraiment grand. [l a semé, les semailles ont été douloureuses et pénibles, et maintenant le sillon qu'il a tracé sera arrosé de son sang; mais sa foi au triomphe final reste la même. Il ignore le jour du triomphe; Dieu seul en connaît la date (3), il l'attend; il croit à une prochaine venue et nous montrerons, dans notre troisième volume, que les visions apocalyptiques des derniers jours ne nous disent rien que Jésus n'eût pu dire au commencement de son ministère,

(1) Marc 8 : 34-38.

(2) Matth. 20 : 20-28. Jean 12 : 23-26.

(SH Marc: 13 7/32.

quand il promettait le Royaume aux humbles, aux altérés, aux débonnaires et aux affligés.

Jésus a donc vu dans sa mort un acte de dévouement nécessaire à la venue du Royaume.

Qu'il meure crucifié ou lapidé, son sang n’en sera pas moins répandu, comme il le dira luimême, répétant une expression de son peuple pour désigner la mort. Répandre le sang de quelqu'un signifiait le tuer; car, disait-on, la vie est dans le sang.

Jésus accepte ce sacrifice de sa vie que le Père lui demande; il se dévoue, il donne sa vie pour ses brebis, comme doit le faire un bon berger (1). Le loup c’est Satan, le Diable, qui exerce un pouvoir immense et tient les hommes en esclavage. Le monde lui appartient; il en est le chef. Le Fils de l’homme est venu pour. servir, se dévouer, donner sa vie elle-même en. rançon au Prince desténèbres, pour arracher les hommes à cette servitude. Il est le bon berger et il donne sa vie en rançon au loup, à l'ennemi ravisseur qui emporteles brebis (2).

(1) Jean 10 : 11.

(2) Il ne nous semble pas qu’on puisse interpréter

Un autre passage est à noter : La veille de sa

autrement le passage (Marc 10: 45 et Matth. 20 : 28) : « Le Fils de l’homme est venu non pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour plusieurs. » Il faut se demander d’abord si Jésus s’est servi d’un mot signifiant exactement ce que nous entendons en français par rançon, c’est-à-dire la somme payée pour délivrer un prisonnier. Ce n’est nullement certain. On peut remarquer,avant tout, que, dans la langue grecque, }ürpov doüvau ati est analogue à érokvrpwou, c'est-à-dire affranchir, délivrer, sans que le mode de délivrance soit stipulé. Mais cette remarque ne suffit pas, car Jésus parlait en araméen, et il est certain que pour bien comprendre ici le mot rançon, 1l faudrait savoir de quel terme il s’est servi dans la langue araméenne. En général, on ne peut faire une saine exégèse des paroles importantes de Jésus, qu'après les avoir traduites en araméen, et avoir cherché à retrouver la phrase originale telle qu’elle est sortie de sa bouche, et avant la traduction grecque des disciples. Pour le passage qui nous occupe, la question est diffcile à résoudre. Jésus avait plusieurs mots à sa disposition. Si l’on était sûr que }ürcoy représentait dans la pensée de Jésus le kopher de la législation sacerdotale (appliqué au sacrifice), on pourrait présenter une autre interprétation que « rançon »; car le sacrifice hébreu n’a jamais été une rançon. Mais 1° }Avrpsy représente dans les LXX bien d’autres mots encore que kopher, par exemple des dérivés d’un verbe qui signifie : racheter (Lev. 19 : 20. Exode 21 : 30) ou il sert à traduire le mot prix (Esaïe 45 : 13) —.2° Kopher, dans les passages

mort, Jésus, en instituant la Sainte Cène, dira

anciens de l'Ancien Testament, désigne l'amende en argent payée par le meurtrier à la famille de la victime. Dans ce sens, il est bien une rançon, un rachat (Exode 21 : 30; cf Nombres 35 : 31, 32). 3° Jésus parlait araméen et l’araméen, à côté du mot qui correspond à kopher, a d’autres termes servant à rendre le grec Xutpov; par exemple, pour le passage qui nous occupe (Matth. 20 : 28. Marc 10 : 45), la Peschito se sert d’un mot dont la racine signifie sauver et aussi racheter. — Admettons, malgré ces incertitudes, que Jésus s’est servi d’un mot signifiant bien rançon; dans ce cas, nous affirmons qu’il ne peut être question dans sa pensée d’une rançon à payer à Dieu. Jamais Jésus n’a représenté Dieu comme un créancier demandant à être payé, et encore moins comme un maître exigeant une rançon pour délivrer ses esclaves ou ses prisonniers. Jésus a toujours enseigné que Dieu estun Père, pardonnant à ses enfants, sans rien exiger d’autre que leur propre pardon à leurs frères. Il a considéré le péché comme une dette contractée envers Dieu ; il l'appelle, en propres termes, une dette, et il a toujours déclaré que Dieu nous remet cette dette tout entière. Il ne nous demande qu’une chose : pardonner nous-mêmes à ceux qui nous ont offensés. Que le lecteur veuille bien chercher les passages suivants

Matth: 6 : 121611451835 E 00 Pr 4 Mare ee Luc 6 : 37, etc., etc., et surtout lire la parabole du serviteur impitoyable (Matth. 18 : 24 et suiv.) et il verra qu'il n’est peut-être pas un enseignement que Jésus ait donné plus constamment, plus clairement, sur

que son sang qui va être versé est « le sang dela nouvelle alliance, répandu en faveur de plusieurs, pour la rémission des péchés(1)». En parlant ainsi, il fera allusion à un passage de la Loi (2). Moïse, après avoir donné la Loi au peuple, l’aspergea de sang en disant : « C’est le

lequel il ait davantage insisté que sur celui-là. La rançon dont 1l parle dans un passage unique ne peut donc être payée à Dieu. Celui-ci remet la dette tout entière ; il fait grâce ; il n’exige aucune rançon. — On ne saurait, d’ailleurs, avec un seul passage, condamner tout un enseignement. Quel que soit le sens du mot rançon dans le verset qui nous occupe, il ne saurait infirmer les déclarations très nettes sur la gratuité du pardon du Père dont l’enseignement de Jésus est rempli. Il en est de ce passage comme de la parole aux Pharisiens, où Jésus semble annoncer que le Royaume de Dieu est présent ; elle ne saurait faire que, partout ailleurs, aussi bien à la fin qu’au commencement de son ministère, Jésus ne l’annonce comme à venir. Il en est encore de

même de sa réponse aux envoyés de Jean-Baptiste, où

il semble accorder à ses miracles une valeur apologétique, quand nous savons pertinemment, par son attitude tout entière, qu’il ne leur en accordait aucune. (1) Matth. 26 : 28. Marc 14 : 24 Luc 22 : 19, 20. 1 Ep. aux Cor. 11 : 25. Nous étudierons ce passage en

re

détail dans notre troisième volume.

(2) Exode,:ch: 24.

sang de l'alliance que Dieu a faite avec vous. » Jésus a donc solennellement affirmé à ses apôtres qu'il versait son sang pour établir une nouvelle alliance; alliance qui remplacerait celle du Sinaï. Il ne nous donne là aucune explication théologique de sa mort, mais il en affirme l'importance.

Jésus, d’ailleurs, n’a jamais considéré sa mort comme un sacrifice au sens lévitique. I] a trouvé son supplice annoncé par les prophètes, mais jamais il n’a dit que sa mort était préfigurée dans le sacrifice de l’agneau, et, en général, dans les sacrifices du Temple.

Nous avons déjà eu l'occasion de remarquer que nous ne voyons pas Jésus offrir de sacrifices au Temple, sauf celui de la Pâque, par respect pour une coutume nationale, et pour une fête patriotique qu'il aimait beaucoup. Il a approuvé le Scribe disant qu'aimer Dieu est plus que tous les holocaustes. Nous avons cité, à plusieurs reprises, la parole de Dieu dans Osée : « Je veux la miséricorde et non les sacrifices », car Jésus la répétait souvent et il a entièrement fait sienne cette idée, très répandue de son

temps et venant en droite ligne du chapitre [er d'Esaïe, que Dieu nous demande avant tout le don de nous-mêmes, et que les rites du Temple avec l’agneau immolé sur l'autel ne sont pas essentiels.

Quand sa résolution de monter à Jérusalem fut prise, Jésus eut hâte de la mettre à exécution. Plusieurs paroles qu’il prononce alors témoignent d’une sainte impatience d’en finir au plus tôt. Veut-il par là rapprocher le moment de la venue du Royaume? Attend-il quelque chose de nouveau ? Toujours est-il que, comparant sa mort à un sanglant baptême, il se déclare pressé de le recevoir (1). C’est à Jérusalem qu'il le recevra ; il faut qu'il s’y rende au plus vite. . « D'un visage ferme, » comme dit saint Luc, il part pour la ville sainte (2). [Il quitte le nord de la Galilée, il repasse par Capernaüm, rentre pour quelques jours dans sa maison, — cette maison où il laisse tant de souvenirs, — il revoit sa mère et ses frères qui avaient quitté

(D EUC 12 %:150:

+(2} Luc 9 : 5154

Nazareth et étaient venus s'établir à Capernaüm. Ceux-ci le pressent de faire acte de Messie; qu’il n'hésite plus ; qu'il aille à Jérusalem ; qu'il y fasse un coup d'éclat. Jésus refuse, et l’abîme qui le sépare des siens se creuse toujours davantage. Un coup d'éclat ! « Un miracle du ciel! » comme le lui disent souvent les Pharisiens ; ainsi aucun de ses frères et sa mère ellemême ne l'ont pas compris! Sans doute il fera un coup d'éclat, mais bien différent de celui qu'ils pensent.

Pour lui, arriver en Judée était essentiel; etil considérait comme important que personne ne se doutât de sa présence en Galilée, à cause d'Hérode. Il part donc incognito de Capernaüm; ilne devait plus revoir ce village. Il descend, sans être remarqué, la vallée du Jourdain, et refait encore une fois cette route si souvent parcourue et qui longe la frontière orientale de la Samarie. Il avait fait ce trajet pour la première fois à douze ans, et combien souvent dans l'intervalle! Mais cette fois il ne suit pas immédiatement le chemin jusqu’au bout ; il ne veut pas encore se livrer à ses ennemis. Il a besoin de quelques

jours de liberté, et alors il traverse le fleuve. Sur l’autre rive il est tranquille, c’est la Pérée; personne ne l’inquiètera.

Mais ce séjour est court, et, vers le milieu de l’automne de l’an 29 (on peut, sans trop de témérité, indiquer cette date), il retraverse le Jourdain, arrive à Jéricho et recommence ouvertement sa vie publique, ne se faisant aucune illusion sur son issue probable. Il paraît à Jérusalem dans les premiers jours d'octobre à la fête des Tabernacles. C’est là que nous le retrouverons dans notre dernier volume.

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