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CHAPITRE XIII Les moms pris par Jésus

Pour pénétrer davantage encore dans l'âme de Jésus, nous avons maintenant à étudier les noms qu'il s’est donnés ou laissé donner, et à chercher dans quel sens il les prenait. Fidèle à notre méthode, nous nous bornerons à l’interroger et à relever les faits.

Nous avons montré, dans notre premier volume, que Jésus s’est cru le Messie à partir de son baptème. Pour savoir quel développe-

300 JÉSUS-CHRIST PENDANT SON MINISTÈRE ment prit sa pensée sur lui-même à dater dece jour, il faut s'appuyer sur cette base historique : Il se croit le Messie. C’est le point de départ. Il était né au moment même où l’on attendait le Messie, et ce fait, tout extérieur et historique, influa certainement sur sa décision première. Il y est arrivé peu à peu, -et c’est au baptême qu'elle devint définitive. À la tentation, il a repoussé le Messianisme juif populaire, et accomplissant une révolution politique ; c'est par une action toute spirituelle et morale qu'il préparera le Royaume de Dieu. Dernièrement, il a fait un pas de plus : il est le Messie souffrant, persécuté et devant mourir sacrifié. Il faut maintenant chercher quelles conséquences comporte cette affirmation : Je suis le Messie.

Mais un premier point est à établir. Jésus s'est-il fait illusion ? Cette question que nous nous sommes posée dans notre premier volume se présente de nouveau. Renan a dit : Jésus, enivré par le succès, s’est cru le Messie. Il était sain d’esprit au commencement de son ministère, il ne l'était plus à la fin, et son histoire

telle que la raconte Renan est, malgré les ménagements qu'il y apporte, l’histoire de la surexcitation croissante d’un homme qui a commencé par le bon sens, la clairvoyance, la santé morale d’un noble et beau génie, et qui a fini par une exaltation maladive voisine de la démence. Le mot folie n'a pas été écrit par Renan, mais la pensée se trouve exprimée à chaque page. Eh bien, les faits s'opposent à cette explication. Nous l’avons déjà affirmé dans notre premier volume ; ici il faut le démontrer. Cette démonstration est d'autant plus nécessaire que l'erreur en question, qui est l'erreur capitale, fondamentale, on peut presque dire l'unique erreur de la Vie de Jésus de Renan, est répandue partout et reçue comme vérité. Il est convenu dans le monde que Renan a trouvé le mot de Ia grande énigme et a expliqué Jésus-Christ.

Donc, le christianisme est fini; on ne s'en occupe plus. Or, ce que Renan a trouvé, c'est ceci : Jésus a réussi et ses succès l’ont ébloui, aveuglé, lui ont tourné la tête, et il est devenu le géant sombre, le personnage ApOS NET des derniers jours. EUR

Eh bien, nous ne croyons pas qu’il soit possible, l’histoire à la main, de parler de succès visible dans le ministère de Jésus. Il a été mal compris du peuple et toujours moins compris par lui. Celui-ci n’avait éprouvé pour lui qu'une admiration passagère. Lesautorités, les chefs, les théologiens, l’ont tenu pour la plupart en fort petite estime et surtout, si grande qu'’ait pu être sa popularité dans les premiers temps, il est historiquement certain qu'elle a -été toujours en diminuant. Quand Jésus s’écrie : « Père ! je te rends grâces de ce que tu as caché ces choses aux philosophes et aux savants, et de ce que tu les a révélées aux enfants (1) », il reconnaît que les vérités nouvelles sont cachées aux docteurs. Elles le sont par la décision d’une volonté suprême et mystérieuse. |

Et plus tard, au moment de la. crise, til garde la foi en lui. S'il avait été à la merci d’un succès ou d’un insuccès, guidé par la fatalité extérieure, il aurait abandonné la partie ; et c'est le contraire qu’il a fait. C’est à l'heure

(1) Matth. 11 : 25.

de l’insuccès, c’est au moment où le peuple l'abandonne, qu’il se déclare le Messie avec une assurance, une décision, une certitude plus grande que jamais. Nous avons signalé la force d'âme, la foi, le courage avec les quels, au milieu de la crise, il affirme sa messianité. C’est à ce moment, nous l’avons montré, qu'il aurait dû se dire : Je me suis trompé; jai perdu la partie; les temps du Messie ne sont pas encore venus, et c'est, au contraire, alors qu’il donne une forme plus précise à son œuvre. C’est un événement extérieur, c'est la nécessité de sa mort violente qui a donné naissance à cette conviction intime :

Je suis toujours plus certain, je le suis plus que jamais d’être le Messie; et il affirme, en même temps, que tout lui a été remis par le Père (1).

Nous avons donc ici une base historique solide pour connaître la pensée de Jésus sur lui-même. Il a le sentiment profond, invincible, tout-puissant de sa vocation spéciale. Il est assuré que le futur fondateur du Royaume est déjà présent

(1) Matth. 11 : 27.

dans le monde ; et, qu'on veuille bien le remarquer, ce n'est pas seulement de la force d'âme qu'il montre, le courage du malheureux dans l’adversité (car pour lui il n’y a pas d’adversité dans la prévision de sa mort; puisqu'elle est voulue par le Père, elle est bonne et essentielle à l’œuvre messianique), ce n’est donc pas seulement du courage qu'il montre, mais la certitude d’être le personnage extraordinaire attendu par son peuple, et, en même temps, fort différent de lui puisqu'il doit mourir de mort violente ; sa conscience, qu'on ne peut séparer de sa communion avec le Père, lui révèle ainsi ce qu'il est et ce que doit être son œuvre.

Tout en affirmant qu'il est le Messie et en acceptant le mot de Pierre: « Tu es le Christ !» Jésus ne se donne pas lui-même ce nom, mais celui de Fils de l’homme.

I l’a pris dès le début de son ministère, et cette appellation nous aide beaucoup à connaître sa pensée sur lui-même. Jésus y attachait une extrème importance ; il se donnait ce nom sans cesse, il le préférait à tout autre et il était

seul à l'aimer ainsi. Ses apôtres ne l’ont pas admis. Jamais, à une seule exception près (1), aucun de ses disciples ne le lui a donné; il est probable qu'ils ne le comprenaient pas. Ce nom avait, en effet, quelque chose d’énigmatique.

Pour en saisir le vrai sens, restons sur le terrain des faits. Ce nom, quand Jésus le prit, avait derrière lui un assez long passé et une véritable histoire.

I] faut raconter cette histoire.

Les prophètes, Ezéchiel, par exemple, s’en étaient servis pour se désigner eux-mêmes.

C'était un terme d'humilité. En le prenant, le prophète tenait à bien stipuler qu’il n’était qu’un Fi homme, quoiqu'il fût chargé d’une Révélation divine. Donc, du temps des prophètes, ce nom n’impliquait nullement la dignité messianique ; il était seulement la preuve qu'on apportait une Révélation supérieure. |

Daniel, venu ensuite, avait donné au terme Fils de l’homme un tout autre sens. Ce prophète déclare (2) qu'après les quatre empires repré-

(1) Actes 7 : 56.

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