‹ Jésus-Christ, prêtre et victimeChapitre 10 sur 24 · QUATORZIÈME MÉDITATION · texte numérisé non relu

QUATORZIÈME MÉDITATION

Noire-Seigneur JÉSUS-CHRIST et se* ennemis.

PREMIÈRE CONSIDÉRATION

Sur l'étrangeté de ce fait : que Notre- Seigneur ait eu des ennemis.

Le titre de cette Méditation est une souffrance pour l’âme. Il semble même un manque de respect. Est-ce que Notre-Seigneur Jésus- Christ, le Rédempteur du monde, l’ami des pécheurs, la Victime universelle, celui qui est la paix, la consolation et la douceur de la vie, a pu avoir, en ce monde, des ennemis?... Hélas! le fait est là, presque à toutes les pages de l’Evangile , douloureux , étrange , effrayant même. Jésus vient au monde, et déjà un roi cruel en veut à sa vie. Il est présenté au Temple, et un saint Prophète annonce qu’il sera comme cc un signe auquel on contredit (1). »

(1) S, Luc. ii. 34.

Il passe à Nazareth les belles années de son adolescence, et les Nazaréens se jetteront un jour sur lui, pour le précipiter du haut d’une colline. Il entre dans sa Vie publique : toutes sortes de contradictions l’attendent. On lui tend des pièges, on le soupçonne d’intentions basses et viles, on attribue ses miracles au démon. La jalousie, la haine, la perfidie, s’arment contre lui. Et ce sont les premiers de la nation qui le poursuivent ainsi de leur malice. Ce sont des Prêtres, des Docteurs de la Loi, des hommes réputés saints comme les Pharisiens, pleins de fierté et d’audace comme les Sadducéens, tous puissants. L’autorité elle - même se déclare contre lui. Hérode le méprise; et Pilate l’enverra à la mort.

Tout cela est plein de mystère. Comment se peut-il que l’Agneau de Dieu ait été traité de la sorte ? Qu’y avait-il en lui qui puisse expliquer cette opposition systématique, obstinée, cette haine toujours puissante, toujours croissante même. Il ne répandait autour de lui que la paix. Paroles, actions, conduite, tout était saint, doux, humble, pacifique. Les pauvres, les affligés, les malades, les petits enfants, tous les êtres qui ont besoin de consolation, de force, de secours,

t)E LA VIE PUBLIQUE. 243

d’encouragement, avaient trouvé tous ces biens dans sa Personne adorable. Et les hommes le haïssaient... Il disait lui- même à ses Apôtres, dans le touchant épanchement de cœur qui s’appelle le .Discours de la Cène : « Si le monde vous hait, sachez que j’ai été le premier l’objet de sa haine. Si vous aviez été du monde, le inonde vous aurait aimé comme étant à lui, mais vous n’êtes pas du monde et je vous ai élus en vous séparant du monde, et c’est pourquoi le monde vous hait (1). »

En parlant ainsi, Notre-Seigneur ne fait, semble-t-il, que rendre plus sombres les ténèbres qui environnent ce fait : Il a eu des ennemis, le monde l’a poursuivi de sa haine. Car voilà que la persécution méchante dont il a été l’objet sera aussi le sort de ses Apôtres et plus tard de son Eglise. L’histoire a confirmé sa divine prophétie; presque chaque jour apporte une preuve nouvelle de la vérité de sa parole. Nous faisons cette réflexion au milieu d’événements qui en sont comme le témoignage accablant (2)*

(1) S. Jean. xv. 18. 19. — (2) Qu’on se souvienne des scènes odieuses dont les maisons de la Compagnie de Jésus ont été le théâtre, le 30 juin 1880. Nous sommes au 4 juillet*

Ûi 4 MEDITATIONS SÜR LES MYSTÈRES

Et la prophétie , justifiée depuis le commencement de l’Eglise, se vérifiera jusqu’au règne de l’Antéchrist. « Tous ceux, dit saint Paul , qui veulent vivre pieusement selon le Christ Jésus auront à souffrir persécution (1). »

Quelle est l’explication de ce Mystère ? Elle est dans cet autre Mystère : il a plu à Dieu de donner à sa créature raisonnable la liberté du bien et du mal. Les mauvais anges, dans le Ciel même , abusèrent de cette liberté ; ils choisirent non le bien, mais le mal, et le choix était une opposition violente à Dieu , une sorte de haine de son autorité , de sa souveraineté, de ses droits, de ses perfections. Le chef des mauvais anges pénétra dans le paradis terrestre. Il tenta nos premiers parents. Ceux-ci succombèrent à sa suggestion, et dans cet acquiescement au tentateur, il y eut comme une acceptation de son esprit, de ses dispositions mauvaises contre Dieu. Toute la race humaine fut viciée. Le grand nombre n’aimera pas Dieu. Dieu sera même , de la part de plusieurs, un objet de haine. Le Christ vient, * Les siens ne

(1) Deux. Ep. à Timothée, ni, 13#

le reçoivent pas (1), » parce qu’il vient de Dieu. Il le dit lui-même aux Juifs : « Je suis venu au nom de mon Père, et vous ne me recevez pas. Si un autre vient en son propre nom (c’est-à-dire sans mission divine), ce sera une recommandation auprès de vous , vous le recevrez (2). » Les hommes qui n’aiment pas la vérité haïssent Celui qui est la Vérité. Quel profond Mystère que ce fait de l’insuccès apparent du Fils de Dieu ! Il en sera ainsi de son Eglise. Le mal ne prévaudra jamais contre le bien , ni l’erreur contre la vérité. Mais il y aura lutte ; et parce que les méchants sont plus audacieux que les hommes de bien, parce que les enfants du démon affectent une plus grande puissance, se portent à des actes plus éclatants, mettent en jeu toutes sortes de moyens capables d’effrayer, et que les enfants de Dieu, au contraire, sont modestes et demeurent humbles dans le sentiment de leur force, et que, dans leur victoire même, ils sont doux et miséricordieux, on dirait que c’est à l'ennemi, au démon, au monde, à leurs suppôts, que le triomphe est le plus souvent assuré.

(1) S, Jean, i, U. — (2) S, Jean. v. 43.

O Jésus ! vous avez dit : « Ayez confiance 1 J’ai vaincu le monde (1). » Ceux qui sont acharnés à notre perte sont donc vaincus. Nous ne voyons pas encore leur défaite; il semble même qu’ils ont de temps en temps des triomphes ; mais ces triomphes ne sont que vanité. Leur confusion, au jour de votre justice, sera d’autant plus manifeste. Mais, il nous est doux de penser, au milieu de nos tribulations, que ceux qui vous haïssent sont déjà vaincus. Votre Apôtre a écrit des démons qui sont les instigateurs de tout mal : « Le Christ a dépouillé les principautés et les puissances ennemies , il en a triomphé au grand jour (2). » Vous avez dit vous-mêmes : « Déjà, dès maintenant, le jugement du monde est prononcé (3). » Que je ne l’oublie pas, ô mon Roi tout-puissant, afin que je ne me trouble pas de la malice des hommes, que je ne me scandalise pas de leur succès ; que si je tombe sous l’empire de leur colère, de leur fureur et s’ils réussissent à amoindrir, à détruire même ma réputation, mon honneur, à m’enlever toute liberté, et à me mettre à mort, je me

(1) S. Jean. xvi. 33. — (2) Ep. aux Coloss. il 15* — (3) S. Jean. xu. 31.

souvienne, appuyé sur votre parole , que leur victoire est précaire et misérable et qu’ils sont mille fois plus à plaindre que leurs victimes. Qu’au milieu de la tribulation, ma foi ne fasse que grandir, ma foi en votre force, ô mon Dieu î ma foi en votre empire absolu, votre souveraineté inébranlable, votre triomphe final, dont la gloire sera éternelle.

Mais je veux me souvenir aussi d’un mot que vous avez prononcé, en parlant de la haine de vos ennemis contre vous. Vous avez dit : « Ils me haïssent moi et mon Père. Et c’est ainsi que s’accomplit une prophétie qui se trouve en leurs livres : « Ils m’ont haï gratuitement (1). » Gratuitement, c’est-à-dire sans que j’aie rien fait pour mériter leur haine. Qu’il en soit ainsi de moi, ô très-doux Maître! Que mon impatience ne les irrite pas; que ma fierté ou quelque défaut de droiture ne les scandalise pas ; mais aussi que ma pussillanimité n’augmente pas leur audace et ne leur donne pas occasion de faire plus de mal. Donnez-moi la prudence du serpent et la simplicité de la colombe. Que mes paroles soient celles que vous avez promises et

(1) S. Jean, xn, 31.

que votre divin Esprit doit suggérer luimême (1). Que toute ma conduite soit digne de vous et vous fasse honneur. <l Justement, à cause de mes ennemis, dirigez-moi dans la voie droite (2). J’ajoute avec votre prophète, Seigneur : « Tout en dissipant leurs desseins, qu’ils demeurent l’objet de vos miséricordes (3). »

DEUXIÈME CONSIDÉRATION

Que c’est en sa qualité de Prêtre et de Victime que Notre-Seigneur JESUS-CHRIST est en rapport avec ses ennemis.

Il peut paraître singulier que nous disions de Notre-Seigneur qu’il fait l’office de Prêtre dans sa conduite envers ses ennemis. Mais nous reconnaîtrons bientôt qu’il en est ainsi, pour peu que nous réfléchissions sur un des grands ministères du sacerdoce. Le Prêtre est l’homine de Dieu pour tout sacrifier à sa gloire et tout

(1) Nolite cogitare quomodo aut quid loquamini, dabitur enim vobis, etc. — S. Matth. x. 19. — (2) Dirige me in semitam rectam, propter inimicos meos. Ps. xxvi. IL — (3) Et in misericordiâ tud disperdes inimicos meos, — Ps. CXLIJ. 12.

soumettre à sa souveraineté. C’est pourquoi son esprit est un esprit d’autorité, de puissance et de force, et les actes qu’il opère portent un caractère qui indique que Dieu lui-même agit par lui et avec lui. « Le fondement de l’éminente dignité du Sacerdoce, dit le pieux M. Olier, dignité qui paraît visiblement la plus sainte et la plus sublime de la terre et du Ciel, c’est que le Sacerdoce est la plus haute participation de la sainteté de Dieu et de sa souveraineté sur ses créatures. C’est dans cette vue que saint Ephrem dit que , dès le commencement de la création, l’esprit du Sacerdoce a détruit et sacrifié une partie des anges et les a consumés dans l’enfer...

« Le premier et originaire fondement de la Prêtrise est donc la sainteté ; et le second est la souveraineté de Dieu qui exécute sur ses créatures les ordres de sa sainteté, soit pour attirer à la consommation intérieure de son amour, soit pour séparer, détruire et anéantir dans le feu de sa justice (1). »

Cette vue sur le Sacerdoce est grande. Or, Notre-Seigneur a possédé, en toute leur pléni-

(1) Traité des saints Ordres , 3* pM chap. Ier.

tude, la vertu et la dignité du Sacerdoce. Il a donc eu part d’une manière incomparable à la souveraineté et à l’autorité de son Père. Il est même absolument vrai de dire que toute participation à cette souveraineté découle de lui et de son Sacerdoce. Il n’est donc pas surprenant qu’il ait manifesté sur la terre ce caractère particulier de sa dignité sacerdotale. Cette manifestation ne pouvait avoir lieu que rarement, parce qu’il voulait paraître, au milieu des hommes, comme « l’Agneau de Dieu qu’on mène à la boucherie sans se plaindre, » plutôt qu’environné de puissance et d’autorité ; mais encore a-t-il été nécessaire, pour notre instruction, que rien de ce qui lui est propre ne manquât dans sa vie divine. C’est pourquoi, à l’égard de ceux qui étaient, par malice, les ennemis de la gloire de son Père, et, par leurs mauvaises doctrines, les meurtriers des âmes, il montre la grande puissance qu’il possède comme souverain Prêtre de Dieu, et il s’en sert pour les condamner et les confondre. C’est ce qu’expliquent les anathèmes , que nous avons lus plusieurs fois dans l’Evangile, et qui sans cela, nous paraîtraient peut-être tout à fait extraordinaires dans la bouche du Rédempteur,

Mais après cette explication nous pouvons relire ces redoutables anathèmes :

« Malheur à vous , Pharisiens , qui payez la dîme de la menthe, de l’aneth, du cumin et des autres herbes, et qui négligez ce qu’il y a de plus important dans la loi, à savoir : la justice, la miséricorde, la foi et l’amour de Dieu !

» Guides aveugles , vous avez grand soin de purifier ce que vous buvez, de peur d’avaler des moucherons, et vous avalez des chameaux.

» Malheur à vous , Pharisiens, qui aimez à avoir les premières places dans les synagogues et qui voulez qu’on vous salue dans les places publiques 1

» Malheur à vous, docteurs de la loi et Pharisiens trompeurs, qui sous prétexte de vos longues prières , dévorez les maisons des veuves î

» Malheur à vous qui courez la mer et la terre pour faire un seul prosélyte ; et après qu’il l’est devenu, vous le rendez digne de l’enfer deux fois plus que vous !

» Malheur à vous, conducteurs sans lumière, vous ressemblez à des sépulcres blanchis, dont les dehors paraissent beaux aux yeux des hommes; mais au dedans ils sont pleins d’ossements de morts et de toute sorte de pourriture !

» Malheur à vous, docteurs de la Loi, qui chargez les hommes de fardeaux insupportables et qui ne voudriez pas y toucher du bout du doigt ! Serpents, race de vipères , comment pouvez-vous éviter d’être condamnés au feu de l’enfer?

» Malheur encore à vous, Docteurs de la loi, car après vous être servis delà clef delà science, vous n’ètes pas entrés vous-mêmes et vous en avez fermé la porte à ceux qui se présentaient ! Hypocrites, vous fermez aux hommes le royaume des Cieux, et n’y entrant pas vous-mêmes, vous empêchez les autres d’y entrer (4)! »

Encore une fois, ces graves et solennels reproches contre les ennemis de Dieu et des âmes s’expliquent par la grandeur, l’autorité et la souveraineté du Sacerdoce de Jésus-Christ.

Et parce que le Sacerdoce divin a été communiqué à son Eglise, au Souverain Pontife et aux Evêques surtout, qui le possèdent en plénitude, nous voyons quelquefois, dans des circonstances solennelles, le Pape et les Evêques élever la voix avec la même force et la même puissance contre les hérétiques et les impies obstinés.

(1) S. Malth. XXIII. 14 etsuiv. — S. Luc. xi. 42 et suiv-

Dans tous les Conciles, après une décision de foi que la négation audacieuse de l’impiété a rendu nécessaire, ils ne craignent pas de dire anathème à ceux qui ne se soumettent pas à la parole de Dieu. Dans d’autres circonstances, ce sont d’autres peines, comme l’excommunication dont ils frappent les esprits rebelles. Cette conduite de l’Eglise a été et sera de tous les temps. Elle a l’esprit du Souverain Prêtre, son Epoux, elle en fait les œuvres sans crainte comme sans orgueil ; mais l’amour de la gloire de Dieu est le mobile de toute sa conduite, et le salut des âmes est la grande et incessante sollicitude de son cœur de Mère.

Toutefois, ce n’est que par nécessité qu’elle exerce de la sorte sa souveraine Sacrificature, pour l’effroi des méchants. Elle aime mieux attirer les âmes à la Vérité par la douceur de son amour. Comme Jésus, elle aussi aime mieux être Hostie de miséricorde et de pardon.

Jésus Prêtre, et exerçant envers les Pharisiens, les Scribes et les Docteurs de la Loi, sa souveraineté de Sacrificateur, était, alors même, en même temps qu’il les confondait, leur Victime d’expiation et de salut. Il condamnait leurs doctrines et leurs vices; mais il aimait leurs

âmes. Depuis le premier instant de son Incarnation, que n’avait-il pas pour leur mériter de recevoir avec docilité la grâce qu’il apportait au monde? Son Cœur si aimant, si compatissant, si dévoué, n’avait cessé de s’occuper de leur salut. Il n’y avait pas eu une seule souffrance, en son Humanité sainte, qu’il ne l’eut offerte à son Père pour intéresser le cœur de ce Père si tendre en leur faveur. Ce qu’il avait dit de la charité et du dévouement que nous devons avoir pour nos ennemis : « Aimez ceux qui vous sont contraires, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient, » il le faisait sans cesse. Il devait faire bien plus encore, puisqu’il était résolu à donner sa vie pour eux ; et, dans quel supplice, au milieu de quelles souffrances ! Dans ce supplice même et dans ces intolérables souffrances, sa première parole à son Père devait être une humble supplication qui sollicitait leur pardon :• « Pardonnez-leur; ils ne savent pas ce qu’ils font. »

Pour tout dire, Jésus qui s’était montré avec . tant d’autorité, Prêtre de son Père pour, son honneur, devant ces hommes orgueilleux et hypocrites, était sans cesse devant le Père irrité,

une Hostie de propitiation, l’Hostie qui s’humilie, qui s’offre comme caution, qui veut porter tous les coups mérités par ses propres bourreaux, Hostie que l’amour consume et qui est disposée à endurer tous les affronts, toutes les ignominies, toutes les tortures, pour obtenir miséricorde à ceux qui lui donnent la mort avec tant de fureur et de rage.

Très-doux Agneau ! vous en venez toujours là. Par accident, votre puissance et votre autorité apparaissent, mais votre condition constante, que rien ne peut faire varier, comme étant celle qui vous est propre par-dessus tout, que vous aimez davantage, dans laquelle vous vous complaisez d’une manière inexprimable, c’est votre condition d'Hostie. On vous hait, vous aimez. On vous poursuit d’outrages, vous ne sollicitez de votre Père que des bénédictions pour ceux qui vous insultent. On vous èonduit au supplice pour vous donner le coup de la mort, vous êtes la patience même , vous acceptez tout, et vous mourez, afin que ceux qui vous font mourir reçoivent une éternelle vie par les mérites de votre humble mort.

0 Agneau ! toujours le même , au milieu de la foule, dans les jours de la Vie publique, au

Calvaire, quand votre immolation s’accomplit, et maintenant encore au Sacrement, où vos profanateurs eux-mêmes sont l’objet de vos larmes devant la justice de votre Père et des battements les plus pressés, les plus anxieux de votre sacré Cœur!... Oh! vous êtes vraiment l’Amour même, patient, doux, indulgent, et toujours immolé!...

TROISIÈME CONSIDÉRATION

Sur la conduite que nous devons tenir envers nos ennemis.

Notre-Seigneur a eu des ennemis. Nous avons peut-être aussi les nôtres. Mais dans le jugement à porter sur les dispositions de ceux qui nous haïssent, quelle différence entre le Fils de Dieu et nous !

Quand Notre-Seigneur vint en ce monde et daigna se mettre en rapport avec les hommes, il savait à fond ce qu’ils étaient , soit les justes soit les pécheurs. « Il les connaissait tous , dit saint Jean, il n’avait pas besoin qu’on lui rendît témoignage de ce qui est de l’homme. Il savait

tout ce qu’il y a dans chaque homrqe (1). » son regard allait au fond des consciences ; rien ne pouvait lui être caché. La malice de ses ennemis était donc entièrement à découvert à ses yeux ; et soit qu’il agît comme Prêtre , c’est-àdire avec la plénitude de l’autorité qui lui est propre en cette qualité (comme nous l’avons expliqué précédemment) pour confondre leur audace et démasquer leur hypocrisie , soit qu’i,l remplît pour leur salut, auprès de son Père, son ministère de Victime et d’Hostie ( et c’est sanç cesse qu’il s’offrait ainsi et s’immolait pour eux), Jésus ne se trompait pas et ne pouvait se tromper, dans les appréciations et les sentiments de son âme à leur sujet. Point de méprise de sa part, point d’exagération. S’il condamnait }e(qrs vices , il n’y avait, dans son jugement, ni e^cès ni faiblesse ; et s’il était miséricordieux et indulgent (qt en vérité il l’état toujours pour les âmes), c’est la charité la plu^

(1) Ipse autem non creflebat semetipsum eis eo quàdips£ nosset omnes ; et quia opus ei non erat ut quis testimqnium perhiberet de homine; ipise enim sciebat quid esset in hor mine . S. Jean, h, 24, 25. — Ipse enim sciebat cogitationes eorum. — S. Luc, vi, 8.

clairvoyante qui était le principe de toutes ses paroles et le mobile de toutes ses actions.

Et cela même nous révèle un des plus beaux caractères de l’amour du divin Rédempteur pour ses ennemis.

Or, notre position à l’égard de ceux qui nous sont contraires est bien différente de celle du Dieu fait homme. Il sondait les reins et les cœurs, et nous ne savons presque rien des dispositions intérieures des créatures , même quand certaines apparences semblent nous révéler clairement ce qui se passe dans l’intime des âmes. Il est l’immuable Sagesse et la Vérité infaillible ; et nous ne sommes dans nos jugements qu’incertitude et instabilité. Notre orgueil nous aveugle et notre amour-propre nous égare. Aussi, que d’erreurs nous commettons, lorsque nous sommes offensés, parce que nous prenons invariablement le parti de notre susceptibilité ou de notre vanité blessée , tandis que le parti de l’indulgence eût été le plus sûr et même le seul juste. Quand les actions des hommes nous sont contraires, rarement nous les jugeons avec impartialité. Quiconque s’oppose à nous est à nos yeux ou injuste ou méchant ; et que de fois notre propre conduite a sa part de responsa-

bilité, par quelque défaut de caractère, par quelque manque de dignité, ou de douceur ou de patience, quand nous ne voyons du tort et de l’injustice que du côté de celui qui nous offense !

Ne le perdons jamais de vue. C’est peut-être surtout quand il est question de ceux que nous considérons comme nos ennemis, qu’il faut se souvenir de la recommandation du divin Maître : «Ayez soin de ne pas juger (1). »

Nous vivons dans un temps où les passions ardentes, les passions politiques, provoquent les dissentiments, les oppositions et même les haines les plus extrêmes. Par suite de déplorables malentendus, qu’il semble impossible de faire cesser, et de préventions hostiles dont la cause principale est une presse sans honnêteté etsans frein, le Prêtre, le Religieux, le Chrétien fervent sont, dans une multitude d’âmes trompées, l’objet d’une sorte d’aversion profonde. Or, ces âmes ainsi égarées sont ceux qui pourraient être appelés nos ennemis. C’est tel ouvrier de nos villes ; c’est l’homme de la campagne,

(1) S. Matth., vi, 1. — Et S. Paul, Ire Ep. aux Corinth., iv,5.

de certaines localités ; c’ést le parvenu ; c’est peut-être le jeune homme dont les études ont été empoisonnées par des enseignements contraires à la foi, c’est l’homme mûr que l’entraînement des affaires empêche de réfléchir et qui s’en tient à l’opinion fcourânte; c’est quelquefois le vieillard que les épreuves et les insuccès de la vie ont aigri et qui devient sceptique après avoir été indifférent ; c’est une multitude d’autres à qui quelques hommes, dont l’esprit et le cœur sont gâtés, ne cesseht de dire que les vrais biens sont ceux de la viè présente et qu’il n’y a que chimères dans les espérances d’uhe vie à venir. C’est tout ce mondé qui, par disposition Sinon par voie de fait , est notre ennemi. Ses pensées ne nous sont pas favorables. S’il nous supporte, c’est par nécessité. Dans quelques cas, son opposition se révèle • par des paroles dures et grossières ; dans d’autres, si les passions populaires ont leur libre cours, si l’émeute est dans la rue, si un esprit de déliré et de haine souffle à travers la foule agitée et qu’aucune autorité Sage ne guide, ce sont d’effroyables excès, c’est l’assassinat, c’est l’incendie, ce sont toutes les horreurs du sacrilège et de l’impiété.

Eh bien ! envers tout ce monde, que la fureur emporte, nous devons être miséricordieux et indulgent. Ils nous haïssent, ils nous poursuivent de leur malédiction et de leur colère. Mais qui nous assurera que leur culpabilité est aussi grande qu’elle le paraît ? Notre-Seigneur n’a-t-il pas dit à ses Apôtres : « Le temps n’est pas loin * où quiconque vous mettra à mort pensera » offrir à Dieu un sacrifice agréable (1) ? » Le péché est toujours le péché, et rien ne doit nous faire horreur comme l’offense de Dieu. Certes, il serait difficile de dire que dans la haine de plusieurs de ceux qui nous haïssent, il n’y a pas péché et péché grave ; mais qu’il serait téméraire de croire que leur cœur est aussi perverti que semble l’indiquer les actions de leur vie. Il est juste de dire qu’en règle générale le cœur de l’homme est meilleur qu’il ne paraît l’être par les œuvres mauvaises qu’il produit au dehors. Ces œuvres sont, à première vue, détestables et dignes de toute réprobation ( et, en vérité , pour l’édification commune , notre

(I) \enit hora ut omnis qui inter ficit vos arbitretur ob sequium seprœstare Deo. — S. Jean, xvi, 2. — Obsequiumt id est sacrificium offerre . Corn, à Lap. in illud Joann.

232 MÉDITATIONS SUR LES MYSTÈRES devoir est de les réprouver) ; mais s’il s’agissait de les juger, que de circonstances atténuantes en leur faveur ! Cet homme que je rencontre sur une route et qui m’insulte a été de bonne heure, dans sa première enfance, scandalisé par les paroles impies qu’il a entendues dire à un patron, à un maître, à des hommes âgés, ou à des jeunes gens, qui avait de l’autorité sur lui ; on lui a appris à lire des journaux irréligieux ; on n’a cessé de lui inspirer de la défiance pour le Prêtre et pour les personnes pieuses; on lui a dit que la plupart des maux dont il souffre, que l’état misérable de la société contemporaine et la situation faite à l’ouvrier, au pauvre, au malheureux, proviennent des doctrines que nous prêchons et de l’influence que nous exerçons dans le monde... On lui a dit, on lui a affirmé tout cela dans des conversations privées, dans des discours publics, dans les colonnes des feuilles politiques. Il n’aurait pas dû, sans doute, donner créance à un langage si odieux. Un sentiment naturel à tout âme droite aurait dû le porter à s’informer à de meilleures sources, à réfléchir aux conséquences de telles affirmations, et prier, puisque la prière même est un secours divin que l’homme a toujours à

sa disposition. Mais il ne Fa pas fait, et, découragé, attristé, irrité par ceux qui le perdent, il a fini par s’imaginer que ce serait un bien de voir disparaître de notre société des hommes qu’on lui signale comme en étant les ennemis. Et c’est ainsi qu'il insulte par ses paroles, ne pouvant aujourd’hui faire davantage. Une autre fois, si les circonstances s’y prêtent ou l’y poussent, il se rendra coupable d’autres excès.

Mais, encore une fois, qui sait si sa culpabilité devant Dieu n’est pas de beaucoup atténuée par ces antécédents, ce milieu, ces enseignements qu’il a reçus d’hommes, recommandables peut-être à certains égards, par tout un ensemble d’influences mauvaises, sous l’action desquelles sa bonne volonté naturelle a fléchi misérablement?

Nous croyons que dans les fureurs des guerres civiles , au milieu de ces luttes épouvantables où l’enfer seul semble faire son œuvre de perdition, l’éternelle Miséricorde discerne bien des élus et des prédestinés, parmi ceux qui paraissent les plus coupables.

Et pourtant voilà les hommes que nous croyons pouvoir, suivant toute vraisemblance, appeler nos ennemis.

Devenons plus indulgents, et le plus souvent, toujours peut-être, nous deviendrons plus justes. « Aimons nos ennemis, prions pour ceux qui nous persécutent et qui nous calomnient, et faisons-leur du bien (1). » Laissons le jugement à Dieu. Il n’est pas impossible que ces âmes, aujourd’hui criminelles, jouissent plutôt que nous, dans le Ciel, de la vision béatifique. Le bon larron avait été l’ennemi de plusieurs par ses violences et ses rapines, et il entra, avant beaucoup d’autres, dans le Paradis du divin Crucifié.

Il faut ajouter, sans doute, que si notre position , notre honneur, les droits incontestables de la justice violée, nous obligent à quelque protestation publique, à des réclamations, à des poursuites même, juridiques, nous pouvons, nous devons le faire, sans crainte de blesser notre conscience ; mais alors même et alors surtout, dans l’intime de l’âme, maintenons intacts aussi les droits de la charité. Ces droits sont sacrés. Le prochain , qui nous a offensé dans nos biens, dans notre honneur, dans notre liberté, demeure l’enfant de Dieu, l’objet de toutes les miséricordes du Sacré Cœur et notre

(1) S. Matth., v, 44.

cohéritier par la possession prochaine de l’éterrçelle Béatitude.

Ces dispositions doivent être invariablement les nôtres. Il faudrait même , si c’était possible, que nos ennemis en fussent convaincus. C’est alors que , suivant l’expression de saint Paul , nous amasserions <c des charbons ardents sur leur tête (1), » c’est-à-dire le feu d’une charité communicative, et bientôt peut-être réciproque. C’est bien là l’œuvre par excellence de la charité, gagner le cœur de ceux qui se sont faits nos ennemis. « Il ne suffit pas, en effet, de payer fidèlement à nos frères, je dis même à nos frères qui nous haïssent, la charité que nous leur devons, il faut encore l’exiger d’eux. Trésor divin de la communication des fidèles I Société fraternelle qu’il faut exiger! Combien il est beau et utile de recevoir la Gharité de ses frères ! C’est Jésus-Christ qui aime et qui est aimé! On s’échauffe mutuellement, et on lie plus étroitement les membres entre eux par cette sincère correspondance. Or, la perfection est dans l’unité. Aimez vos ennemis, dit le Fils de Dieu; mais tâchez de les contraindre à

(1) EpUre aux Rom., xii, 20.

vous aimer et forcez-les-y par vos bienfaits. C’est ce qui a fait dire à saint Augustin qu’il y a cette différence entre les dettes ordinaires et celle de la charité, que lorsqu’on nous doit de l’argent, c’est faire grâce et montrer de la dilection que d’en remettre la dette ; tandis qu'au contraire, pour la charité, vous ne la donnez jamais sincèrement, dit-il, si vous n’êtes aussi soigneux de l’exiger du prochain que vous avez été fidèle à la lui rendre (1). »

O Jésus I dont votre Apôtre a dit ces belles et glorieuses paroles : « Il est notre paix; de ce qui était séparé, il a fait l’unité. Il a renversé le mur de séparation , il a détruit toute inimitié, par le sacrifice qu’il a fait en sa chair. Il a réconcilié à Dieu, par sa croix, ceux qui étaient ennemis ; il a donné le coup de la mort à toute inimitié ; il a annoncé et il a fait la paix (2); » qu’en vous, ô notre Prêtre ! ô notre Hostie! ô Centre unique de toute vie ! ô Union nécessaire de toutes les âmes! qu’en vous, qu’en votre Cœur sacré , tous vos enfants se réunissent et

(I) Bossuet, Sermon sur la charité fraternelle , pour le vendredi après les Cendres. — (2) Epître aux Ephés., ii, 14 et suiv.

s’embrassent dans la paix de la charité! Voyez comme le monde est divisé. Que de troubles, que d’oppositions, que de luttes, que de haines ! Peuples contre peuples, et citoyens d’une même nation entre eux. Dissipez toute erreur, apaisez toute colère, dominez toute puissance adverse. Que votre vérité délivre ceux que l’ignorance enchaîne, que votre grâce ramène dans la voie ceux que de mauvaises passions égarent, et qui s’en vont aux abîmes de la perdition. Soyez la paix de tous! Soyez le lien de tous! Soyez le repos et la joie et la vie unique de toüs !

Nous vous demandons cette grâce, toutes ces précieuses grâces, surtout pour ceux qui ne nous aiment pas!...

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