QUINZIÈME MÉDITATION
Notre-Selgneur Jésus-Christ et les Pécheurs.
PREMIÈRE CONSIDÉRATION
Notre- Seigneur JÉSTJS-CHHIST « l’Ami des Pécheurs. »
Ce sont les Pharisiens jaloux et méchants qui lui donnaient ce nom, comme pour l’accuser devant le peuple, et Jésus , qui nous apprend lui-même ce fait, acceptait non comme une injure, mais comme le vrai titre qu’il aimait entre tous, cette appellation si nouvelle parmi les hommes, « d’Ami des pécheurs (1). »
Nous sommes tous pécheurs. « Si nous disons que nous n’avons point péché, dit saint Jean, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n’est point en nous (2). » Mais si nous sommes
(1) Venit Filius hominis manducans et bibens et dicunt : Eece homo vorax, et potator vini, publicanorum et peccatorum amicus. — S. Matth., xi, 19. — Ir* Epître de S. Jeaij, r, 8.
pécheurs, nous avons trouvé notre salut et notre consolation en Jésus : il veut bien se dire et être notre ami.
Toutefois par pécheurs il faut entendre, dans le récit des Evangélistes , ceux qui étaient reconnus comme tels par leurs concitoyens, qui avaient par conséquent une réputation perdue, c’est ainsi que Madeleine était appelée pécheresse. Les Publicains, à Cause de leurs usures et de leurs exactions , étaient aussi flétris du nom de pécheurs. Quand ils s’approchaient de Jésus, et que ce Pasteur miséricordieux acceptait leur invitation de partager leur table , les Pharisiens disaient avec mépris : « Il reçoit les pécheurs et il mange avec eux (1). » Qu’ils étaient ignorants des secrets du Cœur de l’Agneau ! Il devait faire bien davantage que de s’asseoir à leur table !
Quelles paroles que celles-ci :« Jésus est venu pour appeler non les justes mais les pécheurs. Ce sont les malades, et non point les hommes en bonne santé, qui ont besoin de médecins. Tâchez de comprendre ce que signifie cette parole : Je veux la miséricorde et non le sacrifice (2). »
(1) S. I.uc, xv, 2. — (2) S. Matlh.. ix, X2, 13.
Tout le chapitre xve de l’Evangile selon saint Luc est admirable par les touchants épanchements du Sacré Cœur en faveur de ceux dont il était « l’ami. » Il y a dans ce chapitre les trois paraboles de la Brebis égarée, de la Drachme perdue, et de l’Enfant prodigue. Celle de la Brebis égarée et enfin retrouvée, se termine ainsi : « Je vous le dis, il y aura dans le Ciel une joie plus grande, pour un seul pécheur qui fait pénitence, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de pénitence. »
Suit la parabole de la Drachme perdue. L’enseignement est tout à fait le même ; mais sur un tel sujet, Jésus aime à se répéter. La petite pièce de monnaie est retrouvée. La pauvre femme qui l’avait perdue appelle ses amies et ses voisines pour leur faire part de sa joie (1). Le doux Maître répète encore cette belle affirma-
(1) La drachme était une petite pièce d'argent d’environ cinquante centimes de notre monnaie. La grande joie de celle qui l’avait perdue et qui l’a retrouvée nous fait supposer qu’elle n’était point riche. Mais il y a ici un mystère. Cette drachme est le symbole de l’âme. Or, une âme, toute misérable qu’elle puisse paraître en certains cas, est toujours un précieux trésor devant Dieu et les Anges. La retrouver ne peut donc être qu’un grand sujet de joie.
tion (on croit, en l’entendant parler, voir un sourire sur ses lèvres) : « Je vous le dis, il y a devant les anges de Dieu une grande joie pour un seul pécheur qui fait pénitence. »
Mais, là où triomphe le Cœur de « l’Ami des pécheurs, » c’est dans la Parabole de l’Enfant Prodigue. Nous pensons qu’il faut ici nous donner la consolation de relire en entier le texte évangélique, et de savourer cette révélation touchante de la bonté, de la tendresse et de la commisération de notre Dieu.
« Un homme avait deux fils.
» Le plus jeune dit à son père : Mon père, donnez-moi ce qui doit me revenir de votre bien.
d Et le père leur fit le partage de son bien.
» Peu de jours après, le jeune homme ayant ramassé tout ce qui était à lui, s’en alla voya- 4 ger dans un pays étranger fort lointain, et il y dissipa tout son bien en débauches.
» Et après qu’il eut tout mangé, survint dans ce pavs-là une grande famine, et il se trouva dans une grande détresse.
» Il s’en alla donc, et se mit au service d’un des habitants du pays, qui l’envoya à sa métairie, pour y garder les pourceaux.
» Et là il aurait bien voulu se rassasier des cosses que les pourceaux mangeaient; mais personne ne lui en donnait.
Enfin, étant rentré en lui-même, il s’écria: Combien y a-t-il de mercenaires dans la maison de mon père qui ont plus de pain qu’il ne leur en faut ! et moi je suis ici à mourir de faim.
» Je me lèverai, et j’irai trouver mon père, et je lui dirai : Mon père, j’ai péché contre le Ciel et contre vous, et je ne suis plus digne d’être appelé votre fils ; traitez-moi comme un de vos mercenaires.
» Et se levant, il s’en revint à son père.
» Et lorsqu’il était encore bien loin, son père l’aperçut, et ses entrailles furent émues de compassion ; et courant à lui , il se jeta à son cou et le baisa.
» Et son fils lui dit : Mon père, j’ai péché contre le Ciel et contre vous, et je ne suis plus digne d’être appelé votre fils.
» Mais le père dit à ses serviteurs : Rapportez-lui promptement sa première robe, et qu’on l’en revête ; mettez aussi l’anneau à son doigt, et à ses pieds des chaussures. Et puis, amenez le veau gras et le tuez ; mangeons et faisons un festin, parce que mon fils que voici était mort,
et il est ressuscité ; il était perdu, et il est retrouvé.
» Ils commencèrent donc le festin.
» Cependant le fils aîné qui était aux champs revint, et lorsqu’il fut proche de la maison, il entendit le concert et les symphonies.
» Alors il appela un des serviteurs, et lui demanda ce que c’était. Le serviteur lui répondit : C’est que votre frère est revenu, et votre père a tué le veau gras, parce qu’il l’a retrouvé sain et sauf.
» L’aîné en tut irrité, et il ne voulait point rentrer à la maison. Son père sortit pour l’en prier, mais il lui fit cette réponse :
» Voilà déjà tant d’années que je vous sers, et je ne vous ai jamais désobéi en rien, et cependant vous ne m’avez jamais donné un chevreau pour faire festin à mes amis : et aussitôt que votre autre fils, qui a mangé son bien avec des femmes de mauvaise vie, est revenu, vous avez tué pour lui le veau gras !
» Le père lui dit : Mon fils, vous êtes toujours avec moi, et tout ce que j’ai est à vous.
» Mais il fallait bien faire un festin et nous réjouir, puisque votre frère était mort, et il est ressuscité ; il était perdu, et il est retrouvé ! »
Quel récit ! Il nous reste à tomber à genoux pour adorer et pour bénir. Nous sommes le Prodigue, déchiré, pauvre, mourant de faim, mais pénitent. Jésus est le Père « dont le regard est toujours tourné vers nous, dont le Cœur est toujours ému de miséricorde, et qui accourt au premier signe de notre repentir , qui se jette à notre cou et nous donne un baiser de paix (1). » Les objections qu’on peut lui faire ne lui sont rien ; si les j ustes même réclamaient contre nous, ses réponses sont prêtes : « Il était mort et il est réssuscité; il avait péri et il est retrouvé; ne fallait-il pas nous réjouir, couvrir de vêtements de fête celui qui revient de si loin, mettre à son doigt l’anneau, à ses pieds des chaussures, et faire un festin magnifique (2) ? »
Voilà notre Dieu ! Comment ne pas l’aimer? Comment ne pas passer notre vie à ses pieds pour pleurer le passé et multiplier, pour la joie de son Cœur, nos témoignages de fidélité à l’avenir?...
Mais voici d’autres révélations de ce Cœur in-
(1) Cum adhuc longé esset , vidit ilium Pater ipsius ,• et misericordiâ motus est} et accurrens cecidit super collum ejus, etc. — (2) Epulari et gaudere oportehat, etc.
comparablement bon, et miséricordieux, et tendre.
DEUXIÈME CONSIDÉRATION
Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST, et quelques pécheurs en particulier.
Il s'agit de Matthieu ou Lévi qui fut appelé à l’apostolat et de Zachée , tous les deux publieains ; de la Samaritaine, de cette autre femme de Jérusalem connue sous le nom d’adultère, et de Madeleine. C’est à ces âmes si mal famées, mais pénitentes, que Notre-Seigneur faisait sans doute allusion, quand il disait peu de jours avant sa mort, aux princes des prêtres et aux anciens du peuple : « Je vous le dis en vérité, les Publicains et les femmes de mauvaise vie vous précéderont dans le royaume de Dieu (1). »
Ici le simple récit de l’Evangile sur les pécheurs particulièrement aimés du Cœur de Jésus, que nous venons de nommer, est de beaucoup préférable à toute autre manière d’exposer ces touchants mystères de miséricorde.
(I) S. Matth., xxi, 31.
Saint Matthieu a raconté lui-même sa conversion (1). Il occupait l’emploi si déshonoré de Publicain, et il y commettait bien des injustices (2). Notre-Seigneur passe et lui dit : cc Suivez-moi » et le Publicain le suivit. Mais voici la condescendance du miséricordieux Rédempteur. Matthieu voulut, par reconnaissance et pour témoigner à tous qu’il se mettait à la suite de Jésus, inviter son sauveur à un repas. Or, à ce repas, il fit venir un grand nombre de ses amis. C’était une manière de faire honneur au principal personnage. Mais ses amis étaient naturellement de sa condition : des Publicains et des pécheurs. Il dit lui-même : II arriva
que Jésus étant à table dans la maison (de Matthieu) beaucoup de Publicains et de pécheurs vinrent se mettre à table avec lui. » Quelle société pour le Fils de Dieu ! Or, ce Dieu fait homme pour sauver les pécheurs accepta cette société, et prit son repas avec tout ce monde décrié. C’est dans cette circonstance qu’il répondit aux murmures des Pharisiens par ces
(1) S. Matth., ix, 9 et suiv. — (2) Voir sur ce point S. Ambroise, lib. 5. Comm., in Luc, 5, post init. — Brev. Rom. Vig., S. Matth., 20 septembre.
belles paroles : « Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecins, mais ceux qui sont malades. Je ne suis pas venu pour appeler les justes mais les pécheurs. »
Zachée était un chef de Publicains et possédait une grande fortune. Mais sa réputation était faite parmi le peuple et « tous, selon saint Luc, le désignait comme un pécheur (1). » Cependant, son cœur était touché. Il apprit que Jésus devait passer non loin de sa demeure ; il voulut le voir; mais parce qu’il était d’une petite taille, il monta sur un arbre. Cette disposition était bonne. Si la curiosité y fut pour quelque chose, nous l’ignorons; mais c’est surtout la foi qui le faisait agir. Notre-Seigneur le regarda, quand il arriva près de lui et lui dit : « Zachée, hâtez-vous de descendre. Je voudrais aujourd'hui m’arrêter dans votre demeure. » Aux murmures de la foule, Jésus répond : « Aujourd’hui, le salut a été donné à cette demeure; celui-ci est bien aussi un enfant d’Abraham; car le Fils de l’homme est venu en
fl) El cum vidèrent, omnes,murmurabant dicentes ; quod ad hominem peccalorem diverlisset. — S. Luc, xix, 7.
ce monde pour chercher et sauver ce qui avait péri. »
C’est toujours « l’Ami des pécheurs » pénitents , dont le Cœur indulgent se révèle. Les femmes malheureuses qui s’étaient égarées loin du chemin de la vertu et de l’honneur, en reçurent aussi les ineffables bénédictions.
La première qui figure dans le récit évangélique est la Samaritaine (1).0 pauvre âme!... Que de chutes avant le jour bienheureux où Jésus l’attendait, fatigué du chemin qu’il avait fait et de la chaleur du jour, assis sur le bord du puits de Jacob! que d’attachements coupables, et avec cela je ne sais quelle espèce d’indélicatesse de conscience! Elle allait, elle posait, elle raisonnait, comme si elle eût été la femme la plus irréprochable. Et pourtant sa vie était criminelle. Quand le miséricordieux Sauveur lui dit : cc Faites venir votre mari, » elle répond : <a Je h’ en ai pas. » Jésus reprend : <a C’est vrai, vous en avez eu cinq, je le sais, et celui que vous avez n’est pas votre mari. »
Eh bien! cette âme malheureuse, cette brebis si étrangement égarée, excite la commisération
(1) S. Jean, iv, 5, 49.
du bon Pasteur. Il lui demande à boire. Pro voquer un acte de charité, c’est déjà commencer l’œuvre de la conversion. La femme de Samarie ne refuse pas de rendre ce service ; mais au lieu de s’y prêter sans délai , elle discute, elle fait des objections au divin Voyageur. Jésus répond. Ses réponses sont manifestement empreintes du désir de gagner cette infortunée en l’instruisant, en lui révélant même qui Il est , en se révélant surtout à elle-même par les secrets de sa conscience et de sa vie coupable qu’il lui dévoile. Emue, touchée jusque dans l’intime de l’âme, la Pécheresse cède alors à la grâce et s’écrie : « Seigneur ( elle l’appelle Seigneur ) ! je vois que vous êtes un Prophète. » Et dans l’ardeur de sa reconnaissance , ou se mêle l’humble aveu de ses fautes et le zèle d’une âme apostolique, elle va à la ville d’où elle est descendue, disant aux habitants : « Venez et voyez un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-il point le Christ? »
Le récit de la femme adultère est plus court, plus grave, plus austère, si l’on peut ainsi dire (1). Quelle humiliation dans cette âme qui
(1) S. Jean, vin, 3-11.
ne dit pas une parole, ni pour se plaindre , ni pour s’excuser, ni pour se défendre! Mais elle ne manquera pas de défenseur. C’est Jésus lui-même qui, témoin de sa confusion et de son repentir, prend en main sa cause contre ceux qui l’accusent avec si peu de compassion. Quel défi Jésus leur adresse : « Que celui qui parmi vous est sans péché lui jette la première pierre! * Puis, s’adressant à la femme, dont la faute devenue publique pouvait être punie selon la rigueur de la loi : « Femme , dit-il , où sont ceux qui vous accusent? Est-ce que quelqu’un a porté la sentence? » Elle répondit : « Non, personne, Seigneur. » « Or, moi non plus , dit le compatissant Sauveur, je ne la porterai point. Allez et désormais ne péchez plus. » Point de reproche, aucune observation humiliante, aucune recommandation fatigante on importune à une pauvre âme à peine convertie. « Allez et désormais ne péchez plus. » Quelle douceur ! quelle merveilleuse et touchante manière de relever une âme si tristement abattue!
Tout ces traits de la bonté du Cœur de Jésus sont d’une beauté inexprimable ; mais voici peut-être la page du saint Evangile où se révèle
avec un caractère particulièrement émouvant, la tendresse infinie de ce Cœur pour les âmes des pauvres pécheurs :
« Or, il arriva un jour qu’un pharisien avait prié Jésus de manger chez lui : Jésus étant entré dans la maison de ce pharisien, prit place à la table du festin .
» Et voilà qu’une femme connue dans la ville pour être une pécheresse, ayant su qu’il était à tablé chez cè pharisien, y apporta un vase d’albâtre rempli de parfum , et se tenant en pleurs derrière Jésus, à ses pieds, elle se mit à les arroser de ses larmes : puis elle les essuyait avec ses cheveux, les baisait, et y répandait ce parfum.
» Ce que voyant le pharisien qui l’avait invité, il se dit en lui-même : « Si cet homme-là était un prophèté, il saurait bien ce qu’est cette femme qui le touche, et que ce n’est qu’une pécheresse. »
» Alors Jésus prenant la parole, lui dit : « Simon, j’ai quelque chose à vous dire. »
» — Parlez, Maître, répondit-il.
» Un créancier, lui dit Jésus, avait deux débiteurs qui lui devaient rtm cinq cents deniers, et l’autre cinquante.
» Mais comme ils n’avaient pas de quoi payer, il leur remit à tous deux leur dette.
» Dites-moi donc lequel des deux l’aime le plus?
y> Simon répondit : « Je crois que c’est celui auquel il a remis davantage. »
y> Jésus lui dit : € Vous en avez sagement jugé. »
» Puis se tournant vers la pécheresse, il dit à Simon : « Voyez-vous cette femme? Je suis entré dans votre maison, vous n’avez point versé d’eau sur mes pieds pour me les laver et elle les a arrosés de ses larmes, et les a essuyés de ses cheveux. »
» Vous ne m’avez pas donné le baiser ; pour elle, depuis qu’elle est entrée, elle n’a pas cessé de baiser mes pieds.
» Vous n’avez point répandu d’huile sur ma tète, et elle a répandu ses parfums sur mes pieds.
» C’est pourquoi je vous le déclare, beaucoup de péchés lui sont remis parce qu’elle a beaucoup aimé. On pardonne moins à celui qui a moins aimé.
» Alors Jésus dit à cette femme : Vos péchés vous sont remis.
» Et ceux qui étaient à table avec lui se mirent à dire en eux-mêmes : « Quel est cet homme qui prétend même remettre les péchés? »
Mais Jésus dit encore à la femme : « Votre foi vous a sauvée ; allez en pai*. y> Tel est le récit sublime et touchant de saint Luc (1).
0 mystère ravissant de la miséricorde d’un Dieu!.. O Jésus ! qui pourra désormais douter de votre Cœur?..
Mais, de grâce, ne demeurez pas inconnu, ô Amour si tendre , si compatissant et si doux ! Que les pécheurs les plus coupables et les plus désespérés vous connaissent, afin qu’ils espèrent en vous, et qu’ils viennent à vous! Qu’ils soient le publicain Matthieu ou Zachée, ou la raisonneuse Samaritaine, avec ses attachements criminels, ou la femme « surprise en adultère » ou Madeleine si malheureuse dans la voie où elle s’égare, et « pécheresse au su de toute la cité, » attirez-les, rendez-les dociles et humbles, qu’ils viennent pleurer à vos pieds, qu’ils vous aiment après avoir profané leur cœur par d’autres amours, peut-être après vous avoir méprisé et haï ; et qu’ils entendent tous votre parole de
(1) S. Luc, Vil, 36, 50.
pardon et de vie : « Vos péchés vous sont remis : allez en paix. »
TROISIÈME CONSIDÉRATION
Ce qui explique le titre « d’ami des pécheurs » en Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST, et comment nous devons entrer dans ses disposition à leur égard.
Ce qui nous donne l’explication de la prédilection du Cœur de Jésus pour les grands Pécheurs, c’est la mission même qu’il venait remplir, en apparaissant parmi les hommes : cette mission c’était leur rédemption et leur salut.
Nous ne savons pas si l’Incarnation aurait eu lieu, dans le cas où Adam n’aurait point péché. Mais une fois la chute prévue et la Rédemption décrétée dans les conseils de la très-sainte Trir nité, le Fils de Dieu (selon ces mêmes adorables conseils) devait non-seulement se faire homme, mais encore devenir , en faveur des coupables, Adam et toute sa postérité, une victime .d’expiation. En d’autres termes , sa venue et sa mission sur la terre devaient avoir pour objet :le salut des pauvres pécheurs. « C’est une vérité certaine et digne d’être reçue avec une entière déférence,
dit saint Paul, que Jésus-Christ est venu dans le monde sauver les pécheurs (1). » Et, parce que c'est l’amour qui le déterminait à se faire ainsi leur Sauveur, il est évident qu’il ne cesserait d’avoir pour eux l'affection , la tendresse, l’indulgence, le dévouement le plus intime, le plus profond, le plus parfait.
Or, ceci regarde tous les hommes, puisque tous les hommes sont pécheurs. Car, s’il y a des justes, comme la divine Marie, Joseph, Jean- Baptiste, et tant d’autres saints du premier et du second Testament, ils ne sont justes que par Lui, par les mérites de son précieux Sang. Ils ont été préservés du péché ou totalement et d’une manière sans pareille comme Marie, ou moins parfaitement et suivant une certaine mesure, comme les autres saints ; mais tous lui sont redevables de leur justice.
Jésus est donc venu pour sauver tous les hommes. Mais n’est-il pas tout à fait convenable qu’il soit venu, avec une tendresse particulière, pour ceux qui avaient un plus grand et plus pressant besoin de salut ? Lorsqu’une épidémie désole un peuple , .quels sont les malades qui
(I) Prçiu. Epitre à Timothée, i, 15.
sont l’objet de plus de dévouement, de sollicitude et de soins de la part des médecins et de tous ceux qui les secondent, sinon les malheureux dont la maladie est plus grave et le péril plus extrême ? Nous avons vu Notre-Seigneur lui-même user de cette comparaison. Le doux et miséricordieux Rédempteur aimait toutes Jes âmes que le péché condamnait à la mort éternelle ; mais c’est avec un zèle plus fort , une sollicitude plus empressée, une tendresse plus émue, plus intime, un amour plus ardent, qu’il se portait vers les plus misérables, les plus couverts de crimes, les plus en périls de se perdre à jamais : la samaritaine, l’adultère, Madeleine, Zachée.
Et il le fait toujours. Il demeure , il sera jusqu’à la veille du jugement final, « l’ami » incomparablement bon , indulgent , bienveillant et fidèle des plus grands pécheurs. Toujours ils auront, par un mystère d’une ravissante beauté sa douce et touchante préférence.
Cette disposition du Cœur compatissant de Jésus s’explique aussi par une autre considération, qui nous révèle admirablement son amour pour la gloire de son Père céleste. Quelle était cette gloire ? — Après la chute du premier
homme, dans le plan choisi de Dieu pour la réparer, plan adorable que nous connaissons, ce qui devait abonder et surabonder , c’est la Miséricorde. Sans la chute, et sans la réparation delà chute telle qu’elle a été accomplie, la Miséricorde est la seule perfection divine que nous n’aurions pas connue. La Puissance, la Sagesse, la Justice, la Sainteté, etc., etc., se révélaient partout, et nous aurions dû, même coupables, les adorer éternellement; mais la Miséricorde serait demeurée sans aucune manifestation , dans les profondeurs de l’Etre divin. Or, il ne devait pas en être ainsi ; Dieu mit sa gloire , cc sa grande gloire » comme chante ^l’Eglise (1) , à faire éclater cet ineffable attribut de son cœur de Père; et non-seulement à la faire éclater d’une manière admirable, mais à la faire prévaloir en toute chose, selon ce que dit le Psalmiste : « Seigneur, toutes les générations glorifieront vos œuvres... Elles diront : Le Seigneur est compatissant et miséricordieux ; il est patient, il est grandement miséricordieux; il est suave en tout ce qu’il opère, et sa commi-
(1) Gratias agimus tibi propter magnam gloriam tuam .
sératito remporte sur tous ses autres ouvrages (1). »
Cet enseignement touchant est à toutes les pages des Ecritures. « Je préfère la Miséricorde au Sacrifice- (2). » « La Miséricorde est plus élevée que la Justice et l’emporte sur elle (3).i> « La Miséricorde de-DiEU remplit le monde (4). » « Elle est la joie, la couronne de ceux qui espèrent en elle (5). » « Elle ne fait jamais défaut, ei nous en 'chanterons éternellement les loüànges (6). » Quand le Verbe Vint en ce monde, son Incarnation fut l’œuvre du cœur, « des entrailles » (dit Zacharie dans le Benedictus ), te de la Miséricorde de notre Dieu (7). » Et le Sauveur lui-même fut annoncé à la terre comme devant être la Miséricorde même. « Montreznoùs ^votre Miséricorde (8), » disaient les anciens Justes demandant le Messie; et encore: « Ayez pitié de nous, Dieu de toute créature, et montrez-nous la lumière de vos miséricordes (9). » C’est encore Jésus qu’ils demandaient
(1) Psaume gxliy, 4, 8, 9. — (2) Osée, vi> 6. *— S. Matth», ix , 13, — (3; S. Jacques, ix, 13. — (4) Psaume xxxji* 5*
(5) Ps. en, 4. — Ecclésiastique , li , 37. — (6y li Macch., vi, 16. — Ps. Lxxxviii, 2. — (7) S. Luc, i, 78. -r- (8) Ps. jlxxxiv, 8. — (9) Ecclésiastique, xxxvi, I.
Ce doux Sauveur lui-même, voulant nous recommander, à nous qui sommes par la grâce les fils du Père qui est auxCieux, de lui être semblables, nous dit avec amour : <a Soyez miséricordieux, comme votre Père céleste est miséricordieux (1). »
Jésus savait donc que le grand Attribut du Père , qui devait surtout éclater dans l’œuvre de la Rédemption, est la Miséricorde* Comment aurait-il pu l’ignorer, puisqu’il était Lui-même la Miséricorde ce apparue parmi nous (2)? » C’est pourquoi, il louait sans cesse cette Perfection en son Père adorable; il se réjouissait de ce que ce Père saint avait voulu mettre sa gloire, sa consolation, sa satisfaction et, en quelque sorte, sa félicité (cette félicité accidentelle qu’il aime à recevoir de ses créatures), dans la manifestation éclatante de cette divine Perfection. C’est pourquoi il y concourait avec amour, avec un contentement inexprimable , par la douceur de ses paroles, par l’humilité de sa vie qui le rendait si abordable ii tous, par cette sorte de préférence manifeste qu’il avait pour les plus grands pécheurs, par la condescendance avec laquelle il
(1) S. Luc, Yi> 36. — (2) Ep. à Tite, m , 4.
permit que la pauvre pécheresse Madeleine le suivit dans ses courses apostoliques , et même par le choix qu’il fit d’un Publicain pour l’un de ses Apôtres.
Nous avons été peut-être surpris quelquefois qu’il ait supporté et gardé en sa société le malheureux Judas : c’est qu’il espérait toujours réussir à toucher ce cœur si dur, à ramener à l’amour cette âme si coupable , et à procurer ainsi à la Miséricorde du Père une gloire , un triomphe sans pareils.
O JÉsüs \ qu’ils sont beaux les mystères de votre charité, de votre compassion et de votre miséricorde ! Vous avez eu pour les plus grands pécheurs un amour de particulière tendresse, et pourtant vous aviez pour toute sorte de péchés, même les moins graves, la plus profonde répugnance, là plus extrême opposition; car vous êtes « un Pontife saint, innocent, sans souillure, séparé des pécheurs et plus élevé que, les Gieux (1). » Vous avez donc été affligé d’immenses et accablantes tristesses, à la seule pensée des offenses faites à votre Père ; la vue du péché a été pour vous la plus intolérable
(1) Ep. aux Hébr. , vu , 26.
Passion. Mais, ô très doux Agneau ! ô très humble Victime ! votre tendre Miséricorde discernait Fâme du pécheur au milieu de ses iniquités ; votre regard de Sauveur et d’ami ne voulait jamais s’arrêter que sur la malheureuse créature qu’un océan de crimes semblait avoir submergée ; et cette créature ingrate, rebelle, obstinée dans le mal, « vous l’avez aimée d’une charité éternelle , et vous l’avez attirée à vous , touché d’une compassion infinie (1). » Vous avez pris sur vous ses péchés, ses hontes, ses faiblesses; vous avez tout expié, purifié, lavé dans votre sang; et une multitude d’âmes criminelles, qui se précipitaient chargées de crimes vers l’éternelle perdition, jouissent maintenant au Ciel de la vision de votre Face , grâce à votre commisération inépuisable et infinie.
O Jésus! donnez-nous part à cette disposition si admirable et si touchante de votre Cœur. Nous traversons des jours pleins de désolation. De grands scandales affligent les âmes catholiques (2). L’impiété poursuit ses projets de
(1) Jérémie, xxxi , 3. — (2) Nous écrivons ces lignes an milieu du bruit effroyable des nouvelles , qui arrivent de toute part de l’expulsion des religieux. (Premiers jours de novembre 1880.)
destruction et de mort contre les Instituts religieux. Le Sacerdoce est haï. Tous ceux qui portent votre nom et veulent vivre ostensiblement, selon vos exemples et les conseils de votre divin Evangile , sont persécutés par les enfants du siècle. Vous avez de nouveau « à supporter de la part des pécheurs une grande contradiction (1). » Triomphez, ô Amour! ô Miséricorde éternelle! arrêtez-les dans leurs desseins, pour qu’ils ne pèchent plus; renversez-les comme Paul, pour qu’ils reconnaissent votre puissance; envoyez-leurvotrelumière,pour qu’ils voient votre Face, et qu’ils soient touchés et repentants , et qu’ils vous aiment!.*. Et que nous, ô Jésus, qui vous connaissons, qui avons vu et la douceur de votre visage et la tendresse de votre Cœur, nous soyons vos aides par nos exemples, c’est-à-dire, bons, indulgents, patients, sans amertume, sans colère, « rendant le bien pour le mal, » distinguant toujours le pécheur d'avec le péché , poursuivant le péché de toute notre haine, poursuivant le pécheur de tout l’amour de notre cœur, afin d’arriver « à le
(1) Qui talem 'sustinuit à peccatoribus adversum semetip • sum contradictionem. — Ep^ aux Hébr xiï, 3.
, DE LA VIE .rüBLXQUp. . .... . 26&
vaincre en bien, comme il voulait triompher de nous en nous faisant du mal (1). »
O Dieu! ô Rédempteur! ô Agneau! ô Hostie!
ô Cœur percé ! ayez pitié ! ayez pitié ! ayez pitié!...