‹ Jésus-Christ, prêtre et victimeChapitre 9 sur 24 · TREIZIÈME MÉDITATION · texte numérisé non relu

TREIZIÈME MÉDITATION

Sur l’élection et la perte de dadas.

PREMIÈRE CONSIDÉRATION

Judas est divinement appelé à l’Apostolat et au Sacerdoce.

Nous entreprenons la méditation d’un Mystère accablant. Judas fut divinement appelé à l’Apostolat ; il fut Prêtre , il reçut de grandes et magnifiques grâces; mais il perdit ces grâces, il se détourna de la voie du bien , il s’endurcit dans le péché... et périt éternellement. Ah 1 « que celui qui croit être debout, dit saint Paul , veille bien sur lui-même, afin de ne pas tomber à son tour (1)! »

Nous avons à considérer d’abord la vérité de cette élection divine et la conduite de Notre- Seigneur dans ce Mystère , et à adorer ses voies impénétrables , toujours saintes et toujours miséricordieuses , même quand nous, ne voyons que les effets de sa Justice.

(1) 1M Eptt. aux Corinth., x, 12,

Ii est de foi que Judas fut divinement élu à l’Apostolat et au Sacerdoce. Notre-Seigneur nous l’apprend dans ces paroles si graves, empreintes de tant de tristesse , qu’il dit à ses Apôtres : « Ne vous ai-je pas, moi-même, choisi tous les douze? Mais l’un de vous est un démon (1). »

Ici, notre raison épouvantée se trouble. Gomment se peut-il que Judas ait été choisi, dans la prévision infaillible de son crime ?... Pourquoi cet homme a-t-il été appelé à une telle grâce, puisqu’il devait, cédant volontairement à la tentation, aboutir au plus horrible des forfaits et à la perdition éternelle ?...

Nous n’avons que deux partis à prendre : ou bien, ô Dieu éternel, infiniment sage et juste , infiniment bon et miséricordieux, vous trouver en défaut (mais cette première disposition serait un crime, et parler de la sorte un horrible blasphème), ou bien (et c’est la vraie sagesse en des créatures si bornées comme nous sommes) abaisser notre front dans la poussière, et adorer, dans l’humilité de notre raison, vos insondables, mais toujours irréprochables jugements. Comme il est de foi que Judas fut élu, et qu’il le fut? en

(1) S. Jean, vu 71.

pleine connaissance de cause, par Celui qui fit élection de sa personne pour l’Apostolat et le Sacerdoce (1) , il est de foi aussi qu’il n’y a que sagesse et vérité dans toutes les oeuvres de Dieu et de son Christ. « Toutes ses œuvres sont parfaites , dit l’Ecriture , toutes ses voies sont justice et sagesse, et il est saint dans tout ce qu’il fait (2). » Au commencement, Dieu créa les Anges, et il prévit que plusieurs ne persévéreraient pas, par un effet de l’abus de leur liberté, dans leur grâce originelle, et qu’ils deviendraient les démons ; et dans cette œuvre il est saint. Après la création des Anges, il créa l’homme, ayant en vue de remplir dans le Ciel tant de places devenues vides par la chute des mauvais anges , et il donna à l’homme la liberté, comme il l’avait donnée à l’Ange, et l’homme en abusa, et cela avait été prévu, et la prévision infaillible de Dieu discernait aussi la malheureuse damnation de plusieurs , d’un grand nombre même, parmi les enfants d’Adam , et néanmoins, ô mon Dieu, vous créâtes notre premier Père; et en cela vous êtes saint. Nous verrons un jour, dans

(1 )Ego scioquot elegerim. — S. Jean, xm, 18. — (2)Deutérome, xxxii, 4. — Psaume, cxliv, 13.

l'éternité , comment toutes vos œuvres et tous vos jugements se justifient par eux-mêmes (1) ; nous le verrons , et nous pousserons des cris d’admiration et de louange , et nous tomberons en des extases d’amour. Mais, à cette heure, nos fronts s’abaissent i notre raison confuse se soumet, et notre cœur troublé donne raison à toutes les dispositions de votre infaillible Sagesse.

Et il en est ainsi à l’égard des dispositions, de la conduite et de toutes lesvoies de votre Verbe- Incarné, notre Sauveur Jésus.

Il fit l’élection de Judas. Mais se contenta-t-il de le choisir de la sorte , le laissant ensuite à sa malice?

Il est encore de foi que, les œuvres de Dieu c étant parfaites, » tout y est ordre et harmonie. Par conséquent, Judas qui fut appelé reçut en même temps toutes les grâces qui convenaient à une âme apostolique ; et non-seulement il reçut les grâces strictement nécessaires, mais parce qu’il y a toujours « abondance dans ce que Dieu fait (2), » les grâces qui furent données à l’Apôtre comblèrent son âme. Nous parlons des

(l) Psaume, xvm, 10. — (2) S. Jean, v, 10. — Epît. aux

Rom., v, 15, 20,

490 MÉDITATIONS SÜR LES MŸSTÈRES

grâces intérieures et qui furent répandues en lui, comme sont celles que nous communiquent les sacrements ; mais que dire de celles qui lui vinrent de la société habituelle de Notre-Seigneur Jésus? Car saint Marc dit expressément que le doux Maître se choisit ses douze Apôtres « pour les avoir toujours avec lui (1). » Que dire du bonheur d’entendre sans cesse sa parole, ses conseils, ses leçons, ses encouragements et, quand il le fallait, ses doux reproches ? Que dire encore de ses exemples si touchants , si entraînants, de sa patience, de son humilité, de sa charité , de sa religion? Nous pensons souvent que ceux qui furent admis dans l’intimité du Verbe fait chair reçurent une grâce qui n’a pas sa pareille; et, en un sens très-vrai, nous pensons sagement. Ehbien, Judas eut cette grâce et cette félicité. Non-seulement il était au monde, dans la terre si privilégiée de la Judée , quand Jésus vint ici-bas; non-seulement il avait l’hon* neur, la gloire insigne d’être son contemporain, son concitoyen , de le voir, de l’entendre , de le suivre, de l’interroger quand il voulait, de lui ouvrir son cœur, de lui proposer ses doutes, ses

(l) S. Marc, m, 13, 14»

craintes, ses tentations, de lui demander ses lumières, ses prières, ses bénédictions , tout ce que recevaient, dans l’occasion, les pauvres, les affligés, les lépreux, les malades, les petits enfants, les plus grands pécheurs eux-mêmes... Mais encore il était l’un des plus intimes, et, suivant une parole prophétique , « un homme avec qui Jésus vivait cœur à cœur, qu’il considérait comme un de ses familiers, un des chefs de son peuple, qu’il admettait amicalement à sa table, et avec qui il allait ensemble dans la maison de Dieu (1). » Le bon Maître avait même pour lui des égards particuliers ; il lui avait confié le soin de pourvoir à ses nécessités tempoporelles : ce qui ne pouvait être qu’un office infiniment doux à remplir. Et ce n’est pas, sans doute, que Jésus ignorât son inclination malheureuse pour l’argent ; mais, nous dit saint Jean Chrysostôme, en accordant ainsi quelque chose à une nature mal disposée, le Dieu de toute sagesse et de toute condescendance enlevait au disciple infidèle l’horrible tentation de trahir pour le plaisir de posséder (2). »

(1) Psaume t liv, 13, 15. — (2) Ap. Cornel. à Lap. ifl Joann., xii, 6.

Nous ne saurons que dans la lumière de l’Ëternité tout ce qu’il y eut de tendresse dans le Cœur de Jésus, pour ce pécheur obstiné et endurci. Quand on pense à l’humiliation du Dieu éternel dans la dernière Cène, en cette cérémonie étonnante où il daigna laver les pieds du traître, et à l’immense tristesse de son Cœur blessé, quand il lui dit au Jardin des Olives: * Mon ami, qu’es-tu venu faire? Judas ! c’est par un baiser que tu trahis le Fils de l’Homme (1), » ce n’est pas la raison qui a besoin de s’abaisser et d’adorer sans comprendre, c’est le cœur qui se serre, ce sont les larmes qui viennent aux yeux, c’est l’amour qui nous soulève vers notre Dieu, notre douce Victime, et qui nous fait pousser ce cri : O Dieu ! O Amour ! O Ravisseur des Cœurs ! « Que deviez-vous faire que n’ayez point fait (2) » pour entraîner votre créature coupable dans la joie de votre amitié éternelle?...

Mais qui pourra jamais mesurer les abîmes de la perversité d’un cœur qui s’obstine à ne pas vouloir vous aimer ?...

(1) S. Matthieu, xxvi, 50. — S. Luc, xvii, 48. — (2) Isaïe,

DEUXIÈME CONSIDÉRATION

Judas commence à perdre sa grâce et s’avance dans la voie de l’iniquité

Il est bien à craindre que le malheureux disciple n’ait pas gardé longtemps la grâce reçue avec l’élection à l’Apostolat ; car, cette élection ayant eu lieu vers le milieu de la seconde année de la Vie Publique , c’est moins d’un an après, lors du discours où Notre-Seigneur promet l’institution de l’Eucharistie, que son mauvais esprit se révèle. Et voici comment.

Nous avons vu précédemment, dans la Méditation onzième (1), ce qui advint à l’occasion de cette si touchante promesse. Plusieurs Disciples s’en scandalisèrent ; et, au lieu de demander au doux Maître l’explication que son Cœur aurait été heureux de donner, ils se séparèrent de sa personne; et « dès ce moment, dit saint Jean, un grand nombre d’entre eux se retirèrent de sa suite et n’allaient plus avec lui (2). » Notre- Seigneur s’adresse alors à ses chers Apôtres

(I) Page 144. — (2) S. Jean vu 67.

494 MÉDITATIONS Süfc LES MYSTÈRES

avec tendresse : « Et vous aussi , voulez-vous me quitter ? » Pierre se lève, et avec sa grande foi s’écrie : « Seigneur, à qui irions-nous? Vous avez les paroles de la Vie éternelle. Nous avons cru et nous avons connu que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu. » Pierre venait de parler au nom de tous les Apôtres. Il le pensait du moins. Hélas ! il ne voyait pas ce qui se passait au fond du cœur de l’un d’entre eux. Celui-ci ne s’était pas séparé ostensiblement , comme les disciples scandalisés et incrédules , de la société du divin Maître , mais par ses dispositions intérieures il en était bien loin. Voici le récit de saint Jean :

« Jésus leur répondit (c’est-à-dire, à tous les Apôtres , saint Pierre venant de prendre la parole pour tous) : Ne vous ai-je point choisi tous les douze? Or, l’un de vous est un démon. y> Il ne le désigna pas par son nom; et il semblerait que les Apôtres ne voulurent point en ce moment sonder ce terrible mystère. Mais le perfide Judas dut bien se reconnaître; et comment, touché de la douleur qui accompagnait la réflexion du miséricordieux Maître, ne tomba-t-il pas à genoux pour répéter avec humilité la profession de foi de saint Pierre ?...

Chose étrange et terrible ! Judas devait être, l’année suivante, presque jour pour jour, consacré Prêtre (1). Or, le Prêtre est essentiellement l’homme de l'Eucharistie. Quel épouvantable désordre était donc celui de cette âme criminelle, de qui la première grande chute était un acte d’incrédulité au Mystère de l’amour, et qui devait consommer sa malice par une Ordination et une Communion sacrilèges!...

Mais Judas n’était pas arrivé tout d’un coup à cette première chute, à cet état d’âme si déplorable qui faisait dire au miséricordieux Jésus :

« L’un de vous est un démon.» Plusieurs paroles de l’Ecriture nous apprennent que c’est ordinairement par de petites infidélités, la négligence, le mépris de grâces moins grandes, qu’on arrive à tomber gravement (2). Il en fut ainsi, sans doute, du malheureux Apôtre.

Or, il y a ici une grande leçon à apprendre. Quelle que soit la grâce que nous avons reçue,

(1) Ceci se passait, en effet, à l'approche de la fête de Pâques de la troisième année de la Vie Publique, et c’est le jeudi avant la même fête , l’année suivante, que Notre- Seigneur instituait, en la personne de ses Apôtres réunis au Cénacle, le sacrement de l’Ordre. — (2) Ecclésiastique, in, 27. — xix, 1. — S. Luc, xvi, 10.

nous pouvons la perdre tant que nous sommes sur cette pauvre terre ; et s’il est absolument vrai que nous ne pouvons la perdre que par notre faute et qu’elle ne nous sera jamais ôtée sans notre infidélité, cette infidélité commence quelquefois par des blessures faites à l’amour de Dieu, qui sont imperceptibles pour l’œil de nos meilleurs amis et de nos pères spirituels, mais que le regard de Dieu ne peut manquer de discerner, et que sa divine Jalousie venge toujours. Nous écrivons ceci principalement pour les âmes qui ont beaucoup reçu, les âmes sacerdotales, religieuses, et beaucoup d’autres. Quand Dieu appelle une de ses créatures à une vocation sainte, ou qu’il la favorise de bénédictions particulières, c’est qu’il compte que cette créature privilégiée lui fera honneur par sa fidélité. S’il donne, il prétend à un retour. Il faut que rien du don excellent qu’il fait ne se perde, « pas même une parcelle, » dit le Saint-Esprit (1). Il s’appelle et il est en vérité « un Dieu jaloux (2). » Autant sa bonté est prodigue pour l’âme reconnaissante, autant son Cœur est sur le point de se resserrer à l’égard de celle qui ne répond pas à son amour. Ne di-

(1) Ecclésiastique, xiv, 14. — Exode, xx, 5, — xxxrv, 14.

sons pas : Cette sensualité, ce manque de franchise, ce défaut de préparation à la prière, aux sacrements, cette amitié humaine, cette négligence à accomplir un vœu, ces pensées d’amourpropre..., tout cela n’est que péché véniel. Non, ne le disons jamais. Si nous commençons à perdre notre grâce première , si notre ferveur se refroidit, si notre esprit de mortification n’a plus l’énergie d’autrefois, si notre application à la prière n'est plus si filiale, si nos résolutions ne sont plus que des désirs inefficaces , et si l’égoïsme , la vanité , l’esprit d’insoumission prennent la place de l’humble obéissance et de la charité... non! nous ne pouvons prévoir jusqu’où peuvent nous conduire notre insouciance à l’égard de l’amour d’un Dieu, notre tiédeur à son service, nos négligences quotidiennes, et en général, cette vie intérieure et extérieure où la nature est le principe de tant de pensées, imaginations, désirs, paroles, démarches, et où l’esprit de Jésus-Christ est de plus en plus sans empire.

Commencer à perdre sa grâce, le don spécial de Dieu, son intimité par conséquent, quel malheur ! Ce n’est pas l’état de péché mortel, c’est un état de disgrâce ! Pensons à un homme

qui a eu le bonheur d’être l’ami intime du roi. Il prenait part à ses conseils, il était admis à sa table. Il était, dans le palais royal, comme dans sa propre demeure. Or, un jour il a commis une indélicatesse, il a fait quelque action déloyale, très-sensible au cœur du prince; et celui-ci s’est refroidi pour lui, et il lui a retiré ses faveurs. Peut-être va-t-il le chasser de son royaume, peut-être non ; mais s’il le laisse dans ses Etats, c’est par miséricorde ou tolérance ; voilà tout. Il n’est pas impossible, sans doute, qu’il lui rende plus tard son amitié ; mais que ne faudrat-il pas de protestations de fidélité, et d’actes de dévouement, et de preuves manifestes de repentir, et de véritable amour de la part du sujet coupable, pour que celui-ci arrive à reconquérir les faveurs et surtout l’intimité d’autrefois !

C’est la condition de l’âme qui a cessé d'être fidèle. Son état est grandement à plaindre... Quel malheur effroyable sera le sien, si elle persévère négligemment dans sa disgrâce!... Et que de larmes elle devra verser pour en sortir!...

Judas ne pleura point, il s’aveugla, il s’endurcit toujours davantage. Nous allons voir les suites lamentables de son infidélité et de sa malice.

TROISIÈME CONSIDÉRATION

Judas s’endurcit toujours davantage et se perd misérablement pour l’éternité.

Rien n’indique, dans le saint Evangile, que Judas ait eu quelque moment de sincère repentir. Tout, au contraire, nous porte à croire que sa malice ne fit qu’augmenter. Voici quelques circonstances de la Vie publique où le malheureux disciple a sa place , soit parce qu’il est au nombre des Douze , soit parce qu’il figure personnellement.

Notre-Seigneur a annoncé sa Passion à ses Apôtres, au moins quatre fois et toujours dans les termes les plus expressifs : « Il faut que le Fils de l’Homme aille à Jérusalem, et il y souffrira beaucoup , et il sera livré aux mains des hommes, et ils le crucifieront et le feront mourir. Malheur à l’homme par lequel sera trahi le Fils de l’Homme (1) ! » Et chaque fois Judas entendait ces douloureuses paroles. Il est dit expressément en saint Marc et en saint Matthieu : « A quelque temps de là , lorsqu’ils étaient en chemin pour monter à Jérusalem , Jésus mar-

(1) Passim ap. Evang. — ■ S. Luc. xxii. 22.

chait seul devant ses disciples qui étaient effrayés ; et Jésus prit à part et secrètement les douze Apôtres , et il leur dit de nouveau (c'était la quatrième fois qu’il leur annonçait sa Passion) : Enfin, vous le voyez, nous allons à Jérusalem , et tout ce qui a été écrit par les Prophètes, touchant le Fils de l’Homme, y sera accompli ; car il sera livré aux princes des prêtres et aux docteurs de la loi et aux anciens du peuple , qui le condamneront à mort et le livreront aux Gentils , pour être traité avec dérision, chargé d'outrages, flagellé et crucifié; et ils se moqueront de lui et ils lui cracheront au visage, et ils le flagelleront et ils le feront mourir (1). »

Que de détails navrants pour le cœur des Apôtres! Or, Jésus les leur donne « séparément, » dit saint Matthieu, intimement, dans un épanchement de cœur, comme un père, comme un ami. Et Judas reçut aussi cette tendre, cette intime confidence ! et il demeura insensible !

Ceci se passait peu de temps, un mois tout au * plus, avant la Passion de Notre-Seigneur. Voici maintenant un autre récit :

(X) S. Matth, XX. 17. — S. Marc. x. 32.

Six jours avant la fête de Pâques, Jésus arriva à Béthanie, où demeurait Lazare qu’il avait ressuscité. Là, on lui apprêta à souper, dans la maison de Simon le Lépreux. Marthe servait à table et Lazare était l’un des convives.

Or, pendant le repas , une femme ( c’était Marie-Madeleine) entra dans la salle du festin , portant un vase d’albâtre rempli d’une huile d’un parfum précieux. Elle s’approcha de Jésus, répandit le parfum sur ses pieds, puis les essuya de ses cheveux, et, ayant brisé le vase, elle répandit ce qui restait sur la tête même du Seigneur. Les disciples, encore ignorants des choses divines, en murmurèrent; mais Judas Iscariote plus que les autres. Il dit : « Pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum? On en aurait eu trois cents deniers qu’on aurait donné aux pauvres.» Cette réflexion semble un effet de sa charité. Elle n’était qu’hypocrisie et bassesse d’âme. Saint Jean a révélé ce mystère d’iniquité par un mot foudroyant : « Il parlait ainsi, dit l’Evangéliste, non qu’il se souciât des pauvres, mais parce qu’il était voleur, et gardant la bourse, il portait l’argent qu’on y mettait (1). »

(1) S. Jean, chop, xn,

Ni la douceur de Jésus, ni la piété de Madeleine, ni le témoignage du Sauveur qui justifie l’action qu’elle vient de faire, ne touche l’Apôtre infidèle. Son cœur est endurci. Une vile passion l’occupe et le tyrannise. Dans quelques jours, il trahira son Maître.

Le repas de Jésus à Béthanie eut lieu le vendredi de la semaine qui précéda celle de la Passion. Le conseil des docteurs, des scribes, des prêtres, qui devaient déterminer le jour, l’heure de l’arrestation du Sauveur, se tint le mercredi suivant (maintenant le mercredi saint). Ecoutons saint Luc : « Or, Satan était entré dans Judas, surnommé l’Iscariote, qui était l’un des Douze ; et Judas s’en alla trouver les princes des prêtres pour leur livrer Jésus. Il en conféra donc avec eux et avec les magistrats chargés de la garde du temple, et leur dit de quelle manière il le leur livrerait : « Combien donc voulez-vous me donner, et je le livrerai entre vos mains? »

Eux, entendant cela, en eurent une grande joie , et , convenant de lui donner trente pièces d’argent, ils lui en firent la promesse.

Judas, de son côté , promit de le leur livrer, et, depuis ce temps-là, il ne cherchait plus

t>E LA VIE PUBLIQUÉ. 203

qu’une occasion favorable de le faire, sans exciter le trouble dans le peuple (1).

L’iniquité se consomme. On ne peut entendre un pareil récit sans qu’un poids accablant de douleur oppresse l’âme. Mais un mot de l’Evangéliste est une révélation : « Satan est entré en Judas. » Ce mot sinistre reviendra bientôt sous la plume de saint Jean, racontant la dernière Cène : « Dès que Judas eut mangé le pain présenté par Jésus, Satan s’empara de lui (2). »

Satan est maintenant le maître de l’Apôtre prévaricateur. Le malheureux se laissa volontairement dominer par celui « qui est homicide dès le commencement (3) , » et il se porta à tous les excès de la malice. Il fut deux fois sacrilège au Cénacle, recevant la prêtrise et faisant la sainte communion , dans un état abominable de conscience... Il sortit et se rendit auprès de ceux qui avaient juré la perte de Jésus... H était à leur tête au Jardin des Olives... La vue de Jésus, son regard, ses paroles si douces ne l’attendrirent point... Il commit l’horrible péché du baiser sacrilège et hypocrite... Il parut se

(i) S. Luc. xxit. 6. — (2) S. Jean. xni. 27. — (3) S. Jean. vm. 43,

repentir ; mais c’est le désespoir, et non la contrition , qui le porta à jeter les trente deniers dans le temple, et à s’ôter la vie par une mort violente; et ce fut-là la consommation finale et irrémédiable de ses crimes...

Saint Pierre a décrit d’une manière étrange et terrible cette scène qui épouvantera les justes et les pécheurs jusqu’à la fin des siècles. H s’adresse aux cent vingt disciples réunis dans le Cénacle après l’Ascension de Notre-Seigneur : « Mes frères , il faut que ce que le Saint-Esprit a prédit par la bouche de David, dans l’Ecriture, touchant Judas qui fut le chef de ceux qui prirent Jésus, soit accompli. Il était l’un de nous, et il avait reçu le même ministère que nous ; et voilà qu’il a acquis pour sa sépulture le champ acheté avec le prix de son iniquité. Car, s’étant pendu, son cadavre s’est partagé au milieu, et toutes ses entrailles se sont répandues. Tout le monde le sait à Jérusalem. Or, il est écrit de lui, au livre des Psaumes : Que sa demeure soit déserte, qu’il n’y ait personne qui l’occupe, et que son épiscopat passe à un autre (1). »

Ce n’est pas le moment de méditer en détail

(l) Actes des Apôtres . 1, 16-20,

toutes les circonstances de cet accablant mystère. Du reste, nous aurons plus tard à revenir sur tout ce qui se rapporte à l’institution de l'Eucharistie et aux diverses scènes de la Passion. C’est pourquoi , nous nous taisons ici sur le fait de la communion sacrilège, de la trahison, de la présence de Judas au Jardin des Olives, et le reste. Mais il est une réflexion sur laquelle nous devons absolument nous arrêter, parce qu’elle peut être pour nous la source de trèsutiles et très-encourageantes leçons.

Judas avait commis le plus épouvantable des crimes et même , à vrai dire , une multitude de crimes. Son état intérieur a été , sans doute , le plus hideux que le regard de l’éternelle sainteté de Dieu ait eu à supporter. Notre-Seigneur a dit de lui les plus graves paroles. Il l’a appelé « démon, fils de perdition. » De la part du Fils de Dieu , incarné pour notre amour ; de la part de Celui qui était venu pour les pécheurs, et qui s’appelle si tendrement le Sacré Cœur, de pareilles expressions révèlent dans celui .qu’elles regardent la plus extrême perversité. Et cependant qu’eût-il fallu pour que Judas, qui est maintenant dans l’enfer pour l’éternité, jouisse depuis dix-huit siècles , parmi les ômges

et les bienheureux, de la vision béatifique? Une seule chose, une seule disposition, ou même un seul acte avant d’expirer, sur ce même arbre où il était pendu : un acte d’humble et amoureuse confiance envers Jésus. Madeleine la pécheresse avait eu cette humble confiance et fut sauvée. Pierre , qui avait renié si indignement son ami et son Dieu , eut cette confiance et fut sauvé. Il en fut ainsi du larron pénitent. Il en sera ainsi, jusqu’à la fin des siècles, des âmes coupables, chargées de crimes, abominables aux yeux de Dieu et des hommes. Si elles espèrent en Jésus, en sa miséricorde, en son indulgence, en son amour, si elles ont foi en son sacré Cœur, elles seront sauvées.

Il n’y a pas d’objection à cette doctrine. Qui que nous soyons , quel que soit notre état de dégradation intérieure, d’avilissement et de bassesse ; que cela résulte de quelque grande faute commise autrefois , et sur laquelle se sont accumulés les sacrilèges ou les actes de désespoir; ou que notre conscience semble morte, pétrifiée dans le mal ou portant un fond composé d’abominables instincts ; ou bien encore que notre état soit seulement celui d’une tiédeur invétérée, en apparence incurable, sans goût pour les

saintes pratiques de la piété, insensible à l’action de la grâce, des sacrements, de la parole de Dieu, des bons exemples de nos frères... Jamais! jamais! nous ne devons, nous ne sommes admis à douter de la miséricorde de notre Dieu. Cette miséricorde, c’est l’infini; notre misère ne sera jamais l’infini. Dieu est plus grand que nous en toutes choses; il est plus grand en amour, que nous ne pouvons l’être en malice. Et s’il est vrai que les malheureux damnés aient réussi à l’emporter sur son indulgence infinie , c’est parce qu’ils ont voulu obstinément se perdre. C’est là l’extrême infortune de Judas. Mais si nous ne voulons pas nous perdre , et si recourant avec humilité à ce qui est seul notre salut, c’est-à-dire si notre âme affligée et malheureuse se tourne avec confiance vers Dieu , nous l’emportons sur la souveraine justice , nous désarmons la divine colère, nous inclinons vers nous la face du Père que nous avons aux Cieux ; et Jésus nous tend les mains , les mains qui portent encore les cicatrices de sa Passion ; et il nous presse sur son Cœur, ce Cœur que la lance a percé pour nous montrer qu’il est l’asile de quiconque espère, serait-il au profond abîme de l’iniquité.

Tous nos péchés graves sont nos meurtriers ; mais celui qui donne à l’âme la mort définitive et irrémédiable, c’est l’oubli volontaire du tendre amour, de la commisération inépuisable que Jésus a pour nous.

Les saintes Ecritures sont pleines de cette consolante vérité : « Ceux qui espèrent dans le Seigneur seront sauvés et comblés de toute sorte de biens ; » et le plus beau chant de l’Eglise s’achève dans ce cri si humble et si joyeux : « In te, Domine , speravi , non confundar in œtemum . J’ai espéré en vous, Seigneur, je ne serai jamais confondu (1). »

O Jésus! je viens de méditer le plus désolant des mystères : la perte de votre malheureux et infidèle Apôtre. La pensée de son malheur sans égal me brise. Des ténèbres épaisses s’appesantissent sur mon âme. Mais , ô Sauveur à jamais béni! je crois en vous! je crois en votre amour, en vos plaies, en votre Cœur ! et je soulève ainsi le poids qui m’accable et ce fardeau de ténèbres intolérables ; et je vois, ô Dieu ! le doux rayon de votre indéfectible tendresse , de votre inces^ santé miséricorde. Le foyer du rayon d’amour

(l) Te Deum •

est votre sacré Cœur. O sacré Cœur ! Judas ne voulut pas vous voir!... Mon Dieu! mon Dieu! quel épouvantable infortune! Mais Madeleine eut le bonheur de vous voir; mais Pierre , mais le Larron, mais Zachée, Matthieu , la Samaritaine, les pauvres pécheurs de la Judée, le Centurion au Calvaire , Longin qui perça le sacré Côté, tous ceux qui ont été et qui seront sauvés, vous ont vu. Oh! qu’il me soit donné de vous voir, du fond de ma misère , des abîmes de ma lâcheté , sous les ombres de mon extrême tiédeur, au milieu de la poussière que la vanité soulève sans cesse autour de moi... Que je vous voie, ôCœur! ô Espérance! ô Consolation! ô Joie! ô très-douce Joie de mon exil!...

Mais que tous vous voient, ô Amour! Que les pécheurs se tournent vers vous et vous aperçoivent, ô salut unique! Les pécheurs!... Il y en a, en ce temps-ci, qui vous offensent cruellement (1). Ils vous poursuivent de leur haine, pleins de colère. Ils voudraient vous chasser du monde et vous anéantir de la mémoire des hommes... Ils vous verront un jour, au jour du jugement, dans votre gloire, ô Jésus! et ils ver-

(I) Premiers jours de juillet 1880.

seront des larmes (1), hélas! des larmes de désespoir et de rage. Oh ! qu’ils vous voient maintenant, qu’ils voient les charmes humbles et doux de votre Cœur, et qu’ils pleurent de repentir. Pardonnez-leur, ô Dieu infiniment miséricordieux ! qu’ils vous voient ! montrez-vous dans les attraits de votre tendresse , et qu’ils pleurent!... O Marie! qu’ils voient le Cœur de votre Fils, et qu’ils se convertissent, et qu’ils pleurent!... Que toutes les âmes pleurent et sur elles-mêmes , et sur les pécheurs qui blessent le Cœur de Jésus et qui ne pensent pas à s’humilier devant lui et à demander grâce...

(1) Et videbit eum omnis oculus et qui eum pupugerunt. Et plangent se super eum omnes tribus terrœ. — Apocal. I. 7.

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