‹ Jésus-Christ, prêtre et victimeChapitre 12 sur 24 · SEIZIÈME MÉDITATION · texte numérisé non relu

SEIZIÈME MÉDITATION

lfo<re-f9cl$*ear JéscS'Çbbist et le* affligés.

PREMIÈRE CONSIDÉRATION

Le merveilleux spectacle de l'affluence de tous les affligés auprès de Notre-Seigneur JÉSTJ&- CHRIST.

Nous entendons sous le nom d’affligés cette multitude de malades, d’infirmes, de possédés, de personnes de tous les rangs, éprouvées dedi-

(1) Noli vinci à malo , sed vince in bono malum. — Ep. aux Rom., xu. 21. — In fine aulem omnes unanimes , compalientes, f râler nitatis amatores , miséricordes , modestie humiles , non reddentes malum pro malo, nec malediclum pro maledicto , sed à contrario benedicente. — lra Ep. de S. Pierre, m, 8, 9.

verses peines, qui occupe une grande place dans le saint Evangile et que nous voyons presque continuellement autour de la Personne du divin Rédempteur (1).

Nous pourrions tracer ce tableau touchant ; mais rien n’est comparable aux simples paroles des Evangélistes.

Dès le début de sa Vie Publique (2), Notre- Seigneur annonce lui-même qu’il vient en ce monde pour la consolation de tous ceux qui souffrent. « Il vint un jour à Nazareth où il avait été élevé, dit saint Luc, et il entra selon sa coutume, dans la Synagogue, le jour du Sabbat, et il se leva pour faire la lecture, et on lui donna le livre du prophète Isaïe. Il ouvrit le livre, et trouva le passage où il est dit :

« L’Esprit du Seigneur s’est reposé sur moi; il m’a consacré par son onction, et m’a envoyé pour prêcher l’Evangile aux pauvres, et pour guérir ceux qui ont le cœur brisé.

« Pour annoncer la délivrance aux captifs, et aux aveugles qu’ils vont recouvrer la vue ; pour

(1) La Méditation suivante est réservée spécialement aux Pauvres (2) S. Luc place ce qui suit immédiatement après le récit de la Tentation au désert.

rendre la liberté à ceux qui sont dans les fers;

. pour publier l’année des miséricordes du Seigneur et consoler tous ceux qui pleurent (1).

» Puis Jésus ferma le livre, ajoute saint Luc, le rendit au ministre de la Synagogue et s’assit. Tout le monde dans l’assemblée avait les yeux sur lui. Il se mit alors à leur dire : Aujourd’hui même s’accomplissent, au milieu de vous, les paroles que vos oreilles viennent d’entendre. »

C’était précis. Et pourtant comme si son Cœur avait besoin de promulguer plus ouvertement et devant la foule le touchant et merveilleux caractère de sa mission, il disait à tous :

« Venez à moi, vous tous qui travaillez, qui souffrez, qui êtes chargés de peines, et je vous soulagerai. Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes (2). »

Ecoutons maintenant les Evangélistes :

« Et Jésus parcourait toute la Galilée, prêchant et guérissant toute langueur et toute infirmité dans le peuple. »

(1) Isaïe, xxi/ 1. — ■ S. Luc, iv, 16, 21. — (2) S. Matth., xi, 28, 29.

<r Et, on, en eût connaissance dans toute jla Syrie, et on vit lui apporter tous ceux qui étaient malades, et qui avaient diverses langueurs, oir> qui étaient tourmentés de douleurs, les possé?, dés du démon, les lunatiques et les paralytiques, et il les guérit (1). »

« Et une grande multitude vint à lui de la G a—, lilée, de la Judée, de la Décapote, de ridupiée^s de Tyr, de Sidon et des bords de la mer^ quj} avait appris ce qu’il faisait : et tous ceux, qui avaient des plaies et toute la foule se précipi-t taient àur lui pour le toucher, et il lesguérissait.n Car une vertu sortait de lui, qui les guérissait tOUS (2), » .

c< Aussi, dès qu’on savait qu’il était quelque? part, des hommes parcouraient tous le pays, et r on se hâtait d’apporter sur des lits tous les ma-;, lades qu’on trouvait. De sorte que partout où il f arrivait, soit dans les villes, dans les bourgs ou7 en pleine campagne, on déposait les infirmes sur les places ou les carrefours, et tous le sn^ pliaient de leur permettre au moins de toucher., le bord de son vêtement, et tous ceux, qui rlec. touchaient étaient guéris (3). » .. |

(1) S. Matth., iv, 23, 24, 25. - (2) S. Marc, m, 7, 10. — S. Luc, yij (3) S- Marc, vi, 55. 56., ; - , ,

Un jour, Jésus venait de guérir à Capharnaüm la belle-mère de saint Pierre. « Quand le soir se fît, dit saint Marc, et que le soleil fut couché, on lui apporta tous les malades et tous les possédés. Toute* la ville s’était réunie devant la porte où il habitait, et il guérit un grand nombre de ceux qui étaient tourmentés de diverses maladies, et il délivra un grand nombre de possédés (1). »

Une autrefois qu’il s’était retiré sur une montagne, « de nombreuses foules l’y suivirent, amenant avec elles, des muets, des aveugles, des boiteux, des débiles, et beaucoup d’autres malades ; et tout ce monde d’infirmes fut déposé à ses pieds, et il les guérit. » L’EVângéliste ajoute : « De sorte que les foules étaient dans l’admiration en voyant les muets parler, les boiteux marcher, les aveugles jouir de la vue ; et elles glorifiaient le Dieu d’Israël (2). »

Notre-Seigneur guérissait de diverses manières. C’était tantôt en se laissant approcher, comme nous Pavons vu. Une vertu sortait de lui : et donnait la santé. Ou bien il permettait qu’on touchât le bord de sa robe, ou encore, il tou-

(1) S.Marc,i,3M* — 0> * Matth., xv, 30, SI, *

chait lui-même les malades, il les prenait par la main, il imposait ses mains sur leurs têtes (1). Quelquefois, malgré le grand nombre, il faisait cette imposition sur chacun d’eux (2). « Quand il chassait les démons, quand il commandait aux éléments et calmait les tempêtes, c’était d’un mot. Mais quand il guérissait les pauvres hommes, il les touchait affectueusement, il mettait la main sur leurs têtes (3). » C’est plus doux, c’est la commisération qui se révèle d’une manière émouvante.

Voilà pour la foule des malades, desinfirmes, des affligés de toute sorte.

Mais il y a, dans les Evangélistes, quantité de récits, où apparaissent isolément de profondes douleurs et d’extrêmes tristesses. C’est le prince delà Synagogue, appelé Jaïre, dont la fille, âgée de douze ans, se mourait , et qui disait à Jésus : « Venez lui imposer les mains, afin qu’elle soit guérie et qu’elle vive (4). » C’est le pauvre officier de Capharnaüm dont le fils était

(1) S. M arc, i, 61. — S. Luc, iv, 40. — ($) Omnes qui habebant infirmos... ducebant illos ad eum . At ille singulis manus imponens, curabat eos. — S. Luc, ibid. — ^3) M*r Dupanloup, Vie de N. S. /. C., Discours préliminaire. — (4) S. Luc vin, 41, 56.

à l’extrémité et qui suppliait aussi le Sauveur, disant : « Venez, avant que mon fils meure (1). » C’est cette femme héroïque, connue sous le nom de Chananéenne, qui poussait des cris de douleur, qui se jeta aux pieds de Jésus, et l’adora, disant : « Secourez-moi, ayez pitié de moi ! ma fille est misérablement tourmentée par le démon (2). » C’est cette autre femme, une veuve, baignée de ses larmes, qui suivait le convoi funèbre de son fils unique, mort jeune encore, et que Jésus rencontra au moment où le convoi sortait d’une des portes de Naïm (3). C’est l’hémorrhoïsse, ce sont les dix lépreux, c’est le paralytique de la piscine, c’est l’aveugle de Jéricho, c’est ce pauvre enfant possédé du démon depuis son enfance, dont le père désolé décrit d’une manière si étrange le mal, les convulsions, et les effets de la puissance du démon sur lui : « Il tombe dans le feu, dans l’eau, il écume, il grince des dents , il se roule à terre. Le démon le meurtrit et le déchire. Regardez-le en pitié, car je n’ai que ce seul enfant (4). » Ce sera

(1) S. Matthieu, vm, 5, 13 — (2) S. Matth., xv, 22, 28.— (3j S. Luc, vu, 12. — (4) S. Matth., xvii. — S. Marc, ix. — S. Luc, ix.

à rapproche du dernierjourdela Vie Publique!, Marthe et Madeleine que la maladie de Lazare afflige et que sa mort rend inconsolables (1). C’est une multitude d’autres que l’Evangile nous fait connaître.

Or, après tous ces récits, il y a invariablement le mot révélateur de la tendresse, de la commisération du Verbe incarné : « Et l’enfant, le paralytique , l’aveugle , le possédé , furent guéris.. . délivrés et le flux de sang s’arrêta... et Jésus rendit l’enfant à sa mère... et il dit au mort : « Lazare, levez-vous !.. »

C’est ainsi, suivant la belle expression de saint Pierre, que le doux Rédempteur « passait en faisant le bien et en guérissant tous ceux que le démon opprimait (2). »

C’était son esprit, et c’était un des grands caractères qu’il voulait donner à sa mission. Aussi, non-seulement , il consolait toute infortune et soulageait toute infirmité, par lui-même, « par la vertu qui sortait de lui, » mais eneore par les siens, par ses Apôtres et ses Disciples.

Nous avons vu qu’il avait fait choix d’abord de douze Apôtres et ensuite de soixante-et-douze

(1) S. Jean, xi. — (2) Acte* des Apôtres, x, 38. *

* ï ÜE LA VIE PUBLIQUE.’ ^ ~27î

Bispiplesi. Or, voici les pouvoirs, qu’il leur donna : «Allez, prêchez, disant au peuple : Le royaume des Cieux est venu à vous... Guéf crissez les infirmes, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons (1). » Et ees heureux envoyés du Sauveur étaient fidèles k user. des pôuvoirs reçus quittaient , selon saint Matthieu ,: « de guérir toute langueur et toute infirmité (2). » Saint Marc nous dit comment ils y étaient fidèles; ce n’était pas avec l’autorité absolue du Maiire; mais avec cette sorte d’humilité qui convient à des Disciples.: « Ils oignaient d?huile un grand nombre de malades, dit-il, et c’est ainsi qu’ils les guérissaient (3). a> | Adorons la conduite de notre Dieu, bénissonsle de s’être présenté au mondèy avec ce caractère si touchant, si attrayant, si propre k lui gagner toutes les âmes qui souffrent, qui portent douloureusement « ce joug si lourd » de tristesse, d’angoisse^, de désolation, c qui pèse sur tous les enfants d’Adam, depuis le jour de leur sorti du sein de leur mère, jusqu’à celui de leur sépulture (4). »

(1) S. Matth., x. — S. Luc, x. — (2) S. Matth./x, 1. — (3) Etungebant oleo multos œgros, et sanabant, — S. Marc, vi, 13. — (4) Ecctësiasfiqae,, xl,1. . v v

Et maintenant, considérons à quel titre notre miséricordieux Saüveur se montre ainsi l’ami et le consolateur de tous les affligés.

DEUXIÈME CONSIDÉRATION

C'est en sa qualité de Messie, de Prêtre et de

Victime, que JÉSUS est le consolateur de

toutes les âmes affligées.

Il semble de prime abord que Notre-Seigneur étant venu en ce monde pour le salut des âmes, ce qu’il fait pour les malheureux qui souffrent dans leurs corps, les malades, les infirmes, ou dans leur cœur, comme sont tous les affligés dont la souffrance a un caractère simplement naturel, ce qu’il fait, disons-nous, pour ces sortes d’afflictions et de peines, aurait dû occuper dans sa Vie Publique une place moins importante.

Mais il n’en est pas ainsi. Penser de la sorte serait ne pas comprendre le cœur du Père qui est aux Gieux, « Père de Notre-Seigneur Jésus- Christ et Dieu de toute consolation (1). » Il est l’auteur de l’ordre de la grâce, il est aussi l’au-

(1) Deux. Ep. aux Corinth., i, 3.

teur de la nature; et bien que les peines du temps présent ne soient pas un mal, absolument parlant, et souvent même un bien que sa mystérieuse Providence nous fait, les maladies, les infirmités, les souffrances de l’âme et du corps étant une suite du péché et un châtiment, il s'afflige que nous ayons à les subir, et il voudrait nous en alléger le plus possible la rigueur.

De là, le caractère de la mission de Celui qu’il nous a donné pour être, non -seulement notre Sauveur, le Sauveur de nos âmes pécheresses, mais notre Consolateur au milieu des épreuves de notre condition naturelle et simplement humaine.

Sans doute que, dans les œuvres de Dieu où nous trouvons notre consolation, le Père et son Fils incarné ont en vue le salut de nos âmes, comme fin unique de leur compassion pour nous ; mais ces œuvres sont si multipliées et si éclatantes , qu’il est impossible de voir un simple ornement du grand ouvrage de la Rédemption, dans les miracles du Rédempteur qui ont pour objet les misères humaines (1).

(1) Ce dessein se continue dans l’Eglise. Les grands saints qui ont eu le don des miracles l’ont principalement fait valoir en faveur des malades et des infirmes j et l’histoire

C’est pourquoi Notre-Seigneur a doftné lui4 même ces miracles comme la preuve de sa mission. Nous avons vu> dans la Considération pré* cédente -, ce qui se passa dans une synagogue, à Nazareth. Voici un trait plus remarquable en* core.

Saint Jean-Baptiste est en prison. Toujours préoccupé de la gloire de Celui dont il est le Témoin et le Précurseur, il veut, donner à ses disciples l’occasion d’être confirmés dans leur foi en la divinité de Jésus-Christ. A cette firi, sous une forme qui cache son dessein et pour que l’impression soit plus forte dans l’esprit des disciples, il les envoie au Sauveur, avec cette question qu’ils doivent faire : « Etes-vous Celui qui doit venir, ou bien devons-nous en attendre un autre? » Avant toute réponse, « à cette heure même, dit saint Luc* Jésus guérit un grand nombre de malades de leurs langueurs et de leurs plaies; délivra des esprits malins ceux qui en étaient tourmentés , et donna la vue à plusieurs aveugles (1). » Ensuite, il

des plus célèbres sanctuaires confirme la vérité de cette remarque. Qu’on se rappelle ce qui se passe à Lourdes, en particulier.

J (i) S. Luc, vir, 19, 22. ' • l'l i

dit : « Allez, et annoncez à Jean ce que vous avez entendu et ce que vous avez vu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, et les pauvres sont évangélisés. »

Evidemment, les œuvres de charité, même corporelles, occuperont une grande place dans la pratique de la vie chrétienne. Ce que Notre- Seigneur annonce ici implicitement, il le dira d’une manière solennelle, lorsque parlant du Jugement général, il révélera quelle est la cause du salut des prédestinés et de la perte des damnés : la pratique des œuvres de charité dans les uns, la négligence de ces œuvres dans les autres. — Nous aurons à nous occuper plus naturellement de cette grande révélation du juste Juge, dans la Méditation suivante : Notre- Seigneur Jésus-Christ et les Pauvres .

Jésus, le Messie, l’Envoyé du Père, confirme donc sa mission, par les guérisons miraculeuses qu’il opère, par les consolations qu’il répand dans les cœurs, par cette sorte de douce et tranquille joie que les âmes éprouvent à son approche, conformément à la suave promesse qu’il avait faite lui-même : «Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés, accablés, dans la peine, et

je vous soulagerai, » je vous redonnerai la vigueur et la vie. « Et ego reficiam vos . »

Mais quelle est la cause, le mobile, la première source de cette divine compassion pour les misères et les infirmités humaines? Saint Matthieu, Isaïe, saint Paul vont nous l’apprendre.

Voici le texte de saintMatthieu : « Quand le soir fut venu, on présenta à Jésus un grand nombre de possédés, et il chassait les esprits mauvais d’une seule parole ; et tous ceux qui étaient malades, il les guérit. Or, c’était afin que s’accomplît ce qui avait été dit par le prophète Isaïe : Il a pris sur lui nos infirmités et il a porté nos douleurs (1), » ou, pour traduire littéralement : « nos maladies (2). » Ce qui ne veut pas dire que Notre-Seigneur ait été malade, comme nous sommes sujets à l’être. Cet état d’infirmité n’était pas possible en lui, à cause de l’admirable perfection de son Humanité. Il a enduré toute sorte de douleurs, dont les unes, comme la faim, la soif, ont été voulues par Lui, dont les autres, comme celles qui furent occasionnées par les plaies reçues dans sa Passion, ont eu pour cause

(1) S. Matth.. vm, 16, 17. — (-2) Et œgrotationes nostras portavit. S. Matth., ibxd.

la malice des hommes; mais il ne ressentit jamais aucune maladie proprement dite, comme la fièvre et tout ce qui provient d’un tempérament mauvais ou d’une constitution physique défectueuse. — La chair et le sang qu’il avait pris dans le sein de la bienheureuse Vierge et qui étaient son Humanité adorable, étaient trop purs, pour qu’ils eussent aucun défaut qui pût donner lieu aux désordres physiques, que nous appelons maladies.

Quel est donc le sens de ces paroles du prophète citées par saint Matthieu •: « Et il a porté sur lui nos maladies? » Elles signifient que Notre-Seigneur par compassion a ressenti en lui, en son âme, en son coeur, toutes les douleurs, les ennuis, les tristesses dont ces infirmités sont la cause ; de la même manière qu'on dit d’un médecin très compatissant et très dévoué à ses malades, qu’il prend sur lui , qu’il ressent en son âme leurs maladies et leurs souffrances.

Si l’on peut ainsi parler du cœur d’un homme que la compassion affecte à ce point , que dire du Cœur de notre Dieu?

Saint Hilaire fait une autre réflexion fort remarquable : « Jésus-Christ, dit-il, a porté sur lui nos maladies, en ce sens que dans sa Passion,

il a réuni en son Corps et s’est en quelque sorte ^ approprié tout ce que peut souffrir de douleur l’infirmité humaine (1). »

Or, quand le saint prophète nous parle de Jésus « prenant sur lui nos maladies et portant nos douleurs et nos peines ; » il parle de Jésus Victime.

C’est donc, en sa qualité de Victime, que le doux Rédempteur a fait toutes les merveilleuses' guérisons que nous avons racontées précédemment, et tant d’autres qui nous sont inconnues.

Mais voici un autre texte qui est de saint Paul, dans son Epitre aux Hébreux. A cet endroit, c’est le Pontife et le Prêtre qui se révèlent en Jésus. « Le Pontife que nous avons, dit-il, n’est pas tel qu’il ne puisse pas s’affliger avec nous de nos infirmités; car il a été éprouvé de toute manière, comme nous, à l’exception seule du péché qu’il n’a pas commis (2). » La raison de * la compassion que Jésus a pour nous est donc, ' au sentiment de l’Apôtre , l’expérience qu’il a ' faite lui-même de nos misères et de nos douleurs.

(1) Passione corporis sui , infirmitates imbecillitalis humanœ absorbens . Comment, in Matth., vm. — (2) Ch. iv, vers. 16.

c - - DE LA VIE PUBLIQUE. 279'

1^ est vrai que c’est en sa qualité de Victime que Jésus a souffert. Nous venons de le voir. Mais . il n’a été Victime que parce que, son Sacerdoce . l’ai mi? en cet état. Ce n’est pas un autre prêtre qui l’a sacrifié, et immolé ; c’est lui-même, seul et unique Prêtre du Père, comme il en est Tunique : Hostie, qui s’est fait Victime pour nous. Aussi le/ prophète Isaïe, à l’endroit même où il dit : « Qu’il a, porté nos douleurs , » ajoute expressément : cjl s’est offert, parce qu’il Ta voulu (1). »

Dans un autre passage de TEpître aux Hébreux, saint Paul va plus loin. Il rappelle d’abord le grand Mystère de l’Incarnation qui est si glorieux pour les hommes, oc puisque , dit-il , ce n’est pas la nature des Anges que le Verbe ar prise, mais celle des enfants d’ Abraham ; » puis iTajoute sans transition : oc C’est pourquoi il a fallu que le Christ fût en tout semblable à ses : frères, afin qu’étant instruit par son expérience des infirmités de notre nature , il fût auprès de : Djeu un Pontife compatissant et fidèle en son ministère. Car ayant été éprouvé , il a* tout ce > qu’il faut pour venir à notre secours dans nos épreuves (2). » C’est comme si l’Apôtre voulait

(1) Ch. liii, vers. 7. — (2j Ep. aux Hébr., n, 16, 18*

dire : Il y aune manière d’être miséricordieux et compatissant, sympatique et bon pour les misères humaines qu’un Dieu, en son être divin, ne peut pas éprouver ; mais par ce qu’il fallait, pour notre plus grande consolation, que nous eussions l’assurance de sentiments plus humains et tendres en notre Dieu , il s’est fait homme , il s’est fait l’un de nous. Et parce qu’il a pris notre nature pour être le Prêtre de son Père et notre Victime, c’est son Sacerdoce qui est tout débordant de miséricorde et de bonté pour nos malheurs et nos souffrances.

O miséricordieux Prêtre ! ô douce Victime ! Faites votre oeuvre, remplissez votre ministère! Guérissez, consolez ! Que de cœurs souffrants, que d’âmes affligées, sur cette pauvre terre! On ne voit presque plus personne qui ne soit intérieurement dévoré de quelque vive et douloureuse peine. Comme si, dans ce temps où le péché abonde, la souffrance qui en est l’expiation ordinaire devait abonder aussi, on ne rencontre que des cœurs brisés et des existences pleines dedeuil. O Jésus! que votre consolation abonde aussi ! Il y a de grandes afflictions dans les âmes ; il y a pareillement de grandes douleurs dans les corps. Que de malades dans les hospices,

que d’infirmes de tout âge, de tout rang, de toute condition , partout , dans les demeures opulentes comme dans les réduits des pauvres ! Que de gémissements remplissent la vallée des larmes ! Pitié , ô Consolateur unique ! pitié , pour les longues nuits sans sommeil, les longues souffrances sans trêve, les douleurs aiguës, les agonies terribles; pour ces morts lentes où l’énergie de l’âme semble s’évanouir avec les forces du corps; pour ces autres, où la violence du mal semble ne pas laisser le temps de la réflexion que le salut demande ! O vous qui disiez avec tant de douceur à la veuve désolée : « Ne pleurez pas ! » qui imposiez les mains aux malades, qui touchiez les oreilles des sourds et les yeux des aveugles, ayez pitié de tant d’âmes malheureuses, de tant de cœurs souffrants! Allez aux malades, aux infirmes, à tous les affligés, 6 Jésus! ou bien qu’ils viennent à vous, ou bien que le dévouement et la charité les portent à vos pieds ; mais qu’ils soient soulagés par votre grâce, et que, touchés de votre tendresse infinie, 6 mon Dieu ! ils vous aiment, ils vous servent, ils vivent pour s’assurer , par l’usage de vos bienfaits, une éternelle vie !...

TROISIÈME CONSIDÉRATION

De la place importante que doit occuper dans notre vie spirituelle la compassion. pour les affligés.

L’exemple de Notre-Seigneur est décisif. Nous venons de le voir. Or, quand saint Paul nous recommande d d’avoir en nous les sentiments de Jésus-Christ , » il demande que nous entrions dans cette disposition touchante et sublime, la compassion pour tous ceux qui souffrent.

Mais si l’exemple est si pressant, renseignement du Maître ne l’est pas moins. Nous avons cité ses belles paroles : « Soyez miséricordieux, comme votre Père céleste est miséricordieux. » Quoi de plus? le mot latin misericors que nous traduisons par miséricordieux , désigne précisément la commisération pour ceux qui souffrent ; car il veut dire exactement : Un cœur voué à la consolation des misérables (1). C’est le cœur du Père que nous avons aux Cieux, c’est le cœur de Jésus qui a tant aimé les

(1) Misericors , id est miseris cor datum.

r' ' DE LA VÏE PUBLIQUE. 28$

hommes, ce doit être le cœur de chacun de nous, Enfant du Pèro céleste et Frère de Jésus.

Cette doctrine est si capitale qu’elle occupe une très grande place dans renseignement des Apôtres. Salut Pierre dit : « Soyez compatissants, aimez les œuvres de la fraternité, soyez miséricordieux, modestes et humbles (1). « Saint Jacques dans son Epître catholique recommande expressément le soin des malades (2). Saint Paul qui a écrit davantage a plus souvent l’occasion d’insister. Il dit dans ses diverses Epttres (3): «Revêtez-vous, comme il convient à des élus de Dieu, à ses amis, des entrailles de la Miséricorde ; soyez bienveillants... Pleurez avec ceux qui pleurent... et pourtant que votre commisération réjouisse les affligés... Soyez les uns pour les autres une mutuelle consolation... Soyez vous-même pour moi une consolation abondante en Jésus-Christ, un soulagement de charité : montrez-moi que vous avez du cœur, des

(1 )‘ la fine, ormes unanimes, compatientes, etc. , 1” Ep„ i, 8. -t- (2) Ep. v, 14, 15. — (3) Epitre aux Coloss , m, 12. — Aux Rom. , xii, 13 , 15. — Ibid., 8. — lre aux Thcss. , v, IL 14, 15. — Aux Philipp., h, 1. — Aux Eph., vi. — Aux Coloss., iv, 8. — lr# aux Gorinth., ix\ 22, et xu, 26. — 2* aux Corinth., xi, 29.

entrailles qui s’émeuvent de commisération... Moi-même, je vous enverrai mon très aimé frère, mon ministre fidèle , Tychique, afin qu’iL console vos cœurs... Mais entre vous, faitesvous du bien mutuellement, je vous en supplie, mes frères; consolez les faibles et les pusillanimes, accueillez les infirmes, soyez patients envers tous... Si un membre souffre, que tous les. autres membres souffrent avec lui... Pour moi, j’éprouve à votre égard comme les douleurs de l’enfantement... Et je suis comme une mère nourrice qui réchauffe ses enfants... Il n’est parmi vous aucune infirmité, aucune peine, aucune affliction que je n’éprouve... Je me suis même fait infirme avec les infirmes, afin de gagner les infirmes à Jésus-Christ. Et je me fais tout à tous, afin de les sauver tous... »

Quelles paroles sublimes et touchantes 1 Comme la réflexion de saint Jean Chrysostôme est sensiblement vraie : « Le cœur de Paul était le cœur même de Jésus-Christ. Cor Pauli , cor Christi (1). » Du reste, « la charité, la tendresse, la commisération de Jésus-Christ s’est répandue dans tous les cœurs (2) » des justes et

(1; Ap. Corn, à Lap. Proæmiumin Epist. Pauli. — (2)Ep. aux Rom., v, 5.

des saints, longtemps avant qu’il parût "sur la terre. Animé de son esprit, Job disait : « J’aimais àpleurer avec ceux qui sont affligés, et mon âme avait compassion de l’indigent. Car la miséricorde a grandi avec moi , dès mon enfance ; et elle est sortie avec moi (pour être une compagnie assidue de ma vie) du sein de ma mère (1). »

Le Sage, qui porte le beau nom de Jésus, fils de Sirach, donne à tous les enfants d’Israël, ce conseil : « Ne cessez de verser des larmes avec ceux qui pleurent, pour être leur consolation ; faites votre route avec ceux qui répandent des pleurs; et ne soyez point négligent à visiter l’infirme. Car c’est par ces œuvres que vous vous confirmerez dans la charité (2). »

« Vous vous confirmerez dans la charité 1 » Ces derniers mots doivent fixer notre attention. La commisération pour les affligés est un fruit de la charité ; mais quand npus portons ce fruit, nous confirmons en nous la grande vertu de charité qui en est le principe. N’est-il pas touchant de voir, en effet, comment la commisération répand la charité dans tout notre être : dans notre esprit, notre cœur, notre volonté, nos traits, nos

(I) Job., xxx , 25, et xxxi, 18. — (2) Ecclésiastique, va, 38,39.

mains, toute notre conduite?—- Notre esprit, cay cette disposition fait naître en lui des pensées bonnes, favorables, indulgentes pour ceux qu$ nous voyons dans la misère, même quand cette misère nous répugne naturellement; — notre cœur, qui s’émeut profondément, qui s’attend drit, qui s’éprend d’amour pour l’affligé, le raaJlade et l’infirme; — notre volonté, que le cœur entraîne aux actes les plus généreux; — nos traits où se peignent la tristesse, la bonté, le désir de faire du bien ; — nos yeux qui versent des larmes ; — nos lèvres qui témoignent de la sympathie intérieure du cœur; — nos mains qui répandent des aumônes ou se portent à rendre divers services ; — nos pieds qui ne craignent aucune fatigue; — toute notre conduite qui devient l’expression de la sympathie, de la bénignité, du dévouement.

La compassion du cœur donne à la charité sa vraie grâce. Par elle, nos œuvres de bienfaisance ont plus de simplicité, de suavité, d’humilité. Elle donne plus de naturel et de désintéresse* ment au dévouement, à l’aumône plus de prix, à l’encouragement, au conseil plus de persuasion, à tout désir de faire le bien plus d’efficacité.

La compassion, quand elle est vraie, sincère*

profonde et, en même temps, sage, discrète, ré^servée, prudente, est pour celui qui souffre la plus intime des consolations.

Elle ouvre le cœur de l’affligé (1), elle lui im* smue plus ou moins la résignation, l'espérance*, la paix, le courage, une sorte de vie nouvelle. Le poids de la douleur est allégé, le trop plein de l’anrierturae, de l’affliction, de la désolatiori semble s’écouler par l’ouverture bienfaisante qüe provoque la bonté d’une âme compatissante. Et par cette ouverture môme, cette âme, suivant une belle pensée de saint Grégoire, pé4nôtre dans le cœur affligé et donne non point une aumône quelconque, mais se donne elle*même (2).

La compassion sainte et surnaturelle est peutêtre la plus parfaite image de Dieu et du Cœur de Jésus, en ce monde. Un ancien a dit de Dieu : « Il est patiënt parce qu’il est éternel.

(1) S. Ambroise a dit ; Soiatium hujus vitce est ut habeas eui pectus aperias tuum , qui .. in tristibus contpaliatur , per^Qufioftibusadhortetur,e\c. — De Offic., Il b. ni, cap.ult, — $) Exteriora largiens, rem extra semetipsum prœbuit. Qui àutem fletum et compassionem proximo tribuit , ei aliquid etiatn âe senteîipso dédit. — *• Moral/ lib. xx, n. 26/in Job./ XXî> 25. ' ‘ ! ;4 ' -, *

Patiens quia œternus (1).» Cette parole est grave et terrible. Un autre a dit : « Il est patient parce qu’il est compatissant. Patiens quia compatiens . » Et cette parole est peut-être plus profondément vraie que la première. Abondons en miséricorde et en commisération, comme ce Père saint et infiniment bon.

Ayons soin de toujours faire prévaloir en nous ces dispositions célestes , à l’exemple de notre Rédempteur. Sa vie est, en toute circonstance, adorable et 'aimable. Mais, s’il est des attraits plus forts et plus doux en ses actions divines, c’est dans celles où son Cœur compatissant se révèle. Qui n’a senti son âme s’émouvoir à ces mots adressés à la pauvre veuve de Naïm : « Ne pleurez plus, » et qui ne s’est attendri à ce récit de la résurrection de Lazare : « Il se troubla et il dit : Où l’avez-vous mis? Marthe et Madeleine répondirent : Seigneur, venez et voyez. Et Jésus pleura (2). »

Pleurons comme Jésus sur toutes les afflictions humaines. Pleurons dans la prière qui demande assistance, consolation et force pour ceux

(I) Tertullien. — (2) Êt lacrymatus est Jésus . — S. Jean, XL 35.

qui souffrent. Que notre cœur s’émeuve et pleure en présence de toute infortune et de tout deuil. Que toutes les douleurs de nos frères soient nos douleurs. Nous devrions savoir le . cœur assez grand, pour n’être indifférent ni étranger à aucune tristesse humaine.

Pratiquement, regardons autour de nous, dans notre famille même, dans notre voisinage, dans la localité que nous habitons. Rien que dans ces limites, que d’afflictions 1 II y a des vieillards qui n’ont plus de joie, et des malades et des infirmes, jeunes encore peut-être, qui n’ont plus d’espérance; il y a des pères que l’inquiétude dévore ; il y a des mères dont le cœur est brisé; plus d’un ouvrier est assailli de tentations qui le portent au mal; plus d’un pauvre murmure contre la Providence de Dieu, contre la dureté des riches, contre un état social qu’il accuse d’injustice ou d’indifférence. Ici, la mort, inexorable et cruelle, a passé, et a moisonné une existence qui était la lumière et la joie du foyer domestique; là, c’est l’insuccès obstiné dans les, affaires entreprises ; ailleurs, ce sont des revers inexplicables. Plus près de nous, c’est une âme qui se rend malheureuse elle-même par les idées singulières qu’elle ne combat points

qu’elle nourrit, qu’elle semble se plaire à exagérer : elle est inquiète, elle est bizarre, elle est jalouse; à des yeux étrangers, elle paraîtrait ridicule... mais elle souffre.

Que notre sympathie soit sincère pour tous, — humble, — patiente — et prudente.

Sincère, c’est-à-dire, intime, dans le cœur même et, comme dit l’Ecriture, « dans nos entrailles. » Et, pour tous les cas possibles, il faut que le malade, l’infirme, le malheureux, quiconque souffre, n’en doute pas.

Humble ; ce qui veut dire : sans la moindre ostentation, sans mise en scène, sans bruit, avec ce savoir-faire doux et tranquille qui fait beaucoup sans qu’on s’en aperçoive, comme si, après tout ce que notre cœur nous aura inspiré de dévouement, nous n’avions droit, en aucun titre, à la reconnaissance de l’affligé.

Patiente. — La patience est la grâce exquise de la compassion, comme la compassion est la grâce de la charité ; mais patience modeste, qui se cache, que nul ne remarque, pas même celui qui la pratique, si c’est possible.

Enfin, prudente. — « La prudence, dit saint Thomas, est la vertu qui, dans l’exercice des autres vertus morales, nous fait prendre les

moyens pour atteindre la fin que nous nous proposons (1). » La fin à atteindre, c’est le bien, le vrai bien de l’âme souffrante. Prenons notre temps, mesurons nos paroles, réglons notre zèle, faisons quelquefois taire notre cœur, tenons compte de la condition , du caractère , du genre de douleur, de l’humeur, de l’état actuel de la personne affligée, et de tant d’autres circonstances sans l’exacte appréciation desquelles nous pourrions être indiscret, maladroit, fatigant. Que de sagesse, quel tact exquis, quel sens juste, délicat, bien réglé, il faut parfois, auprès de ceux qui souffrent!

La prudence est surtout nécessaire dans le cas où la compassion deviendrait un danger. Elle est un vrai danger, et des plus redoutables, si, la personne malheureuse étant d’un autre sexe, notre sensibilité semble nous incliner à devenir trop tendre. La tristesse de l’âme affligée est comme une nuit qui l’environne. Portons dans ces ténèbres la douce lumière de la consolation ; mais que ce soit « la lumière qui vient de l’Agneau immaculé (2), » afin que, suivant la parole du Maître, notre pied, dans

(1) L % q. 47, art. 7, c. — (2) Apoc&lypse, xxi, 23.

cette nuit, ne heurte pas contre une pierre de scandale (1).

O Jésus ! ô Agneau ! dans les rapports que nous avons avec toutes les afflictions humaines, donnez-nous votre Cœur, et cela nous suffit. Nous disons ce mot : <c Cela nous suffit », parce qu’il est de l’un de vos Apôtres (2). Ah! posséder votre Cœur, quand nous allons à ceux qui souffrent, c’est pour eux et pour nous la paix, la consolation, la force, la vérité, la vie, la pure grâce qui sanctifie tout, qui donne à l’âme bienfaisante l’humilité, la douceur, la constance, et à l’âme affligée, qui reçoit le bienfait, le sentiment de la présence et de l’action de Dieu, « de » qui descend tout don parfait (3), et vers ley> quel doivent monter, comme un sacrifice de » bonne odeur, toutes les œuvres de notre cha- » rité (4). »

(1) S. Jean, xi, 10. — (2) S. Jean, xiv, 8. — (3) S. Jacques, i, 17. — (4) Epîtr. aux Philip., iv, 18; Epîtr. aux Hébr., xiii, 16.

Page 1