DIX-SEPTIÈME MÉDITATION
Moire-Seigneur Jésus-Christ et les Pauvres.
PREMIÈRE CONSIDÉRATION
Sur la part qui est faite aux Pauvres, dans la Vie Publique de Notre- Seigneur JÉSUS-CHRIST.
Nous avons médité sur la Pauvreté de notre divin Rédempteur, en étudiant les Mystères de la Sainte Enfance et delà Vie Cachée. Il nous serait doux de continuer cette étude , dans la considération des Mystères de la Vie Publique. Car il ne varie point , cet adorable Modèle de la Perfection, dans l’amour et la pratique de la Pauvreté. Les Prophètes avaient annoncé qu’il ne cesserait pas d’être pauvre , même lorsqu’il apparaîtrait environné d’honneur au milieu de son Peuple , comme il advint au jour de son triomphe à Jérusalem (1). Jusqu’à la fin de sa
(1) Ecee Rex tuus veniet tibi justus et saivator; i pse pauper et ascendem super asinam. Zachar., ix, 9.
vie, jusqu’à la nudité de sa Croix, Jésus , notre Victime, devait porter ce caractère, et pouvoir dire en vérité : « Les renards ont leurs tanières et les oiseaux du ciel leur nid ; mais le Fils de l’Homme n’a pas où reposer sa tête (1). »
Ce Mystère d’amour , cette divine Pauvreté qui, suivant la parole de saint Paul, nous a tant enrichi (2), serait, avec joie et profit pour nos âmes, l’incessant sujet de nos méditations. Mais continuant la sainte étude que nous faisons sur les relations que Jésus, durant sa vie mortelle, daigna avoir avec ses créatures , nous arrivons à considérer la conduite qu’il tint avec les pauvres.
Approchons-nous de son adorable Personne, toujours si humble et si facile à aborder ; et écoutons ce qu’il dit, — soyons attentifs à ce qu’il fait, — et, s’il est possible de s’exprimer ainsi, constatons la réputation qu’il a acquise d’aimer particulièrement les pauvres.
I. Ecoutons ce que Jésus dit. — Il disait : « L’Esprit du Seigneur est sur moi : Il m’a en-
(I) S. Matthieu, vin, 20. — (2) Scitis gratiam Domini nostri J. C. quoniam pr opter uos egenus factus est, cum esset dives, ut illius inopia divites essetis. Deux. Ep. anx Corinth., viii , 9.
voyé pour évangéliser les pauvres (1) ; et les pauvres sont évangélisés (2). » Un Pharisien Tayant invité à sa table , et Jésus voyant le besoin que cet homme avait d’être éclairé sur la place que les pauvres devaient occuper dans l’Eglise, lui dit :
« Lorsque vous donnerez à dîner ou à souper, ne conviez ni vos amis , ni vos frères , ni vos parents, ni ceux de vos voisins qui sont riches, de peur qu’ils ne vous invitent à leur tour, et qu’ainsi ils ne vous rendent ce qu’ils avaient reçu de vous.
» Mais lorsque vous faites un festin, conviez-y les pauvres, les boiteux et les aveugles, et vous serez heureux de ce qu’ils n’auront pas le moyen de vous le rendre.
» Car Dieu vous le rendra lui-même, au jour de la résurrection des justes (3). »
Mais tous ne comprenaient pas une aussi touchante leçon. Dans cette société juive, qui avait si tristement perdu les traditions des anciens justes sur le respect et l’amour des pauvres, et qui n’avait plus sous les yeux que les exemples
U) S. Luc, iv, 18. — (2) S. Matthieu, xi, 5. — (3) S. Luc, xiv, 12,15.
des Pharisiens « avares, » comme les appelle saint Luc (1), et des Scribes et des Docteurs, et des prêtres prévaricateurs , il fallait des traits plus forts, un enseignement plus capable de faire impression dans ces âmes dégénérées. C’est pourquoi celui <l qui seul enseignait comme en ayant le pouvoir (2), » dans le but d’abattre le faste des puissants et des riches sans pitié, et de glorifier la patience et l’humilité des pauvres, disait la Parabole si effrayante pour les uns, si consolante pour les autres, du mendiant Lazare et du mauvais riche. Elle mériterait , à elle seule, une Méditation. Nous ferons bien de la relire. Elle se trouve au chapitre xvi® de l’Evangile selon saint Luc.
Dans d’autres circonstances, Jésus disait: « Faites l’aumône de ce que vous avez. Voilà ce qui pourra tout purifier en vous (3). »
Mais à condition que l’orgueil et l’ostentation seront bannis de l’exercice de la charité. — C’est pourquoi Jésus voulait que l’humilité fût la sauvegarde de la bienfaisance. « Quand vous faites l’aumône, ne sonnez pas de la trompette
(1) S. Lac, xvi, 14. — (S) S. Matthieu, yii, £9; xxm, 8. — (3) S. Luc, xi, 4i.
devant vous... mais que votre main gauche elle-même ne sache pas ce que fait la droite , afin que votre aumône soit faite dans le secret, et que votre Père, qui voit dans le secret , vous récompense (1). »
Le tendre « Père des pauvres (2) » profitait de toute occasion pour leur procurer des secours. À ceux qui avaient quelque restitution à faire, il disait : « Employez vos richesses amassées par l’iniquité à secourir les pauvres et à vous faire des amis parmi eux , afin qu’au jour de votre défaillance (qui est la mort) , ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels (3). » Au jeune homme riche qui paraissait aspirer à la vie parfaite et que Jésus encourageait, le divin Maître proposait une œuvre grande et sainte à faire: « Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez, et donnez-en le prix aux pauvres (4). »
Toujours les pauvres, leurs besoins, les moyens de les secourir préoccupaient son Cœur , et « de l'abondance de ce Cœur » compatissant affectueux « sortaient les paroles »
(I) S. Matth , Vf, 2, 4. — (2) Jesu , pater pauperum , — (3) S. Luc, xvi, 9. — (4) S. Matthieu, Xix, 21.
que nous venons d’entendre (1). Considérons maintenant les actes.
IL Considérons les actes de Jésus en faveur des pauvres. — Il nous faudrait relire ici la Méditation précédente. Est-ce que la plupart de ces infirmes , de ces malades , de ces lépreux , de ces misérables de toute sorte dont les Evangélistes parlent si souvent, n’étaient pas de vrais pauvres et des indigents? Il est évident, par le contexte évangélique, que tous ces malheureux, qui venaient en foule ou qui étaient portés par des personnes compatissantes, appartenaient à la classe des gens qui sont sans ressources et qui sont impuissants à s’en procurer.
Il en est cependant quelques-uns, dans le nombre des indigents, qui méritent plus manifestement d’être comptés parmi les misérables : ce sont les mendiants. Nous n’aimons plus les voir. La délicatesse toute païenne de notre siècle n’en peut plus supporter le spectacle. Ils figurent cependant auprès de la personne adorable du Sauveur , qui se laisse aborder , qui leur parle, qui les touche de ses mains et qui les
(1) S. Matthieu , xii, 34.
guérit. Le plus célèbre de tous est l’aveuglené. Deux fois, dans l’Evangile selon saint Jean, sa condition de mendiant est mise en avant par les personnes qui le connaissent (1). Un autre pauvre qui demandait son pain , le long de la route de Jéricho , a aussi sa place d’honneur dans le récit évangélique. Saint Marc nous a conservé son nom. Il s’appelait « Bartimée, c’est-à-dire fils de Timée. » Voici ce que raconte l’Evangéliste : « Il criait : Jésus , fils de David, ayez pitié de moi. La foule le menaçait et lui disait de se taire. Il criait plus fort : Jésus, fils de David, ayez pitié de moi ! Jésus , alors , s’arrêta et ordonna qu’on le fît venir. Les autres l’appelèrent et lui dirent: « Tranquillise- toi , lève-toi. Il t’appelle. » L’aveugle (car il était aveugle) jeta son vêtement, et, se levant avec vivacité , vint à Jésus. Et Jésus lui dit : « Que voulez-vous que je fasse pour vous ? L’aveugle répondit : « Rabboni (bon Maître) , faites que je voie. Et Jésus dit : « Allez, votre foi vous a guéri. » Et l’aveugle vit, et il suivait Jésus sur la route, rendant gloire à Dieu (2).
(1) S. Jean, ix, 8. — (2) S. Marc, x, 46, 52.
Il y a, dans l’Evangile, une autre circonstance singulièrement touchante. Cette fois, c’est une humble femme qui apparaît sur la scène. Cette femme est pauvre , « tout à fait pauvre , » si l’on peut traduire ainsi le mot de saint Luc (1), et veuve. Or, c’est Notre-Seigneur lui-même qui la remarque dans la foule, et qui fait admirer à ses disciples l’action religieuse et charitable qu’elle fait. Voici comment saint Marc l’a raconté :
«Un jour, Jésus , s’étant assis vis-à-vis du lieu destiné à recevoir les offrandes du peuple pour l’entretien du temple , considérait comment la foule y jetait l’argent, et que plusieurs personnes riches y en mettaient beaucoup.
» Il vint aussi une pauvre veuve qui y mit deux petites pièces de la valeur d’un liard.
y> Alors , Jésus, ayant appelé ses disciples, leur dit : « Je vous dis en vérité que cette pauvre veuve a plus donné que tous les autres.
» Car tous les autres ont donné de leur superflu, et celle-ci a donné de son indigence même tout ce qu’elle avait et qui lui restait pour vivre (2). »
(1) Quamdam viduam pauperculam . S. Luc , xxi , 2. — (2) S» Marc, xu, 41, 44.
Nous pensons qu’une fois de plus , en son Cœur satisfait de voir « ses pauvres, » comme parle le Prophète (1), faire honneur à son Père céleste et à son Evangile par des dispositions si parfaites, Jésus dit : « Bienheureux les pauvres , » ceux qui sont détachés de tout et qui aiment leur pauvreté, « parce que le royaume des Cieux est à eux (2). »
Les actes du divin Rédempteur confirmaient ses paroles , de sorte que tout le monde savait l’amour particulier qu’il avait pour les pauvres. Arrêtons-nous un instant à cette troisième réflexion.
III. La réputation qu’avait Jésus d’aimer les pauvres. — Nous en avons la preuve dans deux ou trois faits évangéliques. Le premier est celui de la conversion de Zachée. Cet homme , cepublicain, cc ce pécheur, » comme la foule l’appelait , se présente à nous , dans l’Evangile , avec un caractère attachant. Quelle ardeur pour voir Jésus ! Il est petit de taille , mais le voilà sur un sycomore de la route. Jésus le regarde et l’appelle. Zachée est converti. Il reçoit Jésus dans sa demeure. IL
(I) Ps. lxxi, 2. — (2) S. Matth., v, 3 ; S. Luc, vi, 20.
est transporté de reconnaissance et de joie. Or , que va-t-il dire ? Ce qui apparemment sera le plus agréable à son Hôte divin. Il est debout devant le Seigneur, raconte saint Luc, et il dit : « Seigneur, la moitié de mon bien , le voilà , je le donne aux pauvres... (1). » Jésus dût aimer cette expression d’une ferveur si grande ; et ce sont « ses pauvres » qui allaient en faire leur profit.
Un autre trait. — Il rappelle , celui-ci , l’effroyable mystère que nous avons médité précédemment : la malice et la trahison de Judas. Jésus venait d’instituer l'Eucharistie. Auparavant , il avait dit : « La main de celui qui doit me trahir est près de moi à cette table. » Il proteste alors de nouveau en ces termes : « En vérité, en vérité, je vous le dis, l’un de Vous me trahira. » Or , Pierre fit un signe à Jean qui était penché sur le sein de Jésus, et lui dit : « Quel est celui dont il parle? » Jean fit la demande au Seigneur. Jésus répondit : « C’est celui à qui je vais présenter un morceau de pain trempé. » Et il le donna à Judas , et lui dit : « Ce que vous faites , faites-le au plus
(1) S. Luc, xix, 8.
vite. » « Mais aucun de ceux qui étaient présents à table, dit saint Jean, ne comprit à quelle fin Jésus parlait de la sorte à Judas. Quelquesuns pensaient qu’il avait voulu dire : Acheteznous ce qui est nécessaire à la fête , ou bien : Donnez telle chose aux pauvres (1). »
Or, ce dernier trait est digne de remarque. Pourquoi cette réflexion vient-elle à l’esprit des Apôtres? Qu’est-ce qui donne lieu à cette interprétation inattendue? C’est évidemment l’idée qu’ils avaient des préoccupations de Jésus, de ses inclinations, de ses habitudes. On savait que son Cœur était plein d’affection pour les pauvres; fréquemment il disait à celui qui tenait l’argent : « Donnez ! donnez. à tous ceux qui sont dans le besoin. » Et naturellement la pensée s’offrit à l’esprit des disciples qu’il s’agissait d’un ordre de ce genre , quand Jésus dit : « Ce que vous faites, faites-le au plus vite. »
C’est ainsi que le Mystère de l’amour du divin Maître pour les pauvres se révélait à ceux qui l’approchaient. Ah ! qu’il plaise à ce Maître si bon de nous le révéler aussi, afin que nous allions à son Cœur avec une confiance nouvelle. Car, nous
(l) S. Jean, xm, 21, 30.
aussi , nous sommes pauvres , et nous avons besoin de nous savoir , de nous sentir aimés de Lui! O Jésus, qu’était la misère du mendiant qui criait après vous , sur la route de Jéricho, en comparaison de la mienne? Vous êtes toujours le même pour les misérables , ô Sauveur infiniment miséricordieux, compatissant et tendre ! ayez pitié de moi! Je suis « l’aveugle Barthimée, » et je crie vers vous. On me dit de me taire ; mes infidélités passées, mes ingratitudes, mes inconstances, tous mes péchés m’imposent silence. Mais, ô Jésus, je crois en votre amour, et je crie avec plus de force : « Ayez pitié de moi, Fils de David ! ayez pitié de moi ! »
DEUXIÈME CONSIDÉRATION
De la part qui doit être faite à l’amour des pauvres, dans notre vie.
Il faut que cette part soit grande. Ce qui précède en est la preuve. « Si quelqu’un , dit saint Paul , n’a pas l’esprit de Jésus-Christ (et ce mot veut dire ses dispositions intérieures , ses inclinations, ses affections, son Cœur) , celui-là n’est pas de Jésus- Christ (1), de sa famille, de
(1) Epître aux Rom., via, 9.
ses enfants , de ses amis, du nombre de ceux qu’il reconnaît lui faire honneur.
Mais ce divin Maître a bien voulu nous suggérer ou par lui-même ou par ses Apôtres, divers motifs qui nous déterminent à faire aux pauvres une grande part dans notre vie. En voici quelques-uns.
Nous sommes peut-être préoccupés de l’état de notre âme. — Nos péchés passés nous sont-ils pardon nés? Sommes-nous en réalité dans l’amitié de Dieu?... Il n’existe pas de preuves infaillibles (en dehors du cas d’une révélation divine) de l’état de grâce dans nos âmes ; mais il y a des indices tout à fait rassurants de la miséricorde de Dieu sur nous ; il existe certaines preuves qu’il daigne nous regarder d’un œil favorable : et }a principale de ses preuves paraît être l’habitude de l’aumône. « Faites l’aumône de ce que vous avez , et voilà ce qui peut tout purifier en vous (1). » C’est la parole du bon Maître. Celle de son Apôtre la confirme , en nous effrayant par une réflexion toute différente :
(1) L’ange Raphaël dit aussi à Tobie : « L’aumône délivre de la mort , et c’est elle qui efface le péché et qui fait trouver grâce devant Dieü , et enfin la vie éternelle. » Tobiè, xii, 9.
« Celui qui a les biens de ce monde , s’il voit son frère dans la nécessité , et qu’il ferme ses entrailles au lieu de le secourir , comment la charité de Dieu demeurera-t-elle en lui (1)? » — L’aumône est donc la preuve de l’état de grâce dans nos âmes.
Mais peut-être aspirons-nous à avoir « aux yeux de Dieu, notre Père, » une religion pure et sans tache? — « Cette religion parfaite , dit saint Jacques, consiste à visiter les veuves et les orphelins dans leurs tribulations (2). »
Peut-être encore notre esprit intérieur de religion nous fait-il ambitionner de vivre de la vie d’hostie, qui est la perfection même de l’esprit du christianisme, et' voulons-nous ainsi nous rendre agréables à Dieu , à qui uniquement sont offerts tous les sacrifices? — Saint Paul nous avertit « d’être bienfaisants envers ceux qui n’ont rien, et de rendre communs, en quelque sorte, par la vertu de charité, entre les pauvres et nous , les biens dont nous avons la jouissance. Car , dit-il , « c’est par de telles hosties que nous nous rendonsDiEu propice (3).»
(I) Ior Ep. de S. Jean, in. — (2) S. Jacques, i, 27.
(3) Ep. aux Hébr., xm, 16.
Cette expression est familière au grand Apôtre. Dans trois de ses Epîtres il appelle l’aumône un sacrifice saint, une victime offerte à Dieu et qui s’élève vers son cœur en odeur de suavité (1).
« C’est qu’en effet, dit le commentateur, il y a dans l’aumône un sacrifice véritable. Le prêtre, c’est celui qui fait l’acte de charité ; l’autel sur lequel le sacrifice est offert, c’est le pauvre; la victime, c’est notre offrande même ; et si quelqu’un est chargé de faire la distribution des aumônes, celui-là c’est le diacre qui sert le prêtre à l’autel (2). » Ces pensées ne sont pas seulement ingénieuses, elles sont vraies et touchantes.
Que de motifs de remplir notre vie d’œuvres saintes, en faveur des pauvres ! Et pourtant en voici un autre. Il est d’une extrême gravité.
Peut-être sommes-nous effrayés du Jugement de Dieu , qui nous attend... et cette crainte est bien fondée... Elle est, du reste, une grâce divine. « Bienheureux, dit le Saint-Esprit, l’homme qui
(1) Deuxième aux Corinth., ix, 12; aux Philippe iv, 18 ; aux Hébr., cité. — (2) Corn, à Lap. in II Cor., ix,, 12. Il semble s’être inspiré de cette pensée de S. Jean-Chrysostôme : Cum vides pauperem corpus Chris ti, aram Christi te vider e puta ac revereret et eleemosynœ sacrificium offer. (Homil. xx.
308 MÉDITATIONS SUR LES MYSTÈRES n’est jamais sans crainte (1). » Or, nous voulons nous assurer un jugement favorable. Relisons donc ce grave et solennel passage de l’Evangile où Jésus nous apprend à quelle condition nous aurons le bonheur de recevoir la bénédiction réservée aux élus , pour l’éternité.
« Or, quand le Fils de l’homme viendra dans sa Majesté , accompagné de tous ses anges , il s’assiéra sur le trône de sa gloire.
» Et toutes les nations de la terre seront rassemblées devant lui, et il séparera tous les hommes les uns d’avec les autres , comme le berger sépare les brebis d’avec les boucs ;
y> Et il placera les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche.
» Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : Venez, les bénis démon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé depuis la constitution du monde :
» Car j’ai eu faim , et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais sans asile, et vous m’avez recueilli; je n’avais rien pour me couvrir, et vous m’avez revêtu ; j’étais malade , et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus à moi.
(1) Beatus homo qui semper estpavidus. Prov. xxyiii, 14.
» Alors les justes lui diront : Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim , et vous avons donné à manger; ou avoir soif, et vous avons donné à boire ? Quand est-ce que nous vous avons vu sans asile , et vous avons recueilli ; ou sans vêtements , et vous en avons donné ? Et quand est-ce que nous vous avons vu malade ou en prison , et sommes allés vous visiter *?
» Et le Roi leur répondra :
Je vous le dis en vérité : toutes les fois que vous l’avez fait à l'un des moindres de mes frères que voici, c’est à moi-même que vous l’avez fait.
» Il dira ensuite à ceux qui seront à sa gauche : Retirez-vous de moi , maudits, et allez au feu éternel qui a été préparé pour le démon et pour ses anges. Car j’ai eu faim , et vous ne m’avez pas donné à manger... » (Les mêmes paroles sont répétées.)
« Et les méchants lui diront à leur tour : Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim ou soif... ?
» Mais il leur répondra :
Je vous le dis en vérité : toutes les fois que vous ne l'avez pas fait à l’un des moindres de
mes frères que voici, vous avez manqué de me le faire à moi-même.
» Et alors ceux-ci iront au supplice éternel , et les justes dans la vie éternelle (1). »
Rien de plus grave , de plus profondément sérieux , de plus digne de nos continuelles réflexions que cette solennelle sentence. Nous serons là, un jour, dans cette foule immense. Quelle est la parole qui nous sera adressée?... Cette alternative est effroyable... Mais il est de foi que ceux dont la vie d’exil aura été sanctifiée par les œuvres de charité iront au Ciel avec Jésus, pour l’Eternité bienheureuse.
Nous voulons donc (notre résolution est ferme et rien ne pourra l’ébranler ) , nous voulons que notre vie examinée en ce grand jour par la Justice même , porte ce caractère de salut.
Mais parce que nous ne sommes pas tenus de nous porter à toute sorte d’œuvres en faveur des pauvres, et qu’il serait d’ailleurs beaucoup trop long de les énumérer ici , pour en faire l’objet de l’examen de notre conscience, voyons au moins si nous accomplissons ou si nous vou-
(1) S. Matth., xxv, 31, 46.
Ions accomplir celles que l’on peut dire d’une manière générale, possibles à tout chrétien, quelle que soit sa condition.
Nous devons tous aux pauvres trois sortes d’aumônes : l’aumône de nos prières, — l’aumône de notre bien, — l’aumône de notre temps, de nos services et de notre dévouement.
I. L’aumône de nos prières. — David, le saint Prophète, est notre modèle. « Seigneur, n’oubliez pas les pauvres. . . Seigneur, souvenezvous des âmes de vos pauvres... Prenez en main la cause du misérable et de l’indigent... Le pauvre vous a été abandonné... Venez en aide à l’orphelin... (1) » C’est ainsi que le saint Roi- Prophète priait. Nous aussi nous devons aux pauvres l’aumône de nos prières. Nous devons demander à Dieu pour eux : premièrement, les bénédictions de la Providence, et deuxièmement, les bénédictions de la Grâce.
Premièrement, les bénédictions de la Providence. — Nous appelons ainsi ces consolations de l’ordre temporel, ces secours de l’âme et du corps, les encouragements qui soutiennent l’âme, le pain matériel qui soutient le corps,
(1) Psaumes, passim, x, 14; lxxi,2; lxxiii, 19.
une affaire qui réussit, une maladie qui s’éloigne, une protection bienveillante qui vient à propos, des récoltes meilleures, un travail plus lucratif, quelque peu de cette aisance, ou au moins un commencement de cette humble réussite qui fait que, le cœur d’un père, d’une mère de famille, d’un ouvrier étant moins oppressé, il s’élève plus facilement vers le Ciel, pour bénir l’Auteur de tout bien.
Or, ce sont ces bénédictions temporelles que nous devons demander pour les pauvres.
Hélas ! il n’est pas rare que la foi, un certain degré d’intelligence des secrètes voies de Dieu envers ses créatures, leur manque malheureusement. Ils souffrent, parce qu’ils n’ont pas ces bienfaisantes lumières ; et leur souffrance s’aigrit parfois jusqu’au murmure , à la colère et au blasphème , si , tandis qu’ils sont dans toutes sortes de misères, la conduite des riches les scandalise. Oh ! qu’il faut prier pour les pauvres !
Deuxièmement, il faut aussi demander les bénédictions de la Grâce. — Assurément celles-ci l’emportent sur les premières. Quand le Prophète annonce la grande bonté du Rédempteur pour les pauvres, il dit bien « qu’il les délivrera de l’exaction et de l’injustice des puis-
sants; » mais il affirme aussi « qu’il sauvera leurs âmes (1). » C’était la principale fin de sa mission parmi nous. Demandons pour les pauvres qui souffrent, qui pleurent, qui quelquefois se désespèrent , la foi, une grande foi. Le jour où ils comprendront le Mystère de Jésus, naissant dans une étable et mourant sur une croix, quelle paix descendra dans leur esprit, leur cœur, toute leur vie! La foi en Jésus-Christ est la richesse du pauvre ; elle est son repos, sa force, sa consolation ; elle est le principe des magnifiques espérances de la vie à venir ; elle le fait participer aux plus étonnantes jouissances, dès la vie présente. Ces jouissances sont la prière, la résignation patiente, les sacrements saintement reçus, l’adorable Mystère de la Communion surtout qui rend le pauvre aussi bien que le riche (plus sensiblement peut-être le pauvre que le riche) possesseur du Bien suprême. « Ecoutez, mes frères bien-aimés, dit saint Jacques ; est-ce que Dieu n’a pas choisi les pauvres en ce monde, pour être riches en
(1) Parcet pauperi et inopi ; et animas pauperum salvas faciet. Ex usuris et iniquilate redimet animas eorum. Ps. lxxi, 13, 14.
grâces de foi , et les héritiers du royaume qu’il a promis à ceux qui l’aiment? (1). »
Désormais ne faisons pas une fois la prière du matin, du soir, — ne disons pas un chapelet, — ne nous approchons pas une seule fois de la sainte Table, sans que les pauvres aient une large part à nos demandes, aux pieds de Dieu. Peut-être ne pouvons-nous pas faire d’autre aumône, ou du moins nos autres aumônes sont forcément bien réduites, à raison de notre âge, de notre position ou de toute autre cause ; mais celle-ci , l’aumône de la prière , faisons-la largement, fréquemment, avec ces instances du cœur dont le Seigneur et le « Père des pauvres » est toujours si touché et (peut-être est-il permis de le dire ) reconnaissant.
II. Donnons aux indigents l’aumône de notre bien ; — notre bien, c’est notre argent, et c’est aussi quelque objet qui ne nous est pas nécessaire ou utile, et qui profiterait aux pauvres.
Premièrement, donnons de notre argent. Il semble que le pauvre s’y attende. C’est pourquoi
fl) Audite , fratres mei dilectissimi ; nonne Deus elegit pauperes in hoc mundo , divites in fide , etc., S. Jacques,
il, 5.
saint Pierre dit , comme pour s’excuser , à ce mendiant qui demandait l’aumône à l’une des portes du Temple : « Je n’ai point d’or et je n’ai point d’argent; mais ce que j’ai je te le donne. Lève- toi et marche (1). »
Nous pouvons donner notre argent aux pauvres , soit en le distribuant nous-mêmes , soit en le confiant aux personnes qui se dévouent aux œuvres de charité. Ilpourraity avoir quelque inconvénient à le distribuer toujours nousmêmes. On se rend compte que cette manière de faire l’aumône peut ne pas atteindre toujours les indigents qui méritent le plus nos secours. Il est du reste si profitable que nous demeurions quelquefois dans l’obscurité, quand nous faisons un sacrifice de ce genre! Mais, d’autre part, il ne serait pas bon de ne faire jamais l’aumône que par des intermédiaires. Nous avons besoin de voir le pauvre de près, de compatir à ses maux, et, en lui donnant notreoffrande, d’avoir occasion de lui faire une aumôme souvent meilleure que celle qui est matérielle, l’aumône de notre sympathie et de notre bienveillance. Si nous sommes dans une position aisée, et que nous ayons l’ha-
(I) Actes des Apôtres, m , 6.
bitude de donner aux diverses œuvres, sans nous occuper nous-mêmes du pauvre, il est à craindre qu’il n’y ait dans ce procédé, une sorte de dureté du cœur : comme si d’une part nous voulions , pour l’acquit de notre conscience, faire des actes de charité, et d’autre part nous soustraire à l’ennui de voir le pauvre nous aborder trop librement. Toute aumône véritable doit venir du cœur et être faite avec le cœur.
En second lieu , notre bien qu’il nous faut donner , c’est quelque objet qui ne nous sert pas , qui ne nous servira peut-être jamais , du linge, quelque vêtement, un ustensile, un meuble. Que de choses superflues dans notre maison , dans nos meubles , que l’on distribuera sans doute, quand nous aurons quitté ce monde, et qui dès maintenant seraient utiles aux malheureux ! Faut-il attendre que la mort nous en dépouille? N’est-il pas préférable que ce soit la charité qui nous appauvrisse ?
Mais peut-être n’avons-nous rien de semblable à donner. Dans ce cas, achetons pour donner; achetons quelques vêtements, des remèdes. Quand nous faisons nos provisions , mettons de côté la part des pauvres. Si notre famille est nombreuse, il y a peut-être après chaque repas
de quoi réjouir quelque indigent qui souffre de la faim. Saint Paul a dit une belle parole, qu'il adressait à un de ses disciples : « Par votre charité, les entrailles des fidèles tourmentées par la faim ont été apaisées (1). »
Economisons pour les pauvres. L’avarice ellemême qui se pratiquerait à leur profit deviendrait une vertu. Que de fantaisies nous nous passons ! que de dépenses insensées ! Les petits enfants des riches ont quelquefois en vêtements de luxe ou en jouets , de quoi nourrir des familles entières 1 Or , tout cela n’est pas chrétien.
III. Donnons aux pauvres notre temps , — nos services, — notre dévouement. — Saint Jean voudrait que nous donnassions notre vie même. <a Ce qui nous fait connaître la charité de notre Dieu , dit-il, c’est qu’il a donné sa vie pour nous. C’est pourquoi , nous aussi , nous devons donner notre vie pour nos frères (2). » Ces frères sont tous les enfants de Dieu ; mais principalement les pauvres. Nous croyons que c’est la pensée même du Dis-
(1) Epître à Philémon , vers. 7. — (2) Prera. Epître do S. Jean, ni, 16.
ciple que Jésus aimait , puisqu’au verset suivant il ne parle que des pauvres. Il dit : « Si quelqu’un voit son frère dans la nécessité, et qu’il ferme son cœur et ses entrailles sur la misère que ce frère endure , comment croire qu’il ait en lui la charité de Dieu (1)? »
Nous donnons au moins une partie de notre vie , lorsque nous donnons notre temps. Cette aumône se fait par les visites que Notre-Seigneur recommande dans la description de la grande scène du Jugement , aux malades , aux infirmes , aux prisonniers. Elle se fait aussi, en écoutant le récit des peines , des embarras , des affaires qui préoccupent, qui attristent les pauvres. Avec notre temps, nous donnons notre travail , si nous concourons à quelque œuvre de charité qui a pour but de confectionner des vêtements, du linge, pour les indigents; si , connaissant auprès de notre demeure, quelque pauvre femme malade , des orphelins , un vieillard infirme, nous leur rendons quelque service nécessaire ou utile : — un peu d’ordre dans la maison, — auprès du pauvre qui ne peut se servir lui-même , ou qui ne pense pas que la
(1) Ibid., 17.
propreté fait défaut dans sa chambre , la petite vaisselle appropriée, — les meubles mis à leur place et bien tenus , — les remèdes, le repas pris à temps et selon le besoin de l’infirme ou des petits enfants, — ou bien exactement prêt, quand le pauvre ouvrier qui travaille arrivera à son heure...
Que tout cela est bon pour le pauvre , meilleur encore pour qui rend ces services humblement et suavement !
Rendre service, avoir un vrai et sincère dévouement , c’est , dans bien des cas , donner un conseil de conduite , — d’hygiène , — de vertu. C’est instruire , — c’est reprendre , — c’est encourager , — surtout encourager. C’est faire une démarche, pour le succès de quelque affaire , — dans le but de placer un enfant dans un asile sûr, une jeune fille dans une maison de confiance. — C’est procurer du travail, un petit emploi ; — c’est recommander un jeune homme , un ouvrier , s’ils sont honnêtes S’ils ne le sont pas, c’est essayer de relever ces âmes malheureuses, par les moyens qui peuvent réussir. Il n’y a pas que des vices, même dans les existences qui paraissent les plus dépravées; il y a souvent des germes de belles et nobles vertus.
Heureuse mille fois, et mille fois bénie de Dieu et de ses anges , l’âme délicate et bonne qui, découvrant ces germes , les sauve de la mort par les célestes influences de la charité de Jésus-Christ !
C’est la bénédiction de l’Esprit-Saint. Cet Esprit d’amour l’a ainsi formulée par son Prophète : « Beatus vir qui intelligit super egenum et pauperem ! Bienheureux l’homme qui a l’intelligence de ce qu’il y a d’honorable et de bon dans le pauvre et dans l’indigent ! » Il ajoute : « lndiemalâ liberabit eum Dominas. Au jour redoutable et mauvais (pour les âmes sans cœur), le Seigneur le délivrera. » Mais avant ce jour terrible, qui est le jour du Jugement, fl y a la vie avec ses tristesses et ses périls ; il y a la mort avec les douleurs qui la précèdent. Or, le texte sacré continue : <c Que le Seigneur le conserve, qu’il lui donne une vie heureuse , et qu’il ne l’abandonne point au pouvoir de ses ennemis. Vous le ferez, ô mon Dieu! Vous-même vous disposerez sa couche, la tournant, la relournant, pour le soulagement de son infirmité : uni versum stratum ejus versasti in infirmitate ejus (1). »
(1) Psaume xl, 2, 4.
TROISIÈME CONSIDÉRATION
Des qualités que doit avoir notre amour pour les Pauvres,
Ce que nous avons dit , dans la Méditation précédente, delà commisération que méritent les affligés, et des caractères que doit avoir cette disposition surnaturelle , nous pourrions le redire ici. Les pauvres sont du nombre des affligés , et souvent les plus dignes de tous de cette charité qui s’émeut , qui pleure avec ceux qui pleurent , et qui voudrait tarir toutes les sources de larmes.
Il serait donc utile de redire ce que précédemment nous avons dit sur ce sujet.
En ce moment , nous considérerons les trois qualités que doit avoir notre amour pour les pauvres, en nous plaçant à un point de vue différent. Il s’agit de nous, de notre bien, de notre profit spirituel. Nous voudrions dire, en effet, comment l'amour que nous portons aux pauvres nous devient un principe de sanctification et de salut.
A cette fin , voici le sujet de cette Considérait
tion : Trois qualités sont nécessaires pour que notre amour pour les pauvres, et, par suite, les œuvres qu’il nous inspire, soient utiles à nos âmes : Cet amour et ces œuvres doivent être , premièrement, animés d’une foi vive, — secondement , accompagnés d’une sincère humilité , et, — troisièmement, soutenus par une constance que rien ne décourage.
I. Notre amour pour . les pauvres et nos œuvres de charité doivent être animés d’une foi vive. La foi nous apprend que le pauvre est l’image de Jésus-Christ. C’est ce miséricordieux Maître qui lui-même nous a révélé ce mystère, «c Ce que vous aurez fait , dit-il , à l’un des moindres d’entre les miens, c’est à moi que vous l’aurez fait. » La tradition des Pères de l’Eglise et la piété des fidèles ne l'ont jamais compris autrement. Un ancien a dit ces belles paroles : € Il n’y a qu’un seul mendiant dans l’universalité des pauvres qui mendient : c’est le Christ (1). » Et voici l’explication de cette magnifique et surprenante doctrine.
(I) Unus tantummodo Christus est qui in omnium paur pwum universitate mendicet . Salvien , adv. avaros , üb.
iv, n. 6. — Cité par Bossuet : Discours sur l'éminente dignité des pauvres dans l’Eglise.
Notre-Seigneur a vécu, sur la terre, dans le Corps naturel, c’est-à-dire semblable aux nôtres, qu’il prit dans le sein de la bienheureuse vierge Marie ; et dans ce Corps il endura d’extrêmes humiliations. Saint Paul nous l’assure , et nous le savons aussi par le récit des Evangélistes , surtout par ce qui est écrit de la divine Passion. Et ces humiliations ont été si profondes et si prodigieuses , en elles-mêmes , que toutes celles que nous pouvons avoir à subir, soit dans l’âme soit dans le corps , ne sont rien en comparaison de tels excès d’abjections et de souffrances. Grande et touchante vérité que nous ne devrions jamais perdre de vue.
Il est vrai cependant que, si le divin Rédempteur s’est abaissé de la sorte, pour notre amour et la gloire de son Père , il y a certaines abjections et humiliations extérieures qu’il n’a pas connues par sa propre expérience. Il n’entrait pas dans les desseins de l'éternelle Sagesse que notre adorable Victime passât, durant sa vie, par tous les états extérieurs d’affliction et d’abaissement qui sont possibles à la nature humaine. C’est ainsi que , malgré la perfection inimitable de sa pauvreté intérieure, il y a tel état visible et sensible de pauvreté, il y a telles nécessités que
subissent quelquefois les indigents (comme il y a, dans les malades, telles souffrances , telles douleurs) que Notre-Seigneur n’a pas endurées, prises à part et isolément, r C’est pourquoi cet incomparable Consolateur de nos âmes affligées et cette douce Victime insatiable de souffrances et d’opprobres a voulu vivre d’une seconde vie, dans son Corps mystique qui est l’Eglise, c’est-à-dire l’ensemble des fidèles réunis en son nom ; et dans ce Corps mystique il a voulu souffrir et endurer tout ce qu’il ne devait pas souffrir et endurer dans son Corps naturel. Quand sur la croix il disait : « J’ai soif ! » il parlait de la soif d’abaissement , de mépris , de privations , de souffrances qu’il voulait éprouver dans ce même Corps mystique, dans cette Eglise « qui est son complément » dit saint Paul (1), dans tous ceux qu’il appelle « les siens et les moindres d’entre les siens , » c’est-à-dire les misérables , les mendiants , les plus humiliés parmi les hommes , ceux qu’on rebute et qu’on repousse...
Et remarquons ici un point important. Notre- Seigneur vit de la sorte , souffre , est affligé de
(1) Epître aux Ephés. , i, 23.
privations, d’opprobres et de mépris, dans la personne de tous les pauvres, sans exception , soit qu’ils appartiennent actuellement à son Eglise par le Baptême , soit qu’ils n’aient pas reçu ce caractère des enfants de Dieu , ou bien en core quel que soit l’état misérable de leurs âmes. — Sans doute il ne vit, par sa grâce, qu’en ceux qui ont la conscience exempte de tout péché mortel ; mais il vit d’une certaine manière ou, pour mieux dire , il est présent en tous , — qu’ils appartiennent à l’hérésie ou au schisme, — qu’ils soient idolâtres ou même blasphémateurs, impies et méchants. C’est là un prodigieux mystère d’amour. Leur état humilié , méprisé , leur abjection , leur extrême ignominie même est leur grande recommandation. Jésus veut être présent en eux , parce que leur état extérieur rappelle ce qu’il voulut être sur la croix : « un ver de terre et non pas un homme , l’opprobre des hommes et l’abjection du peuple, méconnaissable, sans beauté, et comme s’il était maudit (1) » 11 est présent en eux, parce que ces caractères extérieurs de misère et
(1) Psaume xxi, 7. — Isaïe, lui, 2. — Epître aux Galat. » iii, 13.
d’humiliation extrêmes sont une sorte de préparation à sa divine grâce, une raison, pour l’éternelle miséricorde , de plus d’indulgence et de pitié. Il est présent en eux, parce que finalement il l’a dit : « Ce que vous aurez fait au moindre d’entre les miens , c’est à moi que vous l’aurez fait. t> Or, qui sont les moindres, sinon les pauvres les plus malheureux , les plus avilis , les pauvres de certains quartiers de nos grandes villes , et les pauvres des pays sauvages du centre de l’ Afrique ou de l’Océanie?... Et pourquoi ce doux Rédempteur dit-il : «les miens »? c’est parce qu’en réalité il .possède toutes les âmes ; toutes sans exception sont à lui , les ayant toutes rachetées avec le prix de tout son Sang versé et de sa mort cruelle.
Oh ! ne voyons jamais les pauvres, quels qu’ils soient , les plus abaissés , les plus humiliés , môme humiliés par leur propre faute, que dans cette mystérieuse mais divine lumière de la foi !
II. Notre amour pour les pauvres et nos œuvres de charité doivent être accompagnés d’une sincère humilité.
Quand nous voyons un pauvre, disons-nous à nous-même : A quoi tient-il que ce malheureux mendie et que je sois dans l’aisance ? Pourquoi
ne suis-je pas à sa place, et lui à la mienne ? Quel est ce mystère de la divine Providence ? Est-ce que je glorifie Dieu dans la position qu'il m’a faite , pour que ce Dieu de justice et de souveraine sagesse m’y ait placé?.,. Est-ce que les biens qu’il m’a donnés profitent à ses desseins de salut sur moi et sur mes frères?... S’il n’en est pas ainsi, si je continue à jouir des biens de la fortune, sans être l'image de sa Providence envers ceux qui en sont privés , sans les porter par mes largesses à bénir l’Auteur de tous biens, si je suis égoïste , avare, et même si donnant quelques aumônes aux pauvres, j’en fais profiter mon amour-propre et mon orgueil, quel ne sera pas mon jugement après la mort?...
Après tout , ces biens dont je dispose ne les ai-je pas reçus sans les avoir mérités? « Qu’avezvous, » dit saint Paul , que vous n’ayez reçu (1)? » Les biens de patrimoine m’ont été légués gratuitement. Les biens acquis sont sans doute le fruit de mon industrie , de mon travail, de mon activité. Mais tout ce qu’il faut pour exercer cette activité , cette industrie , pour faire ce travail , c’est-à-dire intelligence , force , santé , temps ,
(1) Prem. Ep., aux Coriuth., iv, 7.
vie, tout cela est un don gratuit de la Providence divine. « Gomment donc pourrais-je me » glorifier , comme si tout était de moi et que », je n’eusse rien reçu (1)?...» D’autre part, qui m’assure que si le pauvre que je secours avait eu, comme moi, ce qui est nécessaire pour réussir dans les affaires, un certain fond de fortune^ l’instruction , des aptitudes , du temps , des aides , etc. , il n’aurait pas réussi mieux que moi?...
Enfin , ce qui peut nous déterminer à être humble dans nos rapports avec les malheureux, c’est cette considération que tant d’événements justifient : Nous donnons maintenant l’aumône, mais avant de mourir , n’aurons-nous pas à la demander ou à la recevoir à notre tour?... Combien de pauvres qui furent riches!... Corn* bien de riches que l’on voit déchoir et devenir pauvres !... S’ils ne sont pas témoins de cette décadence et de cette humiliation, ce sont leurs enfants, leurs petits-enfants, qui auront sans: doute à les subir; car ces vicissitudes sont près*' que inévitables, en cette pauvre vie d’exil.
(I) Première Ep. aux Corinth., îv, 7.
Donc humilité , toujours humilité, dans nos relations avec les pauvres.
III. La troisième qualité que doit avoir notre charité et les œuvres qu’elle inspire , c’est la constance.
Il le faut ainsi , — premièrement , parce que ces œuvres ne cesseront jamais d’être nécessaires. « Il y aura toujours des pauvres parmi vous, dit le bon Maître (1).» Aucune institution poütique , aucune mesure prise d’autorité , aucun progrès des choses humaines , ni dans le présent ni dans l’avenir, ne donneront le démenti à ces paroles divines.
En second lieu , il faut de la constance dans l’exercice de la charité , parce que ce n’est pas naturellement et avec un attrait sensible que , dans une multitude de cas, l’on s’attache au service des pauvres. Sans une forte et généreuse volonté t que prévient et seconde toujours la divine grâce , il est à craindre que certains caractères que porte la pauvreté , les circonstances qui l’ont amenée, les suites qu’elle produit , tout un ensemble de misères morales et physiques , ne répugne à notre nature si anti-
(1) S. Matthieu, ixvi, II.
pathique à de tels spectacles; II h’esf même'pas yip^po^sible qu’au lieu d'encourager notre charité par sa reconnaissance y le pauvre lie la mette à ).’épreuverpar quelque sentiment contraire , par des préventions hostiles contre le dévouement dqnt nous lui donnons le témoignage , ou encore par des: dispositions et des actes qui révèlent enlui de l’indélicatesse, du la dissimulation, de la ruse. Nous? serions injustes^ si nous étions sévères envers lui, parce qu'il y a dans son âme,. quelquefois, des sentiments qui contrastent à ce point, avec sa dignité de pauvre de Jésus-Ghrist. Ce n’est péut-être pas à lui qu’il faut les imputer j mais -ils/ existent ; . et nous avons besoin, alors surtout , que notre charité soit constante. Ne faut-il pas absolument atteindre le but qüe nous poursuivons , qui est l’amélioration morale de' cette âme qui porte si douloureusement le poids de la* vie y ison retour à la vérité, à la vertu ,j— son salut, en un mot? ' ..
Que notre charité soit constante, jusqu’audernier soupir du pauvre ; qu’elle le soit, même quand il n’est plus, parce que bien peu de personnes prient ou font prier N pour les pauyres qui meurent. David a dit du, ^ceur de Dieu :
« Qu’il n’oublie jamais les âmes de ses pauvres. » « Soyons miséricordieux comme notre Père céleste est miséricordieux. »
Souvenons-nous, dans nos prières , des âmes des pauvres qui sont morts , surtout de ceux qui nous ont donné moins de consolation, plus de peine , plus de crainte sur leur salut. Pour eux , gagnons des indulgences , distribuons l’aumône aux vivants , et faisons offrir le saint sacrifice de la Messe.
Oh ! que cette humble et affectueuse constance dans la charité envers les malheureux est une grande bénédiction de Dieu, pour l’âme qui s’y exerce et qui y persévère! L’Esprit-Saint a adressé à cette âme compatissante et généreuse une magnifique parole : « Si vous faites ainsi, vous serez l’enfant obéissant du Très Haut ; et le Très Haut sera miséricordieux envers vous bien plus qu’une mère (1). »
i Ce texte termine une suite de touchantes recommandations de l’Esprit de miséricorde et d’amour, insérées au Livre de l’Ecclésiastique. Nous les transcrivons ici, comme étant la plus
(1) Et erü tu velut filius Altissimi obediens, et miser ebi* tur tui magis quàm mater . — Ecclésiâstique, iv, 11,
3S2 MÉDITATIONS! SURI riES MYSTÈRES
èuave et la plus persuasive conclusion de la Méditation que nousveriorisde faine. • ' '
'• « Mon fils , ne privez pas le pauvre de son aumône , et ne détournez point les yeux de ldi , lorsqu’il implore : votre assistance. ■'
! 4» /Ne méprisez pas celui qui afaira, et •Ti’aiigrissez pas, par un refus, le pauvre; dans sqb indigence.
» N’attristez point le cœur de l’indigent ," et ne différez pas de donner à celui qui est dans l’angoisse.-: •• ■" ■ '/.l» il
.lïKf1 détçurnezpas vosyeux de sa misère^ et ne lui donnez point sujet de s’irriter, et de dire par derrière du mal de vous.
» Rendez-vous affable à l’assemblée des pauvres; prêtez sans chagrin l’oréillë à leur dem^pdp ; , .reippli^ses fbien0$t leur égard, tout, ce que veut la obaritê, et ne. leur dites que des paroles de paix et de mansuétude.
■ » ‘ Délivrez de la iriain' de ( l'orgueilleux celui qui subit une injustice ; ifajtefrle sanS/apierttune et! aussi saris faiblesse > quels que. soient les dér sacrements; qui puissent vous arriver. r i : » Lorsque vous rendez un jugement» soyez, pour l’orphelin, miséricordieux comme un pète,
« DE'LA^YIE.PUBLIQUE. ; Ï 338 et prenez en main la cause de sa mère , comme le ferait son mari, s’il vivait. » , \r.
Après ces mots , TEsprittSaint ajouteles paroles déjà; citées : i ■ : * , . , f. ■
« Et vous serezi l’enfanti obéissant du Très Haut ,.etleTrès Haut sera miséricordieux envers vousy biemplus qu’une mère. » ;