‹ Jésus-Christ, prêtre et victimeChapitre 15 sur 24 · DIX-NEUVIÈME MÉDITATION · texte numérisé non relu

DIX-NEUVIÈME MÉDITATION

Motre-Selgnèur JÉStTS-CURlST ,

Bon Pasteur.

PREMIÈRE CONSIDÉRATION

Notre- Seigneur JÉSUS-CHRIST, Bon Pasteur, est notre Victime.

Lisons d’abord la belle page de l’Evangile selon saint Jean , où Notre-Seigneur se déclare le bon Pasteur , et nous apprend ce qu’il fait pour ses brebis, ce que ses brebis font pour lui, et la joie qu’il donne à son Père en cette qualité de bon Pasteur (1).

« Je suis le bon Pasteur. Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis.

» Le mercenaire , et celui qui n’est point le

derunt in faciès suas et adoraverunt Deum , dicentes : Amen , Benedictio et claritas ... in sœcula sœculorum . Amen. Apocalypse, VII, 11-12 ; V, 14.

U) Evangile selon ê. Jeati , i, 11-18 , 8-4 , 27-30.'

Pasteur, à qui les brebis n’appartiennent point, voit venir le loup et il abandonne les brebis , et il fuit, et le loup ravit les brebis et disperse le troupeau.

» Le mercenaire fuit , parce qu’il est mercenaire, et il ne se soucie point de la vie des brebis.

» Je suis le bon Pasteur. Je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent.

» Comme mon Père me connaît et que je connais mon Père (et sa volonté sur moi), je donne ma vie pour mes brebis.

y> J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas de cette bergerie. Il faut que je les amène, et elles entendront ma voix, et il n’y aura plus qu’un seul troupeau et qu’un seul Pasteur.

» C’est pour cela que mon Père m’aime, parce que je donne ainsi ma vie pour mes brebis ; je la donne et je la reprendrai.

y> Personne ne me la ravit; mais c’ést de moi-même que je la quitte, et j’ai le pouvoir de la quitter , et j’ai le pouvoir de la reprendre de nouveau. C’est le commandement que j’ai reçu de mon Père.

» Les brebis entendent ma voix, et je les connais, et elles me suivent...

» Elles entendent la voix du Pasteur, et le Pasteur les appelle par leurs noms et il les fait sortir (du bercail) ;

» Et lorsqu’il a fait sortir ses propres brebisy il va devant elles, et les brebis le suivent, parce qu’elles connaissent sa voix.

» Je les connais et elles me suivent ; et je leur donne la vie éternelle et elles ne périront jamais, et personne ne les ravira d’entre mes mains.

» Mon Père qui me les a données est plus grand que toute chose, et personne ne peut les ravir de la main de mon Père. »

Que de sujets de réflexions!... Quel enseignement magnifique ! Il va nous occuper dans cette Méditation et dans la suivante.

Arrêtons-nous en ce moment à cette première parole : <a Je suis le bon Pasteur. Le bon Pasteur donne sa vie pour les brebis. » Elle signifie expressément que Pasteur et Victime , c’est tout un, en notre miséricordieux Rédempteur. Etre Pasteur suppose naturellement et de plein droit , l’autorité , la supériorité sur le troupeau , le pouvoir et la liberté de disposer des brebis qui le composent. Il n’est point question de cela en Jésus. Du moins , n’èst-ce

pas ce qu’il veut que nous sachions. En sa qualité de Pasteur des brebis, « il donne sa vie » pour elles : voilà ce qu’il faut principalement que nous apprenions de lui.

<t Donner sa vie » est une expression qui peut s’entendre en deux sens différents. « Donner sa vie, » c’est d’abord mourir, c’est accepter la mort, c’est courir à la mort. Mais « donner sa vie » c’est aussi la dépenser peu à peu, dépenser son temps , ses forces , tout ce dont on dispose , tout ce qu’on a en son pouvoir ; c’est se donner soi-même.

Or, ces deux significations sont très parfaitement applicables aux dispositions et à la conduite de no^re adorable Pasteur.

Premièrement « donner sa vie, » c’est mourir. « Il n’y a pas de plus grande preuve d’amour que celle-là (1). » Quel Pasteur est le nôtre ! Il meurt pour nous, ses brebis, parce que sa mort seule nous donne la vie. Quelle que soit cette mort , il l’aime à cause de nous. Il y va , il s’y porte avec d’ardents désirs. Il dit : « Oh 1 que je suis pressé , jusqu’à ce que mon sacrifice s’accomplisse (2) ! » Et par un Mystère

(1) S. Jean, xv, 13. — ($) S. Luc, xn, 50.

damour qui n’a jamais eu, qui ne pourra jamais avoir son égal, une fois immolé pour ses brebis, cet amoureux Pasteur se donne à elles en nourriture. Sa Chair devient leur aliment et son Sang leur breuvage. A ce sujet , saint Jean Chrysostôme s’écrie : « Qui racontera les merveilles qu’opère la puissance de Dieu ? Qui pourra dignement célébrer les louanges qui lui sont dues? Quand vit-on un pasteur nourrir ses brebis de son Sang? Et que dis-je : un pasteur? Qn a vu des mères qui, après les douleurs de l’enfantement, ont donné leurs enfants à des nourrices étrangères, ne donnant pas même leur lait aux fruits de leurs entrailles. Le Pasteur de nos âmes , au contraire , nous nourrit de son propre Sang , et nous unit à lui jusqu’à ne faire de lui et de nous qu’un §eul corps et qu’une seule chair (1). »

Les grands Mystères de la Passion et de PEu- Charistie devront être plus tard des sujets particuliers de Méditation ; il n’est donc pas à propos que nous nous étendions d’avantage en ce moment' sur la charité de notre Dieu mourant

(1) Homélie LX. — Bréviaire rom. Dominica infra octav. Corporfs Domini.

pour nous, ses pauvres brebis, et nous donnant pour nourriture et pour breuvage sa Chair et son Sang ; mais on pressent ce que de tels sujets apportent de lumière , de force et de vie à nos âmes.

En second lieu, « Donner sa vie, » c’est vouer, consacrer , dépenser sa vie , son temps , ses forces , tout ce dont on dispose pour le bien de l’objet aimé. Or, c’est encore de cette manière sublime que Jésus a donné sa vie pour ses brebis. En venant au monde , il prit la forme , l’état , la condition d’esclave , nous dit saint Paul (1) et il le fit pour nous servir. Il dit lui- 4 même : « Je ne suis pas venu pour être servi mais pour servir (2). »

Voilà ses dispositions, dès le commencement, dès le premier instant de son existence terrestre. Doux Pasteur ! Humble Victime ! Il ne s’appartient pas , il est voué au salut , au bonheur de cette multitude d’âmes malheureuses , égarées , mourantes de détresse , qu’il appelle miséricordieusement et tendrement « ses brebis. » Il s’occupe sans cesse d’elles avec uq , indicible amour. Toujours son regard est sur'

(1) Epitreaux Philipp. n , 6. ~ (2) S. Matthieu, xx, 28.

elles, toujours son Cœur tourné vers elles, toujours ses sollicitudes, ses travaux, ses prières, ses enseignements , ses souffrances , tout ce qu’il a pensé, tout ce qu’il a senti, tout ce qu’il a voulu, tout ce qu’il a réalisé , la fondation de son Eglise , l’institution des Sacrements , son Ascension au Ciel , sa Présence réelle au sacré Tabernacle, tout, absolument tout en lui, en sa vie intérieure , en ses mystères extérieurs , est accompli, livré, « donné pour ses brebis. » Nous avons à diverses reprises rappelé cette belle et touchante doctrine , dans nos Méditations; mais comment pourrait-on redire trop souvent ce que l’on n’a jamais assez compris?

O Jésus ! ô Pasteur unique ! ô unique Hostie ! Vous seul « donnez votre vie. » Hélas ! même à vous , ô Amour , bien loin de donner , c’est à peine si nous offrons sincèrement la nôtre. Nous l’offrons faiblement, nous l’offrons en partie. Si nous paraissons donner , c’est superficiellement, c’est comme par manière de faire, peut-être quelquefois par une sorte d’ostentation et de parade. Nons donnons mal, nous donnons peu, nous donnons pour peu de temps, et nous nous hâtons de reprendre ce que nous avons

ainsi donné , comme si entre vos mains notre vie, notre sort étaient en danger.

Et quant à. nous donner au prochain, c’est avec retenue, parcimonie, avec une avarice pitoyable, presque toujours ayec quelque vue intéressée. Ce n’est pas qu’il n’y ait à faire intervenir, dans nos rapports de charité , la discrétion , la prudence , « cet ordre, » cette règle dont parle le Saint-Esprit (1). Mais une fois que les droits de ces saintes vertus sont sauvegardés, quel champ presque sans limite est encore laissé au véritable amour, au sincère et généreux dévouement! Saint Paul disait : « Je n’épargnerai rien, ^je me dépenserai moi-même pour vos âmes (2). » Il parlait, il agissait ainsi , parce qu’il était , lui aussi , bon Pasteur ; et par conséquent Victime pour les âmes, Chacun de nous participe, en un sens très vrai, à cet esprit, à cette charge même, en faveur de nos frères. N’est-il pas écrit : « Le Seigneur nous a donné à chacun la charge de notre prochain (3) ? »

Que je ne le perde jamais de vue, ô mon Paé-

(1) Qrdinavit in me charitatem. Cantiques, n, 4. — (•2) Deux. Ep. aux Corinth., xn, 15, — (3) Et mandavit illis unicuique de proximo suo. Ecclésiastique, xyii, 12.

teur sacrifié pour mon amour ! Et puisque votre charité s’est fait connaître , quand vous avez « donné votre vie pour nous, il faut que, moi aussi, je manifeste ma charité pour mes frères, en donnant ma vie pour eux, O’est l’enseignement et la conclusion même dé votfé Apôtre bfen-aimé (1). :

, , DEUXIÈME CONSIDÉKATION.

Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST , Bon Pasteur, est notre Victime par la volonté de son Père.

Voici ses propres paroles : « Comme mon Père me connaît , je connais mon Père, et je donne ma vie pour mes brebis. » C’est simple, c’est humble, mais c’est plein de lumière! « Mon Père me connaît. » Il sait quelles sont mes dispositions, mon dévouement, mon amour si tendre, si fort, plus fort que la mort même, pour mes brebis. Et « moi je connais mon Père, » ses desseins, la raison de la mission qu’il m’a

(I) In hoc cognovimus charitatem Dei, quoniàm ille animam suarn pré nobis posuit , et nos debemus pro fratribus animas ponere. Prem. Ep. de S. Jean, in, 16.

380 MÉDITATIONS SUR LES MYSTÈRES donnée en ce monde, la volonté expresse, puis-'' santé, pressante , qui lui fait vouloir que toutes; les âmes soient sauvées. Je connais ce qu’il attend de moi ; eh bien ! ce qu’il attend et ce qu’il veut, je né manquerai pas de le faire ; car « ce qui lui plaît je le fais toujours (1). » Je donnerai donc « ma vie pour mes brebis, » êt si maintenant € je la donne , » c’est l’ordre de mon Père , c'est « le commandement que j’ai reçu de Lui. Hoc mandatum accepi a Pâtre meo. i>

O Mystère infiniment touchant! Le Père envoie son Fils en ce monde , pour qu’il y soit notre Victime; il le livre pour nous, « il ne l’épargne pas (2), » il le traite , pour nous sauver et expier en lui nos péchés, comme s’il était le péché même (3) ; il l’honore, il est vrai, comme Chef et Pasteur , mais il exige qu’if donne sa vie pour ses brebis. « C’est à ce point qu’il a aimé le mondé (4)! » Et ce Fils, le Filé bienaimé du Père, « qui connaît son Père, » ses droits, sa volonté, son bon plaisir , ce Fils , ce

(1) S. Jean, viii, 29. — (3) Ep. aux Rom. yiii, 32. — (3) Deux. Ep. auxCorinth., yii, 21. — (4) Sic Deus dilexit mundum , S. Jean iii, 6.

Jésus, vrai Dieu, mais vrai Homme, vrai Pasteur, mais vraie Victime , ou , comme l’appelle le Prophète, « Brebis lui-même destinée à la mort (1), » vient parmi nous, pour nous , toujours obéissant , toujours doux , humble et joyeux dans son obéissance, bien qu’il s’agisse de croix, de mort cruelle, d’abîmes épouvantables de souffrances et d’opprobres !... O éternel ravissement de nos âmes!.. . Comme nous sommes aimés !...

Que ce mot est profond, aimable et adorable : « C’est le commandement du Père ! » Assurément il n’était pas possible que le Fils bien-aimé de ce Père saint hésitât, même s’il ne se fût agi que d’un simple désir. Aussi n’est-ce pas pour lui qu’il est parlé de commandement , mais pour nous, c’est-à-dire afin que nous fussions assurés que notre Rédemption a eu lieu infailliblement. En effet, si le Père commande, manifestement il sera obéi par un tel Fils ; et s’il commande et qu’il soit obéi, son dessein de nous sauver se réalisera pleinement.

Oh ! que nous devons être reconnaissants au

(1) Sicut ot ris ad occisionem ducetur . — Isaïe , un , 7. — Acte des Apôtres, vin, 32.

Père d’avoir fait ce commandement ! Car s’il y avait eu seulement une oblation spontanée du^ Fils — mais ceci n’est qu’une manière de parler, une hypothèse impossible ; puisqu’il ne se peut pas que le Fils> qui dépend originairement et essentiellement du Père, puisse prendre i’initiative de quoi que se soit. Toujours il regarde son Père , il l’écoute attentivement ,- et il né parle et il n’agit qu’ensuite ; supposons toutefois un instant qu’il n’y eut pas un commandement de la part du Père, et uniquement oblation spontanée de la part dù Verbe incarné, nous pourrions à la rigueur nous de-i mander si l’oblation a été acceptée. Certes! nous penserions à très juste titre qu’elle a dû l’être , à raison de la perfection de la Victime offerte. Mais encore, il demeure vrai que Dieu est souverainement libre et qu’il n’y a essentiellement que sa seule parole qüi l’engage. Même quand il s’agit d’un Homme-Dieu , on peut dire que rien ne lie le Père que la parole qu’il donne.

Mais il y a un commandement fait à son Fils ; voilà le plus solennel, le plus authentique, le plqs irrévocable des engagements. Oh ! que cette assurance est touchante! oh! qu’il faut

bénir de bénédictions éternelles le Père qui a donné à son Fils l’ordre de mourir pour nous , pauvres brebis, misérables, mourantes de faim, de fatigue , de frayeur , destinées à, une perte irréparable; et bénir le Fils, notre Pasteur,* notre humble Hostie « qui s’est rendu si amoureusement obéissant jusqu’à la mort et la mort de la Croix (1). » Pasteur « donnant sa vie, >> et « Agneau qui, suivant la sainte liturgie de l’Eglise, a racheté les brebis (2). »

Le Cœur de Jésus nous a révélé dans un enseignement de sa Vie publique quelques-unes des circonstances qui se rattachent à ce commandement du Père. C’est dans la parabole de la brehis perdue. Au moins est-ce ainsi que l’ont entendu saint Irénée, saint Ambroise , saint Grégoire et plusieurs autres Pères (3). Jésus dit :

« Le Fils de l’Homme est venu sauver ce qui avait péri.

j> Que vous en semble? Si quelqu’un a cent brebis et qu’une d’entre elles s’égare, ne laisse-

(1) Epître aux Philipp., n, 8. — ($) Âgnus redemit oves . — Prose Victimœ Pascali. — (3) Ap. Cornel. à Lap in • Matth. xyiil 11-13.

t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf sur les montagnes et ne va-t-il pas chercher celle qui s’est égarée ?

» Et s’il arrive qu’il la trouve, je vous dis en vérité qu’il la met tout heureux sur ses épaules, et qu’elle lui donne plus de joie que les quatrevingt-dix-neuf qui ne se sont point égarées (1). *

Or les Pères que nous avons cités disent qu’il s’agit ici du Mystère de la venue du bon Pasteur en ce monde. 11 était Verbe divin dans le Ciel, entouré de ses Anges, comme d’autant de brebis fidèles. Les Anges sont désignés dans la parabole par les quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont point égarées. La centième brebis c’est notre pauvre race humaine. Cette simple unité représentant toute l’humanité, tandis que l’autre nombre désigne les Anges, a fait penser à plusieurs saints auteurs que les Anges sont quatrevingt-dix-neuf fois plus nombreux que les hommes (2). Quoi qu’il en soit, le bon Pasteur « laisse les quatre-vingt-dix-neuf sur les montagnes » : mot qui rappelle bien le Ciel , avec « ses montagnes et ses collines éternelles » dont

(1) S. Matthieu, xvm, 11-13. — S. Luc, xv, 5. — (2) Coruel. à Lap. in Matth., xvm.

il est parlé dans l’Ecriture (1) ; et il vint, envoyé par son Père, pour atteindre et sauver la brebis égarée. Il l’atteignit au milieu de toutes sortes de dangers , de misères , de douleurs, il l’embrassa et il la mit sur ses épaules, et il la porta à son Père avec une très grande joie. « Votre épaule est élevée , ô Jésus , s’écrie un pieux auteur du moyen âge, elle est forte, elle atteint jusqu’au trône du Père, au-dessus de toute Principauté , de toute Puissance , de toute Vertu. C’est là que vous ramenez la centième brebis. » Le même auteur ajoute : « Sois donc en sûreté , douce brebis , le Christ te porte sur son épaule. Cette épaule est forte , n’aie pas peur ; elle est haute, ne regarde pas en bas (2). »

La centième brebis est donc notre pauvre humanité égarée et perdue ; mais c’est aussi chaque âme pécheresse qu’elle désigne. Saint Luc nous le donne à croire, par les termes dont il se sert en rapportant la même parabole (3). Dès lors, le commandement du Père qui envoie

(1; Genèse, xlix, 26.— Psaume lxxv, 5. —(2) Méditation sur la Passion , chap. vi. — ( Parmi les Œuvres de S. Bernard, édit. Vivès, t. vi, col. 262. — (3j Ita gaudium erit in cœlo super uno peccatore. S.Luc, xv, 7,

son Fils, notre Pasteur, l’empressement, le zèle, la sollicitude de ce très doux Pasteur avant d’atteindre la brebis; la joie qu’il éprouve, quand il la trouve et qu’il la met sur ses épaules : tout cela est particulièrement touchant. Car cette brebis, c’est chacun de nous. Ce n’est pas avec un dessein général , que le Père a envoyé le Fils et que le Fils est venu en ce monde ; c’est avec cette vue distincte, très directe, de ramener et de sauver notre âme en particulier; — ma pauvre âme, telle qu’elle est , peu recommandable, inclinée au mal , portée par sa nature aux vallées basses de la paresse et de la sensualité, aux précipices de l’orgueil et de la suffisance, grossière , entêtée , ayant peur du bon Pasteur lui-même, fuyant son approche, effrayée aussi par les loups ravisseurs , et par suite pusillanime sans humilité, téméraire sans dignité, semblable à ces brebis dont parle l’Evangéliste (1), « tourmentées, couchées à terre, » découragées, finalement perdues.

Eh bien ! ô Mystère d’une incomparable beauté ! le Père s’est occupé de moi, quand il a donné à son Fils le commandement d’être

(1) S. Matthieu, n, 36.

Pasteur et de livrer sa vie, comme si j'avais été seul au monde. La multitude ne l’a point distrait. Quand il a dit à Jésus de venir, c’est réellement à moi, à moi personnellement , qu’il l’a envoyé ; et c’est à moi que Jésus, Verbe éternel fait homme , Pasteur universel des âmes , est venu, comme s’il n’avait en ce monde que cette brebis à prendre sur ses épaules , à guérir de ses blessures, à ramener au bercail, à présenter à son Père, pour la faire ensuite participante de sa propre félicité et de sa propre gloire, dans le Ciel. C’est la doctrine cachée dans ces simples paroles : « 11 connaît ses brebis , et il les appelle chacune par son nom. »

Amour, vous arrivez toujours à m’accabler, à m’accabler du poids si fort et si doux de votre amour! Pasteur à l’égard de mon âme! Brebis à l’égard de votre divin Père ! Jésus ! ô unique Jésus! que les Anges, que les Prédestinés, que Marie, votre Mère, vous chantent le cantique de louanges, de reconnaissance , de félicitation, de joie, d’amour, que vous méritez depuis le commencement de votre sacrifice et aux siècles des siècles!..,

TROISIÈME CONSIDÉRATION

Notre- Seigneur JÉSIJS-OHRIST, notre Pasteur et notre Victime est aimé de son Père.

C’est l’assurance que nous en donne Notre- Seigneur lui-même. Nous avons entendu sa parole. : « Mon Père m’aime, parce que je donne ma vie pour mes brebis. » Saint Jean avait parlé de cet amour , quand il rendit témoignage au Sauveur, sur les bords du Jourdain (1). Le Père lui-même avait appelé Jésus cc son Fils bien-aimé (2). » Disons ce qu’il est cet amour du Père pour Jésus.

Dieu le Père aime son Fils et comme Verbe éternel et comme Verbe incarné. Comme Verbe éternel, toujours engendré du Père, Jésus est aimé non librement , mais nécessairement par le Père, parce que Jésus, en tant que Verbe , est Dieu comme le Père ; il est « l’image du Père, la gloire du Père (3) ; » mais image subs-

(1) Pater diligit Filium. — S. Jean, m, 35. — (2) S. Matthieu, ni, 17. — xvn, 5. — (3) Epître aux Colossiens, i, 15. — Aux Hébreux , i, 3. — Liv. de la Sagesse , vu, 1.

tantielle , gloire substantielle , qui est une Personne divine, la Personne du Fils , en toute chose égale au Père. L’amour nécessaire que le Père a pour le Fils est aussi un amour substantiel , ce qui veut dire rigoureusement que l’amour du Père pour le Fils n’est pas un acte quelconque de son cœur de Père , mais une substance divine , et par [conséquent une Per. sonne divine, qui est le Saint-Esprit. Or , le Fils aime aussi le Père , et cet amour du Fils pour le Père, est aussi un amour substantiel , c’est donc aussi le Saint-Esprit. O grand mystère de notre foi !

L’amour dont parle Jésus dans l’Evangile du Bon Pasteur , l’amour que son Père a pour lui, est bien le même amour que ce Père saint et adorable lui porte éternellement , puisque cet amour est toujours le Saint-Esprit; carlePère ne peut aimer qu’en le Saint-Esprit. Même quand il s’agit de nous, pauvres créatures si basses, si indignesd’être aimées, nous le sommes par le Père, dans le Saint-Esprit. Mais le motif qui détermine le Père à aimer n’est pas le même, suivant que son amour a pour objet le Verbe éternel ou le Verbe en tant qu’il s’est fait homme. Le Verbe éternel , il l’aime essentiellement ,

nécessairement, non librement ; car il n’est pas libre de ne pas s’aimer lui-même , et son Verbe c’est lui-même. Quand il s’agit au contraire de son Verbe, considéré dans sa nature humaine, il' aime librement , il aime en raison de la gloire que cet Homme-DiEU lui donne , de l’accomplissement fidèle de sa volonté qu’il exécute dans le temps. Sans doute , cet amour n’est pas purement et simplement un salaire : comment, en tout état de choses , un tel Fils ne serait-il pas aimé d’un tel Père? Mais parce que l’Incarnation du Fils de Dieu a eu pour fin de faire connaître et glorifier tous les attributs de Dieu, autant sa souveraineté que sa condescendance, autant sa liberté que sa miséricorde , ces attributs ont paru dans tout leur éclat en ce que « le Père a aimé le Fils , parce que le Fils a donné sa vie pour ses brebis. »

Voyons, avec humilité et sainte joie, comment s’explique cet amour du Père , pour le motif qui est indiqué ici : le sacrifice du Fils donnant sa vie pour ses brebis, c’est-à-dire toutes les âmes. ,

Pour nous rendre quelque peu compte de ce Mystère , il faut nous élever à quelques considérations d’une haute théologie.

A vrai dire , si nous pénétrons dans l’intime même de la vie divine (très indignes créatures que nous sommes d’une telle liberté), nous reconnaissons qu’en toute chose , en toutes ses œuvres , c’est nécessairement et essentiellement Lui seul que Dieu aime. Même dans la Trinité sainte, Dieu s’aime dans son Fils, il s’aime par son Fils , et cet amour, qui est le Saint-Esprit, c’est Lui-même (1). Dans le monde, c’est encore et essentiellement Lui seul que Dieu aime : sa seule gloire , son seul règne , son seul empire , son seul triomphe , parce que tout cela, et cela uniquement , c’est la vérité , c’est l’ordre, c’est la justice. S’il aimait autre chose que Lui-même ou quelque chose qui ne fût pas Lui ou de Lui , Dieu ne serait pas Dieu : il n’aime que Lui, parce qu’il est « seul bon (2) y> et seul « tout bien (3). »

Or, qu’a fait Jésus, constamment depuis son premier mouvement de vie au sein de sa Mère,

(1) Amas te in teipso , ô Summe Bone , cum a Pâtre et Filio procedit Spiritus Sanctus... Amas et teipsum in nobis... Sic nos efficiens tuî amatores , imb teipsum in nobis amans. — De amore Dei, Guiilelm. abb. S. Theodor. inter opp. S. Bern. — Patr. lat., t. 184, col. 374. — (2) S. Luc , XYiii, 19. — (3) Exode, xxxni, 19.

jusqu’à son dernier soupir sur la q*oix? Il a proclamé dans tous ses états, par toutes ses oeuvres , c’est-à-dire par sa Religion , par ses travaux, ses souffrances , sa mort, que son Père est tout, qu’il mérite tout, toute gloire, tout hommage , toute adoration , toute satisfaction , jusqu’à ce que, « tout lui étant assujetti, il soit tout en toute chose (1). » Et, parce que cet assujettissement des créatures humaines, qui étaient tombées , ne pouvait se faire (suivant la volonté même du Père) que par une restauration, une rédemption, et une restauration, une rédemption laborieuses, douloureuses, sanglantes, Jésus n’eut en vue que cette œuvre de souffrance et de sang. « Il fut obéissant au Père jusqu’à la mort et la mort de la Croix (2). » « Il donna sa vie pour ses brebis. »

Toute satisfaction étant donnée au Père, toyt l’amour que le Père a pour sa gloire, son règne, son triomphe étant satisfait , le Père aima cette œuvre , il aima l’Ouvrier , il aima d’un amour total, plénier, infini, ce doux Fils qui avait ré-

(1) Prem. Epître aux Corinth., xv, 28. — (2) Epître aux Philipp., h, 8.

pondu à tout ce qu’il exigeait , à tout ce qu’il réclamait pour l’amour qu’il se doit à luimême.

Voilà comment Jésus Pasteur et Victime, Pasteur immolé pour ses brebis , est nécessairement aimé de son Père.

Mais ce doux et obéissant Rédempteur, qui sait que ce Père si aimable trouve sa satisfaction et sa gloire dans le sacrifice qu’il lui offre , a dit, à l’endroit même où il nous assure que son Père l’aime , une parole qu’il faut remarquer : « Proptereà me diligit Pater , quià ego porto animam meam , ut iterùm sumam eam. Mon Père m’aime , parce que je donne ma vie, et que je la donne afin de la reprendre. » Qu’estce à dire : « afin de la reprendre? » Jésus donne sa vie et il la reprend. Il la donne et il est victime devant son Père , pour l’honneur de son Père , pour le salut des âmes , salut qui est le triomphe du Père ; et il la reprend, et même il la donne « pour la reprendre*- t> C’est qu’en la reprenant , non-seulement il ne cessera pas d’être victime pour l’honneur de son Père et le salut des âmes ; mais il deviendra , en réalité , victime pour toujours. Pour toujours, il donnera, en cet état d’Hostie, soit au Sacrement, soit au

Ciel , la plus grande gloire à ce Père si aimé, et la plus parfaite rédemption aux âmes pour lesquelles il est mort. Sa Résurrection le consacrera victime éternelle. C’est la doctrine des Pères de l’Eglise (1). Ah! certes, un tel amour pour le Père, une immolation qui a pour principe un si grand zèle, qui d’abord se consomme dans le plus douloureux des supplices , et qui ensuite, se perpétue en d’autres conditions, mais dans les flammes consumantes du même amour, explique bien le témoignage que Jésus se donne en cet endroit de l’Evangile et ailleurs plusieurs fois (2). Il est bien, à toute sorte de titres, suivant la parole de saint Paul, cc le Fils de la dilection du Père (3). »

Aussi le Père , à son tour, donne le témoignage de son amour. Le même saint Paul dit : < i Jésus s’est humilié , en se faisant obéissant jusqu’à la mort et la mort de la Croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom , afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le Ciel, sur

(1) V. Patres græcos et latinos , ap. Thomassin . De In camalione , lib. x, cap. xi-xiv. — (2) S. Jean, xv,9. — xvii, 24, 26. — (3) Epître aux Coloss., i, 13.

la terre et dans les enfers, et que toute langue confesse que le Seigneur Jésus est dans la gloire de Dieu, son Père(l). » Ailleurs, l’Apôtre atteste que cette volonté de Dieu le Père s’est accomplie: « Noiis voyons , dit-il , Jésus couronné de gloire et d’honneur, à cause de sa Passion et de sa mort (2). » Et Jésus lui-même qui avait parlé de cette gloire à son Père , nous apprend qu’il l’a obtenue (3). Et le Père ne cesse de dire : « Je l’ai glorifié et je le glorifierai de nouveau (4). » i

O Père si aimant ! O Fils si aimé ! Père si aimant, parce que votre Fils a donné sa vie pour nous ! Fils si aimé, parce que vous avez, en cela, accompli le bon plaisir de votre Père! soyez bénis! Car c’est nous, ce sont nos pauvres âmes qui , après tout , profitent de tant d’amour. On dirait que nous en sommes l’objet, le centre, le but , notre salut étant la condition que vous , ô Père, aviez posée, pour donner un si grand amour à votre Fils. En toute vérité, c’était bien

(1) Epître aux Philipp., ii, 8, il. — (2) Videmus Jesum , propter passionem mortis, gloriâ et honore coronatum. <— Ep. aux Hébr., ii, 9. — (3) S. Jean, xyir, l, — S. Luc, xxiv, 26, 46. — (4) S. Jean, xii, 28.

votre gloire qui était l’objet , le but de votre amour ; mais vous avez mis votre gloire en notre salut. O Père! « nous vous louons , nous vous bénissons, nous vous adorons, nous vous glorifions, nous vous rendons grâces à cause de cette grande gloire (1). y> O Fils! ô notre Pasteur! ô notre Victime ! ô notre Agneau! si aimé du Père! si grandement digne d’être aimé des hommes! Nous nous unissons, avec amour, avec transport , au cantique universel que vous chante toute créature , comme nous l’apprend le livre de l’Apocalypse :

« Et je vis et j’entendis la voix des Anges; et il y en avait des milliers de milliers ; et ils disaient à haute voix : « L’Agneau qui a été mis à mort est digne de recevoir puissance , divinité , sagesse, force, honneur et bénédiction. » Et j’entendis toutes les créatures qui sont dans le Ciel et sur la terre et sous la terre, et dans la mer et dans toute son étendue ; et elles disaient : « A celui qui est assis sur le trône et à l’Agneau, bénédiction, honneur, gloire et puissance, dans les siècles des siècles (2). » Oh ! oui , honneur !

(1) Laudamus te , benedicimus te , adoramus te , glorifr camus te , grattas agimus tibi propter magnam gloriam tuam . — Gloria in excelsis . — (2) Apocalypse, y, 11 , 13.

Oh! oui, bénédiction! Oh! oui, gloire, puissance, amour, dans les siècles des siècles!

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