‹ Jésus-Christ, prêtre et victimeChapitre 16 sur 24 · VINGTIÈME MÉDITATION · texte numérisé non relu

VINGTIÈME MÉDITATION

Sur quelque* parole* de Notre-Selgneur Jd*v*- €dri*t dan* l’Evangile du Bon Pasteur.

PREMIÈRE CONSIDÉRATION

Sur ces paroles : « Je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent. •

Quelle onction dans ces paroles de notre bon Pasteur : « Il connaît ses brebis et ses brebis le connaissent! » O Djeu! que cela nous est bon, que Jésus nous connaisse, et que nous, brebis, humbles et dociles, nous le connaissions, lui, notre unique joie et notre unique vie. — Arrêtons-nous à méditer ce que ce doux Amour de nos âmes daigne nous dire avec tant de suavité.

« Je connais mes brebis. » Il a dit un peu avant : <r Le vrai Pasteur (et c’est lui toujours) connaît ses brebis et les appelle par leur nom, »

C’est une manière très-touchante de dire de quelle manière intime il les connaît; et cette intimité est le premier caractère de la connaissance qu’il a de nous.

Que peut-il y avoir de caché en nos âmes, en notre vie, qu’il ignore? Hélas ! cela nous trouble peut-être. Non ! ne nous en affligeons pas outre mesure. La connaissance qu’il a de nous est miséricordieuse et compatissante. Nous le verrons tout à l’heure. Voyons maintenant comment elle est intime. Première enfance, adolescence, âge mûr, vieillesse, il sait tout, tout ce qui s’est passé en nos esprits, nos cœurs, nos volontés. — Que de choses! Quelle histoire, cette histoire du dedans de l’âme! Au dehors, nous avons notre vie que les hommes connaissent d’une certaine manière. Ils approuvent, ils censurent , ils sont indifférents. Qu’est-ce que leur jugement en comparaison de la réalité? Ah! la réalité , Dieu seul la voit. L’apparence est pour la créature ; le fond , le vrai de la vie est pour le regard du Créateur (1). Ce fond, ce vrai, qu’il est différent de l’apparence! Vertus, disposi-

(1) Homo vi det ea quœ parent , Deus autem intuetur cor. — Prem. Liv. des Rois, xvi, 7.

tions, inclinations, vues de l’esprit, sentiments du cœur , affections libres de notre volonté , préoccupation de l’amour-propre, complaisances ou tristesses de la vanité , efforts vers le bien , inconstances , défaillances , succès : et tout le reste, toute cette étrange, indescriptible, prodigieuse vie intérieure... Tout cela est connu de notre Pasteur. Les efforts, les lenteurs, les faiblesses, les découragements , les mouvements généreux de ses pauvres brebis : il sait tout. Que j’en suis heureux, ô mon compatissant Pasteur! Je suis misérable, mais vous le savez ; je suis coupable, mais vous le savez; je fais avec quelque bonne volonté , en commençant, un premier mouvement vers vous , et vous le savez. Cela m'est mille fois encourageant et bon. Quelle serait mon extrême infortune, si votre regard n’était pas sur moi , votre regard infaillible et doux. Quand les créatures me voient, me jugent en bien, elles me dissipent, me faussent, me jettent hors de la vérité ; quand elles me jugent mal ou seulement sévèrement, elles me fatiguent, m’irritent ou me portent à un orgueil, à une sorte de fierté aussi dangereuse que la dissipation et la suffisance. Et, après tout, seraient-elles dans le vrai, je ne le

sais pas; si je me fie à elles, je ne suis pas sûr de ne pas me tromper, et je ne puis non plus me fier à moi-même. Je suis trop intéressé à ne pas me trouver imparfait, dépourvu de dignité, de droiture, infidèle, ingrat, sans amour pour mon premier et divin Bienfaiteur. C’est pourquoi je vous dis avec simplicité : O mon Pasteur ! regardez-moi , voyez l’intime , connaissez tout, pour avoir compassion et pitié de tout.

Il connaît tout; il connaît toute mon âme, toute ma vie , depuis l’éternité. Avant tous les siècles, dans son repos au sein du Père , il me voyait d’une vue sûre , pénétrante , aussi lumineuse que la vue qu’il a de son Père lui-même. Quel mystère de miséricorde et de bonté est celui-là! Il m’a vu, et il ne s’est pas détourné de moi. Il m’a vu et il ne m’a pas rejeté, renonçant à me tirer du néant, à me donner avec l’être les bienfaits de sa sagesse , de sa Providence, de sa tendresse, de sa douceur, de sa patience ! Non : Il m’a vu , et il m’a regardé. Il y a eu dès lors la plus grande , la plus extraordinaire bonté dans ce regard ; car c’est dans son Humanité adorable, c’est dans ses plaies, c’est dans son Cœur de Verbe incarné, qu’il m’a

considéré. Il m’a vu dans sa Mère, dans la société de ses élus, dans son Eglise. Il m’a regardé et connu , dans ce milieu , dans ce bercail , objet de tant d’amour, où tout recommande ceux qu’il y voit. « Je connais mes brebis. » Je suis donc « sa brebis. » Voilà le secret de tant de bienveillance. Je ne suis pas un être quelconque, un grain de poussière, un brin d’herbe, ni un astre du firmament : c’eût été peu. Moi cc sa brebis, » non point fidèle comme ses anges ; moi « sa brebis , » égarée dès le commencement , souvent indocile, digne d’oubli, de réprobation, et pourtant, ô mystère ! portée, toujours portée sur ses épaules, dans ses mains , au plus secret de son Cœur. Voilà mon Dieu, mon Pasteur !... Ce que c’est qu’être connu de lui! aimé de lui!...

11 ajoute : « Et mes brebis me connaissent. » Qu’il est bon de nous rendre ce témoignage ! Que connaissons-nous de lui? Sa divinité? Ses grands attributs qui s’appellent Eternité, Immutabilité, Immensité, Infinité ? Sa vie immanente de, Fils de Dieu? Que savons-nous de toutes ces élévations? Nous savons peu, pauvres créatures, abimées dans les ténèbres de notre chair. Nous ne connaissons pas davantage le merveilleux mystère de son Incarnation , de sa vie cachée,

de ses souffrances, de sa mort, de son Eucharistie. Ce sont des profondeurs ou des hauteurs inaccessibles pour nous. Ce que nous avons appris est si peu, en comparaison de la réalité. Evidemment une telle connaissance ne peut lui faire honneur. Et pourtant il dit avec joie (car il y a de la joie dans cette parole) : « Et mes brebis me connaissent. » Ah! c’est que, en vérité, nous connaissons ce qu’il veut avant tout, par-dessus tout que nous sachions, comme étant la grande science : nous connaissons son Cœur et son amour. C’est la parole et le témoignage de son Disciple bien-aimé; c’est aussi notre témoignage : « Nous connaissons sa charité, et nous le connaissons en ce qu’il a livré son âme pour nous (1). » C’est bien la réponse à l’affirmation du bon Pasteur : « Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis. » Voilà donc notre science , la science dont le grand Apôtre a dit : Je n’en ai pas d’autre , la science du bon Pasteur crucifié pour ses brebis (2). Or , c’est

(1) In hoc cognovimus charitatem Dei , quoniamille animam suam pro nobis posuil. — Frein. Epître de S. Jean, ni, 16. — (2) Non enim judicavi ne scire aliquid inter vos nisi Jesum Christum et hune Crucifixum. — Prem. Epît. aux Corinth., u, 2.

ce qui suffit à notre très miséricordieux Guide, Maître , Pasteur et Père. Pourvu que nous sachions bien qu’il nous aime, que nous pouvons toujours compter sur son Cœur, sondévouement, sa miséricorde ; et que , même dans la dernière extrémité où le péché peut nous réduire , son regard miséricordieux est toujours sur nous, il se console de nos étranges ingratitudes : non qu’il ne soit profondément blessé de nos fautes. Il est saint et le péché est cette douleur ajoutée aux douleurs de sa Passion dont parle le Psalmiste (1). Et certes , il est rigoureusement important et nécessaire que nous ne l’oubliions jamais. Mais ce qui intéresse surtout son Cœur, c’est que nous ne doutions pas de son amour, et que nous nous souvenions toujours qu’il nous aime.

Science mille fois précieuse ! Elle est maintenant imparfaite : « Nous ne connaissons, dit saint Paul, les choses qu’en partie. Enfant, nous jugeons en enfant ; plus tard, il y aura progrès ; et devenus hommes, nous nous déferons de ce qui est de l’enfance. Cependant, c’est toujours

(I) Et super dolorem vulnerum meorum addiderunt.

Psaume lxiii , 27.

en énigme et comme en un miroir que nous voyons ce qui est de Dieu ; et c’est ainsi que nous ne connaissons qu’imparfaitement. Mais un jour viendra , où nous connaîtrons Dieu comme lui-même nous connaît (1). » Ce sera le jour heureux de l’éternité où, brebis amenées au bercail de paix et de félicité, dont Jésus sera « le Pasteur unique, » dit Ezéchiel (2), « le grand Pasteur des brebis » dit saint Paul (3) , nous verrons se vérifier dans la joie éternelle la parole prononcée autrefois : « Je connais mes brebis, je les appelle par leur nom ; et elles me connaissent. »

Mais pour avancer en cette divine connaissance qui est déjà, dès cet exil (suivant l’assurance même que Jésus nous en donne), la vie éternelle (4), méditons et comprenons de notre mieux les paroles qui suivent du divin Pasteur.

(1) Prem. Epltre aux Corinth., xm, 9, 12. — (2) Ezechiel, xxxiv, 23. — (3) Epître aux Héb., un, 20. — (4) Hœc est vita œterna ut cognoscant te solum Deum verum , et quem misisti Jesum Christum. — S. Jean, xvn, 3.

DEUXIÈME CONSIDÉRATION

Sur ces autres paroles : « Quand le bon Pasteur a fait sortir les brebis du bercail, il marche devant elles, et les brebis le suivent, parce qu'elles connaissent sa voix. *

C’est toujours la même suavité. Tout cet évangile n’est que suavité , parce que le Cœur de Jésus se révèle et s’épanche tout à l’aise. Heureuses les âmes qui sont les brebis d’un tel Pasteur ! Voici ce qu’il fait pour elles.

« Il les fait sortir du bercail. » C’est pour les conduire en des pâturages bienfaisants. Ces pâturages sont la pure doctrine de son Evangile , de son Eglise ; c’est la pratique des bonnes œuvres (1) ; c’est l’exercice de la vie chrétienne après le Baptême. Le bercail, c’est le Baptême. Toute cette initiation à la pratique des commandements de Dieu, des leçons de Jésus-Christ et de son Eglise n’a rien de pénible; mais ce qui est vraiment pénible et laborieux , c’est la pratique elle-même. « Dévore ce volume, » dit

(1) Vid. Patres, ap. Corn, à Lap. in illad Joann, x, 4.

l’Ange à saint Jean dans l’Apocalypse (1). Saint Jean le prit et le mangea; et cette nourriture, d’abord très douce au palais, fut un peu après d’une amertume extrême. La vérité que le saint Evangile nous révèle sur l’importance et le sérieux des devoirs de la vie chrétienne est cette nourriture (2). Brebis dociles, nous allons du bercail au lieu où cette nourriture est donnée, aux pâturages abondants , dont l’Eglise est la céleste gardienne.

Mais dans cette marche, dans la direction que nous avons à suivre , nous ne sommes pas sans guide. Quel charmant tableau 1 Ante eas vadit. Il s’avance devant elles ; il les appelle par leur nom, il les attire, il les encourage, il les excite. Le chemin est rude ; mais ses pieds ont touché les pierres du sentier. Ces pierres blessent moins douloureusement les pieds délicats des brebis. Les blessures qu’elles font sont aimées. Le bercail était un lieu de tranquille repos , la chaleur y était douce, la nourriture toute préparée; les brebis pouvaient la prendre sans peine. Maintenant, c’est loin qu’il faut aller la

(1) Apocalypse, x, 9, 10.— ($) Liber hic est scriptura sacra . — S. August. Quæst. nov. et veter. testam. guæst. lxxii.

trouver, Fair des montagnes est vif; les chemins de ces lieux déserts ne sont pas sans danger. Mais « il marche devant elles, » lui, le Pasteur vraiment « bon, » comme il assure qu’il l’est ; et il le prouve. Rien n’est à redouter, quand il veille, quand il conduit, quand il s’avance à la tête de son troupeau ; et les pâturages où il mène les brebis dociles offrent un aliment bien plus sain, plus fortifiant, meilleur de tout point, que celui de la bergerie.

Jésus marcha ainsi, toujours, le premier, devant chacune de nos âmes. Et voici la promesse qu’il fait : c< Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres : mais il aura la lumière de la vie (1). » La lumière de la vie , c’est l’intelligence sûre , profonde , élevée , de ses paroles , de ses exemples , de ses mystères. Mais il faut d’abord se mettre sur ses pas , docilement, humblement, comme une brebis suit son pasteur : la lumière vient après. Ce n’est pas que notre premier mouvement pour obéir à ses invitations soit aveugle et irréfléchi. Non ; Jésus répand d’abord lui-même une première clarté dans notre âme, quand il l’invite ; mais il

(1) S. Jean, vm, Pi.

ne donnera la plénitude de la lumière qu’après que nous aurons obéi à sa voix et voulu faire ce qu’il attend de nous. Ceci peut sembler un paradoxe : c’est cependant la loi constante de nos relations avec Dieu. La vraie lumière de l’esprit est le fruit de la fidélité amoureuse avec laquelle le cœur obéit. Voilà pourquoi un ancien a dit : oc Pour voir , il faut aimer (1). » Et c’est peut-être un des séns de cette parole du divin Maître : oc Qui facit veritatem venit ad lucem (2). Celui qui fait, qui accomplit la vérité qu’il connaît, arrive aune plus grande connaissance de la vérité. » Combien de personnes dans le monde, et même pieuses et adonnées aux œuvres de la charité, qui n’ont qu’une lumière incertaine, presque douteuse, sur Notre- Seigneur Jésus-Christ, ses mystères, son esprit, ses vues, ses goûts, ses maximes, ses jugements, ses droits , les rapports d’amour qu’il veut avoir avec nos âmes , l’union qu’il nous faut contracter avec lui ! Est-ee que ce sentiment , la claire vue de ce que nous disons ici n’est pas rare, très rare, même dans le monde

(1) Amare vider e est . — Richard de S. Victor, déjà cité. — (2) S. Jean, ni, 21.

pieux ? Et pourtant l’Evangile et les livres de dévotion sont entre les mains de tous ; le crucifix n'est voilé à personne ; la parole de Dieu se fait entendre très souvent et par des voix éloquentes ; les moyens sont nombreux , multipliés... Et, avec tout cela, qui comprend les desseins, les voies de Jésus ? Qui a le sens des intimes besoins de son Cœur ? Qui le connaît véritablement, pour tout dire en un mot ?

C’est qu’avant tout, les âmes mêmes bonnes, même généreuses en présence de bien des sacrifices , ne disent pas résolument, intimement avec amour : « Je veux le suivre partout où il me conduira. Je veux m’attacher à ses pas. Je suis sa brebis. Ce qu’il voudra de moi, il l’aura. Est-ce le sacrifice de ma liberté, de mes goûts, de mes vues?... Est-ce la consécration entière de moi-même dans la vie parfaite des prêtres, des religieux, des vierges ?... Est-ce l’immolation quotidienne dans la pratique d'une patience obscure , d’un dévouement sans honneur, d’œuvres pénibles sans succès apparent?. . . Ou bien est-ce l’infirmité, la maladie, la contradiction , la perte des biens et de l’estime universelle ?... Voici les traces de ses pieds bénis : c’est-à-dire voici son bon plaisir suffisamment

connu. C'est assez pour mon cœur. Je veux aller où il veut me conduire. »

Ces paroles, cette disposition, les œuvres humbles et ferventes qu’elle inspire, sont la condition nécessaire de la vraie connaissance de Jésus. Mais cette docilité simple, confiante, généreuse, toute d’amour, est une exception dans le monde. Jésus disait à des pêcheurs, qui réparaient leurs filets sur les bords de la mer : « Venez ! » et ils allaient. Ils disaient à leur tour au Maître : « Où demeurez vous? » et Jésus répondait: «Venez etvoyez! » Toujours «Venez! » et il s’avançait pour indiquer la route, et les disciples allaient sur ses pas, et ce que Jésus avait promis s’accomplissait : les heureux disciples voyaient; ils voyaient Jésus, ses attraits, ses charmes, sa beauté, sa bonté ; ils le voyaient : Dicit eis : Venite , et videte. Venerunt et vide runt. (1). Voilà la lumière, la désirable, la délectable lumière. Les petits la reçoivent, parce que les petits sont dociles. « Je vous bénis, mon Père, Roi du Ciel et de la terre, dit Jésus, de ce que vous avez caché ces choses aux prudents et aux sages du siècle et de ce que vous les avez

(li S. Matthieu, iv, 19-22. — S. Jean, i, 37-39.

fait connaître aux petits (4). » C’est leur récompense magnifique. Elle est donnée avec abondance, à quiconque est simple, dès que la voix de Jésus se fait entendre. D’obscures servantes ont du Verbe une intelligence plus haute que des savants célèbres, et d’humbles converses ont « le sens du Christ » comme dit Saint Paul (2), bien plus que des théologiens renommés. Il y a une science intellectuelle , vaste , abondante ; elle donne de l’enflure, dit encore l’Apôtre (3). Le démon la possède , celle-là ; et de fait, cet esprit de ténèbres est plus instruit et plus savant que toutes les Ecoles réunies. Mais, au lieu d’en être heureux, il en tremble sans cesse, dit saint Jacques (4). Il y a une autre science, fruit de l’humilité obéissante et de l’amour soumis et généreux. Elle est un don du Saint-Esprit. Les brebis ont cette science , reflet lointain mais très pur de la Lumière même des Bienheureux.

(1) S. Matthieu, xi , 25. — (2) Nos autem sensum Christi habemus . — Prem. Ep. aux Corinth., h, 16. — (3) Prem. Ep. aux Corinth., viii, 1. — (4) S. Jacques, n, 19.

TROISIÈME CONSIDÉRATION

Sur ces paroles : « J’ai d’autres brebis qui ne sont pas de ce bercail. Il faut que je les amène, et il n’y aura qu’un seul troupeau et un seul Pasteur. »

« J’ai d’autres brebis qui ne sont pas de ce bercail. » Jésus a dit cette parole aux jours de sa Vie Publique. Il ne cesse de la répéter, avec le même amour. Le bercail , c’est l’Eglise , l’Eglise catholique fondée par le divin Pasteur. Gomment peut-il y avoir des brebis hors de l’Eglise? La réponse est facile. Jésus est venu pour toutes les âmes , et s’est immolé sur la Croix pour chacune d’elles. De sorte que pas une ne lui est étrangère. Toutes sont à lui. Il les a reconquises ; il est leur Roi, mais leur Roi pacifique : il est leur Pasteur ; elles sont toutes ses brebis , soit les infidèles, soit les idolâtres > les impies, les hérétiques, les pécheurs de tous les pays. « J’ai d’autres brebis. » Il y a de la tristesse dans cette parole. Parmi les brebis qui ne sont pas du bercail de l’Eglise, il y en aura de dociles et celles-là feront sa joie. Pierre, à la

première prédication , en gagnera trois mille, puis des multitudes. Les autres Apôtres , Paul surtout, multiplieront le nombre des brebis de Jésus-Christ. Elles viendront en foule, dès le commencement de la prédication évangélique ; et tous les siècles verront les desseins du divin Pasteur se vérifier; mais non point de la manière absolue qui est l’objet des désirs de son Cœur ; et voilà pourquoi il y avait de la tristesse dans sa parole et dans ce Cœur si bon.

Le mystère de l’amour de notre Dieu , des moyens qu’il a employés pour faire triompher cet amour , ' sa vie , ses enseignements , ses exemples, sa mort, puis l’institution de son Eglise, la mission de ses ministres, les merveilles de la charité de ses saints, tant de puissance et d’autorité , tant de douceur et de persuasion , mis en œuvre pour atteindre ce but : toutes les âmes réunies sous son empire de Pasteur, — et cependant des milliers et des milliers d’âmes qui n’ont jamais voulu, qui ne voudront jamais de cet empire d’amour! Voilà le grand problème de l’histoire humaine. Nous nous l’expliquerons un jour dans la lumière de l’éternité. Maintenant notre esprit se fatigue à en chercher la solution. Mais ce que nous sa-

vons , c’est que les âmes qui n’auront point eu leur place, de quelque manière , dans le divin bercail seront inexcusables. La Sagesse de Dieu sera justifiée devant tout l’univers , et l’univers verra comment , dans le plan et la conduite de cette infaillible Sagesse , tout est digne d’admiration, en même temps que tout est sauvegardé : les intérêts des âmes, l’indéfectible amour que Dieu a pour elles, et tous les droits de ses adorables attributs. Le monde n’a été créé que pour la gloire des attributs divins, se manifestant dans le salut des âmes. L’amour de Dieu pour nous est le motif et la règle de tout ce qui a été fait. Quand Jésus dit : <c J’ai d’autres brebis , » il révèle d’une manière touchante le dessein éternel de la Trinité sainte. Heureuses les âmes qui se laissent gagner aux attraits de sa grâce! Elles verront, elles goûteront la joie ineffable que donne la connaissance de l’amour de Dieu pour nous.

Jésus ajoute : « Il faut que je les amène. » Ce « il faut » est d’une grande beauté. Il signifie que Jésus porte en son Cœur comme un poids qui le presse, une nécessité qui s’impose et qu’il lui serait impossible d’écarter. Ah ! c’est que l’amour a de ces nécessités souveraines.

Saint Paul en a parlé (1). « Il faut! » c’est le décret que mon Père a porté en faveur des hommes et que je suis chargé d’exécuter. « Il faut! » c’est le besoin de tout mon être, car je suis serviteur, esclave, Hostie des âmes. Je ne m’appartiens pas. Je leur suis donné, consacré, voué. « C’est jusqu’à ce point que mon Père a aimé le monde ! » Et c’est l’intime et profonde, joie de mon âme de donner à ce monde tout entier, sans exception d’une seule âme , tout ce que je suis. « Il faut que je les amène. » Je n’épargnerai rien : mes incessantes supplications, mes satisfactions , mes humiliations , mes travaux , ma Passion , ma douloureuse Croix , l’amer calice de ma mort ignominieuse... Tout avide que je suis d’obscurité, je me produirai, je ferai des miracles éclatants. Quel que soit mon désir de voir mon Eglise porter le caractère de mon humilité et ne s’avancer qu’humblement à travers les siècles (2), je lui donnerai d’ar-

(1) Nécessitas enim mihi incumbit : vœ enim mihi est si non evangelizavero. — Prem. Ep. aux Corinth., ix, 16. — (2) Ecclesiam suam qumtilibet numerositate , jam dilalitam tamen usque ad jinem mundi humililate vult crescere. — Ven. Beda, in offic, confess. non Pontif. 2 loco.

dents Apôtres, d’illustres Docteurs, de glorieux Pontifes , des Saints qui rempliront le monde du bruit de leur sainteté. <a II faut que je les amène. » Ah ! cet impérieux , ce tout-puissant besoin de réussir en cette œuvre décisive, qu’il est beau de le voir, de l’adorer ; qu’il est touchant de voir comme il réduit à une sorte d’extrême langueur et d’amoureuse agonie, le Cœur de notre doux Pasteur, de notre Victime, de notre Dieu!...

Il dit ce qui adviendra , si l’immense désir de son cœur est satisfait. « Et fiet unum oviie et unus Pastor. Et il n’y aura qu’un seul troupeau et un seul Pasteur. » Ah ! voilà un grand mystère. Cette annonce de notre Dieu s’accomplira un jour. C’est lorsque, toutes les brebis étant à sa droite et les boucs ' à sa gauche , ceux-ci seront jetés dans les supplices de l’enfer. Alors , l’abîme étant fermé et le mal étant relégué dans cette sorte de néant, qui sera la mort éternelle, les brebis se réuniront autour du suprême Pasteur, et il n’y aura qu’unité parfaite : Unum ovile et unus Pastor . « Mon Dieu! donnez-moi une place parmi les brebis ; que je sois séparé des boucs, que je sois à

votre droite (1), » afin que j’appartienne à l’unité de votre troupeau bienheureux.

Mais avant ce jour, avant la fin des siècles , n’y aura-t-il pas une époque bénie entre toutes , où réellement la terre ne verra plus tant de divisions qui affligent les élus, tant de schismes , tant d’hérésies ; où ceux qui ne connaissent pas encore la voix du Pasteur, l’entendront et viendront à lui, les infidèles , tous les peuples qui sont assis à l’ombre de la jnort? Plusieurs saints Docteurs ont eu l’espérance de ce règne universel du Christ, de son Eglise, de sa vérité, de sa grâce , dans tout le monde (2) ; peut-être avant la défaite de l’antechrist, peut-être après. Il faut croire que , tant que l’Eglise ne se sera pas prononcée sur ce point , il ne sera ni possible , ni prudent de rien affirmer. Mais , quel que soit le secret de l’avenir , faisons tout ce qui dépend de nous, pour donner quelque satisfaction à l’immense désir qu’a le divin Pasteur de voir les âmes, toutes ses brebis spirituelles, réunies dans la bergerie. Prions et travaillons. Prions pour tous ceux qui ont mission de

(1) Inler oves locum præsta , etc. Dies iræ. (2, Vid.

Corn, à Lap. in Apocal., xx, 2.

gagner les âmes à Jésus-Christ, pour Notre Saint-Père le Pape , qui a la grande mission de hâter cette réunion des brebis dispersées, — pour Nos Seigneurs les Evêques qui, parla grâce même de leur ordination , participent à cette mission et au zèle qu’elle commande, — pour tous les hommes apostoliques, les prédicateurs, les missionnaires, principalement ceux qui sont envoyés par le Vicaire de Jésus-Christ dans les pays infidèles ou hérétiques , — pour quiconque s’occupe et travaille pour la conversion des pécheurs et le retour des schismatiques et des hérétiques, ou l’instruction des infidèles, par quelque œuvre de charité.

Donnons nous-mêmes notre concours. Quelle joie pour le Cœur de Jésus, si nous pouvons amener une brebis perdue à l’unité de sa foi et de son amour ! Si nous avons les biens de ce monde , donnons largement nos aumônes aux saintes Œuvres de la Propagation de la Foi , de la Sainte- Enfance , des Ecoles d'Orient , de Saint-François de Sales et autres, toutes dignes de nos sacrifices. Si nous pouvons disposer de notre temps , donnons-le. Il y a peutêtre près de nous , parmi les pauvres , ou dans le nombre de nos amis , des hérétiques, des

schismatiques, des infidèles. Donnons notre zèle ; donnons notre patience , notre douceur , notre prudence, notre constante et humble et inaltérable charité. Amenons, amenons le plus possible des brebis au céleste Pasteur. Contentons ce besoin de son Cœur. Réalisons cet ardent désir de sa Passion adorable. Il a dit :

< ( Quand je serai élevé au-dessus de terre, j’attirerai tout à moi (1). » C’est par nous qu'il veut attirer les âmes, ses brebis tant aimées, pour lesquelles il a expiré au milieu de tant de souffrances. Amenons , amenons ses brebis à sa Croix ; amenons-les à cette Croix toujours dressée dans son Eglise. Amenons-les à son Calvaire eucharistique , pour lui donner la joie de les nourrir de sa Chair et de les abreuver de son Sang. C’est laque s'opère une merveilleuse unité où le troupeau et le Pasteur ne font qu’un ; Unurn ovile et unus Pastor. Donnonslui la joie de cette unité, en attendant celle qu’il annonce. Amenons les petits enfants , amenons les hommes , si ingrats , si tristement oublieux , même les hommes catholiques ; amenons de tout notre pouvoir une multitude à ce

(1) S. Jean, xii, 32.

banquet, à ce festin de la bergerie de Jésus. Que les brebis se pressent en multitude î Le pâturage est abondant ; la nourriture sainte ne fera pas défaut.

Mon Dieu ! vos attraits sont si doux! vos charmes si puissants! Aidez-nous, aidez-nous, en vous faisant connaître , à vous amener les âmes en grand nombre. Hâtez, hâtez vousmême le jour mille fois béni de l’unité parfaite d’un seul troupeau sous votre empire , ô unique Pasteur!... O jour! qui semble être du Ciel plutôt que de la terre! O jour, que les justes des derniers temps verront sans doute sur la terre, ne tardez pas, et qu’ainsi « le Règne de Jésus arrive, et que sa volonté soit faite sur la terre comme au Ciel ! »

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