VINGT-UNIÉME MÉDITATION
Jlotre-Seigneur Jésus-Christ , notre Maître.
PREMIÈRE CONSIDÉRATION
Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST est notre Maître , et , à ce titre , il nous possède pleinement; mais c’est éminemment en sa qualité de Prêtre qu’il nous possède.
Le titre de Maître donné à Notre-Seigneur est très fréquent dans l’Ecriture. Nous le verrons dans la suite de cette Méditation. Or, ce mot a trois sens différents : Maître, c’est d’abord celui qui possède ; Maître , c’est encore celui qui commande ; enfin , Maître désigne celui qui enseigne.
C’est selon ces trois manières d’entendre ce mot, que Notre-Seigneur est notre Maître. Nous allons nous en convaincre ; et nous admirerons aussi comment c’est en sa qualité de Prêtre et par la vertu de son Sacerdoce, que ce
miséricordieux Sauveur est toujours notre Maître.
Il Test d’abord en ce sens qu’il nous possède, qu’il nous tient sous son empire , sous sa dépendance, sous son autorité absolue. C’est son droit , son droit contre lequel rien ne pourra jamais prescrire. C’est aussi notre gloire, c’est le sujet de nos cantiques; nous disons tous les jours avec l’Eglise : « Vous êtes seul notre Maître, vous êtes seul le Très-Haut, ô Jésus-Christ (1). »
Notre-Seigneur Jésus est notre Maître et notre Maître souverain , d’abord en tant que Dieu. Cette vérité se prouve d’elle-même , et n’a besoin d’aucun développement. En tant que Dieu, Notre-Seigneur est Créateur.
« Au commencement était le Verbe , dit saint Jean, et le Verbe était en Dieu. C’est lui qui était au commencement en Dieu, et le Verbe était Dieu C’est lui qui était au commencement en Dieu. Tout a été fait par Lui, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans Lui (2). » Il a fait le monde visible et le monde invisible avec son Père , comme son Père , avec son Esprit ,
(1) Gloria in excelsis. ■— (2) S. Jean, i, 1.
FEsprit-Saint , qui est aussi l’Esprit de son Père. La Création est l’œuvre indivisible de la très sainte Trinité.
Jésus, en tant que Dieu, est donc notre Souverain, notre Roi, notre Possesseur, notre Maître.
Il l’est aussi en tant qu’HoMME-DiEU ; car l’Humanité sainte de Jésus a été faite participante des droits de la Nature divine. L’Ame incréée de Notre-Seigneur a pu dire à la Nature divine (s’il était possible de supposer ce langage ; nous ne le supposons que pour exprimer mieux notre pensée) : « Tout ce qui est à vous est à moi ; comme tout ce qui est à moi est à vous (1). » En vertu de l’union si étroite qui existait, en Jésus , entre le Verbe et l’Humanité prise par le Verbe, Jésus était une seule Personne divine , la Personne du Fils de Dieu. C’est pourquoi tout ce qui appartient au Fils de Dieu était et continue d’être toujours communiqué à cette Humanité sainte et adorable. C’est en ce sens que les Pères ont entendu de Jésus- Christ , Homme-Dieu , ces paroles du Psaume : cc Le Seigneur m’a dit : Vous êtes mon Fils; je
(1) S. Jean, xvn, 10.
424 MÉDITATIONS SUR LES MYSTÈRES vous ai engendré aujourd’hui. Demandez-moi et je vous donnerai les nations en héritage , et pour possession la terre entière (1). »
Jésus-Christ, Homme-Dieu, est donc notre Souverain , notre Possesseur , notre Maître.
Mais ce qui donne à sa domination, à ses droits , à sa souveraineté absolue un caractère particulièrement glorieux, touchant, et, en un sens, décisif , c’est son titre de Prêtre, et c’est aussi sa condition de Victime ; car c’est en cette double qualité de Prêtre et de Victime , qu’il nous a achetés , conquis et que nous sommes d’une manière spéciale , très parfaite, très nouvelle, son Peuple , et, comme dit saint Pierre , « son Peuple d’acquisition (2).> »
Mais , pour bien entrer dans l’intelligence de cette vérité , il faut nous rappeler que , par le péché de notre premier Père, nous avons passé sous l’empire et le joug ignominieux du démon. Que de fois cette vérité est douloureusement énoncée dans l’Ecriture et dans la Liturgie ! Quand , tout petit enfant, nous fûmes présentés à l’Eglise, pour recevoir le saint Baptême , le
(1) Ps. il, 7, 8. — V. Bossuet, in P$almt — (2) Prem. Epitre de S. Pierre, h , 9.
Prêtre, avant de conférer le Sacrement, dut dire sur nous les paroles de l’exorcisme qui s’adressent au démon : « Sors de cette créature de Dieu, maudit Damné , Esprit immonde (1)! » Plusieurs fois, le Ministre de Dieu, usant de l’autorité de Dieu , commande ainsi à l'ennemi de quitter l’âme humiliée de l’enfant. C’est une preuve que cet ennemi abominable en a pris possession. Hélas î avant la Rédemption de notre Dieu, avant l’application de ses mérites, c’est là notre condition malheureuse. Non, sans doute, (il faut bien le dire) que le Démon puisse absolument être appelé notre Possesseur, notre Maître ; certes! ces noms ne peuvent en aucune manière lui convenir. Est-ce qu’il a le droit de posséder, en ce monde, quoi que ce soit? Nous avons entendu déjà saint Grégoire , pape, nous dire que « les démons ne possèdent rien ici-bas (2). » Mais son pouvoir sur nous est réel , et notre état , avant que Jésus nous délivre, est une véritable servitude. « Quiconque commet le péché , dit le miséricordieux Sauveur lui-même, est esclave du péché (3); »
(I) Rituel romain. — (2) In Evang. Homil. xxxii. — Comm. unius Martyr. ix lectio. — - (3) S. Jean, vm, 34.
426 MÉDITATIONS SUR LES MYSTÈRES et, « celui qui commet le péché, dit saint Jean , y est poussé par le démon (1). »
Quel triste état ! Quelle condition mille fois affligeante ! C’est pourquoi saint Paul , avec une sorte d’enthousiasme, s’écrie : « Rendons grâces à Dieu le Père qui nous a fait dignes de participer à l’héritage des saints dans la lumière éternelle; qui nous a arrachés à la puissance des ténèbres et nous a transférésdansle royaume et sous l’empire de son Fils bien-aimé , par le sang duquel nous avons été rachetés et nous avons reçu la rémission de nos péchés (2). » O Dieu ! quelles magnifiques paroles ! « Nous sommes appelés à l’héritage éternel des saints, » et , pour cela , « nous avons été arrachés à la puissance des démons qui ne sont que ténèbres, et nous avons été transférés dans le royaume et sous la puissance du Fils bien-aimé de Dieu !... » Mais comment? Voici l’intime secret du Mystère : ln quo hàbemus redemptionem per san guinem ejus. Tout ce bien , tout ce glorieux changement , « nous le devons à la Rédemption que ce Fils bien-aimé du Père à faite par son sang , son sang versé pour nous. »
(I) Prem. Epître de S. Jean, ni, 8. — (2) Epître aux Coloss., i, 12, 13, 14.
C’est donc bien Jésus Prêtre et Jésus Victime qui est notre Roi, notre Souverain, notre Possesseur, notre Maître. Saint Epiphane, un des plus anciens Pères de l’Eglise grecque, a réuni tous ces titres , en disant : « Il est Prêtre et il % ne cesse de s’offrir pour nous. Mais il l’a fait autrefois ; car il est lui-même, lui seul, Victime ; il est sacrifice , il est Pontife, il est Autel , il est Dieu, il est Homme, il est Roi, il est Brebis, il est Agneau; enfin, pour notre amour, il est toute chose en tout (1). » Les justes du premier Testament disaient aussi dans leurs prières ardentes, sollicitant du cœur du Père la venue du Libérateur : « Envoyez l’Agneau Dominateur de la terre (2).» Ils ne disaient pas : « le conquérant, le triomphateur, celui qui gouvernera, une verge à la main ;» ils disaient « l’Agneau Dominateur, » indiquant par cette appellation , qui semble de prime abord exprimer deux idées inconciliables, que l’Envoyé du Père , le Messie, le Sauveur, dominerait, mais par la vertu de son sacrifice.
C’est ce que saint Augustin a bien remarqué , quand il a dit cette belle parole : « Victor et
(1) Ad vers. Hæres., libr. u. Hæres., lv, n. 4. — (2) Isaïe xvi, 1.
Victima et ideo victçr quia Victifna : Il est victorieux et il est Victime , et il est victorieux parce qu’il est Victime (1). » Et ailleurs : « Il est maître du monde non par le fer, mais par le bois (2) : » il fait allusion à la croix de Jésus- Christ. Et encore dans un autre de ses ouvrages : « Il a vaincu le monde et il se Test soumis , non par une lutte acharnée contre le monde, mais par l’humilité de ses souffrances (3). y>
Tout cela est singulièrement touchant et propre à transporter nos âmes d’amour et de reconnaissance. Mais ajoutons encore une réflexion. Avons-nous suffisamment remarqué les mots de rédemption , de rachat , d 'acquisition , qui sont si souvent employés dans l’Ecriture pour exprimer la conquête de notre Souverain? Quel en est le sens? Que faut-il bien entendre par ces termes que l’Esprit-Saint a préférés, en parlant de l’œuvre de notre délivrance? Ils nous apprennent que, si réellement notre Sauveur
(1) Confessions, livre x, ch. 43.— (2) Domuit orbem non ferro sed ligno. — In Psalm. xcv. — (3) Superbum mundum , non atrocitate pugnandi, sed patiendi humilitate vin cebat. — In Joann. Tract, cxyi, n. 1.
« a triomphé manifestement des principautés et des puissances ennemies (1), » il a voulu que l’acquisition qu’il a faite des âmes fût moins une domination, par le droit de conquête, comme il advient quand une bataille est gagnée, qu’une prise de possession pacifique, en achetant ce qu’il voulait avoir. 11 est hors de doute que ce qui est conquis est bien au conquérant, lorsque la guerre est juste ; mais ce que l’on acquiert avec le fruit d’un long travail, le fruit de beaucoup de peines et d’efforts, et les épargnes de toute une vie, est bien autrement, semble-il, la possession légitime de celui qui a fait de tels sacrifices. On est bien le maître de ce qu’on a conquis par la force , mais n’est-on pas plus authentiquement et sûrement le maître de ce qu’on a acheté à grand prix, si ce prix surtout n’était pas seulement notre argent laborieusement amassé, mais notre liberté, et, si c’était possible , notre sang , notre honneur, notre vie!... Vraiment, si quelqu’un, pour avoir un objet qu’il aime, donnait tout cela, ne se réservant rien , et s’il réussissait à acquérir ce qu’il désire, à quel titre sacré , absolument in-
(1) Epttre aux Coloss. , ii, 15.
contestable, devant Dieu et devant les hommes, ne le posséderait-il pas?...
O Dieu! c’est ce qui s’est passé, et encore d’une manière à jamais ineffable, dans le Mystère de l’achat de notre Sauveur. Il nous possédait comme Dieu, comme Dieu incarné, (et à ces titres que ne possède-t-il pas? Est-ce que les méchants eux-mêmes , et les démons et les damnés ne sont pas absolument sous sa puissance inévitable?') O humilité! 6 amour l il voulait encore, il voulait principalement nous posséder comme un acheteur qui donne un prix. Et quel prix? Dédit semetipsum pro nobis (1) : lui-même, lui-même avec ses humiliations, ses travaux, sa pauvreté, ses souffrances, son* sang, sa mort. « Nous avons été achetés à un grand prix, dit saint Paul (2). » Saint Pierre ajoute : « Vous savez que ce n’a point été avec des choses corruptibles , comme sont l’or et l’argent, que vous avez été rachetés ; mais par le précieux Sang de l’Agneau très pur et immaculé (3). » Jésus lui-même a voulu que nous eussions cette idée, l’idée d’un achat mysté-
(I) Epltre à Tite, h, 14. — (2) Prem. Epitre aux Corinth., ti, 20. — (3) Prem. Epître de S. Pierre, i, 18, Ï9.
rieux , de la grande œuvre qu’il a accomplie sur la Croix, par sa mort. Nous n’avons qu’à nous rappeler la parabole de V Acheteur. Quelle étrange conduite est celle de cet homme qui, pour avoir trouvé une perle précieuse , donne tout, tout ce qu’il possède ( dédit omnia sua ) pour l’acquérir ! Tout son bien pour un seul objet! est-ce croyable? Ah! c’est que la perle précieuse, c’est l’âme humaine ; et le marchand prodigue , c’est vous, ô mon Dieu ! et vous avez justement appelé « un excès » le prix que vous avez donné , sur votre Croix divine, pour nous posséder.
Et après cela, ô Acheteur unique et sans pareil , au profit de qui avez-vous fait cette acquisition, si extraordinairement payée? En avez-vous augmenté vos richesses? que vous en est-il revenu de ce négoce singulier? O Dieu, vous êtes toujours le même. Il est écrit que «le Père, pour notre amour, ne vous a pas épargné. y> Vous êtes donc toujours le sacrifié. L’achat, dans ces conditions si inégales , vous fait honneur, ô Amour infini! il fait honneur • mille fois à votre libéralité, à votre compassion
inconcevable (1). Mais la chose rachetée quel honneur vous fait-elle? Voyez le nombre immense des âmes , voilà les multitudes qui se suivent dans chaque siècle, voyez les foules innombrables d'indifférents, de tièdes, d’ingrats ou de pécheurs de toute sorte... Voyez leur vie intime, voyez leurs œuvres... Que devient la « perle précieuse ?» O Mystère ! Et le Sang de mon Dieu a coulé, et ses larmes ont coulé, et son Cœur a été ouvert, et l’Eucharistie, humble et glorieuse , source intarissable de grâces et foyer d’amour éternel est dans ce monde en des millions d’églises !...
O Jésus! Jésus.! Jésus! « lntende , prospéré procédé et régna ! Faites connaître votre beauté, révélez vos excellences ; puis avancez , que vos démarches soient couronnées de succès, et régnez (2). » C’est nécessaire « il le faut (3); » ou bien nous périssons; soyez le Maître et régnez!
(1) Dignatio est , nonpromotio (quod Dominas Christus rex sit hominum), miser ationis indicium , non potestatis augmentum. — S. Augustin. In Joann. Tract, li, n. 5. — (2) Psaume xliv, 5. — (3) Oportet ilium regnare. — Prem. Epître aux Corinth., xv, 25.
DEUXIÈME CONSIDÉRATION
Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST est notre Maitre; et à ce titre, il nous commande absolument ; mais c'est encore principalement sa qualité de Prêtre qui lui donne cette autorité.
Notre-Seigneur Jésus-Christ nous possède en Maître ; et il manifeste son autorité par les commandements qu’il fait à nos âmes.
Tout humble et doux qu’il était ( si bien qu’il a pu dire : « Je ne suis pas venu pour être servi mais pour servir (1), » ) Notre-Seigneur, sur la terre, a fait plusieurs commandements ; il en avait le droit, et il l’exerçait, suivant que sa divine sagesse le déterminait à le faire. L’Evangile rend témoignage de ces divers actes. Il est écrit que Jésus commandait aux vents et à la mer (2); aux infirmités et aux maladies (3) ; il commandait aussi avec une grande autorité aux démons qui étaient dans le corps des possédés (4). Mais c’est aux âmes surtout qu’il don-
(1) S. Matth., xx, 28. — (2) S. Matth., viii, 26. — (3) 7mperavit febri. S. Lac, iv, 39. — (4) S. Marc, i, 27.
nait ses ordres et ses commandements , et c’est de cette autorité que nous parlons ici. Les disciples, les malades savaient qu’il avait le souverain pouvoir , et on l’appelait : Prœceptor , c’est-à-dire celui qui commande (1). Saint-Pierre, dans une circonstance où Jésus, au milieu de la nuit , venait vers ses apôtres en marchant sur les flots, dit : cc Maître, si c’est vous, ordonnez moi d’aller à vous, en marchant sur les eaux (2) .» Jésus lui-même disait ouvertement à ses disciples : « Vous m’appelez Seigneur et Maître , vous dites bien : je le suis en effet (3). » Rien n’est mieux prouvé par cette plénitude d’autotorité en notre divin Rédempteur.
Il faut dire encore ici qu’il la possédait comme Dieu et aussi comme Homme-Dieu. Comme Dieu, nous lui devons tous les commandements de l’ancienne Loi et ceux delà nouvelle; et comme Homme-Dieu, il a confirmé les premiers et il est l’auteur des seconds. Il disait expressément : « Je vous donne un commandement nouveau... (4). Ceci est mon commandement (5). »
(I) S.Luc., v, 5, et xviï, 13. — (2) S. Matth., xiv, 28. — (3) S. Jean, xiii, 13. — (4) S. Jean, xm, 34. — (5) Id., xv, 12.
Et encore : « Si vous m’aimez, gardez mes commandements (1). » Que de fois saint Jean, dans ses épîtres, parle des commandements du Seigneur ! Il est à remarquer qu’il les rappelle toujours, pour dire aux fidèles que la docilité que Ton met à les observer est la grande preuve de notre amour pour le bon Maître. Saint Pierre, écrivant sa seconde épître dit expressément qu’il l’écrit, « afin qu’On se souvienne des préceptes du Maître et Sauveur » Jésus (2).
Or, faisons quelques réflexions sur l’exercice de cette autorité en notre aimable Rédempteur. Jésus commande, il en a droit; mais c’est pour notre bien qu’il commande. Il nous connaît ; s’il ne faisait qu’insinuer, nous ne serions pas si attentifs et par suite moins dociles , moins fidèles ; nous acquerrions par conséquent moins de mérites, enfin nous serions plus exposés à nous perdre éternellement. Le commandement est notre sauvegarde.
Cependant tout pourrait être commandement, et tout ne l’est pas de la part de notre divin Maître. Ce qui est essentiel à notre bien, il
(I) S. Jean , xiv, 15. — (2) Deuxième Ep., ni, 2.
nous l’impose ; ce qui l’est moins, il le conseille. Voilà toujours notre Dieu infiniment aimant et bon. Ce qui est essentiel , ce qu’il faut absolument que nous accomplissions sous peine d’un malheur éternel , il l’ordonne avec une grande autorité; ce qui n’est pas absolument nécessaire ou qu’il veut bien ne pas exiger comme absolument nécessaire , il l’abandonne à notre bon vouloir , à notre générosité , à notre cœur d’enfant. Qu’est -ce à dire? S’il commandait tout., où serait , de notre part , la preuve de l’amour? Il semble que tout, en quelque sorte , serait le fruit de la crainte. Car, s’il ordonne et qu’il ne soit pas obéi , il y a , pour ceux qui sont indociles, un châtiment inévitable. Mais il ne commande pas tout ; il conseille seulement certains actes, certains degrés de vertus , un certain état plus parfait. Et pourquoi ? C’est afin que nous ayons l’honneur d’agir envers lui plus librement , s’il se peut ainsi dire , plus spontanément , plus généreusement , et d’être (si ces mots ne sont pas trop étranges) larges et grands à son égard. Hélas î c’est vraiment impossible. Pauvres créatures! comment pourrions-nous avoir cette sorte de pose et d’attitude vis-à-vis de Dieu.
Nous ne pouvons pas même nous dire généreux, puisque nous ne donnons jamais que ce qu’il nous a donné le premier. Mais admirons le paternel amour de notre Dieu pour nous ; son cœur a trouvé le moyen de nous faire donner , à nous qui n’avons rien , quelque chose à sa gloire et à son bon plaisir.
Maintenant , ni nous allons au fond , à l’intime- même de ce que Dieu opère , soit qu’il commande soit qu’il conseille , nous verrons l’action de son amour si constante , si forte et si douce à la fois que décidément, il faudra convenir que c’est ce paternel amour qui fait toute chose. Il commande , et nous obéissons à sa loi ; il conseille, et nous cédons affectueusement , généreusement , héroïquement même , à ses conseils. Mais, sans nier le mérite de notre bonne volonté , qu’est-ce qui opère en nous notre docilité? Qu’est-ce qui nous rend généreux ou héroïques ? N’est-ce pas la grâce divine ? Jésus ti’a-t-il pas dit : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire (1)? » Il commande; mais n’est-ce pas lui, lui seul, qui donne ce qu’il faut pour que ce commandement soit exécuté, exacte-
(1) S. Jean, xv, 5.
ment, entièrement, selon toutes ses vues? Il conseille; mais n’est-ce pas lui qui nous fait aimer le conseil, qui nous incline à en atteindre toute la perfection, qui nous porte à en faire la règle même de toute notre vie ?
O Maître ! que vos commandements sont aimables ! que vos * conseils sont attrayants ! Quel honneur vous nous faites ! Nous sommes sous votre main , sous votre puissante autorité : quelle gloire ! Mais vous daignez nous témoigner votre volonté et votre bon plaisir , afin que, nous conformant à ce que vous voulez et à ce que vous désirez de nous , nous soyons conformes à vous , un avec vous : quel surcroît de gloire!... Qu’il vous plaise maintenant de nous apprendre comment c’est votre Sacerdoce qui vous fait exercer sur nous le pouvoir que vous avez , en tant que Dieu et en tant qu’HoMME-DiEU , de nous imposer des commandements et des préceptes.
Il y a, dans tout commandement, trois choses à considérer : premièrement, l’effet que le commandement produit ; secondement , la fin que se propose celui qui commande , et troisièmement , le moyen par lequel le commandement s’exécute. V effet , l’effet immédiat que
le commandement produit , est une sorte d’humiliation que subit la personne à qui le commandement s’adresse ; cet acte d’autorité témoigne de sa dépendance et de son infériorité. La fin que se propose quiconque fait sagement un commandement , c’est le bien de la personne à laquelle il est fait ; car tout commandement légitime et sage a pour but de maintenir celui qui en est l’objet dans la vérité, dans l’ordre , dans le bien , et , par suite, de lui faire acquérir des mérites et, enfin, une récompense. Le moyen par lequel le commandement s’exécute , c’est le secours que donne le supérieur bienveillant qui commande à celui qui doit obéir, afin que rien ne manque à l’accomplissement de sa volonté.
Tels sont les trois aspects sous lesquels un ordre , un commandement peut être envisagé.
Revenons à Notre-Seigneur et voyons comment c’est en sa qualité de Prêtre qu’il a daigné nous imposer ses ordres et ses commandements.
Nous venons de parler d’abord de Yeffet de tout commandement. Cet effet est, pour celui qui le subit, une sorte de véritable abaissement. Il nous humilie , en nous obligeant à nous sou-
venir que nous sommes des créatures, non indépendantes , mais destinées à obéir, à obéir à Dieu, à Notre-Seigneur, à son Eglise. « Obéir aux commandements de Dieu , c’est là tout l’homme , » dit le Saint-Esprit (1). Il est vrai qu’obéir à Dieu et « le servir, c’est régner, d suivant le mot célèbre du grand pape saint Léon (2). Mais servir Dieu , c’est avoir accompli le commandement. Il s’agit ici de l’imposition qui en est faite et qui est, disons-nous, le signe d’un vrai assujettissement.G’est afin que nos premiers parents ne l’oubliassent point que Dieu , même dans la gloire et la liberté du Paradis terrestre, leur fit une défense , leur intima un ordre. En un sens , cette défense , cet ordre humiliaient Adam et Eve, et les tenaient ainsi à leur vraie place.
Or, Notre-Seigneur nous commande, afin que nous soyons aussi humiliés, inclinés, courbés pour ainsi dire et prosternés devant sa volonté. Il veut faire, pour dire le mot qui rend le mieux le dessein que son Cœur a formé, il veut faire à son Père céleste un vrai sacrifice, une complète
(!) Ecclésiaste, xii, 13. — (2) Epistol. ad Demetriadem, cap. iv.
immolation de notre volonté propre, de notre esprit d’indépendance, de cette tendance, si forte en nous, qui nous porte à nous élever au-dessus de notre condition de créatures.
Or, le dessein de notre adorable Sauveur appartient manifestement à l’exercice de sa divine Prêtrise, la souveraineté en Dieu s’exerçant sur les créatures étant, au sentiment des saints, un des fondements du Sacerdoce (1). C’est pourquoi Pacte par lequel saint Michel précipita du haut du Ciel les mauvais anges, en disant : « Que le Seigneur vous commande (2) ! » a été appelé par les Pères un acte sacerdotal (3). Nous pouvons assurer, par conséquent , que Notre-Seigneur exerçait son divin ministère , quand il chassait les démons ou qu’il commandait aux vents et à la mer ; mais c’est surtout lorsqu’il donnait ses lois et ses préceptes aux créatures • raisonnables, qu’il se montrait souverain Prêtre du Père : parce qu’en usant ainsi de son autorité, il les abaissait aux pieds de Dieu, il les immolait en quelque sorte à sa Majesté et à sa souveraineté.
(I) V. M. Olier, Traité des saints Ordres , 3e partie, ch. 1. — (2) Epître de S. Jude, 9. — (3) Ap. Olier, loc. cit.
Le commandement est donc, en Jésus-Christ, une œuvre vraiment sacerdotale , si l’on considère l’effet produit. Voyons la fin du commandement. Elle est, avons-nous dit, le bien de celui à qui il s’adresse. Mais ce bien, quel est-il? Quel est le bien véritable de toute créature? N’est-ce pas l’union au Créateur? Or, qu’est-ce qui fait l’union au Créateur, sinon l’obéissance à ses commandements, la conformité parfaite à sa divine volonté ? N’est-il pas écrit : « Celui qui adhère à Dieu est un même esprit avec lui (1)? » Voilà donc la créature intimement unie à Dieu par le commandement accompli. Mais cette union, ce mystère d’amour n’est-il pas la fin, toute la fin de la Rédemption? N’est-ce pas pour que cette union s’accomplît, dès ici-bas et plus tard au Ciel , d’une manière définitive et absolue , que notre doux Sauveur a versé tout son sang? S’il s’immole, s’il est Victime, s’il exerce de la sorte sur lui son Sacerdoce, afin que nous soyons unis à Dieu , comment ne serait-ce pas en vertu de son Sacerdoce qu’il pose la cause (c’est à savoir les commandements qu’il nous fait), qui concourt si parfaitement, si
(1) Première Ep. aux Corinth., vi, 17.
nous sommes dociles, à effectuer l'union de nos âmes à Dieu?
Le commandement , considéré en sa fin , qui est le bien de celui à qui il est fait , est donc un acte sacerdotal. Voyons ce qu’il est, considéré dans le moyen qui est offert par celui qui commande à la personne qui doit obéir.
Ce moyen , c’est la grâce divine, nous l’avons vu. « Il est nécessaire , dit saint Augustin, de connaître la loi ; mais il faut avoir la grâce pour l’accomplissement de la loi (1). » — Or, la grâce divine , qu’est-elle ? Le fruit de la Passion de Jésus-Christ. Il a souffert , il a prié , il a donné son sang , il a incliné la tête , il est mort , pour que ce moyen nécessaire nous fût assuré; et par tant de souffrance , et par cette mort douloureuse , nous avons la grâce divine , par laquelle et avec laquelle nous accomplissons tout commandement, nous faisons tout ce qui plaît à notre Dieu. Les petits enfants eux-mêmes le savent.
C’est dire que c’est encore Jésus Prêtre et
(1) Dicimus lege fieri ut Deus quod fieri mit audiatur ; gratiâ verà fieri ut legi obedialur . — Contrà duas Epist. Pelagii, lib. m, cap. % n. 2.
Jésus Victime qui donne le moyen de satisfaire aux ordres qu’il nous fait , et de remplir toutes ses volontés.
O Amour! nous vous bénissons! O notre Maître ! commandez , nous vous obéissons ! O notre Prêtre ! ô notre Hostie ! nous vous aimons !
TROISIÈME CONSIDÉRATION
Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST est notre Maître , et , en cette qualité , il nous enseigne ; et, c’est encore parce qu’il est Souverain Prêtre, qu’il nous enseigne.
Il semble que, dans les circonstances les plus solennelles , où Notre-Seigneur a bien voulu se dire notre Maître , il l’ait fait principalement pour nous apprendre le droit qu’il a d’instruire et d’enseigner.
Un jour , Jésus parlait à la foule réunie sous les galeries du temple (c’était le mardi qui précéda sa divine Passion). Ses disciples étaient autour de lui. Les paroles qu’il prononça semblent dites Avec une sorte de solennité. Les voici : « Les Scribes et les Pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse. Agissez donc et faites
ce qu’ils vous disent ; mais n’agissez pas d’après leurs œuvres, car ils disent e\ ne font pas...
» Ils aiment que les hommes les appellent Rabbi (c’est-à-dire Maître). Pour vous, ne veuillez pas être appelés Maîtres , car vous n’avez qu’un seul Maître... et , ce seul Maître , c’est le Christ (1). »
Rien de plus grave , rien de plus formel. Un seul a le droit de parler , d’instruire, de diriger les âmes dans les voies du salut, c’est le Christ. « Les Scribes et les Pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse , » et , parce qu’ils sont les héritiers de ceux qui ont été divinement établis Maîtres et Docteurs, leur enseignement, malgré l’hypocrisie de leur vie et leurs mœurs criminelles , est légitime et conforme à la loi de Dieu et à la vérité. Mais, sans qu’ils s’en doutent, ils ne sont que les échos de Celui qui est devant eux ; de Celui qui a parlé autrefois par les Prophètes , qui parlait sur le Sinaï, qui est le Verbe, la Parole du Père, c’est-à-dire le Christ Jésus. « Unus est Magistervester, Christus. Vous n’avez qu’un seul Maître qui enseigne , le Christ. »
(1) S. Matthieu, xxm, 1,10.
Les Ecritures avaient annoncé ce Docteur unique des âmes. Isaïe avait dit : <?. Le Seigneur vous donnera votre Docteur, et vous l’aurez toujours avec vous. Vos yeux verront ce Maître , et vos oreilles entendront sa Parole, lorsque, vous avertissant , il vous dira : « C’est ici qu’est la voie, marchez dans le chemin sans vous détourner ni à droite ni à gauche (1). » Joël portait le peuple à tressaillir de joie dans l’espérance de ce Maitre « qui enseignerait ce qui est juste et saint (2). »
Quand il parut , les âmes droites le reconnurent. Zacharie chanta son cantique Bene dictus en sa présence, et, annonçant les divines clartés qui seraient répandues partout par la doctrine du Dieu , maintenant humble enfant , caché dans le sein de sa Mère , il parla « de la lumière qu’il porterait à ceux qui étaient dans lés ténèbres et dans les ombres de la mort , lumière qui dirigerait les pas de tous les hommes dans la voie de la paix (3). » Un autre vieillard , aussi en présence de l’adorable Enfant , mais qui avait la joie de le porter dans
(1) Isaïe, xxx, 20, 21. — (2) Jude, il, 23. — (3) S. Luc, I, 79.
ses bras, Siméon , chanta pareillement un cantique. Mais il ne parla plus seulement de la lumière que le divin Docteur répandrait dans le monde', il l’appela « Lumière » lui-même , « Lumière des peuples , pour la révélation de toute vérité (1). » Ils disaient bien , dans leur saint enthousiasme , ce que devait être notre Docteur et notre Maître. N’a-t-il pas déclaré lui-même qu’il est la « Lumière du monde (2) ? » N’a-t-il pas dit : « Je suis la Vérité (3)? » S’il est la Vérité , la Vérité vivante, la Vérité substantielle , oc la Vérité qui éclaire » et qui sauve, comme il disait encore , la Vérité qu’il est absolument nécessaire de connaître , de posséder en nous , comment n’enseignerait-il pas ? Il est le Verbe , comment ne parlerait-il pas , pour nous dire la Vérité qui est Lui-même?
Jésus parla aux hommes ; il fut notre Maître. Les Evangélistes disent : « Il allait et il enseignait (4). » Tous l’entendirent , tous purent recueillir ses conseils , ses recommandations , sa doctrine , tous : les petits , les humbles , les
(1) S. Luc il, 32. — (2) S. Jean, vin, 12. — (3) S. Jean xiv, 16. — (4) S. Matthieu, îv, 23 ; ix, 25.
448 MÉDITATIONS SUR LES MYSTÈRES pauvres , les affligés , les pécheurs , les grands, les docteurs eux-mêmes. Il enseignait sous toutes les formes les plus populaires : la comparaison , la parabole , le trait historique , la sentence , le conseil. Il enseignait à toute occasion favorable , à propos d’un événement , d’un accident survenu , d’un miracle qu’il venait de faire. Il enseignait partout , annonçant l’Evangile de Dieu, sur une montagne devant la foule, dans le secret delà nuit à un docteur de la loi, sur les bords d’un puits public à une pauvre pécheresse, dans l’intimité à quelques âmes privilégiées, dans le temple à la multitude; en tous temps , en tous lieux , à ses chers disciples. Il se rend à lui même le témoignage de l’avoir remplie tous les jours, cette mission (car il la tenait de son Père , qui le voulait notre Docteur, comme il le voulait notre Victime.) Ne disait-il pas à ses ennemis qui venaient à la montagne des Olives pour le prendre : « J’étais chez vous, chaque jour, enseignant dans le temple ; et alors vous ne m’avez pas pris (2) ? » C’est dans ce temple que lui , « qui avait tout pouvoir y> d’enseigner aux hommes la vérité,
(1) S. Marc, xiv, 49.
un jour ne se contentait pas de prendre cet accent , ce ton solennel qui convenaient à un tel Maître ; mais il fait dire à son Evangéliste , à cause de la majesté extraordinaire de sa parole, qu’il parlait avec toute la force et l’ampleur que la voix peut avoir. Clamabat ergo Jésus in templo docens (1). Il fallait bien qu’il fût entendu de tous , afin que tous , depuis les plus petits jusqu’aux plus puissants, eussent quelque chose de ce trésor de vie éternelle que distribuaient ses paroles (2).
Qu’il est beau le Verbe divin , incarné pour notre amour, devenu Jésus-Christ, notre Docteur et notre Maître, et répandant comme une effusion sainte, suivant la belle expression de saint Ambroise, les Mystères du Père parmi les hommes (3) ! Quelle majesté et quelle humble simplicité ! Quelle suavité et quelle force ! Quelle profonde paix et quelles ardeurs dévorantes, les ardeurs d’un zèle qui , même dans les angoisses de l’agonie , lui faisait pousser ce cri : « J’ai soif! » j’ai soif des âmes !...
(1) S. Jean, vu, 28. — (2) S. Jean, vi, 69. — (3) EJundebat Mysteria Fatris Dominxts Jésus. — De oflîciis Ministror. lib. ni , n. 135.
O Verbe! ô mon Verbe! je puis dire : mon Verbe, parce que le miséricordieux Père qui est au Ciel , notre Père , dont vous disiez : « Je ne parle pas de moi-même , mais ce que je dis, mon Père me l’a dit le premier (1), » ce Père « a tant aimé le monde qu’il vous a envoyé et donné » à nous, à moi, comme Docteur, comme Maître de la vérité, de la vertu, de la justice et de la sainteté ; il vous a donné à mon ignorance, à mes ténèbres, à l’abîme insondable de mes erreurs ; il vous a donné à cet abîme , vous, la vraie Lumière (2), » vous, « la Vérité, vous, la Voie, vous, la Vie (3)! » Vous donnant , il a dit : « C’est ici , mon Fils bienaimé , en qui j’ai mis mes complaisances ; écoutez-le (4) ! » Quelles paroles! « Fils bienaimé ! en qui j’ai mis mes complaisances ! » C’est le Fils , c’est cet Objet éternel de ses complaisances, c’est vous , ô Verbe , ô Christ ! ô le plus beau des Enfants des hommes! ô Parole d’infaillible sagesse , d’intarissable tendresse , de suprême amour ; c’est vous qu’il m’a donné. Mais il m’a fait ce don de vous-même ,
(1) S. Jean, xii, 50 ,‘ xiv, 10. — (2) S. Jean, i, 9. — (3) S. Jean, xiv, G. — (4, S. Matthieu, xvn, 5.
disant : « Ecoutez-le ! » Ah! ma vie se passera à vous écouter , pour que ma vie et mes œuvres soient selon votre vérité. Gomme Madeleine, l’humble, la pénitente, l’aimante, l’avide Madeleine , je m'asseois à vos pieds , et je vous écoute à jamais. C’est mon repos spirituel ; c’est mon repas mystique. c< À qui irionsnous? Vous avez les paroles de l’éternelle vie (1). » « Vous connaître , par ce que vous daignez nous révéler, c’est déjà la vie de l’éternité (2). » Oh! l’éternité! ce sera aussi vous entendre, ô Verbe I et cette amoureuse et extatique application à vous entendre , à vous recevoir en nous , à ne faire qu’un avec vous , ô Vérité! sera la communion éternelle de vos Prédestinés à votre vie de Fils de Dieu (3).
Amen! Que cette grâce me soit faite après ce long exil !
Mais voici la suite de la Méditation : Jésus- Christ est notre Docteur et notre Maître, et c’est en sa qualité de Prêtre qu’il nous enseigne.
(1) S. Jean, Vf, 69. — (2) S. Jean, xvn, 3. (3) V. les Pères, dans Thoramasin, de Incar nativne, lib. x, cap. xxvi et xxvn.
Il semble nous l’avoir fait connaître lui-même, dans la circonstance de sa divine vie que saint Luc nous a racontée comme il suit :
« Alors , Jésus , poussé par la vertu de l’Esprit-Saint , s’en retourna en Galilée (revenant du désert où il avait fait une si extraordinaire pénitence ; c’était donc au début de sa Vie Publique) ; et sa réputation se répandit dans tout le pays d’alentour.
» Et il enseignait dans les synagogues, et tout le monde lui donnait de grandes louanges.
» Et il vint à Nazareth où il avait été nourri , et il entra selon sa coutume, le jour du Sabbat, dans la synagogue, et il se leva pour lire.
» Et on lui présenta le livre du prophète Isaïe , et , l’ayant ouvert , il trouva l’endroit où ces paroles étaient écrites :
» L’Esprit du Seigneur est sur moi; c’est pourquoi il m’a consacré de son onction. Il m’a envoyé annoncer l’Evangile aux pauvres, guérir les coeurs brisés ,
» Prêcher aux captifs leur délivrance..., publier l’année des miséricordes du Seigneur , et le jour auquel Dieu rendra à chacun selon ses oeuvres.
» Et, ayant fermé le livre, il le rendit au
ministre; et il s’assit; et tous les regards étaient fixés sur lui.
» Et il commença à leur dire : << Cette Ecriture que vous venez d’entendre s’accomplit aujourd’hui en ma personne (1). »
Jésus est au début de sa Vie Publique. Les hommes l’entendent pour la première fois ; tout le monde parle de lui ; tous les regards sont tournés vers lui. Dans ces circonstances graves et presque solennelles, il révèle sa mission divine de Docteur et de Maître. Mais quelle est la raison qu’il donne du droit qu’il a d’annoncer l’Evangile ? La voici : « L’Esprit du Seigneur est sur moi , et le Seigneur m’a consacré de son onction. » Quel est le sens de ces paroles? Elles signifient, disent les saint Docteurs , que le Père a fait l’onction , que l’Esprit-Saint est cette onction , et que la consécration du Verbe incarné qui en est l’effet , c’est son divin Sacerdoce (2). Donc, avant d’enseigner , JÉsus-
(1) S. Luc, iv, 14, 21. — (2) Plerique arbitrati sunt un guentum Christi esse Spirilum sanctum. Et benè unguentum, quia oleum justitiœ, etc. Verum ilium Deus Pater omnipo tens unxit Principem sacerdotum. — S. Ambroise, de Spiritu sancto, lib. i, cap. 9 (aliàs 8), n. 100. — Patr. lat. , t. xvi , col. 728.
Christ est Prêtre ; et Isaïe nous apprend qu’il est consacré Prêtre, afin qu’ensuite il enseigne : Spiritus Domini super me; eo quod unxerit Dominus me , ad annuntiandum man suetis misit me (1). Rien de plus expressif.
Du reste, Notre-Seigneur est Prêtre dans tout son être et dans tous ses actes , et il est Prêtre pour la gloire de son Père et le salut des âmes, suivant cette parole de saint Paul : « Le Prêtre est établi pour ce qui se rapporte à Dieu , en faveur des hommes (2). » Comment la prédication, qui a directement pour but l’honneur de Dieu, par la conversion des âmes et leur soumission à Dieu, ne serait-elle pas un acte sacerdotal ?
Cette vérité est évidente aux yeux de tous. Mais voici les magnifiques paroles de saint Paul qui la confirment. Il dit aux Romains : « Je vous ai écrit , mes frères , afin de vous faire ressouvenir de la grâce que Dieu m’a faite , qui est d’être ministre de Jésus-Christ parmi les peuples , en exerçant à leur égard la sacrificature de l’Evangile de Dieu, afin que je lui fasse des Gentils une oblation qui lui soit agréable , sanc-
(1) Isaïe , LXt, 1. — (2) Epître aux Hébr., v, 1.
tifiée par l’Esprit-Saint (1). » Le plus souvent cité des commentateurs de l’Ecriture, Corneille de Lapierre , expose ainsi le sens de ces paroles : « L’Apôtre veut dire : « Je suis Prêtre, en ma qualité de héraut de l’Evangile , afin que les peuples convertis à Dieu par ma parole, et sanctifiés par le Saint-Esprit , soient comme des victimes offertes à Dieu, et qui soient agréables à sa Majesté. Ma prédication est un vrai sacrifice ; les peuples, que l’Esprit-Saint gagne à la vérité , en sont les victimes et les hosties (2). » C’est , du reste , le langage des Docteurs et des Pères (3).
Il est donc manifeste que notre doux et miséricordieux Maître , Jésus , enseignant au monde , avec tant d’autorité , de douceur , de patience et d’amour, l’a fait en sa qualité de Prêtre du Père.
O Prêtre ! ô Missionnaire ! ô Prédicateur de Dieu le Père! O Jésus ! vous vous êtes donné des ministres pour la propagation de votre
(1) Epître aux Rom., xv , 15, 16. — (2) Voir tout le comment, de ce passage de S. Paul, et de celui d’Isaïe , chap. lvi , yers. 20. — (3) S. Augustin, ap. eumd. Corn. h Lap.
divine parole. Remplissez de votre Esprit ces hommes que vous avez honorés d’une mission si sublime et si sainte ; qu’ils soient possédés de cet Esprit si pur ! Qu’ils n’aient tous, Prêtres, Prédicateurs , Missionnaires , soit qu’ils enseignent, soit qu’ils exhortent, ou qu’ils consolent ou qu’ils dirigent, qu’ils n’aient tous qu’une seule ambition , une seule , celle de faire de toutes les âmes, des hosties uniquement vouées à la gloire et au bon plaisir de votre Père * et des victimes que consume le feu de votre saint Amour !