‹ Jésus-Christ, prêtre et victimeChapitre 18 sur 24 · VINGT-DEUXIÈME MÉDITATION · texte numérisé non relu

VINGT-DEUXIÈME MÉDITATION

Sur cet enseignement de notre adorable Docteur et Maître t « Apprenez de mol que Je suis doux... »

PREMIÈRE CONSIDÉRATION

Comment Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST a été doux envers son Père , en sa qualité de Victime.

Cette expression « Notre-Seigneur Jésus- Christ a été doux envers son Père, » paraît peut-

être , de prime abord, un peu singulière, irrespectueuse même. Nous allons en voir tout à Theure la parfaite justesse.

En sa qualité de Victime, Jésus passa sa vie tout entière sous la main de son Père, avec une très humble et très sincère soumission, pour accomplir fidèlement tous les desseins de ce Père bien-aimé, pour satisfaire à tousses droits , en un mot pour réaliser toutes les conditions et atteindre toutes les fins de la Rédemption. — Nous avons déjàdit ces vérités plusieurs fois; mais quelle consolation intime et profonde à revenir sur cette belle et très sainte doctrine!

Nons l’avons vu, nous le verrons mieux encore dans les Méditations sur la Passion , Dieu le Père ayant fait Jésus sa Victime, la Victime non seulement de sa religion et de son culte, mais de sa sainteté offensée, de son amour blessé , de sa justice outragée , et Jésus ayant accepté amoureusement et pleinement cette condition, se trouva, sur la terre, depuis le commencement de sa vie jusqu’au dernier soupir, dans un état extraordinaire d’humiliation, de privation, de souffrance, de disgrâce même, devant son Père qui le regardait et le traitait (considéré en cette condition de Victime d’ex-

piation) comme s’il était non seulement le pénitent universel , chargé des péchés de tous les hommes, mais comme « le péché même. »

Nous savons que ce mot étrange est de saint Paul, par conséquent du Saint-Esprit luimême (1).

Ces rapports si mystérieux , mais souverainement équitables, et pour nous pleins d’amour, étant établis entre le Père céleste et son Fils incarné pour être sa Victime, la conduite du Père à l’égard de cette Victime expiatrice , fut (nous ne savons comment dire ces mots) terrible et cruelle. Si nous n’entrons pas dans le secret du Mystère , ce langage paraîtra inconvenant et même impie. Si nous avons, au contraire, l’intelligence des prodigieuses voies de la Sagesse, delà Justice et de la Sainteté du Père, nous aurons , avec l’exacte connaissance de la vérité, un principe admirable de lumière inexprimablement belle.

Jésus Victime, portant les péchés de tous les hommes, et destiné en cette qualité à les expier dans sa chair , dans son âme , dans tout son être , fut donc établi d’une manière invariable

(1) Deux. Epître aux Corinth., v, 21.

et immuable , sous la main, sous l’action toutepuissante et vengeresse de son Père. C’est pourquoi, dès le premier instant de sa vie, il fut livré, par cette action souveraine et irrésistible (et souverainement aimée en vérité) , à l’obscurité, à l’humiliation , à l’abjection, à la pauvreté, à toutes les privations, à tous les délaissements , à toutes les injustices, à toutes les haines, à la souffrance sous toutes les formes, k l’ignominie avec toutes ses plus intolérables extrémités. Ecoutons Bossuet , et bien qu’il parle de Jésus-Christ dans sa Passion , il est bon que nous citions ici , à propos du sujet de cette Méditation , ses graves paroles :

« Il fallait que tout fût divin dans ce sacrifice ; il fallait une satisfaction digne de Dieu, et il fallait qu’un Dieu la fit, une vengeance digne de Dieu, et que ce fût aussi Dieu qui la fît... En effet, il n’appartient qu’à Dieu de venger ses propres injures, et tant que sa main ne s’en mêle pas , les péchés ne sont punis que faiblement. « A moi, à moi, dit-il, la vengeance, et je saurai bien leur rendre ce qui leur est dû (1). » Il fallait donc qu’il vînt lui-même contre son

(I) Epître aux Rom., xu, 19.

Fils avec toutes ses foudres ; et puisqu’il avait mis en lui nos péchés , il y devait mettre aussi sa juste vengeance. Il Fa fait, Chrétiens, n’en doutons pas. C’est pourquoi le même prophète nous apprend que , non content de l’avoir livré à la volonté de ses ennemis , lui-même voulant être de la partie , l’a rompu et froissé par les coups de sa main toute-puissante : Et Dominus voluit conter ere eum in infirmitate (1). Il l’a fait, dit-il , il a voulu le faire : voluit conterere. C’est par un dessein prémédité. Jugez où va ce supplice : ni les hommes , ni les anges ne le peuvent jamais concevoir.

« Saint Paul nous en donne une idée terrible, lorsque, considérant, d’un côté, toutes ces étranges malédictions que la loi de Dieu attache justement aux pécheurs, et regardant, d’autre part, des yeux de la foi, Jésus-Christ tenant leur place en la croix, Jésus-Christ devenu « péché pour nous, » comme il parle, il ne craint point de nous dire que « Jésus-Christ a été fait pour nous malédiction (2) » (le grec porte : exécration) et cela de la part de Dieu : car' il est écrit dans la loi , et c’est Dieu même

(1) Isaïe, lui, 10. — (2) Ep. aux Galates, ni, 13.

qui l’a prononcé : « Maudit de Dieu est celui qui est pendu sur le bois (1) ! » Et saint Paul nous apprend que cette parole était prophétique et regardait principalement le Fils de Dieu, qui était c< la fin de la loi (2). » C’est pourquoi il la lui applique déterminément. Le voilà donc maudit de Dieu : l’eussions-nous osé dire , l’eussionsnous seulement osé penser, si le Saint-Esprit ne nous l’apprenait (3) ? »

Quelle condition rigoureuse est faite au Fils de Dieu, devenu notre Hostie!... Eh bien ! il fut sous la main du Père « l’Agneau qui se laisse dépouiller et conduire à la boucherie, sans rien dire (4). » Il se livra à la merci de la Sainteté et de la Justice du Père ; il le fit avec une résignation et une patience sans pareilles, et, pour dire le mot qui exprime le mieux sa disposition intérieure, avec une douceur infinie. Nous disons que ce mot est préférable : il est plus étendu et plus profond que résignation et patience. Il dit mieux tout ce qu’il y avait de filiale adoration , d’obéissance humble et simple , et de paix pro-

(I) Deutéronome, xxi, 23. — (2) Epître aux Gai., ni, 13. — (3) Prem. sermon sur la Passion, 3e partie. — (4) Isaïe. liii, 7.

fonde, dans cette adoration et cette obéissance de l’Agneau sacrifié ; plus que cela, il dit la bénédiction, la louange, la reconnaissance même et un fond de joie dans ce Fils si aimant à l’égard de son Père si aimé. Car, il y a toujours quelque joie dans la douceur. Il fut doux envers son Père; il se soumit à toutes ses rigueurs, il s’inclina, avec une Religion très humble, devant elles ; il les estima toutes justes , sages et saintes ; il les aima simplement parce qu’elles venaient du Père, aux vues, aux volontés, au bon plaisir duquel Père infiniment adorable, il applaudissait sans cesse. Il dit bien au Jardin : « Si c’est possible , que ce calice s’éloigne de moi ; » mais quelle douceur dans ce qui suit : « Que votre volonté soit faite et non la mienne !

„ non comme je veux, mais comme vous voulez (1) ; » et dans ces autres qui résument toute sa vie, jusqu’aux moindres instants , jusqu’aux moindres mouvements de cette vie divine : « Ce qui plaît à mon Père, je le fais toujours (2)î » Doux Agneau ! doux Amour! qu’il était beau, dans cette disposition, cette attitude, avec son regard

(i) S. Luc, xxn, 42. — S. Matthieu, xxvi , 39. — (2) S. Jean, viii, 29.

tourné vers le Père pour adhérer, avec tant d’amour, à tant de mystérieuses voies de ses desseins! Il est vrai que ces voies n’étaient point obscures pour lui. Il en voyait très clairement la vérité, la sainteté, la sagesse, la beauté, l’universelle excellence. Mais cette claire vue ne pouvait être un soulagement ; elle ne servait qu’à faire pénétrer plus avant, jusque dans le plus intime de son âme, ce les flèches aiguës, » comme parle le prophète, de la divine colère , « et les eaux amères » de la juste malédiction méritée parle péché (1). Il voyait ces flèches inévitables toujours l’atteindre; il voyait ces flots toujours tomber , l’envelopper, le submerger. David avait dit : « Je suis dans de profonds abîmes ; je suis enseveli dans une mer profonde ; une tempête m’a submergé (2). » David parlait au nom de Jésus-Christ. De telles paroles ne s’appliquent qu’à notre humble Victime qui, au milieu de tribulations si effroyables, adorait, bénissait et louait la juste et sainte volonté de son Père...

O douceur de mon Jésus ! douceur inaltérable, profonde, suave, quand la poursuite de la sainteté du Père était si dure, quand le tourment

(l) Psaume xxxvir, 3. — (2) Psaume lxviii, 2, etc.

qu'il infligeait était si rigoureux, quand les coups qu’il vous portait étaient si accablants et si intolérables! O incomparable douceur de mon Agneau! il me semble que j’entrevois quelque chose de votre céleste beauté , que je vois quelque éclat de votre si attrayante lumière. Je me figure voir, dans le lointain où s’accomplit un tel Mystère, cette merveille si ravissante de votre état et de votre vie de Victime. Je crois assister à votre humble , amoureuse, filiale et comme souriante adhésion à tout ce que le Père veut , à tout ce qu’il fait , à ces épouvantables coups dont il vous frappe , à ces confusions extrêmes dont il vous couvre, à ces ténèbres dont il vous environne, à tant de douleurs, de souffrances et de honte où il vous plonge comme dans un océan... O Agneau! ô Victime! ô Amour! ô Jésus! ô mon Dieu! ô mon Tout! je vous adore, je vous bénis, je vous loue, je vous aime ; je me livre à vous, à votre grâce, à l’esprit de votre sacrifice, à la divine force de votre douceur, afin que, moi aussi, indigne pécheur, mais mourant du désir de ne faire qu’un avec vous, je sois (ô Amour ! ayez pitié de ma demande!) comme vous, Hostie et Agneau du Père, dans une adoration filiale et amoureuse de tous ses desseins.

DEUXIÈME CONSIDÉRATION

Comment Notre-Seigneur a été , en sa qualité de Victime doux envers les hommes.

Notre-Seigneur Jésus portant toujours devant son Père cette disposition d’humble , suave et perpétuelle adhésion à toutes ses vues, à toutes ses volontés les plus rigoureuses , les adorant , les bénissant , les aimant toutes du plus tendre amour, ne pouvait être que plein de douceur envers les hommes ; puisqu’il était fait , par la volonté du Père , leur Victime , et par conséquent leur caution, leur répondant, leur sup • pléant et leur serviteur, destiné à vivre pour eux , à prier, à pleurer, à intercéder, à travailler, à souffrir, à mourir pour eux, à se donner, à s’épuiser, à se sacrifier universellement pour leur bien, pour leur salut, pour leur gloire éternelle. C’était bien là, en effet, la fin de sa venue ici-bas et de son état d’Hostie.

L’Eglise célèbre sans cesse cette grande vérité , cette belle révélation du plan divin : « Propter nos liomines et pr opter nostram salu tem , descendit de Cœtis et incarnatus est ...

Crucifixus... mortuus... et sepultus... resur rexit...et ascendit in cœlum. C’est pour nous, hommes , c’est pour notre salut qu’il est descendu du Ciel, qu’il s’est incarné, qu’il a été crucifié , qu’il est mort , qu’il a été enseveli , qu’il est ressuscité et monté au Ciel. »

C’est pourquoi, Enfant à Bethléem, Adolescent à Nazareth, puis Apôtre durant sa Vie Publique, enfin dans les douleurs de la Passion , il ne se pouvait pas qu’il ne fût bon, indulgent, plein de mansuétude et de douceur. C’était prédit du reste : « Réjouis-toi , fille de Sion ; sois dans l’allégresse, fille de Jérusalem, voilà que ton Roi vient : Il est doux (1). » Et encore : « Il ne disputera point, ni il ne criera point, et on n’entendra point sa voix dans les rues (2) » comme les esprits contentieux et disputeurs la font éclater au dehors (3). « Il ne brisera point le roseau cassé et il n’achèvera point d’éteindre la mèche qui fume encore (4). »

Et pareillement , dans Jérémie qui parle au

(1) Zacharie, ix , 9. — S. Matthieu, xxi, 5. — (2) Isaïe, xlii, 2. — (3) Bossuet; traduisant et commentant Isaïe, Elévations sur les Mystères , xnr semaine, 4# élév. — (4) Isaïe, xlii, 3.

nom du Sauveur : « Je suis comme un agneau plein de mansuétude (1). »

Aussi voyons les faits. L’empereur Auguste l’oblige à venir à Bethléem , il y va ; Hérode le poursuit de sa haine et veut le faire mourir, il se soustrait à sa fureur , sans colère , sans menace , sans arrêter tant d’injustice et de méchanceté, par quelque coup de sa toute-puissance. .Plus tard les Nazaréens « parmi lesquels il a été nourri (2). le traitent indignement, ils tentent de le précipiter du haut de la colline sur laquelle leur ville était bâtie; il ne se plaint pas de cette odieuse conduite. La Vie Publique fut une longue suite de traits de sa merveilleuse douceur.

Jésus, durant ces trois années, daigna se mettre en rapport avec sept sortes de personnes : ses apôtres , ses amis , ses ennemis , les pécheurs , les pauvres , les affligés et les enfants. — Un mot sur ce qu’il montra de douceur envers chacun de ces groupes de personnes. — Nous ne pouvons, en effet, nous étendre longuement sur ce sujet, l’ayant déjà traité d’une certaine manière, quand nous avons médité précé-

(1) Jérémie, xi, 19. — (2) S. Luc, iv, 16.

demment sur la conduite de Jésus envers les hommes, durant le cours de la Vie Publique.

Ses apôtres. — Qui ne sait ce que Jésus fit pour eux, et avec quelle patience ? Ils étaient grossiers, lents à comprendre les enseignements du Maître, quelquefois indiscrets, inconsidérés, présomptueux même. Qu’il fut bon, indulgent, plein de longanimité, de suavité, de constance, pour les réformer, les instruire, et élever tout en eux : l’esprit, le cœur, la volonté, la vie tout entière !

Ses amis. — C’est Nicodème, c’est Lazare, Marthe, Madeleine. Il instruit, il reprend, il encourage, il termine un différend, il prend la défense des accusés : mais partout, en toute occasion, quelle douceur mêlée de gravité, de simplicité, d’aménité !

Ses ennemis. — Ils le provoquent presque sans cesse. Ce ne sont que questions insidieuses avec le parti pris de vouloir le trouver en défaut ; après les actes du Rédempteur, ce sont des interprétations injurieuses, méchantes; ils trament des desseins perfides dans l’ombre ; et, en même temps, par la plus basse hypocrisie, ils adressent à Jésus des paroles qui sont quelquefois flatteuses. Que ces hommes, quis’appe-

laient Pharisiens, Hérodiens, Sadducéens, Scribes, Docteurs de la loi, apparaissent repoussants dans leurs procédés! Eh bien, quelle est, en leur présence, la conduite de Jésus ? Il aurait pu les punir; il ne l’a pas fait.

Même, quand il semble qu’un châtiment exemplaire eût dû être la seule réponse du Fils de Dieu, ce sont les plus humbles paroles qu’il oppose à leur méchanceté. Dans une circonstance, Jésus vient de délivrer un homme possédé par un démon muet. Les foules sont dans l’admiration. « Jamais rien de semblable, disent-elles, ne s’est vu dans Israël. Est-ce que celui-ci serait le Fils de David? » Les Pharisiens sont témoins de l’enthousiasme populaire, et au lieu de rendre hommage à la vérité, ils disent : « Non ! c’est par le prince des démons qu’il chasse les démons. » Que répond Jésus : « Si le démon chasse le démon, comment son règne peut-il subsister? Si au contraire je chasse les démons par la vertu de Dieu, c’est que le règne de Dieu est venu parmi vous (1). » O divine merveille de patience et de douceur !

Dans une autre circonstance, ses ennemis lui

(lj S. Matthieu, xn, 24.

disent directement : « Vous êtes un Samaritain (c’était une injure dans leur bouche) et vous êtes possédé du démon. » Jésus ne répond pas à la première insulte, parce que Sauveur de tous les hommes, leur ami, leur serviteur, leur Victime, tous les noms de peuples pouvaient lui convenir. Il accepte donc d’être appelé Samaritain ; et il dit simplement, pour repousser l’abominable imputation qu’on portait contre sa personne : « Non ! je ne suis pas possédé du démon, mais j’honore mon Père ; et vous, vous me déshonorez (1). » Quel mystère profond, et infiniment digne de nos adorations, que la patiente douceur de notre Dieu !...

C’était même plus que de la douceur et de la patience. L’horreur que lui inspirait le scandale donné aux petits, aux faibles, lui avait fait élever la voix contre l’indigne conduite de ces hommes qui devaient d’office édifier le peuple (nous l’avons vu dans la Méditation quatorzième); mais en même temps , ô prodige ineffable ! quel respect pour leur autorité et quelle déférence pour le rang qu’ils occupaient dans Y ordre du Sacerdoce ! Il semblait traiter avec eux

(1) S. Jean, yiii, 48, 49.

de la vie Publique.

d’égal à égal, et même les reconnaître pour ses supérieurs. Ne disait-il pas après ses miracles : « Allez, montrez-vous aux prêtres (1); » et ensuite parlant de leur enseignement : « Faites et observez ce qu’ils vous disent (2) ? » Mais c’est la Passion qui doit nous révéler, dans toute sa sublimité, le mystère de l’infinie douceur de Jésus envers ses ennemis.

Les pécheurs. — C’étaient « ses amis; » il les traitait comme tels : n’est-ce pas tout dire? Nous nous sommes étendus sur ce sujet, précédemment (3). Mais il y a un fait, et même deux , dans le saint Evangile qui semblent une objection à ce que nous disons de la douceur de notre Dieu envers les pauvres pécheurs. Il s’agit de l’acte d’autorité par lequel Jésus chassa du Temple, à deux époques différentes de la Vie Publique, ces marchands, qui offensaient Dieu par leur trafic. Rappelons-nous d’abord les deux récits évangéliques, en les réunissant ensemble dans une même narration (3).

(1) S. Matthieu, vin, 4. — S. Luc, v, 14 et xvu, 14. —

(2) S. Matthieu , xxm , 3, — (3) Ci-devant , p. 238. —

(3) Ces deux faits se passent à deux époques bien distantes l’une de l’autre ; le premier se rapporte à la pre-

« La Pâque des Juifs étant proche, Jésus vint à Jérusalem , et, entrant dans le temple, il y trouva des vendeurs de bœufs , de brebis et de colombes , et des changeurs d’argent qui étaient assis à leur table.

» Ayant fait alors comme un fouet de petites cordes, il les chassa tous du temple, avec les brebis et les bœufs. Il jeta aussi par terre l’argent des changeurs, il renversa leurs tables, et il renversa aussi les tables de ceux qui vendaient des colombes.

» Et il leur dit : Otez cela d’ici , et ne faites pas de la Maison de mon Père une maison de trafic. N’est-il pas écrit : Ma Maison sera appelée de toutes les nations la maison de la prière? Et vous en avez fait une caverne de voleurs.

y> Et fine permettait pas non plus qu’on transportât aucun meuble à travers le temple.

Ses disciples se souvinrent alors de ce qui est écrit : Le zèle de votre Maison m’a dévoré (1). »

mière Pâque, c’est-à-dire au commencement de la Yie Publique, et le second au lundi de la semaine sainte. Mais le second est en quelque sorte la reproduction du premier, tant les circonstances sont semblables. — (1) S. Jean, n‘ 13, 25. — S. Matthieu, xxi, 12. — S. Marc, xi, 15.

Où apparaît la douceur du divin Maître dans ce récit? Certes, elle y est admirable. Est-ce que la force et la douceur s’excluent ? Est-ce que la douceur n’est pas la preuve d’une grande force, puisque la vraie douceur ne peut exister qu’avec une pleine possession de soi-même? Et l’exercice de la véritable force n’est-il pas , par conséquent, le témoignage d’une grande douceur? Notre-Seigneur chasse les vendeurs d’animaux et les changeurs d’argent; mais comme il se possède! quelle dignité, quelle majesté, quelle paix profonde révèlent ces paroles : « Otez cela d’ici , et ne faites pas de la Maison de mon Père une maison de trafic. » Les vertus ne sont pas opposées entre elles. « Le zèle de la Maison de son Père le dévore ; » il ne peut être indifférent à l’offense qui est faite à ce Père tant aimé et si digne d’honneur. C’est pourquoi il fait un fouet , il frappe , il renverse. A ces hommes grossiers, « à tête dure, » comme les appellera saint Etienne (1), il fallait un signe extérieur éclatant qui leur apprît qu’elle est la sainteté de la Maison de Dieu. Jésus portait loin son amour pour l’honneur

(1) Actes des Apôtres, vii, 5L

de cette Maison de prière : « Il ne permettait pas qu’on portât à travers le temple un meuble, ou, comme dit le texte de saint Marc, un vase quelconque. » Bel enseignement, et que les personnes occupées dans les églises ne doivent pas oublier pour l’observer, sinon quant à la lettre, au moins quant à l’esprit.

Tout cela est grand, élevé, plein de dignité, sans passion, sans agitation , sans colère. Il y a même, dans ce récit, une circonstance qui mérite une attention particulière. Jésus renverse les tables , répand l’argent à terre , chasse les vendeurs et les animaux qu’ils offraient aux acheteurs ; mais le voici en présence de ceux qui vendaient les colombes. « Otez cela d’ici, » dit-il. N’y a-t-il pas, dans cette modération de langage , quelque chose de surprenant après les mouvements que supposent les actions qui précèdent? « Otez cela d’ici. » Ce sont des colombes ! La colombe est le symbole de la douceur. L’Esprit-Saint qui est, disent les Pères , l’onction du Sacerdoce de Jésus-Christ (1), est descendu sur lui, sous la forme d’une colombe.

(1) S. Irénée, S. Ambroise, etc., ap. Thomassin, de In carnatione , lib. vi.

Des colombes se rencontrent donc devant ses pas, quand il remplit un ministère où de prime abord la seule justice semble s'exercer : le Dieu d’infinie douceur a des égards pour elles : « Otez cela d’ici. » Il fallait bien que , même en cette circonstance, « apparussent, suivant la parole de saint Paul , la bénignité et l’humanité et la grâce du Sauveur, notre Dieu (1). »

Les pauvres, les affligés, les enfants. — Doux envers tout le monde , même envers ceux qui offensaient son Père et qui le poursuivaient luimême de tant de haine, comment Jésus n’aurait-il pas été toujours suave, patient, compatissant, infiniment bon envers les pauvres, les affligés et les enfants? Bien des années avant son apparition sur la terre , il disait , par la bouche de son prophète : « Venez à moi... venez tous; mon Esprit est plus doux que le miel, et les biens que je donne plus doux que le miel et qu’un rayon de miel (2). » Il y a abondance de paroles pour rendre une même idée, afin que les plus petits, les plus ignorants, ceux qui par

(1) Epître à Tite, ii^, II. — m, 4. — (2j Ecclésiastique, xxiv, 26, 27.

défaut de culture comprennent difficilement la leçon qu’on leur fait, en apprennent assez pour •leur consolation. C’est pourquoi , attirés par cette douceur qui, jamais avant Jésus, ne s’était montrée à leurs regards sous des traits et avec des témoignages si touchants, les pauvres, les petits, les souffrants, tous ceux qui avaient besoin d’un peu de joie dans leur tristesse, d’un secours dans leur dénûment , d’un appui dans leur défaillance, d’un encouragement dans leur désolation , se hâtaient vers le Rédempteur , se jetaient avec confiance , même avec familiarité, vers ce Dieu dont l’air du visage et la vie toute entière , aussi bien que le son de la voix , disaient : « Laissez les enfants venir à moi... Venez à moi, vous tous qui êtes dans la peine (1). »

O Jésus! je suis du nombre des petits, des affligés, des pauvres, des pécheurs; hélas! j’ai été même votre ennemi par les péchés dont j’ai été la cause; je voudrais, comme Lazare et Marthe et Madeleine, être de vos amis, et même votre apôtre. O vous, qui aimez « à montrer votre grande douceur (2) ! » daignez « me pré-

(1) s. Marc, x, 14. — S. Matthieu, xi, 24. — (2) Sagesse, xvi, 21.

venir des bénédictions qu’elle donne (1); » donnez-moi « de goûter combien vous êtes , ô Jésus ! le Dieu suave et doux (2) , » afin que , attiré , entraîné « par cette abondance de douceur divine que vous avez secrètement mise en réserve pour ceux qui ont votre crainte (3), » je me porte vers vous seul toujours , je me donne à vous seul, et je vous sois docile, et qu' ainsi j’expérimente la vérité de la parole que vous avez dite par un de vos prophètes : « Rien n’est plus doux que d’être fidèle à la volonté du Seigneur (4), » et la vérité de cette autre bien plus encourageante encore , qui est de vous : « Prenez mon joug sur vous; car mon joug est suave et mon fardeau léger (5). »

troisième considération.

Comment nous prouvons à Notre- Seigneur que nous avons compris sa divine leçon.

Quand Jésus dit : « Apprenez de moi que je suis doux, » il semble vouloir nous rappeler

(1) Psaume xx, 4. — (2) Prem. Epître de S. Pierre, n , 3.

— (3) Psaume xxx, 20, 21. — (4) Ecclésiastique, xxni, 37.

— (5) S. Matthieu, xi, 30.

trois vérités principales : la première, que la douceur est une vertu nécessaire au salut, puisqu’il en fait l’objet d’un enseignement si spécial : « Apprenez... » Cette manière de recommander un précepte est digne, en effet, de remarque. Ce n’est pas ordinaire queNotre-Seigneur prenne ce ton grave et , si l’on peut dire ainsi , magistral.

Une autre vérité que nous découvrons dans ces paroles est celle-ci : la douceur est une vertu difficile , à laquelle répugne notre nature indocile , susceptible , irritable. « Apprenez, » c’est-à-dire ne croyez pas savoir suffisamment ce qu’il faut de vigilance, de constance, d’efforts, de victoires sur soi-même, pour être doux. C’est une paix profonde et vraiment céleste dont l’âme du juste jouit, mais qu’il ne possède bien, d’ordinaire, qu’après s’être fait à lui-même une guerre incessante et quelquefois cruelle.

La troisième vérité est dans ces mots : « de moi. » Apprenez de moi , non du monde, mais « de moi, » non de vos raisonnements, ni de votre expérience de la vie, mais <a de moi. » La vertu de douceur est surnaturelle ; c’est une grâce que je donne à qui me la demande, à qui veut m’imiter : c’est « de moi, d de moi seul

qu’elle vient. Ce qui paraît douceur parmi les hommes, et que ma grâce n’a pas formé en eux, peut bien être le fruit d’un heureux caractère, mais non une vertu solide, et que je puisse récompenser au Ciel. Leur douceur est même rarement vraie; elle est politique, feinte ou simple convenance, et non une véritable vertu morale. « Apprenez donc de moi » à être doux, comme je suis moi-même doux et la douceur même.

Oui! ô Maître seul véritable, seul infaillible ! je suis à votre école, avec joie et amour. Je viens de méditer votre divine conduite envers Dieu votre Père et envers toute créature , et d’admirer et d’adorer et de bénir votre ravissante douceur. Je veux comme vous être doux envers Dieu et doux envers les hommes.

I. Doux envers Dieu. — Nous faisons de nouveau la remarque qu’il a paru convenable de faire, dans la première Considération. Cette expression « doux envers Dieu » n’a rien d’irrespectueux. C’est le contraire, puisque nous voulons dire plus que « patient, résigné, soumis; » nous voulons dire « adhérant au bon plaisir de Dieu, avec simplicité, comme un enfant qui donne raison et qui applaudit même,

dans son humilité, à tout ce bon plaisir du Père qui est aux Gieux. »

Mais voici dans quelles circonstances.

Nous sommes maintenant dans l’ordre de la foi et non dans celui de la claire vision des choses divines (1). C’est pourquoi, dans notre vie présente, l’obscurité plus ou moins profonde est partout. Chacun de nous porte en soi, en son âme, en son corps, en la suite et la variété des accidents de la vie, quantité de mystères. Infirmités, maladies, insuccès, oppositions, déceptions, épreuves de toutes sortes : tout cela est ordinairement difficile à expliquer, fatigant, accablant même en bien des cas, pour notre faible raison.

Il en est ainsi de la vie des familles : que d’afflictions, de contradictions, de difficultés insolubles, d’épreuves persistantes et obstinées ! Enfants, parents, amis, relations, affaires... que de peines, de mécomptes, de douleurs ces noms rappellent !

L’état de la société dont on fait partie, les choses publiques, les événements politiques

(I) Per fxdem enim ambulamus et non per speciem . — Deux. ép. aux Corinth., v, 7.

sont une autre source d’afflictions. Que d’incertitudes, de craintes et, par suite, de tentations ! Les causes les meilleures, celles de l’honneur, de la probité, de la justice, de la vérité, semblent perdues; on dirait que le triomphe est infailliblement assuré à l’audace, à la ruse, au mensonge...

Le monde présent est un immense mystère, dans son ensemble et dans l’infinie variété des détails qui en composent l’histoire, la vie : de sorte que l’âme qui assiste à ce spectacle et qui subit cet état de choses, en est fatiguée, lassée, et se sent atteinte et comme enlacée par les filets d’une redoutable tentation de découragement, — comme si la Providence de Dieu se retirait et abandonnait le gouvernement des choses humaines, comme si sa sagesse, sa bonté, son amour pour les hommes étaient en défaut. « Pourquoi ce silence persistant? Pourquoi cette sorte de non-intervention, quand tout réclamerait quelque manifestation de sa puissance contre ses ennemis, — de sa miséricorde, de sa compassion en faveur de ceux qui souffrent, qui pleurent, qui se désespèrent, — de sa protection éclatante pour ceux qui le servent avec fidélité?... »

C’est le langage, c’est le murmure, c’est la plainte amère de notre pauvre raison découragée. La grâce qui nous vient de l’Agneau nous fait parler et sentir tout autrement. Dans toutes nos épreuves, nos insuccès, nos obstacles, nos déceptions, nos afflictions de toute sorte, qu’elles nous soient simplement personnelles ou communes avec des parents, des amis, que ce soit le spectacle douloureux d’un état social qu’aucune force humaine ne peut faire changer, ou qu’il s’agisse de menaces de malheurs que rien ne semble pouvoir conjurer, qui pèsent sur notre âme, « humilions-nous, comme le recommande saint Pierre, sous la main puissante de Dieu, jetant en lui toute sollicitude (1) , » et disant la parole de l’Agneau divin : cclta, Pater ! Oui, Père, comme il vous plaît! que votre volonté s’accomplisse et non la mienne! » Je crois en vous fermement, fortement, invinciblement ; je crois en votre cœur, en votre sagesse, en votre miséricorde, en votre amour. Je sais que rien ne vous est étranger; « les cheveux même de notre tête sont comptés (2). » Je sais que

(1) Prem. Epître de S. Pierre, v, 6, 7. — (2) S. Matthieu, x, 30.

rien n’arrive qui ne vienne de votre main, parce qu’il n’est rien que vous ne connaissiez, que vous n’ayez pesé, apprécié, jugé, avant de le permettre et que « pour ceux qui vous aiment tout profite à bien (1). » Je crois tout cela. Dans l’obscurité de mon esprit, je le crois; dans la tentation que subit ma volonté fatiguée, je le crois; dans le trouble que j'éprouve en tout mon être, je le crois et je vous donne raison, ô Père toujours infiniment bon et aimable...

Et je dis à dessein « infiniment. » O infinité ! O indéfectibiiité ! O éternelle stabilité et permanence de l’Amour de mon Père qui est aux Cieux ! Vous êtes ma lumière, ma force et ma vie, même quand je me sens environné d’épaisses ténèbres, et qu’il n’y a que défaillance dans mon âme et une sorte « d’amère mort (2) » en tout mon être!...

C’est ainsi qu’inclinés devant Dieu, dans l’attitude « de l’Agneau qui s’est laissé dépouiller sans se plaindre, » nous sommes doux et dociles sous l’action et la conduite de notre Père bienaimé.

(1) Epître aux Romains, viii, 28, — (2) Prem. Liv. des Rois, xv, 32. — Ecclésiastique, xli, 1.

IL Toujours doux envers Dieu, nous devons l'être aussi toujours envers les hommes. Mais il faut convenir d’abord que ceci est plus difficile. Dieu a toujours foncièrement et essentiellement raison. Ses conduites, quelque mystérieuses et inexplicables qu’elles soient, ne sont pas moins pleines d’amour. Nous en sommes très certains par la foi, lors même que nous n’en avons pas le sentiment. Mais les pauvres créatures! c’est bien différent. Que de choses imparfaites, petites, mesquines, fatigantes de toute manière, dans la façon de voir ou de juger, dans les habitudes, l’humeur, le tempérament, le caractère, l’éducation! Que de manque de sens, de suite, parfois de loyauté, de droiture, de dignité, de justice!... Et nous souffrons, nous sommes contrariés, excités et tentés d’éclater en paroles, en manières impatientes...

Mais notons ce qui suit. Ces défauts sont graves à nos yeux ; mais, qui sait s’ils sont bien réels ou s’ils ont l’importance que nous découvrons en eux4? Hélas! que d’oppositions, de contradictions, de souffrances morales qui proviennent de ce que, nous-mêmes, nous ne sommes pas sans défaut! Le cher prochain est lent : mais ne sommes-nous pas vifs à l’excès? Il nous

semble manquer d’usage, de savoir-vivre, d’éducation ; mais n’attachons-nous pas trop d’importance à certaines manières d’être, de parler ou d’agir?...

Ajoutons aussi : D’autres fois ne lui attribuonsnous point des vues, des dispositions que réellement il n’a pas? Dans combien de cas ne l’avons-nous pas constaté, quand c’est nous qui étions l’objet de l’irritable sensibilité du cher prochain ! Oh ! qu’il est fréquent et commun que nos interprétations soient sévères , parce que nous sommes, accidentellement ou par habitude, sous l’empire d’une peine d’amour-propre, d’une sensibilité surexcitée, de préventions qu’une parole médisante a fait naître dans notre esprit !...

O douceur véritable, intérieure, constante envers les personnes avec lesquelles on vit! Quel difficile problème ! Quel beau triomphe de la grâce ! Quel hommage parfait rendu au Cœur de notre Dieu « doux et humble ! »

O douceur humble, intérieure, toute surnaturelle , à l’égard des personnes dont les projets, les prétentions , les succès blessent notre amour-propre , notre ambition, notre fierté!... Quel autre merveilleux effet du règne du Cœur de Jésus dans une âme !...

Voici quelques conseils :

4. Habituons-nous à parler bien du prochain, à avoir de lui une opinion favorable , à nous faire , au dedans de nous-mêmes , l’avocat de sa cause , dans ce qui , de prime abord , nous paraît défectueux, répréhensible, à l’excuser par conséquent , à voir le bon côté de ses actions , de sa conduite , comme nous le ferions pour notre père , notre mère , une personne aimée. Peut-être aurons-nous ensuite , par position, par devoir , l’obligation d’être sévère, de montrer notre désapprobation , etc. Nous le ferons par devoir et aussi par charité. Mais avant d’agir , nous serons , dans nos pensées , nos sentiments, nos dispositions, doux, c’està-dire bon, indulgent, bienveillant. C’est le meilleur et c’est le plus sûr. Nous nous trompons bien moins souvent sur la valeur morale des actes du prochain, quand nous sommes doux et bienveillants, que lorsque c’est l’aigreur et la dureté de cœur qui président à nos jugements.

2. Toutes les fois qu’il y a divergence d’opinion, opposition de caractère, malentendu, désaccord, etc reconnaissons -nous toujours quelque tort . Oui ! toujours , c’est encore le

plus sûr, le plus probable du moins. Nous avons manqué de vertu, de tact, de patience, d’abnégation , de générosité. Ceci ne veut pas dire : Donnons toujours raison au cher prochain ; non ! certainement non ! mais cela veut dire : Ne nous donnons jamais pleinement raison à nous-mêmes. Hélas ! sommes-nous vraiment impartiaux et justes, dans un bon nombre de cas , lorsque nous nous faisons une si belle part?...

3. Renvoyons le plus qu'il est possible toute affaire qui excite notreimpressionnabilité, notre susceptibilité , quelque mouvement de colère , de la mauvaise humeur, une certaine répugnance , et surtout de l’aversion pour le prochain. Sans cette précaution, nous serons froids, de mauvaise grâce , brusque dans nos réponses ou nos observations , cassant , blessant peut-être. Attendons quelque temps, si c’est possible , pour que l’apaisement se fasse, pour avoir la bénie possession de nous-mêmes , sans laquelle il n’y a peut-être aucune vertu possible , et pour avoir aussi la facilité de prier.

4. C’est le quatrième conseil : Prions. Notre compatissant Maître qui nous a dit : « Apprenez de moi que je suis doux » et à être doux

comme moi, a dit aussi : « Sans moi vous ne pouvez rien faire (4). » Pour posséder la divine vertu de douceur, il est nécessaire de la puiser à sa source : le Cœur même de notre Dieu. Aimons à dire cette invocation si familière aux personnes pieuses : « Jésus! doux et humble de cœur, rendez mon cœur semblable au vôtre. y> Adressons-nous à Marie avec l’Eglise qui lui dit avec tant d’amour : « Salut , Reine , Mère de miséricorde , notre vie , notre douceur (2)! » Et encore : « O Vierge sans pareille, douce entre toutes les créatures , rendez-nous doux et chastes ! » Ou bien : « Doux cœur de Marie , soyez mon salut ! » Cette dernière invocation est enrichie d’une indulgence de trois cents jours, profitable aux saintes âmes du purgatoire.

Prions pour nous; prions aussi pour ceux dont le caractère, les dispositions, les manières exercent notre patience ; mais que notre prière soit désintéressée.

5. Rappelons-nous ce que Jésus a fait pour ces âmes , pour chacune de ces âmes dont l'ex-

(1) S. Jean, xv, 5. — (2) Salve, Regina.—( 3) Ave, Maris Stella.

térieur nous fatigue , nous impatiente , nous ennuie. Le Cœur du divin Maître s’est constamment , depuis l’éternité , préoccupé du bien , du salut, du bonheur éternel de chacune d’elles. A l’heure qu’il est , de tous les tabernacles de la terre, les regards de ce Cœur sont sur cette âme avec amour, un amour qui ravit les anges. De quel droit sommes-nous si difficiles, quand Jésus est si bon?

6. Réfléchissons sur le peu d’importance qu’il y a, après tout, à avoir le dessus, par notre ton élevé, nos manières dures ou impérieuses, nos paroles hautes ou amères. C’est quelquefois une victoire facile, s’il s’agit de nos inférieurs ; mais quel est le fruit véritable de cette manière d'en finir? Qu’est-ce qui en revient de gloire à Dieu et de bien à notre âme? Or, quand ces deux fins manquent à nos actions, que reste-t-il? Ne serait-il pas meilleur de penser que « la patience fait l’œuvre parfaite (1), » comme dit l’apôtre saint Jacques , c’est-à-dire procure la gloire de Dieu, et que la pratique de la douceur est un des plus puissants moyens d’expier nos péchés?

(I) Epltre de S. Jacques, i, 4.

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7. Mortifions-nous . Mortifions notre mémoire, en tâchant d’oublier simplement et paisiblement ce qui nous a fait de la peine. Mortifions notre parole en évitant de dire ce qui nous contrarie dans le prochain , dans les personnes avec lesquelles nous avons des affaires à traiter, les parents , les domestiques. Quelle belle et sainte pratique de la divine vertu de douceur que de ne se plaindre jamais de personne !

8. Enfin, faut-il le dire? pour arriver à être doux envers les autres , il faut nous appliquer à être doux envers nous-mêmes. Nous disons : doux envers nous-mêmes , nous ne disons pas faibles , lâches, indifférents. Non ! traitons-nous charitablement. Nos propres défauts sont nombreux et décourageants par leur ténacité ; notre humeur est désagréable, notre caractère fâcheux. Nous sommes irritables , susceptibles, peut-être fiers , exigeants , entiers. Il n’est pas nécessaire de faire ici une énumération qui est de sa nature interminable. Chacun, du reste, peut le faire pour son propre compte. Eh bien ! ne nous irritons jamais contre nous-mêmes , encourageons-nous bonnement, c’est un des conseils favoris du doux saint François de Sales ; rappelons à notre pauvre âme les motifs

d’espérer, et déterminons-la à prendre de bon cœur les moyens, les recommandations qui viennent d’être donnés. Une personne impatiente au dedans d’elle-même et contre ellemême est nécessairement quelque peu dure ou aigre à l’extérieur ; une âme humble et qui , reconnaissant sa misère , prend patience avec elle-même, et ne cesse d’appeler la grâce de son Sauveur pour vaincre sa nature rebelle , est dans les meilleures conditions pour être bonne et suave envers tous.

Il y a un grand esprit de douceur à posséder au dedans de soi et à laisser voir au dehors , surtout quand an s’occupe du salut des pécheurs. Ce point ne regarde que le petit nombre, mais il est bon de le signaler ici. Sans cet esprit, le talent, l’autorité, toutes les apparences même de la sainteté sont stériles. Bossuet a dit : « La victoire appartient à la douceur et à la patience ; et Isaïe , après avoir fait Jésus-Christ si humble , si patient et si doux , conclut enfin en disant <c qu’il remportera la victoire , qu’il gagnera sa cause en jugement , et que les gentils mettront en lui leur espérance (1). » « Traitez donc avec douceur, ajoute

(I) Isaïe, xlii, 1 et suir. — S. Matthieu, xii, 20, 21.

492 MÉDITATIONS SUR LES MYSTÈRES le grand évêque , l’affaire de Dieu : soyez de vrais chrétiens , c’est-à-dire de vrais agneaux, et sans murmure, sans bruit, sans avoir aucune teinture de l’esprit de contradiction , montrez autant de tranquillité que d’innocence. Ayez la douceur et la patience , sa fille : ces deux vertus sont les deux caractères propres de la piété chrétienne , et les deux fruits de l’onction de Jésus-Christ répandue sur nous (1). » C’est avoir part à la grâce de son Sacerdoce et de son état de Victime ; car c’est cette divine onction qui l’a fait, pour l’honneur de son Père et pour notre amour, Prêtre et Hostie.

(1) Elévations sur les Mystères , xm# semaine, 4* élévation.

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