VINGT-TROISIÈME MÉDITATION
&nr la salie de ee même enseignement de notre adorable Docteur et Maître s « Apprenez de mol que je sais... hamble de cœur. »
PREMIÈRE CONSIDÉRATION
En quoi consiste l’humilité de cœur de Notre- Seigneur JÉSUS-CHRIST.
L’humilité de cœur en Notre-Seigneur et doux Maître est un abîme sans mesure. Heureux qui peut descendre vers ces divines et adorables profondeurs ! Nous y sommes invités par ces belles et touchantes paroles : « Apprenez que je suis doux et humble de cœur! » Ici, comme partout et toujours, dans la contemplation des Mystères du Verbe incarné, « sa charité nous presse (1). » Cédons à cette invi tation ; cédons à cette pression amoureuse ; abaissons-nous sous le poids de l’amour, et
(1) Deux Epitre auxGorinth., y, 14.
fixons nos regards sur le vaste et impénétrable abîme de l’humilité de notre Dieu.
Nous nous appliquerons à voir d’abord (dans cette première Considération) en quoi consiste cette humilité adorable, et ensuite (dans la seconde Considération) comment elle s’est révélée à nous, extérieurement, dans la vie du divin Maître. La troisième partie de la Méditation sera naturellement consacrée à apprendre comment nous devons imiter l’humilité intérieure et extérieure qui nous est si admirablement enseignée.
L’humilité de cœur de Notre-Seigneur Jésus- Christ (nous parlons suivant notre manière d’apprécier « les profondeurs de Dieu (1) » ) , consiste en trois états ou dispositions habituelles du divin Rédempteur : — I. En la claire vue qu’il avait sans cesse , d’une part , du néant de la créature devant l’Etre absolu de Dieu, et, d'autre part, de l’état d’abjection où le plaçait sa condition de Victime d’expiation pour les péchés du monde; — II. En l’amour que Notre- Seigneur avait de l’état d’anéantissement qui convient à toute créature, et de l’abjection qui
(1) Profunda Dei. Prem. Epltre aux Corinth., ii, 10.
lui était propre, en sa qualité de Victime d’expiation; — III. Enfin, son humilité de cœur consistait dans le désir qu’il éprouvait d’être reconnu et traité comme néant, en tant que créature , et comme digne d’abjection , en tant que Victime d’expiation.
Encore une fois , nous sommes inclinés sur de profonds abîmes. Qu’il plaise à notre Dieu d’éclairer nos yeux de la lumière divine qui illumine les saints !
I, — L’humilité de cœur en Jésus-Christ consiste dans la claire vue qu’il avait sans cesse, d’abord du néant de la créature devant l’Etre de Dieu.
Ce n’est pas la première fois que cette vérité est l’objet de nos méditations. Dès le commencement de l’étude que nous faisons des Mystères de notre divine Victime , nous avons admiré et adoré les anéantissements et les causes de ces anéantissements. Mais il convient d’insister ici.
Notre-Seigneur Jésus-Christ, en tant qu’il est homme (c’est-à-dire considéré en cette nature humaine composée d’une âme et d’un corps, qu’il a daigné prendre pour notre amour, sans cesser toutefois d’être Dieu), est véritable-
ment une créature de Dieu. Or, le fonds de la créature, c’est le néant; nous disons le fonds , c’est-à-dire ce qui lui est propre , ce qu’elle est par elle-même , ce qu’elle est nécessairement , avant qu’un autre être ( qui ne peut être que Dieu même) , s’occupe d’elle pour la faire quelque chose. Car il faut distinguer en toute créature ce qu’elle tient de Dieu, ce qui lui est venu de Dieu , ce qu’elle a reçu de sa libre Charité , et ce qu’elle est par elle-même, naturellement, foncièrement et intrinsèquement. Ce qu’elle a reçu de Dieu , c’est d’être et d’être ce qu’elle est, comme elle est, avec tel ou tel don , dans telle ou telle condition particulière, soit en ce qui concerne l’âme , soit en ce qui est du corps (si elle est un être humain) : de sorte qu’elle n’a absolument rien qu’elle ne tienne de Dieu. Cette vérité est aussi ferme , stable , absolument certaine que la vérité même de l’Etre de Dieu. Ce que l’être créé est par lui-même, c’est qu’il n’est réellement rien et que, d’autre part, il n’a rien qui le recommande à Dieu, pour qu’il plaise à Dieu de le faire quelque chose ; car le rien nécessairement n’a rien qui le recommande ; comme aussi et encore moins, si l’on peut ainsi dire,
il n’a aucune , absolument aucune énergie ni vertu qui lui donne quelque chance de passer par lui-même du néant à l’être.
Il y a peut-être quelque aridité dans l’exposition de cette doctrine. En voici maintenant l’appücation, qui ne sera pas sans grâce particulière et sans quelque onction du Saint-Esprit qui touche nos cœurs.
La créature n’est rien, elle ne peut rien, elle n’est capable de rien par elle-même, et, par conséquent , en elle-même ne mérite rien , ni louange, ni considération, ni égard, mais seulement l’obscurité, l’oubli et tout ce qui ressemble au néant qui demeure son fonds. Or, qui a connu l’évidence de cette vérité , comme Celui en qui « étaient tous les trésors de la Sagesse et de la Science de Dieu (1) ? » Qui a vu, avec une clarté absolument lumineuse et sûre, ce fonds de l’être créé, comme Celui qui est la Lumière même, la seule « vraie Lumière (2) ? » Et, par suite, qui a été humble intérieurement, comme le Verbe incarné qui s’appliquait à lui-même , en tant qu’homme, en tant que créature humaine, cette doctrine qui vient de lui et qu’il a enseignée le
(1) Epitre aux Coloss., H, 3. — (2) S. Jean, i, 9.
premier?... L'intelligence de Notre-Seigneur voyait, dans la lumière même du Verbe, qui est l’infaillible Lumière du Père , ce qu’est la Nature divine , c’est-à-dire tout Etre, et ce qu’est la nature créée qu’il portait , c’est-à-dire son âme créée, son cœur créé, son corps créé, en un mot tout ce qui en lui n’était pas l’Etre divin ; et il voyait que tout cela n’était rien par soimême, et par soi-même n’était capable de rien, ne méritait rien, n’était digne de rien... O profond et glorieux Mystère : profond, pour notre raison qui s’y abîme ; glorieux, pour l’Etre de Dieu qu’il exalte infiniment! O Humilité du Fils de Dieu , aussi grande, aussi étendue que la Vision même dont il jouissait sans cesse des infinies perfections de l’Etre de Dieu ! O Vision sereine, indéfectible et bienheureuse, qui lui faisait dire cette merveilleuse parole, quand les Juifs le pressaient de la sorte : « Qui ditesvous que vous êtes? » « Si je me glorifie moimême, répond Jésus, ma gloire n’est rien. C’est mon Père qui me glorifie (t). » « Ma
(1) Dixerupt ergb Judœi : ... Quem te ipsum facis ? Res pondit Jésus : Si ego glorifico meipsum , gloria mea nihil est ; est Pater meus f qui glorijicat me, — S. Jean, yiii, 52-54.
gloire n’est rien!... » 0 lumineuse, ô sublime, ô mille fois adorable révélation ! C’est le seul langage qui convienne à la créature. Dieu le Père nous glorifie, en nous donnant l’être et en multipliant en notre faveur ses dons et ses grâces; mais notre gloire, à nous, est nulle, et celle que nous nous donnerions ne serait que vanité et mensonge et néant.
Notre-Seigneur voyait donc clairement le rien essentiel et foncier de son être créé , en tant qu’homme , devant l’Etre de Dieu son Père ; et cette vue le portait à la plus profonde humilité intérieure. Mais il y avait en lui une autre vue, non moins sûre, indéfectible et lumineuse; c’était celle de sa condition de Victime d’expiation. Il était, en effet , venu en ce monde pour expier le péché. Sa première parole prononcée au sein de Marie en est le témoignage (1).
Or, en quel sens , suivant quelle étendue , et dans quelles conditions était-il Victime d’expiation?
Il est de foi qu’il devait expier le péché en lui-même. C’était la volonté de son Père. Or, à cette fin , le péché lui fut en quelque sorte im-
(I) Epître aux Hébr., x, 6-8.
puté. « Dieu, dit Isaïe, mit sur lui toutes nos iniquités (1), » comme s'il les avait commises, lui, qui est la Sainteté même ; et il les porta d’une manière si absolue que , selon la doctrine de saint Paul , « Dieu , le Père , le considéra et le traita comme s’il était le péché même (2). » Rien n’est plus accablant pour notre pauvre intelligence que ce prodigieux Mystère ! Voilà donc notre Dieu, incarné pour notre salut, devenu en un sens très vrai , pécheur universel. Tous les crimes, toutes les abominations, tout ce qu’il y a de plus hideux dans l’histoire de la perversité humaine, tant d’horreurs de toutes sortes depuis le péché du premier homme jusqu’à ceux de l’Antéchrist , tout ce poids que toutes les forces réunies des natures angéliques et humaines seraient impuissantes à soutenir, cette accumulation épouvantable de hontes et d’ignominies, tout cela couvrit, sans l’altérer, sans la flétrir en aucune manière, la sainteté du Fils de Dieu , tout cela déborda sur son Cœur et péné-
(1) Posuit in eo iniquitatem omnium nostrum. — Isaïe, liii, 6. — (2) Eumf qui non noverat peccatum , pro nobis peccatum fecit ( Deus ) ut nos efficeremur justitia Dei in ipso. — Deux. Epître aux Corinth., v, 21.
tra tout son être. Or, il vit cet océan de souillures tomber sur lui et le submerger; il vit tout ce qu’il y avait pour lui d’extrême humiliation dans cet état ; il sentit l’infinie opposition de la condition qui lui était faite, avec l’amour que Dieu a pour la sainteté, et par conséquent cette sorte de disgrâce et, en un certain sens, de réprobation, où son état de Victime expiatrice le mettait en face de son Père... Qui dira ce que cette vue et ce sentiment donnèrent de confusion intérieure à cette sainte Victime?... « Apprenez de moi que je suis humble de cœur! » Oui! assurément de Lui seul , nous pouvons l’apprendre , par le secours de quelque grâce qui vienne à nous , créatures ignorantes, et qui dissipe les ténèbres épaisses qui couvrent notre esprit.
IL L’humilité de cœur, en Notre-Seigneur Jésus-Christ , consiste dans l’amour qu’il avait pour l’anéantissement et l’abjection où l’établissaient sa condition de créature et sa qualité de Victime d’expiation.
Quelque étranges qu’aient été son état d’anéantissement et son abjection , Notre-Seigneur les aimait , — parce qu’il aime la vérité , l’ordre, la justice. Nous venons de voir, en effet, que tout état qui avoisine le néant, l’obscurité, l’oubli, le
délaissement, la déconsidération, est réellement pour la créature, la vérité, l’ordre et la justice.
Pareillement, pour une âme qui porte le péché, à qui le péché est imputé et qui en est la Victime, la vérité, l’ordre et la justice exigent qu’elle soit dans l’ignominie et l’opprobre. Le péché qu’elle porte ne mérite pas autre chose ; on n’exagère rien en le repoussant , en le méprisant, en le haïssant.
Eh bien î par un mystère que Dieu seul peut nous révéler, Notre-Seigneur s’est complu à n’être compté pour rien, et, plus encore, il s’est complu à être « un ver de terre, l’opprobre des hommes et l’abjection du peuple (1). » Ce n’est pas, sans doute, qu’il pût approuver ce qu’il y avait de malice dans la conduite des hommes , quand cette conduite coupable concourait à l’humilier. Non! il déplorait, il condamnait le péché par lequel les créatures le couvraient d’affronts et d’insultes , et ce péché était, pour lui , la cause des plus intolérables douleurs. Mais ce péché, même commis contre lui , il le portait sur lui ; la malice des hommes qui s’exerçait si indignement sur lui, il l’expiait en lui. Et parce que
;i) Psaume xxi, 7.
l'expiation de ce péché, de cette malice, comme de tous les péchés et de toute la malice des hommes, ne pouvait s’accomplir, suivant la volonté du Père, que par l’ignominie et la honte, dans la souffrance et la mort, Jésus, qui avait si amoureusement accepté cette volonté du Père, se plaisait dans les effets que produisaient en sa personne les mauvaises dispositions des créatures : effets qui étaient précisément cette ignominie et cette honte expiatrices , dans la souffrance et dans la mort .
Quelques textes de la sainte Ecriture semblent contenir l’étonnante doctrine que nous exposons ici. Jérémie a dit de notre adorable Sauveur : « Il sera rassasié d’opprobre (1). » Rassasié ! qu’est-ce à dire ? est-ce qu’il est possible de donner à quelqu’un un aliment, et de parvenir à le rassasier, malgré lui? Ne fautil pas, au contraire, qu’il prenne plaisir à s’en nourrir, qu'il s’en nourrisse avec une sorte d’avidité? C’est ce qu’a fait Notre-Seigneur. Tous les opprobres de sa vie et de sa mort lui ont été , suivant la parole même du commentateur,
(1) Lamentations, ht, 30. — Specialiter de Christo intel ligendum est , etc. Cornel. à Lap. in illud.
« comme un festin délicieux (1). » Il y a une autre parole, c’est Jésus lui-même qui l’a dite :
« Je dois être baptisé d’un baptême de sang ! Oh! comme je me sens pressé qu’il s’accomplisse (2). » N’y a-t-il pas de la joie dans un si granddésir? Cette vive exclamation n’est-elle pas le cri d’une âme qui trouve sa félicité dans ce qu’elle désire? Saint Paul a parlé de cette joie et de cette félicité en notre divine Victime (3), et les martyrs y ont participé, au milieu de leurs plus grands supplices (4).
Tout cela est bien loin de nos dispositions si misérables. — Se complaire dans l’oubli de toute créature et se trouver, avec joie, à sa vraie place, quand l’injure, l’affront, l’ignominie, toutes sortes d’humiliations viennent à nous et nous fixent dans un état de pure et simple et absolue abjection. . . O Dieu ! quelle énigme pour notre orgueil !
Voici d’autres obscurités et d’autres problèmes.