III. — L’humilité de cœur, en Notre-Seigneur
(1) Quià propter Deum ea fer et, ità lœtè ac si cibum sumeret lautè et splendidè . — Id. Cornel. — (2) S. Luc, xii, 50. — (3) Ep. aux Hébr., xii, 2. — (4) Yid. Corn, à Lap. in Luc., xii, 50, et Hébr., xii, 2.
Jésus-Christ, c’est le désir constant, profond, insatiable d’être reconnu et traité par les créatures, comme étant digne de tout anéantissement et de toute abjection.
Entrons jusque dans cet intime du Cœur adorable; c’est jusque-là, c’est à ce secret divin, c’est à ce mystère caché de sa vie d’Homme- Dieu et de Victime, qu’il est désirable que nous puissions pénétrer.
Si , pour toute créature et pour une Victime d’expiation, la vérité, l’ordre, la justice demandent qu’elles soient livrées , la créature à l’oubli, et la Victime d’expiation à l’opprobre , il est convenable que l’âme qui est dans ces conditions accepte d’être reconnue et traitée de la sorte ; car il est conforme à l’équité que Dieu et tout l’univers sachent ce qu’il en est de la condition véritable de cette âme, et qu’ils concourent à l’y mettre si elle n’y est pas, et à l’y maintenir si elle y est 'déjà. Il faut même ajouter que cette âme, si elle comprend la sainteté de la vérité, de l’ordre, de l’équité, de tout ce qui est bon et juste, doit désirer que dans elle, aux yeux de tous, la vérité, l’ordre et l’équité, et le bien et le juste apparaissent, éclatent et triomphent, et, par conséquent, n’avoir rien de plus à
cœur que d'être tenue pour néant et digne de toute confusion devant Dieu et devant les hommes.
Quand nous disons ces choses et que nous tournons notre pensée vers nous-même , nous croyons voir s’avancer sur nous, pour nous ensevelir, des montagnes épouvantables d’épreuves de toute sorte. Les saints sont demeurés tranquilles en présence de l’humiliation, quels qu’en fussent l’origine et le caractère ; et le Saint des saints n’a pas eu d’autre faim et d’autre soif que de voir et son Père adorable et l’univers entier se tourner contre lui , comme pour le réduire au néant ou à l’abjection la plus extrême.
Il est nécessaire , assurément , de redire ici l’observation qui a été faite précédemment. Notre-Seigneur n’aimait pas et n’approuvait pas le péché par lequel l’ignominie venait à lui. Quand les Juifs lui préférèrent Barrabas, il vit tout le désordre et tout l’odieux d’une telle conduite. C’était en effet de leur part l’acte le plus indigne, après tant de bienfaits reçus. Mais, au fond, dans l’intime de son sacré Cœur, Jésus se réjouissait de la honte qui le couvrait; il donnait raison non à leur crime , mais au fait
matériel de leur préférence, et il adorait avec amour son Père de ce qu’il était ainsi mis à sa vraie place. Du reste, cette disposition très sublime ne fut si profonde et si sincère en notre Rédempteur, que parce qu’il n’avait jamais cessé de désirer, dès le premier moment de son existence, d’être traité comme cette victime du premier Testament , dont il réalisait la figure , laquelle, chargée des péchés du peuple, était, le jour de l’Expiation solennelle , chassée hors du camp et livrée à la voracité des bêtes sauvages (1).
O Humilité de Cœur du Fils de Dieu ! O monde de merveilles inénarrables et incompréhensibles, plus vaste que les deux et tous les abîmes, vaste comme le Mystère même de l’Incarnation ! Je ne sais comment exprimer devant vous mon étonnement, mon accablement et cette sorte d’anéantissement que vous me faites éprouver. Le silence seul est votre louange (2), et je voudrais pourtant parler, car j’ai quelque sentiment de vos grandeurs , de vos glorieuses grandeurs, ô Anéantissement! ô Abjection de
(I) Lévitique, v, 6, 7, etc. — (2) Silentium tibi laus. Psaume lxiv, I , juxtà Hebr.
mon Dieu ! je crois entrevoir la plénitude de vos magnificences , ô Vide sans limite ! il me semble que je suis sous le poids de votre force et de votre pression infinie , ô Epuisement universel (1) ! Qu’il vous plaise de me délivrer de toute erreur, de me faire part de votre vérité et de me faire subir les puissants effets de votre très sainte et adorable Justice! Qu’ainsi tout soit dans l’ordre dans mon être si agité et troublé par l’orgueil, et que Dieu seul y règne comme dans un lieu de paix !
DEUXIÈME CONSIDÉRATION
De quelle manière admirable l’humilité de Cœur de Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST s’est manifestée au dehors.
C’est un grand sujet d’admiration que la manière dont l’humilité de Notre-Seigneur s’est manifestée au dehors durant sa vie. Mais la difficulté est d’exposer brièvement ce beau
(1) Exinanivit semetipsum, i. e. evacuavit , exhausit , juxtà Tertull. et version, græc.
Mystère, qui embrasse non seulement la vie mortelle du Rédempteur, mais son état glorifié après la Résurrection et maintenant sa Résidence divine parmi nous au très saint Sacrement. Ce qui est particulièrement remarquable et que nous indiquerons seulement ici, c’est le caractère toujours croissant de cette humilité extérieure , de sorte qu’à mesure que la vie de Notre-Seigneur se déroule devant nous , soit la vie voyagère , soit la vie eucharistique , son humilité apparaît de plus en plus extraordinaire et prodigieuse.
Essayons de tracer, en quelques lignes, ce magnifique tableau.
Saint Paul nous apprend que le Mystère même de l’Incarnation est un véritable anéantissement (1) ; et, en vérité, quand on songe à cet état si obscur où tout est voilé, où pas une des gloires de la Divinité ne paraît , où l’humanité du Fils de Dieu est dans des conditions si communes, il ne semble pas qu’il y ait une autre parole que celle de l’Apôtre pour exprimer un tel abaissement : exinanivit semetipsum ; mais en même temps, on pourrait croire que l’abîme
(1) Ep. aux Philpp. , n , 7.
où descend le Verbe incarné est si profond qu’il ne pourra, dans la suite, descendre plus bas.
Or, il n’en est rien. L’Incarnation humilie le Fils de Dieu ; sa naissance à Bethléem le couvre d’ombre et d’obscurité bien davantage. Tous les enfants, au sein de leur mère, subissent la condition à laquelle Jésus s’est réduit en demeurant neuf mois dans le sein de Marie. Mais quand les enfants du plus pauvre peuple viennent au monde, quelque considération leur est accordée, et d’ordinaire l’indigence du père et de la mère n’est pas telle qu’on ait besoin de se retirer dans une étable et de déposer le nouveau-né entre deux animaux, leur disputant une place dans leur mangeoire même et un peu de paille qui serve de lit à l’enfant.
Or, c’est ce qui est arrivé pour le Fils de Dieu. Nous avons avec amour médité précédemment ce grand Mystère. C’est tout un monde d’abaissements et d’abjections.
Après Bethléem, la Circoncision. Les ombres de l’Humiliation y sont bien plus obscures et plus épaisses que dans la nuit de Bethléem.
La Présentation au temple , la Purification de la Mère devant témoins, le rachat de l’Enfant avec deux petits de tourterelles, la Pro-
phétie de Siméon qui annonce que cet être si humble et si faible « est venu pour être une occasion de ruine autant qu’une cause de rédemption pour un grand nombre en Israël, et pour être un signe de contradiction. » Tout cela dut être pour Marie et Joseph plus étrange encore et plus ténébreux que les obscurités amoncelées sur les Mystères des quarante jours qui venaient de s’écouler...
Mais voici une autre humiliation bien autrement inattendue. C’est la fuite en Egypte. Quelle destinée est celle de cet Enfant divin! « Voilà qu’un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, et il lui dit : Prenez l’Enfant et sa Mère; et fuyez en Egypte et demeurez-y jusqu’à ce que je vous dise d’en revenir. Car Hérode cherche l’Enfant pour le perdre. Et Joseph s'étant levé, prit 4’Enfant et sa Mère durant la nuit, et il se retira en Egypte (1). y> Or, c’est ici l’éternelle épreuve de la pauvre raison humaine. Il s’agit du Messie, du Fils de Dieu, du Dieu Tout-Puissant et il fuit, emporté dans les bras de Joseph, son père putatif, — au milieu de la nuit, — comme l’enfant le plus vulgaire, —
(1) S. MaUh., h, 13, 14.
comme l’enfant d’un père et d’une mère criminels, — pour se réfugier loin, bien loin de sa terre natale, — sans que les parents qui l’emportent soient instruits de l’époque du retour ; il leur faudra attendre qu’Hérode soit mort de mort naturelle... Où est la puissance de Dieu? Où est la dignité du Messie ?... C’est l’abîme de yotre humilité, ô Jésus, qui se creuse toujours davantage.
Au retour de l’Egypte, les longues années de la Vie Cachée, si cachée que rien, si ce n’est une circonstance dont le récit s’achève par ces mots : « Il leur était soumis (1), » rien, dis-je,' ne nous en est connu. — Jésus mourra jeune, à trentetrois ans ; et il demeure absolument inconnu jusqu’à trente ans!... Ce prodigieux silence, les ombres impénétrables qui couvrent tant d’années du Dieu incarné... « O voies impossibles à suivre de la conduite de notre Dieu (2) ! »
Enfin la Vie Publique commence. Ceux que l’Evangile appelle « les frères de Jésus-Christ y> ont des conseils tout prêts à lui donner : « Quittez ce pays (la Galilée), allez-vous-en en
(1) S. Luc, h, 51. — (2) Quam investigabiles viœ ejus! — Ep. aux Rom., xi , 33.
DE LA VfE PUBLIQUE.
Judée, afin que vos disciples voient les œuvres que vous faites. Car personne n’agit en secret, comme vous faites ; chacun cherche au contraire à se produire en public. Faites- vous donc connaître au monde(l). » C’était le raisonnement de l’esprit de l’homme. Aussi l’Evangile ajoute : « Ses frères ne croyaient pas encore en lui, » ne sachant pas qui il était. Ses voies, ses vues étaient, en effet, bien différentes. Il fallait accumuler, pour ainsi dire, de nouvelles obscurités sur toutes celles qui couvraient déjà son adorable existence.
Jésus se rendit d’abord sur les rives du Jourdain, où Jean son Précurseur donnait aux pécheurs un baptême de pénitence. Il voulut recevoir ce baptême et « accomplir ainsi, comme il dit lui-même, toute justice (2). » Accomplir toute justice , c’était s’humilier toujours et toujours davantage. Il est vrai que dans cette circonstance son Père le glorifia, et l’Esprit- Saint descendit sur lui, à la vue de toute l’assistance. Mais « aussitôt après, » dit saint Marc (3), il s’en alla au désert et il y était avec les animaux ; il y jeûna quarante jours et quarante nuits , et il eut faim ; alors le démon
(1) S. Jean, vu, 3, 4. — (2) S. Matth.; ni , 15. — (3) i, 12.
s’approcha de lui et le tenta de gourmandise, d’orgueil et d’idolâtrie, le portant en divers lieux , à travers les airs, comme se jouant de lui...
Il est facile d’écrire ces choses. Les évangélistes les ont racontées avec cette tranquillité profonde qui révèle la possession de l’Esprit-Saint, de l’Esprit même « qui conduisit Jésus dans le désert, pour qu’il y fût tenté. » Mais quelles obscurités plus étranges , quelle nuit plus sombre s’étend sur notre humble Rédempteur!
La Yie Publique dura un peu plus de trois ans. Il fallait décidemment que Jésus recommandât, pardes miracles, la Mission qu’il venait remplir en ce monde. Il le fit: mais quelles précautions pour que l’ombre s’éclaircisse le moins possible ! On sent, à entendre ses recommandations , et à considérer ses actes , qu’il a toujours la même inclination pour l’obscurité, inclination mystérieuse qui l’a retenu trente ans à Nazareth (1). D’autre part, sa sagesse est contredite , ses bienfaits sont méconnus , les
(1) Le P. Faber a écrit sur cette adorable disposition de notre Dieu de bien remarquables pages. Voir le Saint Sacrement, liv. i, sect. 2, (t. i, p. 324 et suiv., 6e édition).
hommes « même les siens , dit saint Jean, ne le reçoivent pas (1) » comme l’Envoyé de Dieu ; plusieurs osent attribuer au démon les œuvres qu’il opère. On va plus loin : on l’accuse même d’être possédé du démon. Et en présence de tant d’injustice, Jésus parle peu , il se justifie à peine ; c’est toujours « le Dieu caché , » même quand il semble qu’il triomphe. C’est qu’il est , en réalité, la Victime d’expiation , toujours et en toute circonstance, offrant, même pour ceux qui l’offensent et l’insultent , le mérite de sa douceur, de son humilité et de sa patience.
Après les jours de la Vie Publique vinrent ceux de la douloureuse Passion. Il faut se taire à ce mot, parce qu’il est impossible d’en désigner même simplement, par leur nom, les circonstances, sans que des profondeurs infinies s’ouvrent devant nous : agonie , sueur de sang, trahison, accusations, insultes , crachats au visage, flagellation, couronnement d’épines, condamnation, voie du Calvaire , dépouillement, crucifiement , suspension par les mains et les pieds percés, durant trois heures, dernière inclination de tête, dernier soupir, et mort!.,,
(1) S. Jean, i, II.
Nous devons plus tard revenir devant ces immenses scènes de douleur , d’humiliation et d’amour. v
Le coup de lance , la déposition de la croix , la sépulture portèrent aussi des caractères particuliers d’ignominie.
Maisvoicile triomphe de la Résurrection. Non! il ne fut pas ce que nous l’avions imaginé ! Les lieux que Jésus aime, au milieu de sa gloire, ce n’est pas le Prétoire, ni le Sanhédrin, ni la place publique où le peuple l’avait couvert de huées. L’humiliation avait été publique; le triomphe ne le fut pas. C’est toujours le même caractère qui s’affirme toujours davantage : l’obscurité, l’éloignement manifeste pour tout ce qui est éclat, honneur, la solitude, une sorte de besoin irrésistible d’anéantissement (1).
Il fallait pourtant se montrer. Un des desseins principaux de l’institution du collège apostolique avait été de donner des témoins à la Résurrection du Fils de Dieu (2). Mais une fois cette fin atteinte, Jésus fut libre, si jl’on peut ainsi dire,
(1) Nous recommandons de nouveau les fort belles pages du P. Faber, sur le sujet. — Le Saint Sacrement , liv. ni, sect. 2 (t. i, p. 329 et suiv.) — (2) Actes des Apôtres, i, 22.
de satisfaire le besoin si profond et si persévérant de disparaître entièrement qu’il portait en lui; et, instituant l’Eucharistie, afin de demeurer avec nous jusqu’à la fin des siècles, il descendit dans des profondeurs qui semblent être les dernières possibles même à un Dieu...
Et il est là, vivant et source et auteur de toute vie, et il y est glorieux comme au Ciel et principe de toute la gloire éternelle des anges et des élus ; et l’on dirait qu'au lieu de la vie , il n’y a que la mort , et qu’au lieu de la gloire il n’y a que quelques atomes de pain.
TROISIÈME CONSIDÉRATION
Que nous devons avoir en nous les sentiments d’humilité de Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST.
De quelques défauts contraires qu’il nous faut éviter.
La parole de saint Paul nous presse : «: Ayez en vous les sentiments de Jésus-Christ qui, possédant la nature divine, n’a point cru que ce fût pour lui une usurpation d’être égal à Dieu , mais prenant la nature de serviteur , et se rendant semblable aux hommes , et étant reconnu
pour homme, en tout ce qui a paru en lui, s’est anéanti lui-même (1). » C’est comme si l’Apôtre disait : « Jésus-Christ en se faisant homme s’est anéanti ; entrez dans ses dispositions , anéantissez-vous comme lui. Car, c’est votre devoir, puisque vous vivez de lui par le Baptême que vous avez reçu, et par la grâce sanctifiante qui est en vous. » L’exhortation qui nous est faite est tout-à-fait juste : Notre-Seigneur s’est anéanti , en sa condition de créature humaine, en laquelle apparaissait ce fonds qui est essentiel à toute créature, c’est-à-dire le néant ; anéantissons-nous dans notre esprit et dans notre estime, puisque nous sommes simples créatures, nous aussi. Notre-Seigneur s’est anéanti à cause du péché qu’il portait sur lui , bien qu’il fût l’Innocence même ; à notre tour et à son exemple, nous qui sommes pécheurs, reconnaissons qu’il n’y a pas, pour nous, d’abîmes d’abaissement et d’abjection assez profonds.
C’est pourquoi, l’aversion pour toute vanité et tout orgueil , l’acceptation de toute humiliation, l’amour de l’obscurité, de l’oubli, du délaissement des créatures, même de leur mépris,
(1) Ep. aux Philpp., il, 5-7.
l’intime conviction que toutes sortes d’ignominies extérieures nous sont dues , et un sincère désir d’être traité en conséquencepour l’honneur de Dieu et la conformité de notre vie avec Jésus-Christ, sont des dispositions qui doivent nous devenir familières , parce que ce sont les dispositions de notre adorable Rédempteur et Victime. Hoc sentite in vobis quod et in Christo Jesu ... qui semetipsum ex exinanivit.
Nous pourrions traiter ce sujet ; mais parce que nous avons eu l’occasion de le faire, et que d’ailleurs c’est naturellement dans les Méditations sur la Passion que nous aurons à l’exposer selon toute l’étendue qui convient, nous pensons nous contenter ici de signaler quelques pratiques de la vertu d’humilité, ou plutôt d’indiquer quelques-uns des défauts qui blessent cette délicate vertu et qu’il faut absolument éviter. Ces pratiques ou ces défauts sont au nombre de cinq :
I. Ne jamais se faire valoir . — Il semble d’abord que ce soit peu de chose. Se faire valoir est si inconvenant , et suppose un esprit si peu délicat, presque grossier. L'amour-propre seul semblerait devoir suffire à faire éviter ce défaut. Mais il y a certaines manières de se
mettre en avant , de se recommander, d’attirer l’estime et la louange, de faire occuper avantageusement de sa personne; il y a un certain art assez habile, sous forme même de modestie, que bien des gens, même adonnés à la piété ou tendant à la perfection, se trouvent d’employer un moment ou l’autre. — On parle, en apparence bonnement et innocemment de soi ou en bien ou en mal. C’est une humilité qui, suivant l’expression pittoresque de saint François de Sales, a un crochet pour attirer quelque considération ou quelque parole flatteuse. — On amène les personnes présentes à traiter un sujet qui donnera lieu à quelque bénéfice pour notre subtil amour-propre. — On insinue qu’on est lié d’amitié ou de relation avec quelque personnage important. — On fait quelque peu l’entendu sur une question que l’on ne connaît qu’à demi ou pas du tout. — Après un insuccès, une humiliation, on se relève par une sorte de dignité de circonstance. — Quelques personnes, ayant peu de ressources pour se faire valoir, se font plaindre. Un certain état physique de souffrance, quelque peu exagéré , se prête à cette fantaisie de notre orgueil secret.
Que nous sommes loin de l’humilité du Fils
de Dieu, devenu l’un de nous pour nous apprendre àn’être vraiment rien, dans notre estime, devant Dieu et devant les hommes! Non! soyons attentifs à ne jamais nous laisser surprendre par l’envie de nous faire valoir.
IL Ne jamais se complaire en soi-même . — Nous avons. reçu de Dieu divers dons, qui appartiennent les uns à l’ordre de la nature , les autres à celui de la grâce. Les dons de la nature sont les qualités de l’esprit, une intelligence pénétrante, élevée, une mémoire heureuse, un sens droit, des sentiments nobles, de la générosité dans le caractère, de la grandeur d’âme, de la droiture, de la constance dans les résolutions sagement prises, etc. Il y a aussi les qualités du corps... Il y a les avantages de l’éducation, de la naissance, de la position sociale, de la fortune...
Or, sur ces divers sujets, saint Paul dit simplement : <a Qu’avez-vous que vous n’ayez reçu gratuitement? Si vous avez reçu de la sorte, pourquoi vous glorifier, comme si vous n’aviez pas reçu ce que vous possédez (1), » et que vous l’eussiez acquis de vous-même?
(1) Prem. Epître auxCorinth., iv, 7.
L’auteur de Y Imitation dit avec la même sagesse : « Ne vous glorifiez point dans vos richesses, si vous en avez ; ni dans vos amis, s’ils sont puissants ; mais glorifiez-vous en Dieu qui donne tout, et qui, par dessus tout, désire se donner lui-même. Ne tirez point vanité de votre taille, ni de la'beauté de votre corps, qu’une légère maladie corrompt et défigure. N’ayez point de complaisance en vous-même, pour votre habileté et pour votre esprit , de crainte que vous ne déplaisiez à Dieu, de qui vient tout ce que vous avez reçu de bon de la nature (1). »
Il en est de même des dons de la grâce. Ce sont toutes les bénédictions spirituelles qui ont pour objet de nous faire connaître surnaturellement Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ, et de nous faire goûter intérieurement , par l’onction du Saint-Esprit, les choses divines; c’est Une certaine facilité pour l’oraison; c’est comme une impression intime de la présence de Dieu et de son action ; ce sont des mouvements vers la vertu , vers la perfection , vers l’union à Notre-Seigneur; ce sont quelquefois même des effets de grâce qui se produisent au
I) Livre premier, chap. vu, n. 2.
dehors , comme un extraordinaire recueillement, ou des larmes, ou une sorte de transport et de vive joie.
Or, tout cela, et tout le reste qu'il n’est pas possible d’énumérer, vient de Dieu , « et descend , suivant la parole de saint Jacques , du Père des lumières (1) , » mais gratuitement et par un effet de sa miséricorde et de sa bonté pour ses pauvres et toujours indignes créatures.
Malheur à l’âme qui se laisserait aller volontairement à des pensées ou à des sentiments de complaisance 1 Ce fut le crime du démon dans le Ciel et ce fut sa perte éternelle. Le Seigneur est « un Dieu jaloux (2); » « il ne donne sa gloire à personne (3). » Les grâces qu’il confie à ses créatures doivent remonter vers sa Majesté adorable en toute sorte d’hommages d’adoration , de reconnaissance , de fidélité et d’amour. Il ne les communique qu’à cette très sublime et unique fin.
III. Ne jamais s'attrister de l'humiliation. — La vue des dons que Dieu nous fait est , pour notre nature orgueilleuse , l’occasion de pécher
(1) S. Jacques, i , 17. — (2) Exode, xx , 5, xxxiv, 14. — (3) Isaïe, xui, 8.
contre l’humilité. Il en est de même de la vue de notre misère. Nous remarquons que le Seigneur a été généreux envers nous ; nous nous laissons aller à une vaine complaisance ; nous constatons , au contraire . que ces dons que d’autres possèdent nous font défaut, et nous en sommes tristes. Il nous faut reconnaître que nous avons moins d’intelligence, moins de jugement, moins d’énergie morale, moins de santé, de richesses, de succès dans les entreprises, de crédit auprès des puissants , moins de réputation, de considération, d’honneur : et tout cela, qui est évident à nos yeux, est aussi évident, plus évident encore, aux yeux des personnes qui sont en rapport avec nous ; et nous nous affligeons , nous sommes découragés , abattus , désespérés. C’est l’orgueil qui s’est rendu maître de notre âme. Et pourtant le Prophète a dit, sous l’action de l’Esprit de vérité : « Vous m’avez humilié , Seigneur! Cela m’est bon (1). » Prenons garde à la tristesse qui nous gagne. Saint Paul nous assure « qu’elle opère la mort (2). »
Mais nous ne sommes pas tristes, seulement
(1) Psaume cxvm, 71. — (2) Deux. Epître aux Corinth., VII» 10.
parce que les biens temporels et certains biens de l’ordre de la grâce nous font défaut; nous le sommes , parce qu’on n’a pas été bon ou juste ou convenable à notre égard ; ou bien encore nous le sommes, parce que nous avons commis quelque péché, ou seulement peut-être quelque faute d’inadvertance , ou quelque maladresse, propres à donner de nous, de notre intelligence, de notre caractère, de notre éducation, une idée désavantageuse. Pour les saints , dans des cas semblables , ou bien l’humiliation les réjouit , ou, s’ils s’attristent, c’est parce que Ja gloire de Dieu est amoindrie et l’édification dûe au prochain compromise ; mais ce sont les seuls et uniques motifs de la peine qui les afflige. Pour nous, ce qui jette le deuil dans l’âme, c’est l’amoindrissement de notre valeur personnelle , c’est quelque perte de l’estime de notre mérite, que nous nous figurons se faire dans l’esprit des personnes témoins de nos défauts , de nos imperfections ou de notre manque de savoirvivre.
IV. — Ne jamais se préférer à personne . — L’auteur de Y Imitation de Jésus-Christ a dit sur ce sujet des paroles toutes d’or ; les voici : « La leçon la plus sublime et la plus nécessaire
est de se bien connaître et de se mépriser soimême. N’avoir aucune bonne opinion de soi et estimer beaucoup les autres, c’est une grande sagesse et une haute perfection. » Il ajoute : « Quand vous verriez quelqu’un tomber dans des fautes visibles, ou même commettre de grands crimes, vous ne devriez pas, pour cela, vous estimer plus que lui, parce que vous ne savez pas combien de temps vous persévérerez dans le bien. Nous sommes tous fragiles ; mais vous devez penser que personne n’est plus fragile que vous (1). »
Il y a, dans ce livre admirable, quantité de sentences semblables. Quelle grave réflexion que celle-ci ! « Plus vous avez de lumière touchant le bien, plus vous serez rigoureusement puni, si vous n’en vivez pas plus saintement. Quelque adroit qu quelque habile que vous soyez, n’en tirez jamais vanité. Craignez plutôt que ce que Dieu vous a donné ne vous soit un sujet de condamnation (2). »
Nous pourrions lire ici la Parabole du Pharisien et du Publicain (3). Le Pharisien se préfère
(I) Livre premier, chap. h , v. 4. — (2) Ibid., v. 3. — (3) S. Lac, xviii, 10 et suiv.
à cet homme qui passait pour un pécheur, et il est condamné ; le Publicain au contraire se place au dernier rang et est justifié.
Ne nous préférons jamais à personne, pas même aux damnés, parce que nous serions peut-être au milieu d’eux et plus misérables qu’eux, si la miséricorde de Dieu ne nous avait pas épargnés. Quelques saints n’ont pas même osé se préférer au démon, se croyant dignes d’être mis sous ses pieds. On le raconte de saint François de Borgia. Nous devons être courageux contre cet ennemi abominable, et mépriser, par la vertu de Jésus-Christ, son audace et sa fureur ; mais notre plus grande force contre sa rage ou ses embûches, c’est notre humilité.
V. — Ne jamais s'offenser de la conduite ou des dispositions peu bienveillantes ou même hostiles des créatures. — Si ces dispositions ou cette conduite nous jettent dans l’oubli, cette place nous est justement dûe, puisque par notre fond et notre condition originelle nous ne sommes pas autre chose que néant. Si ces mêmes dispositions ou cette même manière de se conduire à notre égard nous couvrent de mépris et de confusion, qu’y a-t-il d’étonnant, puisque par
le péché mortel nous avons mérité l’enfer, qui est l’opprobre même et l’ignominie absolue ; et que, si nous n’avons commis dans notre vie que simplement des péchés véniels (ce dont il faut toujours douter) par chacun de ces péchés quoique moins graves, nous nous sommes réellement inclinés vers ce même effroyable abime de l’enfer.
Non, rien ne doit nous offenser, ni l’indifférence, ni la déconsidération, ni l’injure, ni même le dédain, ou l’insulte ou la haine. Que, si l’honneur de Dieu ou de l’Eglise, ou l’édification du prochain, ou quelque autre motif d’un ordre élevé, nous fait un devoir de faire respecter notre personne, notre caractère, notre nom, notre position sociale, faisons-le; mais avec pureté de vues, sans oublier ce que nous sommes en réalité devant Dieu, en notre condition de pécheur, par zèle pour la vérité, l’ordre ou la justice ; mais absolument désintéressés de tout ce que l’amour-propre blessé, l’orgueil, la colère qu’il fait naître, pourraient nous inspirer de haine ou de mépris ou de vengeance.
Dans les relations de famille, de société, ou d’amitié, ne jamais s’offenser est une source de bénédictions infiniment bienfaisantes ; c’est
la paix, c'est la douce sérénité, c’est l’édification commune, c’est l’union inaltérable des esprits et des cœurs.
Nous venons de dire les cinq principales pratiques qu’il faut observer pour ne pas pécher contre l'humilité. Il en est d’autres qu’il serait utile de signaler ; mais, parce que l’exercice de l’humilité est universel et qu’elle doit avoir sa place dans les actes de toutes les vertus, il serait difficile de tout dire sur un tel sujet. Une âme humble est humble toujours ; par conséquent elle a soin de ne jamais exagérer ce qui la concerne soit en bien soit en mal, de ne jamais trahir la vérité , par aucune dissimulation, ni biais, ni habileté de langage, ni façon de faire, quelle que soit l’émotion qu’elle éprouve, soit affliction, soit consolation, soit peine intérieure, soit disgrâce de la part des hommes, soit après une faute commise, soit lorsqu’elle réussit et qu’on la loue de ses succès. Pareillement, elle veille à ne jamais s'excuser , quand on l’accuse, à moins que manifestement une raison sérieuse, la gloire de Dieu ou le bien du prochain, ne l’exige.
Mais, dans le cas où nous sommes surpris en quelque faute apparente, ou bien quand nous
sommes blâmé, que jamais non ! jamais, l’obstiné et subtil amour-propre, ni cette tyrannique inclination native qui nous presse de mettre toujours à l’abri notre petite gloire, ne soient jamais, non ! jamais consultés I
Notre amour-propre est si prodigieusement tenace et habile, le besoin de sauvegarder les intérêts de notre petite gloire, l’amour de la considération et de l’estime que l’on a pour nous, la position que nous occupons dans l’esprit sinon de tous, du moins d’un certain nombre de personnes, sont choses si intimement cachées, en nous, et comme mêlées à tout notre être, que l’humilité vraie, simple, franche, pure, qui est sans alliage, qui est vraiment elle-même, qui n’est pas outrée, qui n’est pas amoindrie, qui est modeste, qui est inconnue à elle-même, qui est humble (s’il était permis de se servir de ce mot quelque peu singulier), l’humilité est extrêmement rare. C’est elle qui met le sceau à la sainteté, et qui dès ici-bas consacre une âme pour le ciel.
O Jésus ! doux et humble de cœur ! O Dieu dont l’amour tout-puissant opère les miracles ! voici nos cœurs, voici nos vies : que cet amour vainqueur fasse son œuvre ! délivrez-nous de
nous-même ! Que tout soit créé de nouveau, et que votre humilité, la vôtre même, prenne à jamais possession de notre être ! O Amour toutpuissant ! Amen !