VINGT-QUATRIÈME MÉDITATION
IVotre-Selgncnr J^ds-Chriit annonce à «et apôtres sa douloureuse Passion.
PREMIÈRE CONSIDÉRATION
Sur les circonstances dans lesquelles Notre- Seigneur annonoe à ses apôtres sa douloureuse Passion.
Vers le milieu de la deuxième année de la Vie Publique, Notre-Seigneur avait fait l’élection des apôtres. Le divin Maître les instruisit pendant un an par ses conseils, par ses exemples, par ses œuvres; mais jusqu’au mois de juillet environ de l’année suivante, il ne leur avait point encore révélé le Mystère de sa Passion. Ils auraient pu par les Ecritures, parvenir à avoir
quelque connaissance de ce Mystère. David, Isaïe surtout en avaient parlé clairement. Mais leur esprit était lent à comprendre, et ils n’avaient encore aucune connaissance de la grande œuvre que le divin Rédempteur devait consommer par son Sacrifice. Plus tard, après la Résurrection, il fallut quel'adorable Ressuscité apprit lui-même à deux disciples, « en commençant par l’interprétation de Moïse, des Prophètes et de toutes les Ecritures, que le Christ devait souffrir et entrer ainsi dans sa gloire (1). »
Toutefois, à l’époque que nous venons de désigner, Notre-Seigneur commença « à annoncer ouvertement», non aux soixante-douze disciples qui ne devaient être choisis que quelque temps après (2), mais à ceux « à qui il était donné de connaître les secrets du royaume céleste (3) », le grand évènement qui devait, huit mois plus tard, s’accomplir à Jérusalem. Voici le récit des Evangélistes (4).
« En ce temps-là, Jésus commença à leur découvrir qu’il fallait qu’il se rendît à Jérusalem
(1) S. Luc , xxi y, 27. — (2) Deuxmoi8 après seulement. — (3) S. Matth., xiii, 11. (4) Ibid., xvi, 21-23. — S. Marc, Vin, 31-33. — S. Luc, IX, 22.
et que le Fils de l’homme y souffrît beaucoup, et qu’il fut rejeté par les Anciens, les Scribes, et les Princes des Prêtres et qu’il y fut mis à mort ; » et Jésus ajoutait pour la consolation de ses apôtres: cc et qu’il ressuscitât le troisième jour. »
Ce fut la première prédiction. Ce dernier trait aurait dû atteindre son but. Il n’en fut pas ainsi. Ce Mystère dévoilé de la sorte fit sur tous sans doute, sur saint Pierre en particulier une impression étrange. Voici comment saint Mathieu nous l’apprend :
« Et Pierre prenant Jésus à part, commença à le reprendre, disant: Non ! qu’il n’en soit pas ainsi pour vous, Seigneur ; cela ne vous arrivera pas. » Il y avait de l’amour, un vif amour dans cette extraordinaire liberté ; mais il y avait de l’irréflexion, de l’indiscrétion, une grave erreur. Jésus devait une leçon au chef des apôtres et à tous ceux qui étaient témoins de cette scène. L’évangéliste ajoute :
« Lui, se retournant (comme pour témoigner qu’il désapprouvait ce langage) dit à Pierre : Retire-toi de moi, Satan ; tu es pour moi un scandale ; car tu n’as pas le goût des choses qui sont de Dieu, mais des choses qui sont des hommes. »
Et le divin Maître confirma ce grave reproche, en s’adressant à ses disciples immédiatement après : « Alors Jésus dit : Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il porte sa croix et qu’il me suive (1). »
Mais l’erreur de Pierre, partagée par les autres apôtres, exigeait que le divin Maître revint sur une prédiction dont l’objet était si important et si peu compris. Il y revint en effet peu de jours après (2). Voici de nouveau le récit des Evangélistes :
« Etant parti de là (c’est-à-dire du pied de la montagne du Thabor où avait eu lieu la Transfiguration), Jésus et ses apôtres traversèrent la Galilée (pour se rendre à Capharnaüm) et Jésus ne voulait pas que personne le sût. Lors donc qu’ils suivaient cette route, et tandis que les disciples étaient dans l’admiration de ce que faisait Jésus, il leur dit : Mettez bien dans votre cœur ce que je vais vous dire : Le Fils de l’homme va être livré entre les mains des hommes ; et ils le feront mourir, et une fois mort il ressuscitera (3). »
(1) S. Matth., xvi, 24. — (2) Quinze ou vingt tout au plus. — (3) S. Matth., xvii, 21-22. — S. Marc, ix , 29-31. — S. Luc, ix, 44-45.
Pour diverses raisons dignes de la sagesse et de la commisération du Fils de Dieu, ce dernier trait, la promesse delà Résurrection suit toujours la prédiction des ignominies et de la mort cruelle qu’il doit endurer. Mais ici, de nouveau, se révèle la lenteur de l’esprit humain a comprendre les voies de Dieu! Les Evangélistes ajoutent : « Mais les apôtres n’avaient pas l’intelligence de ces paroles ; elles étaient voilées pour eux, de sorte qu’ils ne les comprenaient pas ; et ils étaient extrêmement tristes ; mais ils craignaient d’interroger leur Maître sur ce qu’il avait dit (1). »
Il semblerait toutefois qu’il y a ici, dans l’esprit des confidents de Jésus une sorte de progrès. Cette extrême tristesse n’indique-t-elle pas l’impression profonde qu’ils ont reçue, bien que le Mystère leur demeure toujours impénétrable ?
Mais les jours de la Passion approchent rapidement. Au commencement du mois de mars de l’année suivante, qui devait être la dernière, Jésus ressuscita Lazare. Cet évènement excita plus vivement que jamais la jalousie et la haine des Pharisiens. Jésus voulut s’y soustraire et se
;I) S. Luc, IX, 44-45.
536 MÉDITATIONS SUR LES MYSTÈRES retira vers le Jourdain. Mais quand, trois ou quatre semaines après, la fête de Pâques étant proche, il reprit avec ses apôtres la route de Jérusalem, l’occasion était plus que favorable pour renouveler l’annonce de sa douloureuse Passion. Jésus le fit, et dans des termes qui ne pouvaient être plus précis et plus touchants. Ecoutons les évangélistes :
« Lorsque Jésus et ses apôtres étaient en chemin pour aller à Jérusalem, Jésus marchait devant eux ; et ils étaient effrayés, et ils le suivaient avec crainte. Et Jésus les prit à part et comme en secret, et il commença à leur dire ce qui était sur le point de lui arriver. Car voici, dit-il, que nous allons à Jérusalem. Le Fils de l’homme y sera livré aux Princes des Prêtres, aux Scribes et aux Anciens du peuple, qui le condamneront à mort. Et ils le livreront aux Gentils qui le traiteront avec dérision, et ils le flagelleront, etilsle crucifieront. Ilsl’insulteront, ils lui cracheront au visage et, après l’avoir flagellé, ils le feront mourir, et il ressuscitera le troisième jour (1). »
Auront-elles cette fois, ces âmes apostoliques
(1) S. Matth., xx, 17-19. — S. Marc, x, 82-34. — S. Luc, VIII, 31-34.
DE LA VIE PUBLIQUE, si étonnamment privilégiées, l’intelligence du Mystère ? Voici ce qu’ajoute saint Luc, après le récit qui précède : « Mais les apôtres ne comprirent rien de ce qui était dit ; ces paroles leur étaient cachées, et ils n’avaient point l’intelligence de ce que le Seigneur venait de dire (1). »
Cette sorte d’insistance de la part de l’écrivain sacré pour exprimer la même pensée, indique bien à quel degré d'impuissance et d’incapacité était encore réduit l’esprit de ces hommes simples, que le Cœur de Jésus avait honorés d’une si touchante et merveilleuse prédilection. Hélas ! à quelques jours de là, les plus douloureuses réalités devaient justifier la prédiction du Maître, et porter, d’une manière terrible, la lumière dans les âmes troublées des imparfaits et trop faibles disciples.
Bossuet n’a pas craint de dire : « Si les Apôtres n’entendent pas les paroles très évidentes du Sauveur Jésus , c’est que non seulement leur esprit, mais encore leur volonté est mal disposée. Premièrement, ils n’entendent pas, parce qu’ils ont l’esprit occupé par d’autres pensées et obscurci par les préjugés qui nais-
(1) S. Luc, xvm, 31-34.
sent des sens ; et voilà ce voile qui est devant eux et les empêche de voir. Et erat velatum ante eos . Secondement, ils n’entendent pas, parce qu’ils refusent de rechercher l’éclaircissement nécessaire ; ils craignent d’être éclairés et ils ne découvrent pas la lumière , à cause qu’ils détournent les yeux délibérément. » « Ils appréhendaient, dit l’Evangéliste, de l’interroger sur cette parole : Et timebant eum inter rogare de hoc verbo. Voilà donc les deux grands obstacles qui nous empêchent d’entendre les paroles de Jésus-Christ : obstacle de la part de l’entendement qui, prévenu de ses pensées et souvent de ses préjugés comme d’un voile ténébreux , ne peut pénétrer à travers ce voile qui lui couvre les vérités évangéliques , ni le percer par ses regards ; obstacle de la part de la volonté qui fuit l’éclaircissement et ne veut pas être instruite. Telles sont les causes profondes de l’aveuglement des mortels sur la Passion du Sauveur. L’esprit préoccupé ne peut recevoir la lumière , la volonté dépravée l’évite et la craint. O Jésus ! dans quelque évidence que vous exposiez le Mystère de vos souffrances, les hommes n’entendent jamais, et notre aveuglement sera sans remède, si nous
ne déracinons ces deux maux extrêmes qui nous empêchent de voir : la préoccupation dans l’esprit et une crainte secrète dans la volonté qui nous fait appréhender la lumière (1). » Soyez patient avec moi, ô Jésus! comme vous avez daignez l’être avec vos apôtres. Ne cessez de me parler, dans l’intime de l’âme, de votre douloureuse Passion. Corrigez vousmême , par votre grâce , mon inattention et mon indocilité, afin que jeparvienne, par votre miséricorde , à posséder la suréminente science de vos souffrances, qui est en vérité la plus désirable entre toutes (2).
DEUXIÈME CONSIDÉRATION
Sur les dispositions de Notre-Seigneur JÉSUS- CHRIST annonçant sa douloureuse Passion.
Un mot résume toutes ces adorables dispotions : Charité. Le Cœur de notre miséricor-
(1) Premier Sermon pour le dim . de la Quinquagésime , exorde. — (2) Non enim judicavi me scire aliquid inter vos nisi Jesum Christum et hune crucifixum. — Prem. Epitre aux Corinth., u, 2.
dieux Pontife et de notre humble Victime était consumé des plus vives flammes de l’amour ; il avait dit : « Il y a un baptême de sang dont je dois être baptisé. Ah! qu’il me tarde , comme je suis pressé de voir mon désir satisfait (1) ! » Sa Passion devait lui donner cette satisfaction ; et il pensait sans cesse à cette Passion plus amoureuse que douloureuse , et il aimait à en parler à ceux qu’il avait fait ses confidents et ses amis.
Entrons, s’il plaît à la divine grâce, dans la secret de l’amour de Jésus prédisant ses cruelles souffrances et sa mort, et appliquonsnous à découvrir quel était le dessein de sou Cœur , quand il faisait et redisait cette annonce si grave.
Jésus annonçait sa Passion à ses apôtres, premièrement, pour les instruire, — secondement, pour fournir à l’Eglise, son Epouse , une des plus solides preuves de sa qualité de Fils de Dieu, — troisièmement, pour témoigner de son obéissance et de son amour pour son Père céleste.
I, Jésus, annonçant sa Passion avait en vue
(1) S. Luc, xii, 69. «
l’instruction de ses chers apôtres. Que devaientils connaître , pour le prêcher plus tard , sinon ce Mystère (1) ? Il fallait bien qu’ils y fussent initiés de bonne heure. Par malheur, leur intelligence était voilée et leur bonne volonté imparfaite; n’importe, le divin Maître ne se lassait pas. Ce qu’ils n’entendaient point alors , ils ne manqueraient pas de se le rappeler plus tard, et cette prédiction plusieurs fois répétée deviendrait pour leur foi un appui inébranlable.
Mais avant cette époque , où les apôtres devaient être avec tant de force et de courage les prédicateurs et les témoins de Jésus crucifié , des jours de grande épreuve allaient venir. Quel étonnement pour ces hommes simples et comme pris à l’improviste à cause de leur inattention , que l’impuissance apparente du Fils de Dieu, ses frayeurs, ses troubles, son agonie, l’état honteux où il était réduit par les soldats, cette sorte de défaite, cette cause perdue devant les hommes , ces outrages contre lesquels il ne protestait pas, la victoire de ses ennemis, le triomphe de toute une foule qui réussissait à
(1) Nos autem prœdicamus Christum cruciftxum. — Première Epître aux Corinth., i, 23.
le faire mourir sur une croix, cette mort si ignominieuse en même temps que si cruelle , tout cet ensemble de circonstances que rien, dans la Vie Publique, ne semblait annoncer... C’était plus qu’un sujet d’extrême déception ; c’était un scandale pour eux. Jésus avait dit une fois en présence de la foule : « Bienheureux celui qui ne prendra pas scandale de moi (1). » Il y avait sans doute , dans cette parole, en apparence obscure, quelque allusion aux Mystères de ses souff rances et de ses opprobres. Mais la veille même de la Passion , le soir même du jeudi saint, Jésus devait dire très clairement à ses apôtres : « Tous , cette nuit , vous éprouverez un scandale à cause de moi (2). » Il semblait dire : « Ma Passion sera comme une pierre à laquelle votre faiblesse ‘ prpvenant du peu de docilité que vous avez eue à recevoir mes paroles prophétiques , viendra se heurter, et vous serez comme renversés à terre. » Et il dit : « Tous. » Quelle étrange misère est donc celle de notre nature déchue. ! Tous ! c’est donc Pierre le chef de l’apostolat, le premier des vicaires du Fils de Dieu ; Jean , le bien-
(1) S. Matth., XI, 6. — (2) S. Matth., xxvi, 31.
aimé; Thomas qui avait dit, dans un moment d’enthousiasme : « Allons et mourons avec lui (1), » et tous les autres.
Or, Jésus, le divin et miséricordieux Maître, aurait voulu leur éviter une aussi misérable lâcheté, et les faire les premiers participants de tant de grâces qui allaient découler des Mystères si multipliés et si variés de sa Passion. Ces grâces leur étaient réservées, excepté à Judas l’endurci ; mais alors tous fuirent et l’abandonnèrent, et Pierre le renia trois fois honteusement.
Admirons et adorons la douceur, la patience, l’humilité, la merveilleuse charité de notre Dieu qui, prévoyant tant d’inconstance et de faiblesse, ne se lassait pas de parler à ses apôtres de sa Passion, de son amour, de ses desseins de miséricorde et d’incomparable tendresse sur chacun d’eux.
II. Le divin Rédempteur avait aussi en vue son Eglise, en annonçant d’une manière si précise et si formelle sa Passion et sa mort. Il aimait l’Eglise comme son Epouse , il devait souffrir pour elle tant de tortures et cette mort
(1) S. Jean, xi, 16.
cruelle (1). Or , il voulait lui fournir une preuve manifeste, irrécusable, de la divinité de son Epoux. Cette preuve, c’était cette annonce même et cette prophétie si claire et si circonstanciée de la Passion. Si cette Passion est « un scandale et une folie , » comme saint Paul dira que l’entendent les Juifs et les Gentils (2), la prédiction de cette Passion ôte tout scandale et révèle une sagesse et une prescience toutes divines. Qui pouvait préciser de la sorte les évènements, avec l’indication si nette et la révélation si sûre de détails d’une importance même secondaire (comme la moquerie, la honte particulière de crachats jetés au visage, le nom des agents de ces scènes navrantes), sinon un Dieu ?
La foi de l’Eglise devait être plus tard attaquée par les philosophes, les esprits forts, les impies. Il fallait mettre à sa disposition une réponse péremptoire. Notre-Seigneur y pourvoit. Ce n’était pas la seule , sans doute. La divinité de Jésus-Christ est prouvée de bien
(1) Christus dilexit Ecclesiamet seipsum tradidit pro eâ . — Ep. aux Ephés., v, 25. — (2) Prem. Epître aux Corinth.. I, 23.
des manières par le saint Evangile ; mais , à l’occasion de ce qui paraît une défaite , Celui qui est le Seigneur et Maître prépare une des causes de son triomphe. Il le fit, en annonçant ses ignominies et son supplice; il le fil aussi, en prédisant le glorieux évènement qui devait suivre de si près sa mort, sa Résurrection.
Nous avons remarqué qu’en annonçant ce qu’il devait souffrir à Jérusalem , Jésus ajoute invariablement cette autre prophétie : « Et le troisième jour, le Fils de l’homme ressuscitera. »
Ce miracle sans pareil, comme les abaissements inénarrables qui font précédé , sont la confirmation de la foi de l’Eglise et sa défense victorieuse quand ses ennemis l’attaquent, en même temps que sa grande et sublime gloire ; car Celui qui est mort et ressuscité et dont elle soutient la cause avec tant de force et d’amour, est son Epoux immortel*
C’est ainsi que Jésus, aux jours de la Vie Publique, à l’approche du terme de sa divine mission sur la terre , se préoccupait de son Eglise qui devait être la dépositaire de ses mérites et continuer cette mission de salut parmi les hommes, jusqu’à la fin des siècles.
III. Mais il y avait , en notre divin Prêtre, annonçant son immolation sur la croix, un troisième dessein. Il voulait montrer les droits, la puissance et l’autorité de son Père. Il disait à ses apôtres « qu’il fallait qu’il allât à Jérusalem et qu’il y souffrit beaucoup... » Exinde cœpit Jésus ostendere discipulis suis quia opor teret eum ire Jerosolymam eimulta pati (1)... « Oporteret! il fallait! » D’où lui venait cette obligation, cette nécessité? De la volonté de son Père. Cette volonté lui était si bien connue et il l’aimait d’un amour si tendre et si fort, qu’il l’appelait « sa nourriture (2); » et, comme la nourriture que nous prenons et que nous nous assimilons est ce qu! devient le plus sensiblement nous-mêmes, il prenait, il s’assimilait, il faisait sienne la volonté de son Père. Mais cette volonté le menait à la mort et à la mort de la croix. N’importe , il faisait sa propre volonté de la volonté de son Père qui lui traçait une si rude voie. C’est pourquoi il est écrit: « Il s’humilia, en se faisant obéissant jusqu’à la mort et la mort de la croix (3) ; »
(1) S. Matth., xvi, 21. — (2) S. Jean, iv, 34. — (3)aEpître aux Philipp., ii, 8.
et même, à raison de cette admirable unité de volonté, il est parlé dans l’Ecriture de son immolation , comme s’il l’avait faite de luimême : « Il s’est offert, dit Isaïe, parce qu’il l’a voulu (1). » Ce qu’il a voulu , c’est le bon plaisir de son Père, et c’est pourquoi « il fallait qu’il se rendit à Jérusalem et qu’il y souffrît beaucoup... » Nous avons vu la suite. O mille fois admirable et aimable mystère d’amour de la part du Père et du Fils ; de la part du Père qui, par amour pour nous, donne un tel ordre à son Fils, de la part du Fils qui adopte, qui aime et qui fait sien, pour notre amour, cet ordre d’humiliation, de souffrance et de mort! Voici de nouveau les termes de la prédiction :
« Il fallait qu’il fût livré entre les mains des hommes... Il fallait qu’il fût abandonné aux Gentils... Il fallait qu’il fût livré à leur dérision et à leurs insultes... Il fallait qu’on lui crachât au visage, qu’on le flagellât, qu’on le crucifiât, qu’on le fit mourir... »
« Il le fallait ainsi. » C’était la volonté du Père. Saint Paul a dit un mot qui a fait et qui fera
(l) lui, 7.
l’étonnement de tous les siècles : « Dieu le Père n’a pas même épargné son propre Fils ; mais, pour l’amour de nous tous , il l’a livré (1). » Que cette parole est étrange ï Nous l’avons déjà méditée (2) ; nous ne reviendrons pas sur ce qui a été dit. Et, c’est cette conduite du Père, si dure en apparence à l’égard de son Fils, poussant à de si douloureuses et humiliantes extrémités ce Fils si aimable et si aimé, le réduisant ignominieusement à être pour nous, créatures ingrates et viles, « un ver de terre et non un homme, l’opprobre des hommes et l’objection du peuple (3), une sorte de maudit (4) et comme le péché même (5), » c’est, disons-nous, cette conduite si accablante et si anéantissante du Père que Noire -Seigneur, l’humble Prêtre du Père, et son obéissante Victime, proclame ouvertement comme étant la règle qu’il doit suivre ; et il le bénit dans son cœur et il le glorifie avec un inexprimable amour. « Exinde cœpit Jésus ostendere discipulis suis quia oporteret eum ire Jerosoly-
(1) Epître aux Romains, vm, 32. — (2) Tome H, Méditât . neuvième. — (3; Psaume xxi, 7. — (4) Epîlre aux Galates, in. 13. — (5) Deux. Epître aux Corinth., v, 21.
mam... Et Jésus commença à dire ouvertement à ses disciples qu’il fallait qu’il allât à Jérusalem et qu’il y souffrit beaucoup... et qu’il y fût mis à mort. »
En présence d'une humilité aussi profonde, quelle est l’adoration assez parfaite et la louange assez élevée, et la reconnaissance de nos cœurs assez vive?... Le jour où nous connaîtrons véritablement Notre-Seigneur, notre vie deviendra un ravissement sans fin. Mais il nous faut pour cela attendre patiemment le jour de l’éternité.
TROISIÈME CONSIDÉRATION
Que la vie présente doit être une attente perpétuelle de la croix et une constante préparation à la bien porter.
Le mieux serait peut-être de reproduire' ici le beau chapitre de V Imitation de Jésus-Christ , intitulé : Du Chemin royal de la sainte Croix . Que de vérités sont contenues dans ces graves et touchantes pages! Que de leçons ! que d’encouragements aussi! Chacun peut faire cette lecture. Remarquons particulièrement ces pa-
rôles : « Tout consiste à porter la Croix et à mourir sur elle ; et il n'y a point d’autre chemin qui conduise à la vie et au véritable repos du cœur que celui de la Croix et de la mortification continuelle que la Croix nous inspire... Disposez et réglez toute chose, selon vos désirs et vos vues, vous n’y rencontrerez qu’un engagement à souffrir toujours quelques peines, soit que vous le vouliez ou non; et ainsi vous trouverez toujours la Croix ; car , ou bien vous sentirez de la douleur dans le corps, ou bien vous aurez à endurer des peines dans l’esprit. Tantôt vous serez délaissé de Dieu, tantôt les Hommes vous éprouveront. Bien plus, vous serez souvent à charge à vous-même, sans pouvoir être délivré par aucun moyen, ni soulagé par aucune consolation ; et , jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu d’y mettre fin, vous serez obligé de souffrir*.. La Croix est donc toujours dressée pour vous, et elle vous attend partout. Vous ne sauriez l’éviter en quelque lieu que vous fuyiez , parce que vous vous portez toujours vousmême, et que toujours vous vous retrouverez, quelque part que vous alliez (1). »
(1) Liv. Il, chap. xn, vers. 3, 4.
Voilà donc la condition de notre vie présente. Notre-Seigneur a daigné en faire le principal caractère de la sienne, non par nécessité , ni par suite de quelque état de disgrâce et de châtiment, comme il faut le dire de chacun de nous , mais par amour pour nous , pour être notre Rédemption et notre exemple. « Toute la vie de Jésus-Christ, dit le même pieux auteur, n’a été que croix et martyre (1). »
La Croix est une nécessité pour nous qui sommes pécheurs ; mais cette nécessité est un bien et un grand bien. C’est l’amour même que notre Père céleste a pour nos âmes qui le porte à nous faire passer ainsi par le creuset de l’épreuVe. Pour peu que nous portions nos pensées sur cette vérité, nous en aurons la conviction, et nous serons touchés de reconnaissance envers un Dieu toujours si bon.
Premièrement , la Croix , sous quelque forme qu’elle vienne, nous fait expier nos péchés. Si nous savions le péril où nos péchés passés nous mettent, nous tremblerions; mais, parce que c’est la Croix qui en Notre-Seigneur a tout réparé, et que c’est par la Croix que « nous ache-
(I) Liv. II. chap. xii, v. 7.
vons en nous la Passion de Jésus-Christ (1), » c’est-à-dire que nous nous en appliquons les mérites et qu’ainsi nos péchés sont pleinement remis, nous demanderions la Croix, nous solliciterions, comme une grâce sans pareille, d’en être visités sans cesse. Délicats que nous sommes outre mesure , nous ne faisons pas une telle demande; mais au moins ne refusons jamais le don de Dieu.
Deuxièmement , la Croix nous prémunit contre la funeste tendance, qui est en nous, de commettre sans cesse de nouveaux péchés. Où réside cette tendance ? Dans notre orgueil si incurable, dans notre sensualité, dans notre ambition des richesses. Or, la Croix, l’affliction du corps ou de l’âme, abat l’orgueil , réprime la sensualité et rend impuissante notre soif des richesses. Qui ne voit que de tels services sont d’un prix inestimable?
Troisièmement , la Croix nous rend semblables à Jésus-Christ. Notre conformité avec ce doux Sauveur et Maître doit être, par dessus tout, intérieure ; c’est pourquoi saint Paul nous dit : « Ayez en vous les sentiments de Jésus-
(i) Epître aux Coloss., i, 34.
Christ (1). » Mais il y a aussi une conformité extérieure qui nous recommande à la miséricorde du Père céleste , qui est même, suivant le même apôtre, « une gloire pour notre divin Rédempteur (2), » et qui est la manifestation complète de sa vie en nous (3). Dans les justes, la Croix est le signe de la prédestination ; dans les pécheurs, elle est une préparation excellente au salut.
Quatrièmement , la Croix nous détache de la terre et porte nos pensées vers le Ciel. Ce qui nous arrive de fâcheux ici bas , nous fait souvenir, pour peu que le sentiment de la foi demeure en nous , de ces biens immuables de l’éternité que la divine Bonté nous a promis. Quand nous sommes malades, infirmes, pauvres , humiliés, délaissés, nous voyons avec évidence la vanité de toute chose de la vie présente , et notre regard se tourne vers cette félicité , cette stabilité , cette éternité des richesses à venir, qui sont réservés dans la Patrie aux âmes patientes et humbles dans la tribula-
(1) Epître aux Philipp., il , 5. — (2) Ibid., i , 20. — (3) Ut et vita Je&u manifestetur in corporibns noslris. — Deux. Epilre aux Corinth., iv, 10, 11.
tion. D’autre part, par une disposition touchante de la Providence et de la grâce de Notre- Seigneur Jésus-Christ, la vue du Ciel et l’espérance des biens qui nous y attendent adoucit d’une manière admirable toutes les croix de la vie présente. C’est l’expérience que saint Paul avait faite et qui l’autorisait à dire ces magnifiques paroles : « Ne perdons jamaiscourage! Mais encore que notre corps se détruise par les maux qu’il endure, néanmoins l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour, par l’espérance qui est en nous que ces maux seront suivis d’une gloire infinie. Car, le moment si court et si fugitif des afflictions dont nous souffrons en cette vie produit en nous un poids éternel d’une souveraine et incomparable gloire. Aussi, ne nous arrêtons-nous pas à considérer les choses visibles ; mais les invisibles seules attirent nos regards; les choses visibles sont temporelles et passagères et les invisibles, au contraire, sont éternelles (1). »
Ces enseignements sont sublimes et doivent être la lumière de notre vie. C’est à l’école du grand Apôtre que le fervent auteur de Y Imita-
(I) Deux. Epître aux Corinlh., iv? 16-18.
tion avait appris combien grandes sont les bénédictions de la Croix de Jésus-Christ* et, qu’après les avoir éprouvées et goûtées lui-même, il écrivait :
« Pourquoi donc craignez-vous de porter la Croix qui vous ouvre le chemin du Ciel? Dans la Croix est le salut, dans la Croix est la vie , dans la Croix est la protection contre les ennemis, dans la Croix l’infusion des célestes suavités, dans la Croix la force de l’âme, dans la Croix la joie de l’esprit , dans la Croix la perfection de la vertu , dans la Croix le comble de la sainteté. Prenez donc votre Croix , suivez Jésus et vous parviendrez à la vie éternelle (1). y>
Ce doux Sauveur a dit lui-même : « Si quelqu’un veut venir après moi , qu’il se renonce soi-même , qu’il porte sa Croix chaque jour et qu’il me suive (2). » Voilà tout l’Evangile, voilà toute notre règle de vie. S’oublier d’abord , se renoncer soi-même, il le faut bien , il faut bien réellement se perdre de vue , perdre de vue ce qui est de la chair, ce qui est esprit propre* ce qui est intérêt périssable de la vie présente ,
(1) Livre II*, ehap. xn, vers. 5. — (2) S. Luc, ix, 23.
pour aller à Jésus et aimer sa Croix; mais, en second lieu, il faut prendre, en union avec lui, selon son esprit, c’est-à-dire humblement, patiemment et avec constance, notre propre Croix , celle qui nous vient de la Providence même, qui , en ce sens , est la sienne , puisqu’elle vient de lui et qu’elle est une portion de celle si accablante qu’il a portée , mais qui est bien véritablement la nôtre , puisque c’est par cette Croix qu’il nous donne, et non par une autre, même plus grande que nous pourrions choisir nous-mêmes , qu’il veut que notre sanctification et notre salut s’opèrent. *
Ensuite, ayant pris notre Croix, sans jamais la rejeter , mais la portant fidèlement chaque jour, il nous faut suivre Jésus ; non pas le précéder , parce que lui seul connaît la vraie voie; il est lui-même la voie. Nous ne devons pas même marcher de front, nous ne sommes pas dignes de paraître ainsi son égal ; nous avons besoin de sa grâce, de son exemple, et il est nécessaire, pour nos pieds délicats et faciles à se lasser, qu’il applanisse lui-même le premier la route du Calvaire.
Heureuse l’âme qui porte sa Croix , sa Croix d’affliction ou sa Croix d’opprobre, sa Croix
d’infirmités ou sa Croix de tristesse, sa Croix de privation des biens temporels ou sa Croix de soustraction des consolations spirituelles , sa Croix connue de personnes amies qui y prennent part ou sa Croix inconnue et que personne n’allège par une charité compatissante ; — et qui la porte , uniquement attentive à mettre ses pieds lassés, ensanglantés , dans les traces fortement empreintes des pieds de L’Epoux ! Elle dit, comme le personnage de l’Evangile dont il est parlé en saint Matthieu: « Je vous suivrai , Seigneur , partout où vous irez (1). » Il y a des larmes dans sa voix ; mais son cœur est plein de tant d’espérance et de tant d’amour ! Oh ! vraiment heureuse, au-delà de toutes nos pensées, l’âme qui, dans les sentiers de l’exil, suit pas à pas Jésus, le Bien-Aimé couronné d’épines, et portant le bois de son sacrifice, Victime qui appelle , attire et entraîne après lui une multitude de victimes, pour les conduire à l’immolation ici-bas, pour les couronner d’honneur et de gloire un jour , comme il est lui-même , « à cause de sa Passion, couronné d’honneur et de
(1) Et accedens anus scriba , ait illi : Magister, sequar te, quocumque ieris. — S. Matth., viii, 19.
gloire (1) ! » Qui nous donnera d’être de ce nombre bienheureux et prédestiné? Qui nous donnèra d’être Victime à la suite de l’Agneau ? Qui nous donnera de « le suivre partout où il va (2) » maintenant même qu’il continue de diriger les âmes, ses épouses fidèles, dans le chemin royal de la Croix, et un jour, après l’exil, après le trajet de la vallée des larmes, dans la joie de son Eternité?...