‹ Jésus-Christ, prêtre et victimeChapitre 5 sur 24 · NEUVIÈME MÉDITATION · texte numérisé non relu

NEUVIÈME MÉDITATION

Sur cm paroles de IVotrc-Selgneur à JVIcodème t « Dieu a tellement aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique. »

PREMIÈRE CONSIDÉRATION

JÉSUS est à nous.

Nous plaçons ici cette Méditation, parce que le sujet en est emprunté à un des événements qui appartiennent aux premiers temps de la Vie Publique, — l’entretien de Notre-Seigneur et de Nicodème. Il eut lieu quelques semaines seulement après le fait des noces de Gana. Notre-Seigneur se rendit alors à Jérusalem, pour y célébrer la Pâque. Nicodème, « l’un des Pharisiens et prince des Juifs, » comme l’appelle saint Jean (1), connut Jésus, et fut l’un de ceux qui admirèrent les miracles qu’il faisait (2). Déjà touché de la grâce, mais encore sous l’em-

(1) S. Jean, ni, l. — (2) S. Jean, n, 23. — m, 2.

pire de quelque sentiment humain , il alla trouver le divin Maître « pendant la nuit ; » et alors eut lieu cet entretien que saint Jean a rapporté dans son Evangile. Il faut le lire, dans cet Evangile, avec un grand respect et un profond amour. Nous ne le transcrivons pas ici, voulant dans cette Méditation nous appliquer seulement à celui des enseignements de l’adorable Maître qui est assurément, parmi ceux qu’il adresse à Nicodème , le plus émouvant et le plus doux à nos cœurs. Jésus, vers le milieu de l’entretien, parle du Mystère de son exaltation sur la croix, et du don de la vie éternelle destiné à ceux qui croiront en lui ; et il ajoute ensuite les ravissantes paroles : « Tellement Dieu a aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique. Sic Deus dilexit mundum , ut Filium suum unigenitum daret. »

Prosternons-nous dans le sentiment de l’adoration, de l’admiration , de la reconnaissance et de l’amour; et tâchons, avec le secours de la grâce divine, de pénétrer le sens de cette touchante révélation.

« Dieu est amour, » nous dit saint Jean (1);

(1) 1" Epît., iv, 8.

Gopgle

et il a fait toute chose par amour. « Il nous a aimés d’un amour éternel , et c’est par les liens de l’amour qu’il a voulu nous attirer (1). » Ces liens si doux et si forts, ce sont les témoignages qu’il nous a donnés de sa charité de Père. Ces témoignages se sont multipliés à l’infini. Le premier qui en ouvre la longue et merveilleuse suite, c’est la mission qu’il a donnée à son Fils unique pour nous sauver, suivant cette belle parole du Disciple bien-aimé : « Dieu est amour, et son amour pour nous s’est manifesté en ce qu’il a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui (2). » Il ajoute immédiatement après : « Oui ! c’est le témoignage de sa charité. Car ce n’est pas nous qui l’avons aimé d’abord; c’est lui qui nous a aimés le premier, et qui a envoyé son Fils pour être une Victime de propitiation pour nos péchés. »

Ainsi parle saint Jean ; mais, c’est Jésus luimême qui s’était réservé de nous apprendre dans quelle condition Dieu le Père l’envoyait au monde. Il l’a envoyé, et en nous l’envoyant, il nous Va donné . Sic Deus dilexit mundumt C’est

(1) In charitate perpetuâ diléxi teA ideo attraxi te miserans. — Jérémie, xxxi, 3. — Traham eos in vinculis cha ritatis . — Osée, xi, 6. — (2) lre Epît., iv, 9, 10.

ainsi, c’est de cette manière admirable que Dieu a aimé le monde.

Il nous l’a donné... Jésus est à nous... O merveille ineffable ! Celui qui est son Fils unique est à nous... Celui qui est sa gloire est à nous... Celui qui est sa joie est à nous... Celui qui est essentiellement un autre lui-même est à nous... Approfondissons cette vérité qui nous accable d’un poids d’amour.

Jésus est à nous , parce que le Père nous l’a véritablement donné. Ce n’est pas h titre de prêt ni de dépôt, que nous le possédons; il nous l’a véritablement donné. Jésus ne cesse pas d’être à lui, parce qu’il n’est pas possible qu’il s’en dépossède ; mais il veut que nous le possédions avec lui, comme il a voulu (s’il est permis de hasarder une comparaison, quand il s’agit de Marie) qu’il fût véritablement le Fils de la divine Vierge, sans cesser d’être son Fils éternel.

Dieu le Père nous l’a donné, et il nous l’a donné absolument, parce qu’il n’y avait en luimême aucune résistance, ce don étant l’effet de son amour, qui est un amour infini. Il nous l’adonné, car Jésus est à lui, plus qu’il n’est possible aux anges eux-mêmes de concevoir

cette absolue possession du Père par rapport à son Fils. S’il n’y a eu aucune résistance en lui , il n’y en a pas eu non plus du côté de son Fils ; car, en même temps que le Père le donnait, Jésus se donnait lui-même. Il se donnait avec le même amour. C’est pourquoi il faut remarquer qu’il y a une sorte d’exclamation dans ces poroles : Sic Deus dilexit mundum ! Comme s’il disait : cc Oh ! qu’il est grand et admirable l’amour du Père ! et cet amour est aussi le mien; car j’aime les âmes, et comme personne ne peut m’ôter la vie, si je n’y consens moimême (1), je la donnerai pour leur salut. »

Cet amour unanime du Père et de Jésus se révélera en d’autres circonstances, avec une semblable expression d’admiration, en ce Fils qui veut être notre Victime, comme lorsqu’il dira à la Samaritaine : « Si vous saviez le don de Dieu ! » Et depuis des siècles, dans l’empressement qu’il avait de nous l’apprendre, il l’avait fait dire par ses prophètes. (2)

Jésus est à nous!... il est notre propriété,...

(1) Nemo tollit eam (animam) à me; sed ego pono eam à me ipso.,. Hoc mandatum accepi à Pâtre meo. — S. Jean, x, 18. — (2) Parvulus enim natus est nobis, et filius datus est nobis. — Isaie, ix, 6.

notre bien! . . Que possédons-nous sur la terre, que nous possédions à un titre aussi assuré? Tous les autres titres sont précaires et nous font défaut, quand la mort vient ; celui-ci est fondé sur la volonté infaillible et indéfectible de Dieu, et nous l’avons reçu pour l’éternité; car c’est là l’effet de l’amour du Père et du Fils, que nous possédions ce bien pour l’éternité. Hélas! nous pouvons le perdre, et c’est le suprême des malheurs. De notre part, il peut y avoir un obstacle aux desseins si assurés, si fermes, si stables du Père; mais du côté de ce Dieu d’amour, il y a pour toujours cette assurance, cette fermeté, cette stabilité. O Dieu ! que je meure et que tout périsse, avant que de perdre un tel trésor!

Jésus est à nous, à chacun de nous, à moi, à moi -même, comme si j’étais seul au monde,... à moi, pauvre, inconstante et si souvent infidèle créature,... à moi, tel qu’il est, avec tout ce qu’il est... Dieu et Homme! Dieu, éternel, immense, infini, tout-puissant, glorieux, si beau, si attrayant, si miséricordieux !... Homme-DiEU, avec ses grâces, ses mérites, ses perfections, ses amabilités!... L’Enfant de la crèche... Parvulus natus estnobis et filius datus est nobts...Cet Enfant est

né pour moi, cet Enfant m’a été donné!... L’Adolescent de Nazareth, si humble, si doux, si patient!... le miséricordieux ami des hommes qui parle à la foule, qui prononce les béatitudes, qui console, qui guérit, qui tire les morts du tombeau!... l’Agneau « qui est conduit à la boucherie sans se plaindre (1), » couvert de son sang à Gethsemani, flagellé, couronné d’épines, portant sa croix, crucifié!... le glorieux Triomphateur de la mort!... le Bien-Aimé couronnéde gloires éternelles !... L’Hostie !... Il est à moi. . . .

Et tout ce qui est à lui est à moi. « Comment, , s’écrie saint Paul, Dieu le Père, nous ayant donné son Fils, ne nous aurait-il pas tout donné avec lui ? (2)» Tout, c’est-à-dire tout ce que Jésus possède, car en dehors de lui, il n’y a rien; par conséquent, sa très-douce Mère. . . Oui ! Elle est à moi en Jésus-Christ, dès le premier moment de l’Incarnation. Ce que Jésus dit au Calvaire, fut la révélation d’un fait plus ancien. Sa Mère est à moi,... son Eglise est à moi,... ses Elus et ses Anges du Ciel sont à moi,... toutes les âmes qu’il a rachetées sont à moi, m’aidant, me servant, me secourant, me faisant part de leurs prières, de

(1) Isaïe, un, 7. — (2) Epit. aux Rom., viu, 32.

t>E LA VIË PUBLIQUE. 73

leurs mérites, de leur vie.... Mais, que dis-je? Le Père est à Jésus, et l’Esprit Saint aussi. Et c’est pourquoi, le Père en nous donnant Jésus s’est véritablement donné (1), et il nous a donné aussi son Esprit qui est l’Esprit de Jésus; et c’est pourquoi il est écrit : « Et nous viendrons en lui (en tout fidèle), et nous ferons notre demeure en lui (2), » comme des hôtes auprès du possesseur d’une demeure.

O Dieu! mon Dieu! je n’en puis plus. Le poids de votre amour me confond et m’accable. « Qu’est-ce donc que l’homme, que vous lui fassiez tant d’honneur (3)? » Ou plutôt : « Qu’êtesvous, ô mon Dieu! qui faites seul de telles merveilles (4)? » Il faut que je me taise , il faut que je me perde dans mon néant, ou mieux que je me perde en Celui qui est mon bien , le bien unique et universel que vous m’avez donné, Jésus , mon tout, << et que par Lui, et avec Lui, et en Lui (5), » je proclame maintenant et sans

(1) Dando enim Filium (Pater), dédit quoque seipsum ; Pater enim omnia sua communicat et transfert in Filium .

— Vid. Corn, à Lap. in Joann., ni, 16. — (2) S. Jean, xiv, 23. — (3) Quis est homo quia magnificas eum? Job., yii, 1T. — (4) Qui facit mirabilia magna solus. Ps. cxxxv, 4.

— (5) Per ipsufn et cum ipso et in ipso.

cesse, et dans les siècles des siècles, votre amour tout-puissant et la beauté incompréhensible de vos œuvres, ô Dieu magnifique ! ô Dieu grand!...

DEUXIÈME CONSIDÉRATION

JÉSUS, notre Serviteur et notre Victime.

Quel abîme que celui dans lequel nous entrons ! Abîme d’amour, mais abîme aussi d’humilité ! Prodige immense qui excitera éternellement notre admiration et nos actions de grâces !

Jésus est à nous ; mais dans quelles conditions est-il à nous ? dans une double condition que nous hésitons à indiquer, tant notre confusion est grande. Jésus est à nous en qualité de serviteur et en qualité de victime . Qu’il soit à nous en qualité de victime, nous le savons déjà, nous l’avons médité souvent (nous le méditerons toutefois de nouveau ici). Mais qu’il nous appartienne en qualité de serviteur : voilà où est le prodige, voilà où est le divin excès, voilà ce qu’il nous répugne d’écrire. Et pourtant rien n’est plus vrai. O profondeur de l’amour du Père et de l’amour de notre Rédempteur !

I. JÉSUS est à nous en qualité de serviteur . — Le Père nous l’ayant donné, il l’a mis, en vérité, au service de nos âmes. Nous Pavons appris de notre doux Sauveur lui-même. Ecoutons ce touchant témoignage. Il parle à ses Apôtres, dans la dernière Gène : « Vous savez que les princes des nations dominent sur elles, et que ceux qui sont les puissants parmi eux les traitent avec empire. Il n’en sera pas ainsi parmi vous, mais il faut que celui qui voudra être le premier soit votre serviteur, se conduisant ainsi pour imiter le Fils de l’homme , qui n’est pas venu pour être servi, mais pour servir , et pour donner sa vie pour la rédemption du monde (1). » Ce sont les paroles du divin Maître, rapportées par saint Matthieu. Saint Luc , dans son Evangile , les rappelle aussi , avec l’addition de quelques mots que nous devons citer ; car c’est le titre de serviteur en Jésus qui se révèle et se confirme davantage. Ce doux Sauveur ajoute , après ce que nous venons d’entendre de sa bouche : <l Qui est le plus grand , de celui qui est à table ou de celui qui sert? N’est-ce pas celui qui est à table? Et moi cependant (qui suis le plus

(I; S. Matthieu, xx, 25, 28.

% MÉDITATIONS SUFt LES MYSTERES

grand) je suis parmi vous comme celui qui sert (1). » Il faisait amoureusement allusion au Lavement des pieds.

Magnifique enseignement de Celui qui a dit :

« Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur!... » Ecoutons maintenant le grand Apôtre , à qui Jésus lui-même a manifesté les secrets de sa mission en ce monde. Voici la grande révélation qu’il nous a faite :

« Il était Dieu , ayant la nature même de Dieu , et sachant bien qu’il pouvait, sans usurpation, se dire égal à Dieu; et, cependant, il s’est anéanti lui-même , en se montrant comme un serviteur, prenant la ressemblance des hommes et voulant être reconnu pour homme par tout ce qui a paru de lui au dehors (2). »

Il est vrai qu’ici le mot serviteur , si nous l’entendons dans le sens littéral que porte le texte, signifie l’état de Notre-Seigneur semblable au nôtre, en tant quenous sommes serviteurs de son , Père. Se faisant homme comme nous, il est devenu , en effet, serviteur de son Père. Mais maintenant que nous connaissons les desseins d’amour de ce Père adorable sur nos âmes , ne

(1) S. Luc, xxu, 27. — (2) Epit. aux Philipp., n, 6, 7.

pouvons-nous pas croire qu’il y a dans ce mot Tidée de ce que Jésus devait être , en vérité, pour nous : un serviteur tout occupé à nous rendre , dans l'ordre de la grâce , les services que nous ne pourrions pas nous donner nousmêmes. Car notre grande affaire était de nous sauver; et nous étions dans l’impuissance absolue de le faire. Qui a plus besoin d’un serviteur qu’un infirme? Or, qui était plus infirme que nous?...

Nous disons que Jésus a été notre serviteur. Hélas! n’a-t-il été que cela? On s’en étonnera peut-être ; mais nous voudrions traduire ces paroles de saint Paul : Formant servi accipiens , par celle-ci : « Il a pris la ressemblance et la condition d’ esclave » pour nous. Car, enfin, le doux Rédempteur n’a-t-il pas été, pour nos âmes malheureuses, plutôt un esclave qu’un serviteur ordinaire ?

Que fait un esclave pour celui qu’il sert? Il travaille, — il travaille sans salaire, — il travaille sans cesse, — il travaille jusqu’à s’épuiser, — il travaille jusqu’à mourir. Et bien, n’est-ce pas ce que Jésus a fait pour nous? Il a même fait bien plus encore. L’esclave travaille et voilà tout, et Jésus a prié pour nous, il a pleuré pour

nous, il a eu des tristesses et des sollicitudes inénarrables pour nous... Qui ne le sait?... Un esclave se repose... et Jésus s’est-il reposé un seul instant?. . . Toujours, toujours, sans relâche, sans être jamais détourné par aucune exigence du corps, par aucune fatigue de l'esprit, par aucune hésitation ou lassitude de la volonté, il a été appliqué à nous servir, pour nous soulager, pour nous rendre heureux du vrai bonheur, pour nous enrichir des vrais biens. Au sein de Marie, à Bethléem, à Nazareth, sur les routes de la Galilée, de la Samarie et de la Judée, au Calvaire, au très-saint Sacrement, dans sa vie intime, dans sa vie extérieure, tout a été pour nous directement, expressément. Pas une souffrance, pas une démarche, pas une parole, pas une prière, pas un soupir, pas une intention, pas un mouvement de vie qui n’ait été pour nous, distinctement, volontairement, amoureusement... Le Mystère de cette application incessante de Jésus à notre bien, cette occupation de son esprit, cette direction de tous les sentiments de son Cœur, cette sorte de douce et amoureuse contention de tout son être divin et humain pour le profit surnaturel de pauvres créatures comme nous sommes, et de chacun de nous, est un

Mystère immense, beaucoup trop élevé pour que nous puissions le comprendre, beaucoup trop accablant pour que nous puissions en porter le poids divin. C’est le Mystère de l’amour d’un Dieu. Que ce mot suffise à nos adorations, sinon à notre intelligence. — Mais voici la suite.

II. Jésus est à nous en qualité de Victime. — Dans le même verset de l’Epître aux Romains, où saint Paul nous rappelle la donation que Dieu le Père nous a faite de son Fils unique, il ne craint pas de dire : « Dieu (pour nous montrer son amour) n’a pas épargné même son propre Fils, mais il l’a livré pour nous tous. Qui etiarn proprio Filio suo non pepercit^sed pro nobis omnibus tradidit ilium (1). y> Il n'a pas épargné son propre Fils ! quelle expression!... quel est donc ce Fils qu’il n’a pas épargné?... Et en faveur de qui ne l’a-t-il pas épargné?... Et comment s’est-il conduit, ne voulant pas l’épargner?.. . Oh ! comme le Mystère devient de plus en plus impénétrable! Ce Fils, c’est son Fils unique, « le Fils de sa dilection , comme l’appelle l’Apôtre, la splendeur de sa gloire, son image substantielle (2)... » Ceux en faveur de qui ce

(1) Epît. aux Rom., vm, 32. — (2) Epit. aux Coloss., if 13, — Epît. aux Hébr., i, 3.

Fils n’a pas été épargné, c’est nous!... il ne faut pas en dire davantage. . . La conduite qu’il a tenue, ce Père qui honore et qui aime tant son Fils et qui a tant de raison de nous mépriser ou de nous perdre, est tout exprimée dans ces mots qui suivent : « Et il l’a livré pour nous tous; » livré comme uqe Victime abandonnée à toutes sortes de peines, d’afflictions, de souffrances, d’insultes, d’ignominies, au plus cruel supplice, à la mort honteuse de la croix. Tradidit ilium ! Il l’a livré !... Pauvreté, abjection, rebuts des hommes, haine des méchants, fureur des démons... Tradidit ilium! il l’a livré à tout cela; il l’a comme jeté au milieu de tout ce qui peut humilier, faire souffrir, et en quelque sorte anéantir une vie humaine. Tradidit ilium ! Quelle étrange conduite, ô Dieu infiniment saint dans vos voies!... Vous avez plus fait encore. Saint Paul a tout dit en un mot : « Vous l’avez traité, ce Fils bienaimé, comme s’il était, non pas un pécheur, mais le péché même, pour sauver nos âmes. Eumy qui non noverat peccatum , pro nobis peccatum fecit (1)... »

Voilà la condition incompréhensible que,

(1) 2* Epît. aux Corinthiens, v, 21.

pour nous , créatures coupables , Dieu le Père a faite à son Fils bien-aimé : Jésus a été Victime sacrifiée, anéantie. Mais cela se passait durant sa vie mortelle. Or, il ressuscita; et après le triomphe , entrait-il dans le dessein et la volonté du Père qu’il demeurât Victime? O immense Mystère ! O invention d’un Dieu ! Jésus demeura Victime au Sacrement... et quelle -Victime !... toujours humiliée, toujours anéantie... humiliée, anéantie par qui?... 11 avait enduré les coups de fouets et le tourment de la Couronne d’épines et le Crucifiement, de la part des bourreaux de sa douloureuse Passion... et maintenant ce seront les impies , les profanateurs et les sacrilèges qui le réduiront à une nouvelle agonie et à une plus étrange et plus intolérable mort (1). Et il supportera tout, sans se plaindre des pécheurs, malgré l’horreur qu’inspirent à son infinie sainteté , leur blasphème et leur malice. Ah ! c’est qu’il est Victime, même et surtout pour eux... Il ne s’appartient pas... Il a été donné à toutes les âmes, à celles qui le haïssent et qui l’outragent comme

(1) Rursùm cruciftgenïcs sibimetipsis Füiutn Dei , et oslenlui hab entes. Ep. aux Iléb., vi, 6.

à celles qui lé bénissent et qui l’aiment... Sic Deus dilexit mundum!...

Les excès divins se multiplient, les abîmes deviennent de plus en plus profonds, et l’infinie beauté et la grandeur de tant d’amour nous obligent de plus en plus à nous incliner dans la poussière, à nous perdre dans notre néant, demeurant muets dans notre accablement, ou disant avec l’Apôtre cette seule parole de notre reconnaissance inexprimable : « Gratias Deo super inenarràbilidonoejus! Grâces soient rendues à Dieu pour le don ineffable qu’il nous a fait (1)!... »

TROISIÈME CONSIDÉRATION

Ce que nous devons faire, étant possesseurs d’un si grand Bien.

Nous devons : I. Nous en assurer de plus en plus la possession; et II. Ne pas cesser de l’offrir au Père de qui nous le tenons.

I. Nous devons nous en assurer toujours davantage la possession. — Il y a , dans l’Ancien

(I) 2* Epît. aux Corinthiens, ix, 15.

Testament , une parole de Dieu particulièrement touchante ; et elle s’y trouve répétée plusieurs fois. Le Seigneur parle des Prêtres et des Lévites , et voici ce qu’il dit : « Je n’ai point donné de territoire à la tribu de Lévi , parce que c’est le Seigneur Dieu d’Israël qui est sa possession. Quoniam Dominus Deus Israël ipse est Possessio ejus (1). » Et dans un autre endroit : « Les Prêtres n’auront point d’héritage : c’est moi qui suis leur héritage , et vous ne leur donnerez point de possession en Israël : c’est moi qui suis leur possession. Ego enim possessio eorum( 2). » Que ces paroles sont belles ! Quelle condition magnifique et glorieuse était faite par le Seigneur au Sacerdoce lévitique ! Eh bien ! cette condition est devenue , depuis l’Incarnation , d’une manière plus réelle et plus élevée , la condition non-seulement des Prêtres de la loi nouvelle , mais encore de tout chrétien. Chacun peut dire , en vérité : Jésus , mon Dieu, est ma Possession. Il m’appartient ! il est à moi! que l’avare s’attache à son trésor , il est mon unique Trésor ! que l’ambitieux poursuive la

(1) Josué, un, 23. — Nombres, xviii , 350. — Deutéronome, xviii, 2. — (2) Ezéchiel, xliv, 28.

gloire et s'y attache avec passion : ma gloire, à moi , c’est mon Jésus ! que tous les hommes estiment la vie comme le plus précieux de tous les biens : mon Bien à moi, et mon unique Vie, c’est Lui ! « C’est pourquoi je le tiens, je le presse sur mon cœur, je ne le quitterai plus (1).»

L’âme qui sait quel est le prix de Celui qu’elle possède , pousse ce cri d’amour, et défie toute créature « de la séparer de la charité de Jésus- Christ (2). » Et non-seulement elle veut ne le quitter jamais , mais elle n’a qu’un désir , celui de le posséder toujours plus purement et plus parfaitement.

A cette fin, elle appelle à son aide deux vertus tout à fait nécessaires , la crainte et V amour ; la crainte , qui lui fait multiplier les actes de vigilance , afin de ne pas perdre son Trésor , — l’amour , qui la porte à tous les actes de ferveur et de fidélité, pour que son Trésor, son Jésus , se plaise en elle et y fixe à jamais sa demeure. Disons un mot de chacune de ces vertus.

(I) Tenui eum nec dimittam. DUectus meus mihi. Inter ubera mea commorabitur . Cantiques, 1, 12. iii, l.-(8)Epttre aux Romains, vm, 35.

D’abord , la crainte. Jésus est à nous et nous le possédons par l’état de grâce. Cet état surnaturel et vraiment divin , c’est sa vie dans nos âmes. C’est de l’état de grâce et non d’une faveur miraculeuse, que saint Paul a parlé, quand il a dit : «Pour moi, Jésus-Christ est ma vie (4). » Et encore : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Jésus-Christ qui vit en moi (2). » L’Enfant baptisé possède Jésus ; toutes les âmes qui ont conservé la grâce baptismale, ou qui l’ont reconquise par la pénitence, le possèdent aussi. Mais « nous avons ce trésor dans un vase fragile (3). » [Le vase fragile , c’est notre volonté, contre laquelle se heurtent sans cesse nos passions intérieures et nos ennemis extérieurs, pour la renverser et la briser. Notre vanité , notre sensualité, notre cupidité, notre paresse, la curiosité des yeux , l’intempérance des paroles , la légèreté dans la prière , l’esprit de dissipation, la susceptibilité, l’irritabilité... tout cela vient heurter avec plus ou moins de violence contre notre volonté chancelante. Le monde et le démon viennent à leur tour, avec

(1) Ep. aux Phiiipp., i, 21. — (2) Ep. aux Galates. Il, 20. — (3) 2e Ep. aux Corinth., iv, 7.

les moyens d’attaque qui leur sont propres, avec leurs séductions, leurs pompes, leurs plaisirs , leurs scandales , leurs menaces ou leurs colères... Oh! veillons avec un grand soin et une constante fidélité. Que les enfants veillent! — Que leurs parents veillent plus encore sur eux ! — Que les jeunes personnes veillent et les jeunes gens aussi ! — Qu’à tout âge, dans toute condition, même les plus saintes, dans les maisons religieuses et dans le Sanctuaire, à plus forte raison au milieu du siècle, chacun veille , «avec crainte, dit saint Paul, et en tremblant (1) ! » Cela ne veut point dire avec une anxiété de conscience, qui pourrait affaiblir notre âme , mais avec ce sentiment de notre faiblesse, qui nous rend plus actif à écarter toute occasion de mal, et à repousser résolûment toute attaque ennemie.

Horreur profonde du péché mortel!... Quand il s’introduit dans une âme , la vie divine périt ; le Trésor céleste est perdu ; Jésus s’en va. C’est le plus grand malheur qui puisse arriver sur la terre. Mais n’ayons pas seulement l’horreur et la crainte du péché mortel. Nourrissons en

{!) Epit. aux Philipp. u, 12.

nous une haine vive et constante contre la moindre faute. Point de péché véniel volontaire ! point de concession aux tendances de notre nature orgueilleuse et sensuelle, ni à l’esprit et aux maximes du monde , ni aux suggestions perfides du démon ! et , par-dessus tout , point de tiédeur ! Dans cet état dangereux et funeste, Jésus, en vérité, est toujours à nous, nous le possédons encore comme le Bien essentiel de notre vie ; mais nous ne le pressons plus avec amour sur notre coeur. Nous ne pouvons plus dire, avec l’Epouse mystique : « Je le tiens , je ne le laisserai pas aller. » Car c’est avec indifférence que , dans cet état malheureux, l’âme le retient ; les liens de l’amour se des-

serrent , se détendent et perdent presque toute leur force. Oh! prerions-y garde ! Nous ne savons pas ce que nous faisons, quand nous tombons dans une illusion si coupable. Rien n’est à craindre comme l’indifférence après l’amour. Ce n’est pas la rupture de l’amitié divine, mais une véritable et très- misérable disgrâce. Jésus ne se sépare pas de nous , mais il détourne de nous sa face divine. Redoutons ce malheur. Nul ne pourrait dire les larmes qu’il faut verser ensuite pour reconquérir l’intimité perdue. Oh !

veillons avec soin sur nous-mêmes, sur les sources de péché qui sont en nous, sur notre passion dominante, sur nos défauts de caractère. Qu’une simple faute de faiblesse soit toujours expiée par un sincère regret d’avoir offensé notre Dieü, d’avoir compromis nos droits à la possession de Jésus ; et soyons d’une grande attention et d’un grand zèle , pour que jamais aucune habitude de péché véniel ne se forme en nous. C’est alors que la tiédeur commence, et que le don céleste est menacé de nous être ravi.

Les actes de vigilance, que nous fait faire le filial esprit de crainte, nous font éviter de perdre le don de Dieu, et même en fortifient la possession jians nos âmes. Mais ce sont surtout les actes de Yamour qui consacre cette divine possession.

Richard de Saint-Victor, qui est célèbre parmi les auteurs ascétiques du moyen âge, énumère ainsi les actes que l’amour doit faire, pour confirmer en nous la présence de notre Dieu, et nous en assurer la possession toujours davantage :

« Nous retenons en nous, dit-il, le Bien- Aimé, par la dévotion, par le désir, par l’importunité, par le souvenir, par la prière, par la confiance

et par l’attente patiente du secours demandé (1). » Ce sont bien là, en effet, les actes de l’amour.

Nous retenons Jésus en nous et nous nous en assurons la possession :

1. Par la dévotion , qui est, au sentiment de saint Thomas, une disposition affective de l’âme, suivant laquelle elle se porte avec promptitude à tout ce qui est du service de Dieu (2). Cette vertu implique une profonde vénération pour Sa Majesté, sa sainteté , son excellence infinie, une très-filiale reconnaissance pour ses bienfaits, une très-humble résignation dans les épreuves qu'il nous envoie, et une très-amoureuse fidélité à tout son bon plaisir. Comment Jésus ne fixerait-il pas à jamais sa demeure , dans nos cœurs enrichis de si saintes dispositions?

2. Par le désir. Nous possédons Jésus, mais nous ne cessons de désirer une plus parfaite connaissance de ses amabilités, de ses volontés, de sa grâce divine, de l'esprit de ses mystères,

(1) Tenetur Deus devotione, desiderio, importunitate , memoriâ, prece , fi de et expectatione exauditionis. Âp. Corn, à Lap. in illad Cantic. Tenui eum nec dimitlam. — (*2j ii, 2, q. 82, 1.

de la vérité de ses vertus ; en un mot, de tout ce qu’il est et de tout ce qu’il veut de nous. Cependant notre désir ne se borne pas là : il embrasse le temps, il embrasse l’éternité. Dans le temps, il nous fait aspirer à la plus intime, à la plus amoureuse, à la plus indissoluble union ; et il nous transporte jusque dans la vie à venir, à l’éternité bienheureuse, où nous le posséderons, sans avoir jamais aucune crainte de le perdre , et où l’union sera aussi absolue qu’un Dieu de puissance et d’amour infinis peut l’opérer. Le désir surnaturel d’une union toujours croissante avec Jésus est un des plus beaux caractères de la sainteté.

3. Par Y importunité. Que signifie celte expression surprenante? Peut-on être importun auprès de Jésus, qui est tout à nous? Ce mot veut dire ici l’insistance humble et filiale de l’âme dans la supplication, quand, par un mystère d’amour, Jésus semble se refuser à lui accorder l’objet de sa demande. Comme Jacob qui luttait contre un ange du Ciel (1), elle lutte pendant toute la nuit, qui est le symbole de l’épreuve, et prétend obtenir la bénédiction

(I) Genèse, xxxn, 24.

qu’elle sollicite (1). C’est une sorte d’importunité apparente. Jésus assiste à cette lutte d’un amour sincère, humble et exigeant à la fois, ef il accorde à la fin le bien spirituel qui est demandé. Car, ce que l’âme demande, c’est toujours, sous un nom ou sous un autre, une plus intime possession de Lui-même. Toute grâce divine, c’est Lui.

4. Par le souvenir. Le souvenir des Mystères de Jésus , de son Incarnation, de son Enfance, de sa Vie Cachée, des paroles et des actes de sa Vie Publique, de sa Passion douloureuse surtout, avec tout ce qu’elle renferme de merveilleux secrets d’amour, de sa Résurrection , de son Ascension et de sa Vie au divin Sacrement. L’esprit, le cœur, toute l’âme, tout l’être de quiconque possède Jésus et veut le posséder toujours davantage , est tout entier là, dans ce centre unique de vie. Et Jésus, objet de tant d’amour, se révèle et se donne sans cesse avec un amour toujours plus agissant.

5. Par la prière. Pourquoi encore la prière, après ce qui précède? La prière, la demande

(I) Non cessât à luctd , t d est, ab orationts instantid , nec dimittit dilectum , nisi benedictionem det. Richard, à S. Vict. ubi supra.

suppliante, à la manière des mendiants les plus humiliés, est toujours, jusqu’à la fin de la vie spirituelle, la condition de l’âme qui possède son Dieu et qui aspire à une possession plus parfaite. Jusqu’au dernier soupir, nous devons frapper à la porte, et solliciter le pain de la grâce; jusqu’au terme final, où notre humilité sera couronnée, « nous sommes les mendiants de Dieu (1). »

6. Par la confiance et par Y attente de la grâce sollicitée. — La confiance , c’est l’amour dans l’humilité, etY attente delà grâce sollicitée, c’est l’humilité dans l’amour. Quand l’âme s’est rendu habituelles ces deux dispositions si pures, l’humilité et l’amour, Jésus se repose en elle, et l’on peut dire que c’est sans crainte d’aucune inconstance de la part de sa créature, ainsi dégagée d’elle-même. Il devient sa possession certaine et, en quelque manière , définitive , parce que l’âme ne perdant plus de vue et son propre néant et la bonté infinie de son Dieu , n’a plus de retour de complaisance sur elle-même, et Jésus est

(1) Omnes enim, quando oramus , mendici Dei sumus ; ante januam Magni Patrisfamilias stamus... Et quid petis à Deo, nisi Christum? — S. August., sermon xv, in verbis Domini ( Breu . Rom., 9 lect. in festo SS. Trinitatis ).

son Tout. Elle peut chanter le cantique de l’Epouse mystique :« Dilectus meus milii et ego illi. Mon Bien-Aimé est à moi et je suis à lui (1), » et celui des séraphins de la terre : « Deus meus et omnia. Mon Dieu et mon tout (2) ! »

II. — Mais Jésus ainsi possédé, Jésus, don du Père , nous devons ne pas cesser de le présenter et de l'offrir à ce Père saint et adorable , de qui nous le tenons.

Les dons que Dieu nous fait doivent retourner à Lui. Il nous en fait participants , il veut que nous les possédions comme des biens propres, mais c’est afin que nous ayons la consolation et le mérite de les lui présenter en hommage, et de les lui offrir en sacrifice. Cette réflexion s’applique à tout ce que nous recevons de sa main paternelle, dans l’ordre de la nature. Elle s’applique avec bien plus de vérité , quand il s’agit des dons surnaturels, et du don par excellence qui les embrasse et qui les contient tous, Notre Seigneur Jésus-Christ.

Mais en quel sens et à quelle fin pouvons-nous offrir Jésus à son Père?

(1) Cantiques, i, 16. — (2, Elan d'amour de saint François d’ Assise»

Jésus est notre Bien et notre vie, parce qu’il est notre Victime. — C’est donc en sa qualité de Victime que nous pouvons offrir Jésus au Père.

Mais n’est-ce pas seulement le droit des Prêtres d’offrir Jésus Victime? et sommes-nous prêtres pour oser faire une telle offrande ? — Voici la réponse à ces questions.

Il y a, dans l’Eglise de Dieu, une offrande et un sacrifice du Corps et du Sang de Jésus-Christ, qui ne peut se faire que par ceux-là seuls qui en ont reçu le pouvoir et le droit , en vertu de leur ordination. Ce sont les Prêtres catholiques. Ils portent un caractère sacré et indélébile ; ils ont seuls le droit et le pouvoir de consacrer le Corps et le Sang de Jésus -Christ , selon les formes et les rits prescrits par l’Eglise. Aucun autre membre de l’Eglise, même le plus saint, ne peut, sous peine de sacrilège et, du reste, d’absolue nullité , s’ingérer dans un aussi divin ministère.

Mais, en dehors de ce Sacerdoce dont l’ordination sacramentelle est l’unique source, il y a un Sacerdoce spirituel , qui est répandu dans tous les membres de l’Eglise, et en vertu duquel chaque fidèle a le droit de s 'associer au Prêtre

et d’offrir par lui et avec lui le Corps et le Sang de Jésus-Christ, Jésus lui-même , Victime vivante , réellement immolée sur l’autel. Cette vérité est connue de tous , et le Prêtre qui offre le saint Sacrifice la rappelle lui-même aux fidèles, chaque jour à l’autel , quand il dit : « Priez pour moi , mes frères , afin que mon sacrifice qui est aussi le vôtre , soit agréable au Père, Dieu tout-puissant (1). » Un peu après, s’adressant à Dieu , il dit aussi : « Souvenezvous, Seigneur, de vos serviteurs et de vos servantes , de tous ceux qui sont ici présents, dont la foi et la dévotion vous sont connues, et pour qui nous vous offrons et qui vous offrent euxmêmes ce sacrifice (2). »

Nous avons donc le bonheur et la gloire de présenter au Père la même Hostie que le Prêtre, d’une manière qui est réelle. On peut même dire que le Prêtre n’est, pour offrir le Sacrifice, que le député de l’Eglise. De sorte que, par les mains du Prêtre, l’Eglise élève vers le Père et lui rend, en quelque sorte, « l’Hostie pure, l’Hostie sainte , l’Hostie immaculée , » Jésus,

U) Orate fratres , ut meum ac vestrum sacrificium... — (2) Pro quibus tibi offerimus vel qui tibi offerunt hoc sacri- /ictum...

« ce Fils de sa dilection » qu’il a d’abord si amoureusement « donné au monde. » L’Eglise le lui rend, mais sans cesser de le posséder, puisque après l’avoir offert , elle le prend en nourriture par la Communion eucharistique. Mais elle fait cette oblation pour satisfaire à tous ses devoirs de religion et d’amour envers Dieu le Père, qui lui a montré un tel amour par un tel don. Oh ! quelle doit être grande la joie de toute l’Eglise et de chaque fidèle, présentant au Père une Victime si agréable à son cœur , et donnant ainsi à sa Majesté souveraine et à son infinie Sainteté tout ce qui leur est dû de louanges, d’adorations, d’actions de grâces et d'expiation.

Il est donc vrai que tout chrétien exerce un Sacerdoce spirituel , « Sacerdoce royal , dit saint Pierre, Sacerdoce saint (1). » Et ce n’est pas seulement durant la sainte Messe , dans la Maison de Dieu , qu’il peut faire l’œuvre de cet office et de cette dignité ; c’est en tout lieu et à tout instant du jour et de la nuit. Il monte à V autel quand il veut, il prend invisiblement, en esprit , la Victime , quand son amour le porte à offrir le Sacrifice , soit priant, soit travaillant,

(1) Prem. Ep. de saint Pierre, il 5, 9.

DE la Vie pübliqüe. 97

Soit dans les labeurs du jour , soit dans les veilles de la nuit. Dans l’humilité et la joie de son âme, il la prend comme étant sienne (ô étonnante merveille de la Bonté d’un Dieu!), et il l’offre à la Trinité sainte , comme son Supplément, sa Propitiation, sa Caution, « sa Justice, sa Sanctification et sa Rédemption (1), » présentant au Dieu éternel , par un droit tout gratuit, sans doute, mais réel et qu’il tient de son admirable munificence , toutes les louanges que l’auguste Victime lui a offertes , depuis le premier moment de son Incarnation, jusqu’à ce jour, et ses actions de grâces, et ses expiations et ses prières , et tout ce qu’Elle est avec tous ses mérites et toutes ses perfections...

Et ce n’est pas seulement pour ses propres besoins que le fidèle présente au Père l’Hostie sainte, et offre le divin Sacrifice; c’est pour toutes les âmes rachetées , et selon la diversité de leurs besoins spirituels et même temporels ; car il offre le Sacrifice selon toutes les fins pour lesquelles Jésus est Victime. Il a donc en vue et il désire vivement d’attirer toutes sortes de grâces sur le monde entier , sur l’Eglise mi*

(1) Prem, Ep. aux Corinth>, i, 30.

litante d’abord, sur le Clergé, sur les âmes consacrées, sur tous les justes, sur tous les pécheurs, ensuite sur les hérétiques, sur les schismatiques, sur les infidèles , sur quiconque a besoin ici-bas des bénédictions spirituelles de l’Hostie. Et il n’a garde d’oublier cette autre Eglise, si chère au Cœur de Jésus, si humble dans sa souffrance , si fervente dans sa Religion envers Dieu , si reconnaissante pour notre Charité, cette Eglise, qui expie, dans les flammes du Purgatoire , les négligences commises dans le temps. Oh î avec quel amour il voudrait , par l’efficacité de la divine Oblation, éteindre ces flammes dévorantes et dépeupler ce lieu de douloureuse attente , pour envoyer au Ciel les âmes affligées qui y sont détenues.

Disons enfin que, dans l’Oblation de ce Sacrifice mystique et dans l’exercice de ce Sacerdoce spirituel , il n’y a pas, si l’on peut ainsi dire, un seul rit, ni une seule manière d’offrir.

Nous pouvons, en effet, suivant un autre attrait plein de douceur, assister en esprit à toutes les Messes, qui, de demi-heure en demiheure, se célèbrent dans le monde entier, maintenant que les Prêtres de Jésus-Christ j&ont allés dans tout l’univers, et ont bâti des

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églises et élevé des autels sur les plages les plus lointaines* Nous pouvons , allant d’autel en autel, nous unir à toutes les oblations pures que le Seigneur reçoit en tout lieu (1), et offrir ainsi à sa Majesté notre perpétuel sacrifice.

Ou bien encore (et ceci est plus étonnant) , nous pouvons, toujours dans notre humilité profonde , oser nous élever, en esprit, même au Ciel. Là , éternellement, depuis le jour de l’Ascension et jusqu’aux siècles des siècles, Jésus est Hostie devant son Père , comme sur nos autels. Il s’offre sans cesse et il offre les Anges et les Elus avec lui , et les Anges et les Elus l’offrent au Père, et le Père reçoit, avec des complaisances infinies, ce très-unique Sacrifice de l’Eternité (2). Eh bien ! nous pouvons , sans présomption et sans crainte d’être rejetés , nous élever jusque-là , et avec tous les Prédestinés et tous les Anges , et Marie, Reine de ce beau Ciel et notre Reine , offrir à la Trinité sainte l’Hostie immortelle... Car Jésus, même au Ciel , est à nous.

(1) Malachie, I, 11. — (2) V. s. August., Cité de Dieu, liv. xx, ch. 26. — Nous reviendrons sur ce beau sujet, en ditant lç Mystère de l’Ascension.

Amen!... Que notre vie se passe à recevoir Jésus et à le donner au Père , à le posséder plus encore et à le donner de nouveau, jusqu’à ce que nous soyons consommés dans l’unité de son Sacrifice éternel!... « Alors, dit saint Augustin, cette parole se vérifiera : J'entrerai dans votre Demeure , pour y offrir des holocaustes. C’est l’unité du corps du Christ qui parle ainsi. Alors la charité des Elus sera la louange, qui s’élèvera sans cesse vers Dieu. Alors, nous ne serons plus qu’un seul corps en Jésus-Christ seul, pour Dieu seul (1). »

Encore une fois Amen !... O Unité uniquement désirable ! quand serai-je à vous et en vous à jamais !... Délivrez-moi maintenant de la multiplicité des pensées et des désirs qui me viennent des choses présentes et de moi-même. O Jésus ! ô Don de Dieu ! ô unique Bien nécessaire ! soyez-moi toute chose (2), et qu’en vérité je sois, dès maintenant, dans l’unité. Soyezmoi toute chose , ô Hostie ! Consommez-moi

(l) S. August., Enarrationes in Psalm. passim etprcesert. inps lxy, cxlvi, cxlvi , cxlyii. clxvih. — Unus in Uno ad Unum erimus (in ps. cxlvu) — (?) Omnia et in omnibus Çhrislus. — Epître au Colossiens, ni, 11.

dans votre Sacrifice, ô souverain Prêtre î Je vous offre au Père ; mais en vous élevant vers le Père, élevez-moi, et que je sois reçu, ô miséricordieuse Hostie, dans ce sein du Père, où il n’y a qu’unité indivisible et éternelle, dans le Saint-Esprit !... O Unité ! Unité ! Unité !...

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