DIXIÈME MÉDITATION
Noire-Seigneur Jéius-Chrlst et ses Apôtre*.
PREMIÈRE CONSIDÉRATION
C’est en sa qualité de Prêtre et de Pontife que Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST fait le choix de ses Apôtres.
Notre-Seigneur Jésus-Christ est venu sur la terre pour fonder son Eglise. « C’est pour elle , dit saint Paul, qu’il s’est livré (4) » à toutes les souffrances et à la mort. Il avait pris dans le
(}) Epît. aux Ephés., y, 25.
sein de la divine Vierge un corps semblable aux nôtres. Or, c’est ce corps naturel qu’il immola sur la croix , « afin de se donner à lui-même une Eglise glorieuse, qui n’eût ni tache, ni ride, ni rien de semblable , mais qui fut sainte et immaculée (1). » Cette fin de la Rédemption est si évidente, qu’il semble que le Verbe incarné n’ait pris un corps naturel que pour se donner un corps mystique, l’Eglise. L’Eglise lui est tout; et les saints , qui ont eu l’intelligence de cette adorable disposition de son Cœur, la partagent d’une manière sublime. Saint Paul dit : « J’achève dans ma chair ce qui manque aux souffrances de Jésus-Christ, pour son corps qui est l’Eglise (2). * Ailleurs, il assure que son ministère, et le ministère de tous ceux qui servent la cause de l’Evangile, n’a pour but que l’achèvement ou, comme il dit , « l’édification du corps du Christ (3). »
Si c’est dans l’effusion de son sang et dans sa mort, que notre divin Rédempteur a fondé son Eglise ; c’est donc en sa qualité de Prêtre et de Pontife qu’il a fait cette grande œuvre.
(1) Epît. aux Eptiés., v, 27. — (2) Epît. aux Coloss.. i, 24. — (3) Epît. aux Ephés., iv, 12,
DE LA VIE PUBLIQUE. d03
Or, ce n’est pas seulement dans la fondation de l’Eglise que Notre-Seigneur apparaît Prêtre et Pontife, c’est en tout le reste que réclament la conservation et la prospérité de l’Eglise : c’est en la dirigeant , c’est en la gouvernant par des lois, c’est en l’éclairant de ses enseignements (1). Il est avec elle, comme Prêtre et Pontife, « jusqu’à la consommation des siècles (2). »
Seulement, tandis qu’il avait fondé seul , par son Sacrifice , cette Eglise bien-aimée, il détermina, dans son infinie sagesse, qu’il ne la gouvernerait pas seul et qu’il ne l’instruirait pas immédiatement par lui-même. Il voulut avoir des « coopérateurs, des ministres et des dispensateurs de sa grâce (3), » de sa volonté et de sa doctrine , et , à cette fin , il se choisit parmi ses disciples des Apôtres.
Dès le commencement de sa Vie Publique, le divin Maître avait eu un certain nombre de disciples. Nous avons assisté précédemment à la
vocation de deux d’entre eux , Jean et André.
Simon , qui devait s’appeler Pierre, Philippe,
(I) C’est la thèse même de Suarez : In III Part. S . Thomœ, Disput. xlvii — (2) S. Matth., xxyiii, 20. — • (3) l*r EptU aux Corinth., iii, 9. — iy, 1. — lr* Epît. de saint Pierre, iv, 10.
Barthélemy et d’autres vinrent ensuite. Ils étaient destinés à être Apôtres un jour, ils n’étaient alors que disciples. Ce nom , du reste , dans la première année de la prédication du Sauveur et jusqu’au milieu de la seconde, s’appliquait à plusieurs classes de personnes. Il désignait d’abord, en général, tous ceux qui adhéraient à la doctrine de Notre-Seigneur. Parmi eux , les uns étaient connus publiquement , les autres demeuraient cachés pour quelque motif particulier (1). Le nom de disciples de Jésus indiquait aussi et plus spécialement un certain nombre d’hommes qui s’étaient attachés à sa divine personne, pour écouter ses enseignements et être témoins de ses actions. Les soixante-et-douze étaient sans doute de ce nombre privilégié. Enfin, dans ce nombre même, il y avait quelques âmes plus intimement unies au Sauveur. Elles eurent la grâce insigne d’être l’objet d’un choix spécial et de soins particuliers de la part du divin Maître , et elles portent dans le saint Evangile le nom d’Apôtres.
Ce fut vers le milieu de la seconde année de la Vie Publique , au mois de mai , disent quel-
(I) S. Jean, xix, 38.
ques commentateurs (1), que Notre-Seigneur fit ce choix. S. Marc et S. Luc racontent le fait comme il suit :
« Or, voici ce qui arriva ces jours-là. Jésus se retira sur une montagne pour prier , et il y passa la nuit dans la prière, et quand le jour fut venu, il appela à lui ses disciples, ceux qu’il désigna lui-même, et ils vinrent à lui, et il voulut qu’ils fussent douze avec lui , et il leur donna le nom d’apôtres; et voici leurs noms : Le premier, Simon qui est appelé Pierre, et André son frère , Jacques fils de Zébédée , et Jean son frère , Philippe et Barthélemy , Thomas et Matthieu le Publicain, Jacques fils d’Àlphée et Thaddée, Simon le Cananéen, et Judas Iscariote qui trahit Jésus (2). »
C’est comme Prêtre et Pontife que Notre-Seigneur voulant donner des chefs à son Eglise, se choisit douze Apôtres, voyons comment , dans la préparation même de cet acte solennel , son Sacerdoce apparaît toujours.
« Il se retira sur une montagne et il passa la nuit en prière. » La prière est l’acte propre du
(1) Cornel. à Lap., Chronotaxis Ge&torum Christi. — ■ (2) S. Marc, ni, 13 et suiv. — S. Luc, vi, 12 et suiv. — S. Matth., x, 2 et suiv.
Prêtre (1). Toute créature humaine doit s’y exercer ; mais le Prêtre en fait sa vie. Jésus, souverain Prêtre, s’adresse sans cesse àson Père, et maintenant au Ciel, « il est toujours vivant pour intercéder en faveur de ceux qu’il a rachetés de son sang (2). » En cette circonstance si solennelle, il pria, et la nuit tout entière fut occupée à cette action sainte ; et il en a laissé l’exemple à son Eglise qui, depuis le commencement, n’a cessé, à l’approche des ordinations, d’appeler ses enfants à la prière et à la pénitence, afin qu’elle ne choisisse pour ses ministres c que ceux qui sont dignes (3). » C’est sans doute en mémoire de la prière de Jésus que les Quatre-Temps ecclésiastiques ont été institués (4).
Jésus passa la nuit dans une longue et ardente prière. Il est à présumer que cette prière fut accompagnée de grandes consolations. Les Apôtres devaient être un jour, d’une manière si admirable, « la gloire du Père, comme chante l’Eglise, le triomphe du Fils, et les instruments
(1) Eptt. aux flébr. v, I. S. Chrysost. De Sacerdotio, lib. xi, cap. iv. — (2) Ibid., vu, 27. — (3) Pontif. rom. — (4) Corn, à Lap. in Luc ri, 12.
dociles du Saint-Esprit (1) ! » Hélas ! ces consolations ne furent pas sans mélange. Des sanglots entrecoupèrent la voix de la douce Victime. Une immense tristesse envahit aussi son âme. Tous ne devaient pas être fidèles. Judas était du nombre des « Douze. » Il fut réellement élu (2). H fut un de ceux que Jésus « voulut avoir avec lui, » selon l’expression de S. Marc. C’est là un accablant Mystère pour notre faible et infirme raison. — Nous aurons à le méditer prochainement.
Les « Douze » comme les appellent simplement les Evangélistes, furent donc séparés, par un choix spécial, du nombre des disciples, et formèrent désormais la compagnie habituelle du Verbe fait chair.
Mais il est utile de se demander pourquoi douze? Tous les commentateurs de l’Evangile ont pensé que, dans l’intention même de Notre- Seigneur, ce nombre avait une signification mystérieuse. Saint Pierre, en rappelant le malheur de Judas , dans le discours qu’il tint au Cénacle avant la descente du Saint-Esprit, parle
(1) Hymne des Matines de l'Office des Apôtres. — (2) Nonne ego vos duodecim elegi? S. Jean, vi, 71.
de l’élection d’un douzième Apôtre qui remplace le traître, comme d’une nécessité (1).
Les Apôtres sont au nombre de douze, parce que l’ancien peuple de Dieu ayant été établi sur les douze Patriarches, fils de Jacob, comme sur autant de fondendents , il convenait que le peuple de la nouvelle alliance eût aussi , en la personne des douze Apôtres, des fondements inébranlables. Et, défait, plusieurs fois dans la sainte Ecriture les Apôtres sont appelés de ce nom expressif de fondement (2). Seulement une différence profonde se révèle entre l’ancien peuple et le nouveau. Parmi les douze Patriarches, pères du peuple Juif, un seul fut choisi pour être Prêtre, c’est Lévi. Sa seule tribu était sacerdotale. Maintenant , au contraire , que le Chef unique du peuple nouveau, c’est Jésus- Christ , souverain Pontife et seul Prêtre véritable, tout son peuple est, à vrai dire, un peuple sacerdotal (3), et les douze fondements de ce peuple sont Prêtres. Et ainsi toute l’Eglise est fondée sur le Sacerdoce, et constitue une société toute sacerdotale. Il y a les Prêtres que
(1) Act. des Apôtres, i, 16-25 : Oportel, etc. — (2) Apocalypse, xxi, 14. — Epît. aux Ephés., il, 20.— (3) lre Epît. de S. Pierre, ii, 5.
l’Ordination consacre , mais , en un sens trèsvéritable, tous les chrétiens sont Prêtres en Jésus-Christ, ayant tous « à offrir, selon la parole de S. Pierre, des hosties spirituelles en Jésus-Christ (1). »
C’est pourquoi les Apôtres qui nous portent comme des fondements sont Prêtres, et c’est pourquoi, par une sorte d’allusion d’une trèstouchante délicatesse, saint Jean les appelle « les Apôtres de l’Agneau (2). » Ils nous portent et eux-mêmes sont portés : c’est le Souverain Prêtre et c’est le doux Agneau qui les porte et qui les soutient. Il est écrit au livre de l’Exode, que le Grand-Prêtre avait sur sa poitrine les noms des douze Patriarches, gravés sur autant de pierres précieuses. Le véritable et unique Grand-Prêtre, c’est Jésus. Il porte non plus seulement les noms des Apôtres, mais les noms de tous ceux que portent les Apôtres euxmêmes, et non point les noms mais les âmes elles-mêmes, qui ne sont pas représentées sur des pierres précieuses, mais qui sont cachées et gardées dans l’intime même de son Cœur.
(1) Même Epît. de S. Pierre, chap. et vers. — (2) Apocalypse, xxi, 14.
O Jésus ! ô souverain Prêtre ! ô Agneau ! ô Fondateur de votre Eglise ! Gardez-nous tous ! portez-nous tous ! Gardez et portez ceux qui ont succédé à vos Apôtres, comme vous portiez vos Apôtres eux-mêmes. Gardez et portez votre Vicaire qui a succédé à Pierre ! Gardez et portez vos Evêques et vos Prêtres î Gardez et portez toujours toute l’Eglise. Les temps sont mauvais. Les puissances de l’enfer cherchent à prévaloir contre elle. Le monde est conjuré avec l’enfer contre votre Clergé et vos fidèles. Gardez-nous bien, pressez-nous sur votre Coeur! Qu’il n’y ait aucune défaillance ! Que nul ne se sépare de vous! Vous portiez Judas, et il tomba par sa malice. Ayez pitié de nous et préservez chacun de vos enfants, de ce malheur qui n’a pas son égal. O Jésus miséricordieux! Ayez pitié ! Ayez pitié !
DEUXIÈME CONSIDÉRATION
Notre-Seigneur , dès le commencement et durant toute sa Vie Publique , initie ses Apôtres à la Vie de Victime.
Saint Matthieu rapporte, dans son Evangile (1), le long discours que Notre-Seigneur adressa à ses Apôtres la première fois qu’il leur donna, après leur élection , ses enseignements sur lé caractère de leur ministère, et l’esprit propre qui doit animer les hommes apostoliques. Le saint Evangéliste dit d’abord que, Jésus « convoqua ses disciples , » donne ensuite les noms des douze Apôtres, et enfin, reproduit le discours du divin Maître.
Il n’est pas possible de méditer ici toutes les paroles qu’il renferme. Mais il y a une suite d’enseignements à laquelle nous nous attacherons, parce qu’elle révèle le dessein de Jésus, qui est de faire comprendre à ceux qui sont ses Envoyés,qu’il ne les appelle pas à la gloire humaine, mais à l’immolation et au sacrifice. Nous ver-
(1) Chap. x tout entier.
113 MÉDITATIONS SÜH LES MYSTÈRES rons, en effet, ce dessein si digne de notre adorable Victime, sous les chefs suivants qui résument le discours : 1. Les préparatifs du ministère apostolique. — 2. La condition qui sera faite aux Apôtres, au milieu du monde. — 3. Ce qui explique cet étrange et inattendue condition. — 4. Des encouragements pleins de douceur et de persévérance ; — Et 5. Une solennelle confirmation de tout l’enseignement du discours.
1. Les préparatifs du ministère apostolique . — Jésus leur dit : « Allez et prêchez, disant : le royaume des Gieux approche... Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. Ne possédez ni or, ni argent, ni monnaie dans vos ceintures, ni sac pour la route, ni deux tuniques, ni bâton ; car l’ouvrier mérite sa nourriture. »
Quel tableau! quelle tendre charité devra porter l’Envoyé de Jésus, dans son cœur, pour toute misère, toute infirmité et toute souffrance ! Mais en sa personne, quelle pauvreté ! quel dénûment! <t Ni or, ni argent, ni monnaie! Point de sac pour le voyage, une seule tunique, point de chaussures aux pieds, point de bâton
à la main ! » C’est l’Apôtre, mais c’est aussi la Victime !
2. La condition qui sera faite aux Envoyés de Jésus , au milieu du monde . — Il continue : « Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez donc prudents comme des serpents et simples comme des colombes. Mais gardez-vous des hommes ; car ils vous livreront à leurs tribunaux et vous flagelleront dans leurs synagogues. Et vous serez conduits aux gouverneurs et aux rois, pour rendre témoignage devant eux et devant les peuples. Quand ils vous livreront, ne pensez ni à ce que vous direz, ni comment vous le direz; car ce que vous devrez dire vous sera donné à l’heure même. Ce n’est pas vous, en effet, qui parlez, mais l’Esprit de votre Père qui parle en vous. Or, le frère livrera son frère à la mort, et le père son fils, et les fils s’insurgeront contre leurs parents et les mettront à mort. Et vous serez haïs de tous à cause de mon nom. Mais celui qui persévérera jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé. »
. Est-il possible de présenter, d’une manière plus saisissante, le tableau des contradictions et des persécutions qui attendaient les Apôtres?
La haine, la trahison, la violence, rien ne manquera, et il faudra, au milieu de tant de colère et de malice, être « prudents comme des serpents, » c’est de rigueur, mais aussi « simples comme des colombes » et doux « comme des brebis au milieu des loups. » Saint Paul, appelé lui aussi miraculeusement à l'Apostolat, disait plus tard : « L’Ecriture se vérifie en nous ; nous sommes comme immolés à tout instant ; et l’on nous considère comme des brebis destinées au sacrifice (4). »
3. Mais voici comment s’explique la condition faite, au milieu du monde, aux « Apôtres de l’Agneau. » — C’est la suite du discours.
« Le disciple n’est pas au-dessus du Maître, ni le serviteur au-dessus de son Seigneur. Il suffit au disciple d’être comme son Maître, et au sujet d’être comme son Seigneur. S’ils ont appelé Béelzébuth le Père de famille (Jésus se désignait lui-même), combien plus ceux de sa maison (les Apôtres) ! »
Toute la vie de Jésus n’a été que martyre (2). Ceux qu’il choisit et qui marchent à sa suite
(1) Epit. aux Rom , yiii,26. — Ps. xliii. — (2) Tota vita Christi trux fuit et martyrium. De Imit. Chr., 1. h, c xii.
n’ont pas d’autre partage. Si les Apôtres avaient pu avoir quelque vaine gloire au sujet de leur élection, ils savaient maintenant ce que devait leur apporter de tribulations la distinction dont ils avaient été l’objet !...
4. Cependant, le Maître si bon et si doux qui les a choisis, ne manque pas de leur donner quelque encouragement. Il insiste même de la manière la plus touchante :
« Mais ne craignez pas ceux qui tuent le corps et ne peuvent tuer l’âme. Craignez plutôt celui qui peut perdre l’âme et le corps dans l’abîme. (Pourquoi craindriez-vous la malice des hommes?) Est-ce que deux passereaux ne se vendent pas une petite pièce de monnaie? Et pourtant pas un seul ne tombe sur la terre, sans que votre Père le permette. Les cheveux même de votre tète sont tous comptés. Ne craignez donc pas. Vous avez bien plus de valeur que plusieurs passereaux. »
Rien de plus doux. Ils seront victimes, colombes, brebis. Mais le regard du Père sera toujours sur eux avec amour, comme il est sur la victime, qui est étendue sur l’autel. Cet encouragement était nécessaire. Le Cœur de Jésus ne pouvait manquer de le donner à ces âmes
simples et droites, qu’il appelait à tant de travaux et de souffrances. Et toutefois, afin qu’elles n’oublient pas que le grand caractère des hommes apostoliques c’est le sacrifice, il dit, vers la fm du Discours, ces graves et solennelles paroles, pleines à la fois de mystère et de lumière, prophétie de l’histoire de l’Eglise et révélation des conditions de la vie de Jésus- Christ en nous :
5. La confirmation de tout le Discours . — c Ne pensez pas que je sois venu sur la terre pour apporter la paix (la paix selon le monde). Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Car je suis venu séparer l’homme de son père, et le fils de sa mère, et la bru de sa belle-mère. Et l’homme aura pour ennemis ceux de sa maison. Qui aime son père ou sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi, et qui aime son fils ou sa fille plus que moi, n’est pas digne de moi. Et qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas, n’est pas digne de moi. »
Quel puissant et austère langage !... La Croix apparaît. C’est la première fois que Notre-Seigneur prononce ce mot dans l’Evangile ; et c’est' aux Apôtres que la première révélation en est faite. — Il est aussi à remarquer, dans le cours
de la Vie publique, que c’est toujours aux Apôtres et non à d’autres, que le divin Maître parle de sa Passion, et qu’il le fait dans des termes si graves, que les Apôtres ne puissent pas douter de l’austérité de la voie où ils s’engagent en marchant à sa suite : « Le fils de l’homme sera livré aux mains des pécheurs, il sera rejeté par les anciens, par les Scribes et les princes des prêtres ; il sera flagellé, moqué ; on lui crachera au visage ; enfin, on le mettra à mort (1). »
C’est ainsi que Notre-Seigneur initiait ses Apôtres à la vie d’immolation et de sacrifice, comme devant être leur vie propre, précisément à cause de son union avec lui (2). A cette fin, rien ne leur était caché. A d’autres, il parlait en paraboles, et comme à mots couverts pour des desseins dignes de son adorable sagesse. A eux, il était donné de connaître d’une manière intime « les mystères du règne de Dieu (3). y>
(1) S. Matth., xvi, 21-23. — S. Marc, vin, 34-33. — S. Luc, ix, 22, etc. — (2) Magis consista Apostolatus in pas sione guàm in operatione. Fortia enim agere Romanum est , fortia pati Christianum est , imô Âpostolicum. — Corn, à Lap. in Act. ix, 16. — (3) S. Matth., ix, 11. — S. Marc, iy, 11. — S. Luc, viii, 10.
Jésus les instruisait ainsi, par ces révélations des secrets de son Cœur. Mais il y avait d’autres enseignements. Il y avait une autre initiation. La première ne pouvait avoir lieu que par intervalles, celle-ci était incessante. C’était la leçon que Jésus donnait continuellement de cette vie d’Hostie, par sa conduite, par ses œuvres. Jésus guérissait les malades, consolait les affligés, bénissait les enfants, instruisait la foule, supportait la malice de ses ennemis. Que d’enseignements magnifiques sur ce que doit être la vie de Victime dans un homme apostolique ! La Victime n’a jamais en vue que l’honneur de Dieu et le bien du prochain par l’immolation d’elle-même, de ses goûts, de ses intérêts, de sa gloire, de tout ce qu’elle a, de tout ce qu’elle est. Telle était la vie du divin Rédempteur. Nous aurons à le méditer dans la suite. Mais si la multitude pouvait recevoir de salutaires impressions d’une telle vie, que dire des Apôtres? Du reste, ce n’est pas seulement par ce qu’ils voyaient qu’ils pouvaient arriver à l’intelligence du Mystère divin ; mais euxmêmes n’étaient-ils pas souvent l’occasion de nombreuses immolations et de sensibles sacrifices pour le Verbe fait chair? Leur ignorance,
leurs préjugés, ce qu’il y avait d’inculte dans leurs habitudes et d’erroné dans leurs vues et leurs jugements, n’exerçait-il pas sans cesse la patience du Rédempteur ? Bon et tendre Maître ! même alors il pouvait dire la parole de la Cène : « Pro eis sanctifico me ipsum.,. » Pour eux, pour ces âmes élues, si aimées, je m’immole sans jamais me lasser...
Il réussit plus tard, sinon à les former parfaitement à la vie et aux dispositions d’hostie, du moins à les préparer à l’action de son Esprit, Esprit de flamme et d’amour qui devait, le jour de la Pentecôte, les consumer et en faire des Victimes parfaites. Mais, avant cette époque, l’œuvre de la grâce de Jésus avait été assez puissante et assez efficace, pour que ce doux Sauveur pût leur rendre la veille de sa mort, ce beau témoignage : « C’est vous qui êtes demeurés fermes avec moi, dans mes tentations et mes épreuves (1). »
(1) Vos estis qui permansistis mecum in tentationibus tneis. S. Luc, xxn, 28.
TROISIÈME CONSIDÉRATION
Notre-Seigneur JÉSUS - CHRIST achève son œuvre en ses Apôtres , en les élevant à la dignité sacerdotale.
Les paroles qui terminent la Considération précédente ont été prononcées, par le divin Maître, dans cette dernière Cène où il institua le Sacrement et le Sacrifice Eucharistique, et conféra le Sacerdoce à ses Apôtres.
Mais, pourquoi Jésus voulut-il exercer d’abord ses disciples privilégiés aux œuvres de l’apostolat, et ne leur conférer que plus tard le Sacerdoce ?
Il n’est pas en notre pouvoir de connaître les secrets de l’éternelle sagesse; et il serait téméraire de vouloir les sonder. Mais une parole de S. Paul semble jeter quelques lumières sur la conduite du divin Maître.
Il dit aux fidèles, dans cette même épître aux Hébreux, qu’il a précisément consacrée à montrer l’excellence et les caractères du Sacerdoce de Notre-Seigneur : <c C’est pourquoi, frères saints, puisque nous sommes faits participant
d’une vocation céleste, jetons nos regards sur Jésus, notre Apôtre et notre Pontife (1). » Il appelle Jésus, premièrement du nom d’ Apôtre et secondement de celui de Pontife, non que ces deux titres ne se résument pas dans le Sacerdoce de Notre-Seigneur; (car en vérité, le divin Rédempteur est Apôtre, c’est-à-dire envoyé du Père pour annoncer l’Evangile, parce qu’il est Médiateur et Prêtre;) mais S. Paul suit cet ordre pour rappeler sans doute, que le titre d’ Apôtre est celui qui a paru d’abord en Jésus, par la prédication de l’Evangile durant trois ans, et que celui de Prêtre et de Pontife n’a été manifesté qu’à la fin, par son immolation sur le Calvaire.
C’est pourquoi, si nous osons interpréter la conduite de notre Dieu, il voulut que ceux qu’il avait choisis pour ses Prêtres, fissent d’abord, à son exemple, les œuvres du ministère aposlique. Comme lui, ils annoncèrent « l’approche du royaume de Dieu d et , afin que le plus grand obstacle fut ôté à l’action d’un tel ministère et qu’ils fussent accrédités par le pouvoir des miracles, le divin Maître leur communiqua
(1) Eplt. aux Hébr., ni, 4.
la puissance de chasser les démons, de guérir les malades et même de ressusciter les morts.
Ce n’est qu’après s’être acquittés fidèlement de leur mission, dans le reste de la Vie Publique, qu’ils furent élevés à la dignité sacerdotale (1).
Et, il est vraiment digne de remarque que la sainte Eglise n’a pas une autre manière de procéder, dans l’administration du Sacrement de l’Ordre. Car, s’il est vrai que le pouvoir soit d’enseigner le peuple, soit de chasser les démons est une dérivation de la grâce du Sacerdoce reçue dans l’ordination de la Prêtrise, l’Eglise communique et confie cependant l’un et l’autre de ces pouvoirs, au moins dans une certaine mesure, à des clercs qui sont dans des ordres inférieurs à la Prêtrise. C’est ainsi que la fonction propre de l’Exorciste , est de chasser les démons des corps des possédés (2),
(I) S. Thomas, expliquant le sens du mot: sacerdos , donne la suite des deux grandes œuvres du Prêtre, et place en premier lieu la communication de la science de Dibu par la parole, et ensuite le ministère de médiation par la prière, m, q. 22, a. 1. — (2) S. Ephrem nous apprend que l'action de chasser les démons est une œuvre toute sacerdotale. Hdc ( dignitate sacerdotali) Diabolus è cœlo décident, subactus est . De sacerdotio.
et lorsque l’Evêque confère l’ordination du Diaconat au sous-diacre, il dit expressément : « Il faut que le Diacre prêche la parole de Dieu (1). »
Notre divin Rédempteur « notre Apôtre et notre Pontife » avait donc préparé, chaque j our, depuis leur élection, ces douze disciples privilégiés, par les œuvres du zèle apostolique et par ces enseignements d’un exemple de parole et sur la vie d’Hostie. Il acheva son œuvre, en consacrant ses Prêtres, au moment même où il offrait le premier , en instituant , le sacrifice eucharistique. — Nous méditerons plus tard, cet ineffable Mystère. Ce qui se passa alors devrait ne jamais cesser d’être le sujet de nos adorations, de notre reconnaissance et de notre amour. — Ici, pour le sujet qui nous occupe, nous rappelons seulement les paroles si simples, mais toutes-puissantes, par lesquelles Notre-Seigneur , selon l’enseignement de l’Eglise (2), institua Lle Sacrement de l’Ordre. Il prit du pain , rendit grâces à son Père , bénit le pain, le rompit, et le donna à ses disciples,
(1) Pontlf. Rom; — (2) Concjl. Trident, Sess. xxn, cap. 1, Cap. 2.
disant : « Ceci est mon Corps , qui sera livré pour vous. » Puis immédiatement après, il ajouta : « Faites ceci en mémoire de moi. » 11 prit également le Calice , et il dit : « Ceci est mon Sang. » Et il ajouta de nouveau : « Faites ceci en mémoire de moi , toutes les fois que vous boirez mon Sang (4). »
Dès ce moment , en vertu de la communication que Notre-Seigneur leur faisait de son Sacerdoce, par ces paroles, les Apôtres furent Prêtres. Ils avaient jusque-là annoncé la Parole de Dieu , ils reçurent alors le pouvoir de consacrer le Corps de THomme-Dieu, et ensuite, par une communication plus abondante encore du Sacerdoce du Rédempteur, un pouvoir d’autorité sur toute l’Eglise, qui est le Corps mystique de J’Homme-Dieu (2). En d’autres termes, ils reçurent le Sacerdoce dans sa plénitude et furent consacrés, par conséquent, non-seulement Prêtres, mais Evêques : — Prêtres, avec le pouvoir principal de la Prêtrise , qui se réfère au Corps
(1) S. Luc, xxii, 19. — lr# Epît. aux Corinth., xi, 24 et 25. — (2) Hic quæstio non mo?etur de tempore quo instituais est Episcopatus, neque de modo , an scilicet Christus Domines ipse Apostolos consecraverit Episcopos, etc., etc. Vid. est canonistas et theoiogos.
sacramentel de Notre-Seigneur Jésus-Christ, — et Evêques , avec l’autorité propre de l’Episcopat, qui se rapporte au gouvernement de son Corps mystique.
Ces choses sont grandes et profondes. Nous nous arrêterons un instant à les considérer.
1. Les Apôtres sont élevés à la dignité de Prêtres, pour consacrer le Corps et le Sang de Jésus-Christ. C’est la plus extraordinaire de toutes les dignités, et le pouvoir qu’elle donne, le plus extraordinaire de tous les pouvoirs. Ce que les Pères et les Docteurs ont écrit du Sacerdoce, est ce que le langage humain, traitant de ce qui se rapporte à la créature , a de plus sublime. Plusieurs même n’ont pas craint de comparer le Prêtre à Marie , et de dire que , sous quelque rapport, la dignité du Prêtre surpasse la dignité de la divine Vierge (1). Leurs paroles, il est vrai, ne peuvent être prises à la lettre. Ils excèdent, dans l’enthousiasme que fait naître en eux la considération des grandeurs et des magnificences spirituelles du Sacerdoce. En vérité,
(1) S. Iternardin de Sienne, Sermon 20, art. I, c 7. Ex cedit sacerdotis potestas Virginis potestatem, etc Ap. Oljer, Traité des SS. Ordres, 3« p., ch. 2 81.
426 MÉDITATIONS SUR LES MVSTÈîtËg
aucune dignité , aucun pouvoir ne sont comparables à la dignité et au pouvoir de Celle qui fut et qui est à jamais la Mère de Dieu. Mais l’excès du langage des Saints nous révèle ce qu'il y avait d’inexprimable dans leur admiration et leur ravissement, en présence de cette merveilleuse invention de la bonté et de la munificence d’un Dieu.
Ce qui fait l’étonnante élévation du Sacerdoce, c’est l’union tout à fait extraordinaire qui existe entre Jésus-Christ et le Prêtre. En réalité, Jésus est seul Prêtre , comme il est seul Victime. Mais il a voulu avoir besoin d’un ministre dans l’oblation qu’il fait de son Sacrifice jusqu’à la fin des siècles. Or, ce ministre, c’est quiconque a reçu l’ordination sacerdotale. Mais en quel sens est-il ministre , cet homme si privilégié du Cœur de Jésus? L’est-il simplement par un concours extérieur que Notre-Seigneur a voulu rendre nécessaire ? Il l’est d’une manière ineffable. Car à l’autel, au moment de la consécration, le Prêtre catholique ne dit point, pour opérer le Sacrement et le Sacrifice : « Ceci est le Corps de Jésus-Christ, » ce qui serait tout à fait naturel, puisque c’est bien le Corps de Jésus- Çhrist qu’il consacre. Mais non! la parole qu’il
D Ë LA VtË PÜBLIQÜË. I2*î
doit prononcer, sous peine de nullité, est celleci : « Ceci est mon Corps. » Prodigieux mystère ! Il est donc vrai que Jésus et son ministre ne font qu’un. C’est bien le ministre qui émet le son extérieur de la voix, et c’est bien Jésus qui parle... De sorte que nul ne peut dire d’une manière aussi absolue et aussi vraie que le Prêtre: « C’est Jésus-Christ qui vit en moi... Pour moi, vivre, c’est Jésus-Christ. »
Or, c’est cette transformation qui s’opéra dans les Apôtres, au moment de leur consécration sacerdotale, au cénacle ; non que la grâce reçue les rendit impeccables. Hélas! les preuves de leurs faiblesses sont à jamais écrites, en traits ineffaçables, dans le récit de la Passion. Mais, le caractère divin, qui exprime la divine union du souverain Pontife et des ministres, était imprimé, la grâce qui l’accompagne était donnée avec abondance. Et c’est cette grâce et ce caractère qui continuent d’être communiqués au Prêtre catholique, dans son Ordination.
2. Les Apôtres ne reçurent pas seulement la Prêtrise, mais encore l’Episcopat qui est la plénitude du Sacerdoce, et qui confère le pouvoir de consacrer des prêtres et celui de gouverner
d28 MÉDITATIONS SUR LES MYSTÈRES
l’Eglise de Dieu. Ce dernier pouvoir fut en eux tout à fait extraordinaire. Il n’a pas été transmis, dans toute son étendue, aux Evêques, leurs successeurs. Voici ce qu’il était dans ces premiers Elus du divin Maître : 1 . Ils avaient le droit de prêcher l’Evangile dans le monde entier, avec le privilège de rinfaillibilité, le don des langues et des miracles, et le pouvoir d’écrire des livres canoniques contenant, soit le récit de l’Evangile, comme le firent saint Matthieu et saint Jean, soit des enseignements pour r édification et la direction des fidèles, comme on le voit par les épîtres de saint Pierre, de saint Jean, de saint Jacques, de saint Jude et par l’Apocalypse de saint Jean. — 2. Le droit de fonder partout des églises et de les gouverner une fois fondées. — 3. Enfin, le pouvoir d’ordonner des évêques et des prêtres, et de constituer tout l’ordre hiérarchique du clergé, comme aussi de déterminer toutes les cérémonies relatives à la sainte Eucharistie et aux Sacrements.
A tant d’éminents privilèges, Notre-Seigneur ajouta, le grand jour de la Pentecôte, par la vertu de son Esprit, la grâce insigne de Timpeccabilité,
Tels furent les Apôtres de Jésus-Christ, que saint Paul a si justement appelés « la gloire du Christ (1). » Ils avaient été tirés des conditions les plus obscures, et leurs âmes avaient besoin d’être singulièrement éclairées et purifiées. Ils furent dociles. Ils suivirent le Maître avec amour (excepté le malheureux, dont le nom attriste toujours si profondément nos cœurs). Ils se laissèrent initier avec simplicité à la vie d’hostie, et ils furent fidèles à cette grâce sublime. Le Sacerdoce vint ensuite les consacrer Prêtres et Victimes à la fois. Ils furent alors aptes à recevoir la grande mission de continuer, dans le monde, l’œuvre de la Rédemption des âmes. « Et ce sont eux qui, vivant encore dans la chair, plantèrent et arrosèrent l’Eglise de leur sang ; ils burent le calice du Seigneur, et ils ont été faits les amis de Dieu (2). »
Apôtres saints! vrais amis de Dieu et sublime gloire de Jésus ! « Vous avez été établis pour aller, et porter du fruit, et un fruit qui
(1) Apostoli Ecclesiarum , gloria Christi. — 2# Epît. aux Corinth., vm, 23.— (2) Isti sunt qui viventes in carne , etc. Office des Apôtres , 3* noet.
demeure (4), » obtenez que la grâce première que vous avez communiquée à l’Eglise se maintienne toujours ! Que le Sacerdoce ait toujours la pureté de votre zèle , la perfection de votre religion et la sainteté de votre esprit d’hostie ! Que les Clercs inférieurs se forment de bonne heure à la sublimité de cette grâce! Que les Prêtres soient, en tout leur ministère, autant Victimes que Prêtres ! Que les Evêques aient de plus en plus la plénitude de la sainteté sacerdotale, comme ils ont la plénitude de l’Ordre sacerdotal ! Que les fidèles marchent sur les traces de leurs chefs et de leurs guides ! Et que tous nous nous avancions dans les voies de notre Prêtre et Pontife souverain, de notre Agneau, de notre Hostie... Jésus, unique Bien, unique Vie de son Eglise!...
(1) S. Jean, xv, 16.