‹ Jésus-Christ, prêtre et victimeChapitre 7 sur 24 · ONZIÈME MÉDITATION · texte numérisé non relu

ONZIÈME MÉDITATION

IVotre^Selgneor #É8|J§-CaRIIT et saint Pierre.

PREMIÈRE CONSIDÉRATION

Les prédilections du Cœur de JÉSUS pour saint Pierre.

Jésus, Souverain Prêtre, s’était choisi douze Apôtres, et les avait consacrés prêtres. Mais il en est un, dans ce nombre, qui fut l'objet de grâces spéciales, c’est saint Pierre. Donnons-nous la consolation de faire une méditation particulière sur ce grand Apôtre, le premier de tous. Saint Jean est appelé dans le saint Evangile « le disciple que Jésus aimait; » et nous verrons prochainement pourquoi le Cœur du divin Maître était si intimement incliné vers l’Apôtre vierge. Mais si saint Jean a eu ce merveilleux privilège, il est certain que c’est saint Pierre qui a reçu de Notre-Seigneur, les plus nombreux et les plus fréquents témoignages d’amour.

Du reste, saint Bernard , semble avoir très-

bien caractérisé cette conduite du divin Maître envers les deux Apôtres privilégiés, quand il a dit : « Jean aimait plus suavement et était aimé plus familièrement ; Pierre aimait plus ardemment et était aimé plus fortement (1). »

Suivons la vie de Jésus, et recueillons les circonstances où il a témoigné pour l’humble batelier du lac de Tibériade, des égards, une attention, un amour particulier.

Le nom de Pierre apparaît dès le premier chapitre de l’Evangile selon saint Jean. Deux disciples de Jean-Baptiste, dont l’un est André et l’autre Jean l’évangéliste, lui-même, ont eu le bonheur de voir Jésus , de lui parler et de le reconnaître pour le Messie. André, frère de Simon, se hâte de lui en porter la bonne nouvelle. Simon accourt. Voici le récit de saint Jean : « Tout d’abord, André se hâta d’aller trouver son frère Simon, et lui dit : Nous avons trouvé le Messie (ce qui signifie le Christ), et il le conduisit à Jésus. Jésus, l’ayant regardé fixement,

(I) Petrus dilexit ferventius et diligebatur for tins ; Joannes vero diligebat suavius et diligebatur familiarius . Cité par Faillon , Vie intérieure de la très-sainte Vierge , d'après les écrits deM. Olier, t. 2, p. 219.

lui dit : Tues Simon, fils de Jean, tu t’appelleras Gephas (c’est-à-dire Pierre). »

C’est la première fois que Jésus lui parle. Avant de parler, il le regarde avec amour, et il lui déclare ce qu’il sera, en lui donnant un nom nouveau. Pierre ne comprit pas probablement toute la portée de cette grande parole, ni tout ce qu’il y avait d’amour dans ce regard. Mais c’était fait, il était devenu le privilégié du Verbe incarné.

La parole de Jésus était une première vocation ; à quelque temps de là, une autre vocation plus solennelle eut lieu. Jésus se trouvait sur le bord du lac de Tibériade, « il était accablé par la foule du peuple qui se pressait pour entendre la parole de Dieu. » Il voit alors deux barques arrêtées près du bord, et il monte sur l’une d’elle pour parler plus facilement à la foule. C’était la barque de Pierre. Cette préférence était significative. Ecoutons l’évangéliste : « Après ce discours, Jésus dit à Pierre : Avancez en pleine mer et jetez vos filets. Simon lui répondit : Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre ; mais sur votre parole, je jetterai encore le filet. » La pêche fut prodigieuse. La quantité de poissons était si grande que le filet

se rompait. Pierre, saisi d’épouvante et de respect, s’écrie : « Retirez-vous de moi, Seigneur, parce que je suis un homme pécheur... Jésus lui répondit : « Ne craignez point. Désormais ce sont des hommes que vous prendrez pour leur donner la vie (1). »

Cet événement se passa vers le milieu de la première année de la Vie Publique.

Un an après, a lieu l’élection des Apôtres que nous avons méditée précédemment. Il est digne de remarque que saint Pierre est toujours désigné le premier, par les évangélistes qui donnent le nom des Apôtres ; et c’est sans doute parce que Notre-Seigneur lui-même, en les appelant à lui, le nomme d’abord avant tous les autres, comme devant être leur chef.

Après cette élection, les Apôtres accompagnent ordinairement le divin Maître. Cependant il est des circonstances où Jésus fait un choix. Saint Pierre est toujours du nombre, et il est toujours nommé le premier. Dans le récit de la résurrection de la fille de Jaïre, saint Marc dit : « Jésus (se rendant à la maison du chef de la synago-

(1) S. Matt., iv, 18,20. — S. Marc, i, 16,18. — S. Luc v. 1, 10.

gue) ne voulut être suivi de personne, si ce n’est de Pierre, de Jacques et de Jean (1). » Les trois évangélistes, saint Mathieu, saint Marc et saint Luc, disent aussi , en racontant la Transfiguration : « Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean (2). »

La Transfiguration eut lieu le 6 août de la troisième année de la Vie Publique. Très-peu de temps après, Notre-Seigneur donne à saint Pierre un nouveau témoignage de considération ; mais cette fois, ce témoignage fut tout à fait extraordinaire. Saint Matthieu le rapporte ainsi :

« Jésus et ses disciples étant venus à Capharnaüm, ceux qui percevaient le tribut dirent, à Pierre : Est-ce que votre Maître ne paye pas le tribut4/ Pierre répondit : Assurément, il le paye. Et étant entré dans la maison où ils allaient, Jésus le prévint et lui dit : Simon, que vous en semble-t-il? De qui les rois de la terre perçoivent-ils le tribut et les impôts? Est-ce de leurs propres enfants ou des étrangers? Des étrangers, répondit Pierre. Jésus lui dit : Les enfants

(1) S. Marc, v, 37. — (2) S. Matt., xyii , 1, 13. — S. Marc, ix, ] , 12. — S. Luc, îx, 28, 36.

en sont donc exempts. Mais afin que nous ne soyons pas une occasion de scandale, allez vous en à la mer et jetez votre ligne, et le premier poisson que vous tirerez de l’eau, prenez-le et ouvrez-lui la bouche. Vous y trouverez une pièce d’argent; vous la prendrez et vous la leur donnerez pour moi et pour vous (1). »

« Pour moi et pour vous ! » C’est le Fils de Dieu, Dieu lui-même, tout-puissant, infiniment grand, éternel, qui parle ainsi à un pauvre batelier de la Galilée! Quelle condescendance dans cette sorte d’égalité ! Les abaissements de notre Dieu nous touchent profondément. Il s’abaisse pour nous, il s’abaisse devant son Père. Ici il traite son humble Apôtre d’égal à égal. « Pour moi et pour vous ! » C’est comme s’il annonçait le Mystère admirable que nous aurons à méditer dans la troisième considération, le Mystère de cette sorte d’unité de Jésus et de saint Pierre, dans le gouvernement de l'Eglise ! « Je suis la pierre , semble dire le divin Maître, mais vous serez aussi la pierre sur laquelle je bâtirai mon Eglise. Nous ne faisons qu’un. Quiconque se séparera de vous, se séparera

(1) S. Luc, xvii, 24, 2Ç.

t>E LA VIE PÜÎ3L1QÜE.

aussi de moi, et quiconque vivra de votre foi et vous sera uni par la charité, vivra aussi de ma foi et de ma charité. » Pierre est le seul qui ait entendu de pareilles paroles.

Mais voici la Passion avec ses immenses Mystères. L’Institution de la sainte Eucharistie la précède. Deux des Apôtres sont envoyés par Notre-Seigneur, pour faire les préparatifs du grand festin. Qui sont-ils? Pierre et Jean (1). Pierre qui doit être plus que tout autre le Prêtre de l’Eucharistie, comme étant le premier pasteur des âmes ; Jean, le Prêtre du Sacré Cœur. Jean est toujours uni et associé à Pierre. On se rend compte de cette disposition du Maître. Cependant c’est bien toujours Pierre qui apparaît le premier.

Deux circonstances se rattachent à l’Institution du Sacrement : l’une la précède, l’autre la suit. La première est le Lavement des pieds. C’est par saint Pierre que le divin Maître commence. Nous savons quelle fut l’humble résistance de l’Apôtre et l’insistance plus humble' encore du Maître. Mais ce débat si touchant est une preuve nouvelle des desseins et des prédilections de Jésus.

(1) S. Luc, xxii, 8.

La seconde circonstance est la recommandation si grave et si solennelle que Notre-Seigneur fait à ses chers disciples de l’humilité dans le gouvernement des âmes. Il insiste, il leur promet, s’ils sont fidèles, les plus grandes récompenses dans l’éternité. Puis, comme s’il interrompait son discours, il parle à Pierre seul, et leur dit : « Simon ! Simon ! Satan a demandé à vous cribler tous, comme on crible le froment; mais j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point ; et toi, lorsque tu auras été converti, confirme tes frères. »

Quelles paroles!... Pierre aura le malheur de tomber; il reniera son Maître misérablement... Mais ce miséricordieux Maître a prié pour lui. Pierre « se convertira » et c’est lui « qui confirmera ses frères. »

Dans le Mystère de l’Agonie, Pierre est encore choisi avec Jacques et Jean.

Après la Résurrection, c’est à Pierre le premier (1), parmi les Apôtres , que Jésus apparaît.

Le solennel interrogatoire qu’il subit sur les bords du lac de Génézareth, indique à la fois et

(I) lr* Epltre aux Cor,, xv, 5.

la grande dignité dont il est revêtu , et ce que Jésus attend de sa part, en lui confiant l’Eglise. — Enfin, c’est à Pierre seul que Jésus prédit la mort qu’il aura à souffrir pour son amour.

Mais ces événements appartiennent à la Passion de Notre-Seigneur et à sa Vie Ressuscitée. Ils reviendront plus tard dans nos Méditations.

Adorons ici notre Souverain Prêtre qui se prépare avec tant de bonté, de condescendance et de sagesse, son Vicaire et son humble Apôtre. Gomme tout est simple et grand en Notre-Seigneur ! Gomme on sent qu’il est le Maître, et cependant avec quelle divine lenteur et sublime modération il procède ! Il choisit ; mais il ne violente pas la liberté de sa créature. Il appelle celle-ci à la plus grande élévation, et il veut qu’elle y monte comme à son insu et par des degrés presque imperceptibles. Soyez béni, ô Dieu souverain ! Sagesse infinie! Vous pouvez, s’il vous plaît, agir autrement, et alors encore votre sagesse se justifie elle-même (4). Mais vous aimez mieux d’ordinaire faire vos œuvres « avec nombre, poids et mesure, atteignant toutes vos fins avec force et disposant toute

(l) Ps. xtiil 10.

140 MÉDITATIONS SUR DÉS MŸSTÈRES chose avec suavité (1). » Dirigez-moi, mon Dieu ! ô mon Jésus ! ô Sagesse adorable ! dans les voies que votre Providence m’a tracées. Je ne suis pas Pierre, je n’ai pas une vocation aussi sublime que la sienne; mais vous m’avez fait plus d’honneur que jamais intelligence créée n’eût pu le concevoir, en me rachetant de votre Sang, et en me prédestinant à la possession de vous-même pour l’éternité. C’est pourquoi, regardez-moi comme vous avez regardé Pierre, appelez-moi à votre suite, comme Pierre ; priez pour moi, purifiez-moi, faites-moi participant de vos Mystères, montrez-vous à moi, et préparez-moi comme à votre Apôtre une mort qui ressemble à la vôtre et qui vous glorifie.

DEUXIÈME CONSIDÉRATION

Dispositions de confiance et d’amour de saint Pierre envers Notre- Seigneur.

Quand on suit attentivement la vie et les actions de saint Pierre, on est touché de ce qu’il y a d’aimable dans son caractère. Il n’est pas

(1) Sagesse, xi, *1. — ?m, I.

sans imperfections, il faut en convenir ; mais ces imperfections mêmes se rattachent à quelque bonne qualité qu’elles exagèrent. Saint Pierre est droit, simple, ouvert et disposé à tous les sacrifices. Avec cela, il est prompt, enthousiaste, et dans une circonstance à jamais douloureuse, présomptueux et téméraire ; mais il aime, et, suivant l’expression de saint Bernard, « il aime Jésus avec ardeur . »

Suivons notre bienheureux Apôtre depuis sa première vocation jusqu’à la fin de la Vie Publique.

On pourrait dire que saint Pierre aimait Jésus, même avant de le connaître personnellement ; il aimait le Messie à venir. Ce qui le prouve, c’est la parole si simple de saint André, quand il annonce à son frère son bonheur : « Nous avons trouvé le Messie. » C’est comme s’il disait : cc Le Messie dont nous avons parlé si souvent, dont nous attendons la venue avec tant d’ardeur, je l’ai trouvé. » Et remarquez à ce mot la simplicité de saint Pierre. Il vient tout de suite et se présente à Jésus. Saint Jean Chrysostôme dit à ce sujet : « Voyez comme dès le commencement l’esprit de Pierre est docile et bienveillant.

Il a trouvé la trace du Messie, et il se hâte sans retard de le suivre (1). »

Le récit de la pêche miraculeuse, lors de sà seconde vocation, révèle d’une manière touchante son esprit de confiance. Nous avons lu un abrégé de ce récit dans la Considération précédente. Jésus monte sur la barque de Pierre et lui commande de jeter ses filets. Pierre répond : « Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre, mais sur votre parole je jetterai de nouveau mes filets. » — « Sur votre parole !... » Que ce mot est humble et qu’il exprime bien la confiance de l'humble Apôtre! La pêche miraculeuse a lieu. Pierre alors se jette aux genoux de Jésus et s’écrie : « Eloignez-vous de moi, Seigneur, parce que je suis un homme pécheur. » C’est l’accent de l’humilité. Humilité , confiance , amour , sont des vertus qui vont si bien ensemble ! Pierre est confiant, il est reconnaissant, il aime son bon Maître ; et il est humble à ses pieds, jusqu’à la confusion.

Voici un autre fait. Il se passe sur ce même

vl) Considéra à principio obedientem et benevolum Pétri animum , etc. — Ap. Com. à Lap. in Joan. i, 47.

lac de Génézareth où a lieu la pêche miraculeuse. C’était la nuit, une tempête effroyable soulevait les eaux. Pierre et ceux qui étaient dans sa barque ramaient avec effort depuis plusieurs heures, mais le vent était contraire; et ils étaient à peine parvenus au milieu du lac qu’ils voulaient traverser. C’est alors que Notre- Seigneur vient au secours de ses Apôtres ; mais, par un miracle sans précédent pour eux, Jésus marchait sur les flots. Les pauvres bateliers s’effraient, prenant celui qui s’avance ainsi pour un fantôme. Jésus leur dit : « Ne craignez rien, c’est moi. » Pierre prend alors la parole avec confiance : « Si c’est vous, dit-il, commandez que j’aille à vous en marchant sur les eaux (1). » Jésus répond : « Venez, et Pierre descendant de la barque marchait sur l’eau pour aller à Jésus. » Quelle touchante simplicité ! Mais voici l’infirmité humaine qui se révèle. Saint Matthieu continue ainsi le récit : « Mais voyant la mer agitée par un grand vent, Pierre eut peur; et commençant à enfoncer dans l’eau, il s’écria : « Seigneur, sauvez-moi. Et aussitôt, Jésus éten-

(1) In omnibus lotis , dit S. Jérôme [in hoc loto, Matth., Xiv) ardentissimæ fidei Petrus invenitur .

dant la main, le prit et lui dit : Homme de peu de foi, pourquoi avez-vous douté (1)? »

Ce fait appartient au milieu de la seconde année de la Vie Publique. Vers ce même temps, un autre événement fit éclater d’une manière encore plus remarquable la foi de Pierre et son amour pour son divin Maître. Le voici. Jésus avait fait au désert la première multiplication des pains ; la foule se pressait autour de Lui. Il en profita pour leur annoncer le grand Mystère de son amour : son Corps destiné à devenir le véritable Pain des âmes et son Sang leur breuvage. Sa parole ne fut pas comprise. Au lieu de l’interroger avec humilité , les uns disputèrent , les ^autres se scandalisèrent. Enfin, les disciples eux-mêmes furent ébranlés et , sans demander une explication qui les aurait sauvés, ils se retirèrent. Saint Jean le constate d’une manière effrayante : « Dès ce moment , dit-il , un grand nombre de ses disciples se retirèrent de sa suite, et ils n’allaient plus avec Lui. » Jésus alors se tourne vers ses Apôtres et leur dit : « Et vous aussi , voulez-vous me quitter? » Le moment était solennel et la question décisive. Mais voilà

(1) S. Matth., xiv, 24, 31.

Pierre qui se lève et dit : « Seigneur, à qui irions-nous? Vous avez les paroles de la Vie éternelle. Nous avons cru et nous avons connu que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu (1). »

On ne peut pas transcrire et lire cette parole sans tressaillement. Quel cri d’amour ! « A qui irions -nous?... » Toutes les âmes qui ont compris Jésus l’ont poussé avec enthousiasme : « A qui irions-nous ?... N’êtes-vous pas tous les biens, ô Beauté! ô Bonté! ô Vie unique! »

Ce témoignage de l'humble et fervent Apôtre de Jésus serait la plus expressive manifestation de sa foi et de son amour, si Notre-Seigneur n’en avait pas provoqué un autre plus solennel encore. Pierre venait de dire : « A qui irionsnous?... Nous avons connu et nous avons cru que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu. » Quelques mois plus tard, le divin Maître étant arrivé aux environs de Césarée de Philippe, interrogea ses disciples, disant : « Que disent les hommes, qu’est le Fils de l’homme? Iis lui répondirent : Les uns disent que vous êtes Jean-Baptiste; les autres, Elie ; les autres, Jérémie, ou quelqu’un des prophètes. Jésus leur dit : Et vous autres,

(2) S. Jean, vi, 67,70.

qui dites-vous que je suis? Simon-Pierre, répondant , dit : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant. »

Quelle fut la foi de l’Apôtre en disant ces paroles , quelle fut la solennité du témoignage et l’ardeur intérieure qui l’accompagnait? Nous ne saurions le dire ; mais nous savons par l’Evangile que pour Jésus, cette affirmation si forte , cette profession de foi si éclatante était comme la preuve suprême de fidélité et de dévouement qu’il attendait, pour accomplir ce qu’il avait annoncé lors de sa première entrevue, par ces paroles : « Tu es Simon , fils de Jean, tu t’appelleras Céphas, c’est-à-dire Pierre. » A peine, en effet, le fervent et fidèle disciple a-t-il fait cette belle et sainte protestation de foi, que Jésus, avec une sorte d’admiration, lui dit : « Tu es bien heureux, Simon, fils de Jean ; car ce n’est point la chair ni le sang qui t’ont révélé ces choses, mais mon Père qui est au Ciel. Et moi, je te dis que tu es Pierre, et sur cette Pierre je bâtirai mon Eglise, et les puissances de l’enfer ne prévaudront point contre elle. Et je te donnerai les clefs du royaume des Cieux. Et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le Ciel et

tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le Ciel (1). »

Quelle promesse ! quel honneur fait à l’humble Apôtre ! C’est un Dieu qui parle ! Sa parole est infaillible, et c’est le pauvre batelier du lac de Tibériade qui en est l’objet. . . Mais cet humble et pauvre batelier aime Jésus et croit en lui. Quel est donc l’empire de la foi, de la confiance et de l’amour sur le Cœur de notre doux et miséricordieux Maître !

Pierre ne cessera de se montrer confiant et simple dans sa foi en Jésus. Un dernier trait, qui appartient au dernier temps de la Vie Publique, en est la preuve. Un jeune homme se présente à Notre-Seigneur , et demande ce qu’il faut faire pour acquérir la Vie éternelle. Jésus répond à la question et ajoute : « Si vous voulez être parfait , allez, vendez ce que vous avez et donnez-le aux pauvres et vous aurez un trésor dans le Ciel ; et venez, suivez-moi. »Or, le jeune homme, entendant ses paroles, s’en alla triste ; car il possédait de grands biens. Jésus dit alors à ses disciples : « Je vous dis en vérité qu’il est bien difficile qu’un riche entre dans le royaume

(1) S. Matth,, xvi , 13, 19.

des Cieux. Je vous le dis encore une fois : il est plus aisé qu’un chameau passe par le trou d’une aiguille, qu’un riche entre dans le royaume des Cieux. » A ces mots, les disciples sont étonnés et disent : « Qui pourra donc être sauvé? » Jésus les regardant, leur dit : c Cela est impossible à l’homme ; mais tout est possible à Dieu. »

C’est alors que Pierre prend la parole et dit : « Mais pour nous autres , voilà que nous avons tout quitté, et nous vous avons suivi; quelle sera donc notre récompense? » — Jésus répondit : « Je vous dis en vérité que, pour vous qui m’avez suivi, lorsqu’au temps de la résurrection, le Fils de l’homme sera assis sur le trône de sa gloire, vous serez assis sur douze trônes et vous jugerez les douze tribus d’Israël. Et quiconque aura quitté, pour l’amour de moi et pour mon évangile, sa maison ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou ses terres, en recevra le centuple en ce monde, et dans l’autre, l’héritage de la vie éternelle (1). »

Ce centuple, Pierre devait le recevoir dans ce

(I) S. Matth., xix, 16, 29. — S. Marc, x, 17, 30.— S. Luc, xviii, 18, 30.

monde de diverses manières ; mais assurément ce fut d'une manière insigne par la communication toute exceptionnelle que Jésus lui fit de son Sacerdoce. Que sont les biens que Simon, fils de Jean, avait quitté en comparaison de ceux qu’il reçut : le Souverain Pontificat , l’autorité sur toute l’Eglise, l’union ineffable qui en résulta avec le Fils de Dieu, les grâces merveilleuses que cette union suppose ?

Nous allons essayer de méditer ces merveilles divines dans la Considération suivante.

TROISIÈME CONSIDÉRATION

Dans quelle mesure Notre- Seigneur communique son Sacerdoce à saint Pierre.

Nous avons vu, dans la Méditation précédente, comment Notre-Seigneur communiqua son Sacerdoce à ses Apôtres. Saint Pierre, comme les autres, reçut de cette divine plénitude. Quant au pouvoir de consacrer le Corps et le Sang de Jésus-Christ, son autorité ne fut pas différente de celle que reçurent ses collègues dans l’apostolat, et les simples prêtres eux-mêmes ont, à cet égard, un pouvoir semblable. Mais relativement

au Corps mystique, qui est l’Eglise, il n’en fut pas ainsi ; saint Pierre reçut communication du Sacerdoce de Jésus-Christ et de son autorité sur cette Epouse bien-aimée , d’une manière éminente et tout à fait à part (1). Arrêtons-nous à considérer et à approfondir, suivant la grâce que le Souverain Prêtre, Jésus, daignera nous donner, ce magnifique Mystère de sa providence et de sa sagesse.

Saint Pierre était en toute chose, dans le gouvernement de l’Eglise, supérieur aux autres Apôtres.

Ceux-ci avaient sans doute autorité sur l’Eglise, et c’est pourquoi ils pouvaient prêcher partout et partout fonder des églises particulières ; mais, premièrement, ils ne le faisaient qu’avec dépendance de la souveraine autorité de Pierre; ils travaillaient même, à vrai dire, dans l’apostolat universel de Pierre; et les églises qu’ils fondaient devenaient sujettes de ce Chef de toute l’Eglise.

(I) Licet potestas ordinis œqualiter sit collata Apostolis , tamen potestas Jurisdictionis non est data eis nisi prcesup posita auctoritate distributivâ Pétri , ita quod otnnia face rent secundum ejus ordination em. S. Thom., in iv Lib. Sentent. Dist., ix, q. 1, art. 3, ad. 1.

M LÀ vîë puÈliOüè. l51

En second lieu, le pouvoir qu’avaient les Apôtres de prêcher ainsi dans tout le monde et de créer diverses églises particulières leur était personnel , et n’était pas transmissible à leurs successeurs ; tandis que Pierre transmet au Pontife romain, son successeur, tout ce qu’il a reçu de Jésus-Christ pour le gouvernement de l’Eglise universelle.

Il est vrai encore que les Apôtres étaient infaillibles dans leur enseignement, et sous ce rapport, ils ne différaient pas de Pierre ; mais cette magnifique prérogative , comme celle de fonder des églises , leur était aussi personnelle et ne pouvait être transmise ; tandis que Pierre; vivant dans ses successeurs, ne cesse de confirmer ses frères, et de donner toujours la vérité au monde, par un enseignement infaillible.

De sorte que Jésus-Christ et Pierre ne font qu’un, et Pierre et le Pontife Romain aussi ne font qu’un, et c’est dans cette unité, à laquelle nous adhérons par la foi et la charité, qu’est notre salut.

Comme Jésus-Christ, Souverain Prêtre, est Epoux de l’Eglise (et en vérité il a donné son Sangpour contracter cette mystique alliance) (4),

(1) Noos l’avons va dans la Méditation précédente.

saint Pierre possédant la plénitude du Sacerdoce de Jésus-Christ dans l’Eglise, est aussi Epoux de l’Eglise. Jésus-Christ est l’Epoux invisible, Pierre est l’Epoux visible. Jésus-Christ ne cesse d’être l’Epoux unique de cette Eglise bien-aimée ; aussi aurait-il pu la gouverner, la diriger et l’instruire seul, sans aucune coopération étrangère ; mais depuis sa Résurrection, il était entré dans un état de gloire qui ne répondait plus à l’état inférieur et moins parfait de l’Epouse. C’est pourquoi il voulut lui donner un Epoux semblable à elle, visible, comme elle et dans les mêmes conditions d’épreuve, de lutte et de souffrance où elle se trouve sur la terre. Et c’est ainsi que Jésus donna saint Pierre à l’Eglise militante. Il le donna aux Apôtres euxmêmes, à tous les disciples, à toutes les âmes qui composaient l’Eglise ; il le donna même à Marie, sa Mère ; car Marie était aussi Enfant de l’Eglise ; et en cette qualité elle était soumise à saint Pierre , bien que sous d’autres rapports, ceux de la perfection de sa grâce intérieure et de la dignité de Mère de Dieu, Marie lui fût supérieure. Mais, dans l’ordre extérieur et visible que Jésus avait établi, saint Pierre était le chef universel et unique, comme

Jésus Tétait lui-même, et à cause de cette communication qu’il recevait de l’autorité suprême du « Prince des pasteurs (1), » toute créature rachetée était soumise à Thumble Apôtre.

La qualité d’Epoux de l’Eglise, qui était éminente en lui , le destinait non-seulement à gouverner, à diriger et à instruire l’Eglise, mais à donner à cette Epouse divine de nombreux enfants. C’est pour cela que nous voyons, le jour même de la Pentecôte, qu’à la voix de Pierre et non de quelqu’autre Apôtre , environ trois mille personnes se convertissent et deviennent enfants de l’Eglise. Ce n’est pas que les Apôtres ne pussent opérer de pareils effets. Certes, leur ministère fut, par la vertu du Saint-Esprit, d’une fécondité admirable ; mais chaque âme qu’ils enfantaient à Jésus-Christ devenait, en réalité, vraie enfant de Pierre, comme étant le principal représentant de Jésus-Christ, Epoux immortel de l’Eglise.

Et non-seulement saint Pierre donnait par lui-même des enfants à l’Eglise, mais il donnait tous ses soins à les multiplier par le ministère

(1) C’est ainsi que S. Pierre appelle lui-même Notre- Seigneur dans sa lr*épître, chap. v, vers. 4.

de ses disciples. Car nous savons par l’histoire ecclésiastique que nui autre parmi les Apôtres n’a eu un tel zèle. L’Orient et l’Occident ont entendu sa parole et reçu ses envoyés ; et l’Eglise de France , en particulier, se glorifie de l’avoir eu pour Père en la personne de Trophime à Arles, de Paul Sergius à Narbonne, de Saturnin à Toulouse, d’Austremoine en Auvergne, de Martial à Limoges, de Denis à Paris et deGatien à Tours.

Or, ces diverses prérogatives, ce titre d’Epoux, cette plénitude du Sacerdoce de Jésus-Christ a été transmise par Pierre à ses Successeurs , les Pontifes Romains ; ou plutôt, suivant une expression familière aux Conciles, aux Pères, aux Docteurs, Pierre vit toujours dans l’Evêque de Rome et parle par sa bouche (1). C’est pourquoi tout Souverain-Pontife enseigne TEglise avec l’infaillibilité de Pierre et la gouverne avec la même autorité. Tous les fidèles, quelle que soit leur dignité, soit ecclésiastique, soit civile,

(1) Petrus per Leonem ita locutus est. Concil. Chalcedon. 451. — Labbe, t. iv, col. 368. — Atramentum videbalur , et per Agathonem Petrus loquebatur . — Conc. Constant., vi œcum. 68C. — Idem, t. vi, col. 1053.

r>E la Vie püblïque.

Sont seâ èujets. Il a juridiction immédiate sur tous et sur chacun. Quiconque a l'Eglise pour Mère a le Souverain Pontife pour Père , et c’est pour cela qu’il est appelé Pape, c’est-à-dire Père. Saint Bernard, écrivant à Eugène III, semble avoir résumé tant de gloire dans ces belles paroles :

« Voyons qui vous êtes et qui vous représentez ici-bas dans l’Eglise de Dieu. Vous êtes Abel par la primauté ; Noé par le gouvernement ; Abraham par les droits du patriarchat ; Melchisedech par l’ordre; Aaron par la dignité; Moïse par l’autorité ; Samuel par la judicature; Pierre par la puissance; Jésus-Christ même par l’onction. Vous êtes celui à qui les clefs ont été données et les brebis confiées. Il y a d’autres portiers du Ciel et d’autres pasteurs ; mais vous avez hérité d’autant plus glorieusement de ces noms, qu’ils vous appartiennent d’une façon plus particulière et plus excellente. Ils ont chacun le troupeau qui leur a été assigné ; à vous seul ont été confiés tous les troupeaux qui n’en forment qu’un seul. Vous êtes vous seul, nonseulement le Pasteur des brebis, mais le Pasteur des pasteurs. Les autres ont été admis , selon les règles établies par vos décrets, à une partie

de la sollicitude ; mais vous, vous avez été appelé à la plénitude de la puissance (1). »

Oui ! « à la plénitude de la puissance! » mais aussi , s’il est permis d’employer la même expression, à la plénitude du sacrifice et de V immolation . Avant de confier à Pierre et les brebis et les agneaux, Jésus lui demanda trois fois : « Pierre, m’aimez-vous?... M’aimez-vous plus que ceux-ci? * Et Pierre répondit avec humilité : « Seigneur, vous savez que je vous aime (2). » Et vraiment, tout le reste de sa vie, il en donna la preuve, se faisant, selon la recommandation de l’adorable Maître, le serviteur de ses frères (3), et à la fin victime parfaite, pour son amour et pour sa gloire, en mourant comme lui sur une croix (4). Ainsi le Pontife de Rome, son successeur, qui a hérité de son autorité, a reçu aussi communication de son esprit de sacrifice et d’hostie. Il l’affirme lui-même quand il s’appelle , dans les actes les plus solennels de son ministère, « le Serviteur des serviteurs de Dieu.»

(1) De Consideratione, 1. n, cap. 8. — (2) S. Jean, xxi, 15-17. — (3) S. Luc, xvii, 24, 27. — (4) Petrus passtoni Dominicœ adœquatur. Tertullien , De Prœscriptione , c.

Sa vie se passe dans la tribulation, à cause de l’insoumission d’un grand nombre de ses enfants, du scandale de plusieurs et de la persécution des impies. « La sollicitude de toutes les églises,» dont parle saint Paul (1), est un glaive qui l’immole sans cesse, et l’obstination de l’hérésie et du schisme, d’une part, et, de l’autre, l’endurcissement des juifs infidèles, et la lenteur étrange des idolâtres et des païens à entrer dans le sein de l’Eglise, sont comme autant d’instruments de supplice qui font de chaque Pape un martyr de la gloire de Jésus-Christ et de la charité pour les âmes. Tous n’ont pas versé leur sang pour l’Evangile et l’Eglise. Un grand nombre cependant, ceux des trois premiers siècles , ont eu cette gloire. Mais tous ontversé d’abondantes larmes et « livré leur vie, » comme dit le livre des Actes (2), pour le salut du troupeau de Jésus-Christ. Nous avons vu comment le pontificat de l’admirable Pie IX n’a été que croix et martyre ; et maintenant, dans la personne du grand Pontife qui lui a succédé, et dont la sagesse donne tant de gloire à l’Eglise, l’immolation et le sacrifice

(1) 2œe Epître aux Corinthiens, xi, 28. — (-2) Actes des Apôtres, tv, 26.

ne cessent d’être le caractère du Vicaire de Jésus-Christ.

O Jésus ! Pontife éternel et Victime éternelle ! qui avez voulu que votre Vicaire participât à la plénitude de votre Sacerdoce et à la plénitude de votre état d’hostie, ne cessez de lui donner au même degré les consolations de votre Cœur. Les temps présents sont tristes et douloureux. Comme dans cette nuit terrible dont parlent les Evangélistes , durant laquelle soufflait avec fureur un vent contraire qui soulevait les flots du lac de Tibériade et mettait en péril la barque de Pierre, les plus violentes passions humaines se sont déchaînées contre l’Eglise et le Saint- Siège. Des complots épouvantables, inspirés par la malice , la colère et la haine, ont été ourdis contre celui que vous avez daigné nous donner pour Père , contre son auguste Personne , sa liberté , ses droits , ses divines prérogatives, et semblent sur le point de consommer leur œuvre sacrilège. Ah ! dites à votre Vicaire comme à Pierre, lorsque vous marchiez sur les flots agités : « C’est moi ; ne craignez point. » Et que votre parole le console et dissipe toute tempête. . . Qu’il ait la joie de voir bientôt les enfants de l’Eglise qui sont rebelles, reconnaître l’amour de

leur Mère, et recevoir de nouveau ses enseignements. Que les impies qui blasphèment se convertissent et proclament la gloire de votre nom ! Que les hérétiques et les schismatiques reviennent à la foi de Pierre et à l’unité du divin Bercail ! Que les nations infidèles ne refusent plus la lumière de l’évangile et bénissent la grâce de votre Rédemption, et qu’ainsi tous les peuples arrivent à ne former, pour votre gloire, qu’un seul troupeau sous la conduite d’un seul pasteur!... Que, dans le sein même de l’Eglise, les tièdes reprennent leur ferveur première, que les justes augmentent en charité, que les âmes religieuses soient toujours dignes de leur vocation céleste, et que le Clergé soit saint 1 0 Jésus ! multipliez les consolations à votre Vicaire, pour que, soutenu dans ses épreuves, il soit de plus en plus efficacement « la lumière du monde et le sel de la terre et l’exemple du troupeau (1). » Conservez-le à notre amour, vivifiez-le et fortifiez-le de votre vertu divine, préservez-le de tout péril en cette terre, et protégez-le toujours des attaques de ses enne-

(I) S. Matth., v. 13, 14. — lre Ep. de S. Pierre, v. 3.

mis (1) ; car « si le pasteur est frappé, les brebis se dispersent (2). » 0 Jésus! donnez-nous l’ineffable joie de voir votre Vicaire , notre Père, accomplir dans la paix l’œuvre de salut que vous lui avez confiée, et « qu’enfin le Pasteur et le troupeau parviennent à l’éternelle vie. (3) »

(1) Rép. pro Papd. — (2) S. Matth., xxvi, 31. — (3) *Ut ad vitam , unà cum grege stbi credito , perveniat sempiternam. Collect. Missæ pro Papd .

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