‹ Jésus-Christ, prêtre et victimeChapitre 8 sur 24 · DOUZIÈME MÉDITATION · texte numérisé non relu

DOUZIÈME MÉDITATION

Vôtre-Seigneur Jésus-Christ et les soixante-douze Disciples.

PREMIÈRE CONSIDÉRATION

Sur l'élection des soixante-douze Disciples. — C’est encore en sa qualité de Pontife et de Prêtre que Notre - Seigneur fait cette élection.

Jésus, souverain Prêtre du Père, n’est venu en ce monde que pour la gloire de ce Père adorable, et pour le salut de nos âmes (1). Or, il entrait dans les desseins de la divine Sagesse que, pour atteindre cette fin , Notre-Seigrieur réalisât d’une part tout ce qui était annoncé, dans le premier Testament, de sa mission en ce monde ; et que, d’autre part, il préparât la fondation et la prospérité spirituelle de l’Eglise,

(1) Attende quid fuerit Mediator, et nihil in eo reperies nui Paterni honoris et salutis animarum %elum} S. Laurent Justin. DeContempl, Christi perfect,

qui est la grande œuvre du Testament nouveau.

Et, en vérité, quand on considère dans son ensemble la vie du divin Rédempteur, on voit clairement qu’il est très-parfaitement le lien des deux alliances et qu’il a réussi, suivant l’expression de saint Paul, a à faire en sa personne un seul tout de ces deux éléments séparés, la Synagogue et l’Eglise (1). »

C’est dans cette vue qu’il avait fait précédemment le choix de ses Apôtres, lesquels par leurs attributions, et même par leur nombre, rappelaient les douze anciens Patriarches du peuplehébreu, vrais fondateurs de ce peuple choisi, et annonçaient en même temps qu’ils étaient appelés à fonder et à diriger un peuple nouveau.

Or, c’est maintenant, dans un dessein semblable, que Notre-Seigneur choisit les soixantedouze Disciples. Eux aussi se rattachent et au peuple du premier Testament et au peuple de la nouvelle Alliance, qui est l’Eglise. Et voici comment.

Nous lisons, au livre des Nombres (2), que Moïse, trouvant beaucoup trop lourd le fardeau

(1) Qui fecit utraque unum ... ut duos condatin semetipso in unum novum hominem. Epître aux Ephés., il 14, 15.

(2) Chapitre xi*.

du gouvernement de son peuple, demanda au Seigneur un secours, dans l’extrémité où il se trouvait. Le Seigneur l’exauça et lui donna ordre de séparer d’entre le peuple soixante-dix vieillards, dont la sagesse lui serait bien connue, et de les amener ensuite à la porte du Tabernacle. Moïse exécuta l’ordre de Dieu; et quand ces anciens d’Israël se trouvèrent devant le Seigneur, « le Seigneur, dit l’Ecriture, descendit sur eux sous le voile d’une nuée, et il enleva à Moïse quelque chose de son esprit, et il le donna aux soixante-dix vieillards ; et quand l’esprit se fut reposé sur eux, ils prophétisèrent, et désormais ils ne cessèrent plus d’avoir l’esprit des Prophètes. »

Les saints Pères, s’appuyant sur une parole de saint Paul, nous apprennent que, dans l’histoire du peuple Hébreu, les principaux événements ont été des prophéties et des figures de l’avenir (1). C’est pourquoi, nous pouvons croire que l’institution divine des soixante vieillards annonçait une autre institution, divine aussi, qui devait rappeler la première et la remplacer, comme la réalité rappelle et remplace la figure,.

(1) l” Epit. aux Corinthe IL

Cette nouvelle institution, œuvre de Celui qui fut envoyé « pour être la fin de la loi (1), * est l’élection des soixante-douze Disciples*

C’est ainsi que ces hommes privilégiés se rattachent à l’Ancien Testament; mais ils sont destinés au Nouveau, et ils y occupent une place singulièrement honorable. — Qu’elle est-elle cette place, dans l’Eglise de Jésus-Christ?

Nous avons précédemment médité sur l’élection des Apôtres, et nous avons dit, à ce suj et, que leurs successeurs immédiats sont les Evêques. C’est dans les Apôtres, en effet, que Notre-Seigneur Jésus a fondé l’ordre épiscopal, et c’est pourquoi il est dit que les Evêques, dans le peuple chrétien, exercent leur autorité par un droit divin. Et bien ! il a plu au divin Fondateur de l’Eglise d’annoncer, par la création des soixante-douze Disciples, un autre ordre, audessous de celui des Evêques, mais qui appartient à la hiérarchie ecclésiastique dont Jésus est l’auteur : l’ordre des simples Prêtres (2). Leur Sacerdoce est tout divin, leur mission vient I aussi de Celui-là seul qui est l’auteur de toute grâce ; mais de même, à n’en pas douter, que

(1) Epît. aux Rom., x, 4. -- (2) Sic, juxta Corn, a Lap. in illud Lucæ, x, S. Anacjet, papa. — S. Hieronym., etc* j

les Disciples, dans leur ministère ordinaire, travaillaient avec subordination à l’autorité et à l’éminente dignité des Apôtres et surtout de saint Pierre, de même les Prêtres demeurent invariablement soumis, dans l’exercice de leur ministère, aux Evêques leurs supérieurs et au premier de tous, l’Evêque de Rome (1).

Tel est le dessein de notre Dieu et Sauveur, et telle est l’œuvre qu’il fait. Souverain Pontife et Prêtre, il s’est d’abord choisi ses Apôtres qui seront les premiers, eux et leurs successeurs, dans le divin Sacerdoce; et maintenant il annonce L’institution de ceux qui occuperont le second rang dans la sainte hiérarchie. C’est donc bien en sa qualité de Pontife et de Prêtre qu’il fait l’élection de ses Disciples ; car il est lui seul « la source de tout le Sacerdoce (2). »

Du reste, dans la méditation et l’étude de tels sujets, la plus grande lumière vient toujours du témoignage de l’Église. Or voici ce qu’elle nous apprend, cette Mère bien-aimée.

C’est dans une des circonstances les plus solennelles de sa vie, s’il est permis d’ainsi dire,

U) Concil. trident., séss. xxm. — (2) Christus est fons totius Sàcerdotii S. Thom., ni, q. 22, a. 4 inc.

à l’occasion de l’ordination de la Prêtrise, après que l’Archidiacre a dit à l’Evêque : cc Trèsvénérable Père, notre sainte Mère l’Eglise catholique demande que les Diacres qui sont ici soient ordonnés pour la charge de la Prêtrise. » L’Evêque s’adresse d’abord à l’assemblée des fidèles, avec une gravité et une sorte d’anxiété saisissantes, voulant avoir l’assentiment du peuple chrétien ; puis il parle en ces termes aux Ordinands eux-mêmes :

« Fils bien-aimés, sur le point d’être consacrés pour l’office de la Prêtrise, appliquez-vous à le recevoir dignement, et, une fois reçu, à l’exercer et à le remplir d’une manière qui vous mérite l’éloge de l’Eglise. Car c’est avec une grande crainte qu’il faut s’élever à une si grande dignité, ayant un zèle parfait à vous rendre recommandables, vous qui êtes élus, par une sagesse céleste, par des mœurs saintes et une continuelle observation de la justice. Aussi leSeigneur, ordonnant à Moïse de choisir, parmi tout le peuple d’Israël, pour le seconder dans le gouvernement, soixante-dix hommes à qui il voulait communiquer les dons du Saint- Esprit, lui dit expressément : « Ne choisissez que ceux que vous savez être des vieillards (autant

par l’âge que par la maturité des conseils). » Or, vous étiez figurés et désignés par ces soixantedix anciens, si, par la vertu du Saint-Esprit aux sept dons, observant les dix préceptes de la, loi, vous-vous montrez pleins de probité et de maturité, dans la science autant que dans la conduite de la vie. Mais il y a, dans le Nouveau Testament, un semblable mystère et une semblable figure. C’est lorsque le Seigneur se choisit soixante-douze Disciples, et qu’il les envoya au devant de lui, deux à deux, pour la prédication de l’Evangile, nous apprenant ainsi, par la parole et par l’exemple, que les ministres de son Eglise doivent être parfaits dans la foi et dans les œuvres, c’est-à-dire fermement établis dans la double dilection de Dieu et du Prochain. Appliquez-vous donc à être tels, afin que vous méritiez d’être élus , par la grâce divine, à devenir les aides de Moïse et des douze Apôtres, c’est-à-dire des Evêques catholiques qui sont figurés par Moïse et par les Apôtres (1). »

Que ces paroles sont belles !... Jour mille fois béni aux siècles des siècles, que celui où un

(1) Pontifie. Rom. De ordinatione Presbyteri.

heureux Lévite, déjà tout rempli de la vertu de l’Esprit-Saint, par la grâce du Diaconat, a le bonheur d’entendre cette solennelle exhortation de l’Evêque, qui va le consacrer Prêtre éternel !... O Mystère sans fin ! O prodige sans nom 1 O grâce sans pareille !... Que tous les fidèles qui ont à cœur la gloire de Dieu et les intérêts de Jésus, l’honneur de l’Eglise et le salut des âmes prient, et demandent par d’ardentes prières et, s’il le faut, par de grandes immolations, que les élèves des Séminaires, ceux surtout qui approchent de l’ordination de la Prêtrise, soient parfaitement dignes de leur vocation, toute céleste et divine!...

DEUXIÈME CONSIDÉRATION

Sur les enseignements de Notre - Seigneur JÊSTT-SCHRIST aux soixante-douze Disciples, avant et après leur mission.

L’élection des soixante-douze Disciples eut lieu vers le milieu de la dernière année de la Vie Publique. Le temps pressait de faire connaître aux moindres localités de la Palestine la

bonne nouvelle du Royaume de Dieu. Jésus lui-même disait : « La moisson est abondante ; mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour la recueillir (1). » Or, ses Disciples étaient là, attendant ses ordres. Saint Luc qui était, suivant le sentiment de plusieurs interprètes, l’un des soixante-douze, nous a conservé le discours que le divin Maître leur adressa (2). Voici son récit et ce discours :

« Le Seigneur désigna alors soixante-douze autres Disciples; et il les envoya deux à deux devant lui, dans toute ville et dans tout lieu ou il devait lui-même se rendre. Et il leur disait :

« Allez ! Voilà que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups.

« Ne portez ni bourse, ni sac, ni chaussures, et ne vous arrêtez pas à saluer ceux que vous rencontrerez dans le chemin.

(1) Ces paroles de Notre-Seigneur font même partie du discours qu’il adressa aux soixante-douze. — (2) De ces heureux disciples du Sauveur, il en est peu dont les noms soient connus. On cite communément S. Matthias, qui depuis fut apôtre ; — Barsabas, surnommé le Juste, dont il est parlé à l’occasion de l’élection de S. Matthias; — Cléo-

» En quelque maison que vous entriez, dites d’abord : La paix soit à cette maison.

y> Et s’il se trouve dans cette maison un enfant de paix, votre paix reposera sur lui ; sinon, elle retournera vers vous.

» Demeurez dans la même maison, prenant la nourriture et le breuvage que vous y trouverez : car celui qui travaille mérite son salaire. i> N’allez point de maison en maison.

» Et en quelque ville que vous soyez entrés et où l’on vous aura reçus, mangez ce qu’on vous présentera. Et guérissez les malades qui s’y trouveront ; et dites-leur : Le Royaume de Dieu est venu à vous.

» Mais en quelque ville que vous soyez entrés, si on ne vous reçoit point, sortez dans les places publiques, et dites :

» Nous secouons contre vous la poussière même de votre ville, qui s’est attachée à nos pieds. Et cependant, sachez que le Royaume de Dieu s’est approché de vous.

phas, dont le non nous est conservé par S. Luc, dans le récit d’une apparition de Notre-Seigneur après la Résurrection; — S. Etienne et les six autres diacres; — Ananie, qui instruisit S. Paul ; — Manahen, Agabus, Mnason, que les Actes des Apôtres nous font connaître, etc. — V. Corn, à Lap. in Luc, x.

* Je vous assure qu’au dernier jour Sodome sera traitée moins rigoureusement que cette ville-là.

» Celui qui vous écoute m’écoute ; celui qui vous méprise me méprise ; et celui qui me méprise, méprise Celui qui m’a envoyé (1). »

On le voit, les enseignements de Notre- Seigneur à ses Disciples ressemblent à ceux qu’il a adressés à ses Apôtres. Mais ils sont beaucoup moins étendus que ceux-ci. Au commencement, le caractère que Jésus veut toujours voir dans ses envoyés est clairement indiqué, en même temps que l’esprit dont ils' doivent être animés : « Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups, » — par conséquent vous serez humbles, doux, patients, miséricordieux ; mais aussi, comme le nom d’Agneau que les Ecritures m’ont donné annonçait que je serais Victime pour les âmes auxquelles mon Père m’envoyait, vous n'oublierez pas que vous aussi, agneaux parmi les loups, vous êtes autant victimes pour les pécheurs que puissant en œuvres et en parole, par la mission que je vous confie. >>

(i) S. Luc, x, 1-16.

Il semble que c’est ainsi que Notre-Seigneur voulait les instruire ; mais à part cette première indication du caractère que leur ministère devait avoir, il n’y a rien d’austère dans son langage. Il ne leur parle pas, comme aux Apôtres, de persécutions, de contradictions, de supplices, de croix. C’est sans doute parce que ce Maître admirable, qui n’est pas seulement la Charité mais la Sagesse même, accommodait ainsi son enseignement à leur force et à leur grâce. Aux premiers Princes de son peuple, les grandes luttes, les grands sacrifices, le martyre et la mort ; à ceux d’un rang inférieur, les conseils de prudence, de simplicité, et les encouragements d’un plein succès dès leur premier ministère. C’est en effet ce qui advint. Voici la suite du récit de saint Luc :

« Or, les soixante-douze, après avoir accompli leur mission, s’en revinrent pleins de joie, et dirent à Jésus : Seigneur, voilà que les démons eux-mêmes nous obéissent en votre nom.

» Le Seigneur leur dit : Oui î je voyais Satan tomber du Ciel comme un éclair.

» Et voici que je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds les serpents et les scor-

pions, et toute la puissance de l’ennemi; et rien ne pourra vous nuire.

» Et néamoins, ne mettez point votre joie en ce que les esprits mauvais vous sont soumis ; mais réjouissez-vous plutôt de ce que vos noms sont écrits dans le Ciel. »

Quelle suavité dans ces paroles ! Les nouveaux Envoyés de Jésus, comme des âmes simples et tout heureuses d’avoir rempli leur mission, viennent et témoignent de leur joie, et ils sont humbles dans ce témoignage ; car ils renvoient à leur cher Maître l’honneur de leur succès : « Les démons mêmes nous obéissent en votre nom . » Jésus confirme leur témoignage : ce Je voyais Satan tomber du Ciel comme un éclair. » C’est un cœur tout à fait bon et doux qui se réjouit du bien qui s’est fait, et qui encourage affectueusement des ouvriers d’aussi généreuse volonté. Mais voici le Maître plein de sagesse, qui veut éviter à ces âmes droites les illusions de la vanité et les dangers qui naissent, pour ainsi dire, du succès lui-même.

« Ne mettez .point votre joie en ce que les esprits mauvais vous sont soumis; mais réjouissez-vous plutôt de ce que vos noms sont écrits dans le Ciel. »

174 MÉDÎTATtOtfS SUR LÉS MYSTÈRES

Quel sens profond dans ces paroles! Les plus grandes œuvres , les miracles éclatants , une autorité souveraine sur les esprits que Notre- Seigneur lui-même appelle « les princes de ce monde , » et saint Paul , « les puissances de l’air (1), » toutes ces grâces et ces dons magnifiques (car ce sont bien des grâces et des dons de Dieu), tout cela n’est véritablement rien dans une âme, si cette âme n’a pas la grâce par excellence, qui est l’amitié de Dieu, en vertu de laquelle son nom est écrit dans le Ciel. Saint Paul dira un jour : « Quand je parlerais le langage des Anges , quand je serais Prophète, et que je connaîtrais tous les mystères et que je posséderais toute science, et que ma foi serait forte à transporter des montagnes, si je n’ai pas la charité (et par ce mot il faut entendre ici l’état de grâce, l’amitié de Dieu) , je ne suis rien , tout ne me sert de rien (2). » Et Notre-Seigneur lui-même pouvait-il confirmer l’enseignement qu’il donne ici à ses chers disciples, par une révélation plus grave et plus solennelle que celle qu’il nous fait d’une scène

(1) S. Jean, xn, 31. — xiv, 30.— xvi, 11. — Epît. aux Ephés., h, 2. — $) lr* Epît. aux Corinth., xni, 1-3.

effrayante du Jugement dernier? « Ce jour-là, dit-il , un grand nombre (remarquez ces mots : un grand nombre) me diront : Seigneur! Seigneur ! n’avons-nous pas prophétisé en votre nom N’avons-nous pas chassé les démons en votre nom? {en votre nom! les Disciples viennent de dire aussi : « Les démons mêmes nous obéissent en votre nom , » ) et fait beaucoup de miracles en votre nom (1)? » Ils répètent trois fois : en votre nom , comme pour se recommander, et montrer au besoin que leurs grâces étaient surnaturelles , que les dons miraculeux dont ils avaient usé venaient de Dieu. Or, voici ce qu’ajoute le juste Juge, « qui sonde les reins et les coeurs (2) » : « Et je leur protesterai publiquement ; je ne vous ai jamais connus; retirezvous de moi ; vous n’avez été que des ouvriers d’iniquité (3). »

0 terrible sentence !... Ce ne sont donc pas les dons extraordinaires et « les œuvres prodigieuses, dit saint Grégoire, qui sont le témoignage de la sainteté (4). » « Ces sortes de

(1) S. Matthieu, vu, 22. — (2) Jérémie, xi, 20. — (3) S. Matthieu, vu. 22, 23. — (4) Probatio sanctitatis non est signa facere. — Moral., xx, 8.

grâces, dit saint Thomas, peuvent bien être utiles au salut du prochain ; mais , par ellesmêmes, elles ne sanctifient point celui qui les reçoit (1). » C’est pourquoi la pureté de la conscience , ou conservée depuis le baptême , ou acquise de nouveau par la vraie contrition , nourrie par la foi, protégée par l’humilité, fortifiée par la mortification , embellie par la charité, est incomparablement préférable à tout le reste. Il y aura des damnés en grand nombre (nous venons d’en avoir la preuve de la bouche même de l’éternelle Vérité), qui auront, en son nom, prophétisé, chassé les démons et fait toute sorte de miracles ; et toutes les âmes simples , droites, humbles, qui auront considéré l’amitié de Dieu comme le plus grand de tous les biens, seront appelés, au grand jour du Jugement, les enfants « bénis du Père céleste (2). » Ah! qui ne rendrait grâce à notre doux et miséricordieux Maître de nous avoir donné un si utile enseignement!...

Mais en voici d’autres non moins dignes de notre admiration, de notre reconnaissance et de notre docilité.

(1) 2», 2" q. CXI. — (2) S. Matth., xxv, 34.

TROISIÈME CONSIDÉRATION

Sur la joie que témoigne Notre-Seigneur en

eette circonstance , et sur son action de grâces

à son divin Père.

Saint Luc achève, comme il suit, le touchant récit de F élection et de la mission des soixantedouze Disciples :

« A ce moment-là, Jésus tressaillit de joie dans un mouvement du Saint-Esprit , et il dit ces paroles :

ï Je vous bénis, ô mon Père, Seigneur du Ciel et de la terre , de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux savants, tandis que vous les avez révélées aux simples et aux petits.

» Vous l’avez ainsi voulu, ô mon Père ! Soyezen béni.

» Toutes choses ont été remises entre mes mains par mon Père , et nul ne connaît qui est le Fils, si ce n’est le Père ; comme nul ne connaît le Père, si ce n’est le Fils, et celui à qui il aura plu au Fils de le révéler.

» Et se tournant vers ses Disciples, il leur dit : Bienheureux les yeux qui voient ce que vous voyez !

» Car je vous déclare que beaucoup de prophètes et de rois ont souhaité de voir ce que vous voyez, et ne l’ont point vu , et d’entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendy (1). i>

Reprenons ces belles paroles. — « A ce moment-là, Jésus tressaillit de joie. » C’est la première fois, dans l’Evangile, qu’il est fait mention de la joie de Jésus, et c’est l’unique fois. Saint Augustin a dit : « Nous lisons dans les Livres saints que Notre-Seigneur a été triste, qu’il a pleuré, qu’il s’est fatigué, qu’il a enduré les opprobres , les crachats, la flagellation et la Croix; mais nous ne voyons nulle part qu’il se soit livré à une joie éclatante (2). » On s’en rend très-bien compte ; cette joie éclatante ou, pour traduire mot à mot, le rire ne couvenait pas à Celui qui portait, sur lui, afin de les expier en sa personne, tous les péchés du monde. Mais la joie surnaturelle était en lui non-seulement convenable, mais encore habituelle ; car il

(1) S. Luc, x, 21-24. — f2) Et quidern Dominum Jesum legimus doluisse , flevisse , ex itinere fatigatum fuisse, op probria et contumelias sustinuisse, sputa} flagella , crucem suscepisse ; nunquam legimus eumrisisse. — Serm. ccvm. — Inter suppos. (Patr. lat. t. xxxix, col. 2133.)

de la Vie publique. 179

jouissait incessamment de la vision immédiate de son Père céleste, vision que la Théologie appelle béatifique. Il possédait tous les biens, et à vrai dire, il était lui-même le Bien universel et unique, étant Dieu. De sorte qu'il était toujours dans la plénitude de la joie, et en vérité la joie elle-même substantielle et indéfectible. Et cependant, Victime expiatrice, Caution universelle pour payer toute la dette de souffrance, de douleur et de repentir, qu’avait contractée envers la divine Justice, notre race coupable, il convenait que , dans sa vie de Rédempteur, tout fût humilité, humiliation même, abaissement et affliction, et par conséquent ce qui résulte naturellement de cette condition et de cet état, une certaine gravité , pleine de douceur, sans doute , mais plus souvent empreinte de tristesse que de joie.

Et pourtant , dans la circonstance présente, l’Evangile parle de sa joie. Pourquoi cette sorte d’exception ? — Il nous semble que nous sommes dans la vérité, en assignant à cette manifestation extérieure du doux contentement du Cœur de Jésus, la cause suivante.

Ce miséricordieux Maître venait d’envoyer ses Disciples choisis, ses futurs Prêtres , à la

prédication du royaume de Dieu ; et ces hommes simples, obéissants, désintéressés dans leur zèle, avaient rempli leur mission, et ils arrivaient tout heureux du succès obtenu en chassant les démons « au nom de leur Maître. » C’était la conduite de vrais Disciples de Jésus ; mais il fallait lès instruire après ce premier essai, il fallait les prémunir contre la vaine gloire et leur apprendre ce qui est surtout nécessaire aux ouvriers évangéliques : la pureté intérieure, la considération des biens et de la gloire célestes, la direction habituelle et soutenue de leurs vues vers Dieu et son honneur. Or, Jésus l’avait fait, nous venons de le voir. Mais (comment en douter?) Les Disciples avaient reçu avec simplicité, docilité et amour ces enseignements si purs, ces instructions toutes divines. Ils goûtèrent, ils comprirent le don de Dieu et le secret de la vie selon Dieu ; et ils .voulurent marcher, dans l’humilité et la fidélité, à cette si pure et si sûre lumière. Quoi de plus? C’est tout ce que Jésus demande des siens, de ses Prêtres surtout ; et le doux Maître, témoin de dispositions si bonnes, et d’un effet si prompt et si complet de sa divine grâce, « tressaillit de joie, dans un mouvement du Saint-Esprit. »

Ah ! que personne ne s’y trompe, c’est que ses Disciples spécialement choisis et consacrés, ceux qu’il destine à être ses Précurseurs en premier lieu (1), puis ses Coopérateurs dans l’œuvre de sa Rédemption (2), ses Prêtres, pour tout dire en un mot, sont l’objet principal de ses tendresses. Leur sanctification d’abord, leur succès ensuite, le triomphe de leur zèle sur le démon, sur l’esprit du monde, « sur toute-puissance del’ennemi » etleurs conquêtes spirituelles occupent sans cesse son Cœur. C’est pour eux qu’il offre à son Père ses prières les plus émues, c’est sur eux qu’il veut répandre plus de grâce. Et quand à leur ministère, nous venons d’entendre de quelle manière il le recommande et l’accrédite : « Qui vous écoute m’écoute, et qui vous méprise me méprise. » Aussi rien ne le blesse comme les injustices dont ils sont l’objet de la part du monde, qu’il s’agisse de leur réputation ou de leur liberté ; et comme s’il les faisait ses égaux, il leur donne, dans l’Ecriture, son propre nom, disant : « Ne touchez pas à

(1) Misit eos binos ante faciem suam , in omnem civitatem et locum, quo erat ipse venturus (S. Luc, x). — (2) lre Epit. auxCorinth., ni, 9.

mes Christs (1). » Les enfants du siècle ne connaissent pas cette intime sollicitude, cette affection tendre, ce zèle jaloux de Jésus pour ses Prêtres, et « blasphémant ce qu'ils ignorent (2) » poursuivent de leurs calomnies et de leur haine ceux que « le Seigneur garde comme la prunelle de ses yeux (3). » Mais que les vrais enfants de lumière, les âmes pieuses ne l’oublient pas : leur respect, leur charité, leurs prières, leur dévouement sont dus à ceux que Jésus leur envoie. Ils apportent toujours sa bénédiction et sa paix (nous l’avons entendu de sa bouche) à ceux qui les reçoivent ; et sur la terre, par une disposition de son adorable Providencè, il n'y a pas d’autre bénédiction et d’autre paix que celles qu’ils répandent.

Les Prêtres de Jésus sont doncles plus aimés de son Cœur; mais ses prédilections ne sont pas exclusivement pour eux. Voyez la suite du récit de saint Luc :

« A ce moment-là, Jésus tressaillit de joie, dans un mouvement du Saint-Esprit et dit ces paroles :

(lj Psaume civ, 15. — I Livre des Paralip. . xti, 22. — (2; Epit. de s. Jude, 19. —(3; Deutéronome, xxxn, 10.

c Je vous bénis, ô mon Père, Seigneur du Ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ees choses aux sages et aux savants, tandis que vous les avez révélées aux humbles et aux petits. Vous l’avez ainsi voulu, ô mon Père, soyez-en béni! » Dans la joie que Jésus éprouve, il s'élève vers son Père et lui rend grâce de sa conduite amoureuse envers les humbles et les petits. Ceux qui n’ont de foi qu’en leur sagesse et qui sont orgueilleux de leur science sont rejetés et méprisés ; mais les petits et les humbles sont attirés et admis jusque dans l’intimité de Dieu. Quel est ce mystère? L'enseignement de l’Evangile ne varie pas : toujours la petitesse, l’abaissement, la déposition de tout orgueil, le renoncement à tout estime de soimême. « Si vous ne devenez semblables à des petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux. (1) » « Dieu résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles (2) ; » « lui qui est le Très-Haut et le Sublime, habitant l’éternité et dont le nom est saint dans les hauteurs des Cieux, se plaît à descendre vers ceux qui s’humilient (3), » « car sa conversation est avec

(1) S. Math., xviii, 3. —(2) Epît. de s. Jacques, iv, 6. — (3) Isaïe, lvii , 15.

les âmes simples (1) ; » « et il ne sauvera que les humbles d’esprit (2). y> La vie de notre doux Rédempteur, son état de Victime et d'Hostie, les enseignements de son Evangile, les exemples de sa divine Mère et de tous ses élus, sont le grand commentaire de ces paroles. Et rien ne changera jamais la conduite de Dieu. Ses privilégiés, ses intimes, ses confidents, ceux qui ont ses secrets, qui entrent dans la pure intelligence de ses Mystères, de ses voies, qui participent aux spéciales communications de son amour, qui en reçoivent les ineffables effusions, qui arrivent ainsi à Funion, à l’incompréhensible cœur à cœur, au suave repos à ses pieds, comme Madeleine, à l’enivrante et pourtant si tranquille inclinaison de tête et de cœur et de tout l’être sur le Cœur du Roi, de FAmi, de l’Epoux, comme Jean, ceux qui se sentent s’écouler en lui, comme le chante dans sa céleste joie l’Epouse mystique des saints Livres (3), ceuxlà, ô mon Dieu, ce sont les petits et les humbles. Votre Fils, Jésus, tressaille en les considérant par ce qu’ils font le plus d’honneur à sa grâce

(1) Proverbes , m , 32. — (2) Psaume xxxm , 19. - (3) Cantique, v, 6.

et à son amour ; et vous les embrassez et vous les cachez dans votre sein, ô Père, parce qu’ils ressemblent parfaitement à « Celui qui est l’objet de vos éternelles complaisances (1). »

0 Jésus, vous avez bien achevé cet Evangile de l’élection de vos Disciples, de leur ministère et de leur humble correspondance à votre appel et à vos vues d’amour, par ces paroles si douces, que vous leur adressez, en vous tournant vers eux : « Bienheureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! » Oh ! oui l bienheureux et mille fois bienheureux ! Ils eurent ce bonheur; ils virent, ils comprirent, ils goûtèrent, ils se rassasièrent... O Jésus ! que je sois du nombre des petits et des humbles, que je n’aie plus le regard tourné que vers vous, qu’en vous je comprenne les secrets de votre Père, qui ne sont autres que les intimes Mystères de votre amour ; et que je sois ravi dans cette union, n’ayant plus désormais qu’un insupportable dégoût pour toute chose de ce monde! « lta , Pater! Domine cœli et terrœ! Oui, Père! oui Seigneur du Ciel et de la terre ! qu’il en soit ainsi à jamais!... y>

(1) Matth., mt 17,

Page 1