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l'idée de la peine, l'idée des biens et des maux. La vraie signification de la vie est trouvée, la puissance de l'âme se révèle, la grandeur des victimes et la béatitude des larmes est proclamée, toute une révolution morale est accomplie. Enfin, et pour ne citer que ce dernier exemple entre mille que je veux oublier, avant J.-C. qui donc avait dit : Bienheureux les pauvres? En apparence, c'est un paradoxe insoutenable et qui n'avait aucune chance de prendre dans l'esprit humain. Au fond, la pauvreté, ce sont toutes les misères d'ici-bas dans une seule. Ayez reçu d'en haut toutes les supériorités intellectuelles et morales , si vous êtes pauvre, vous êtes sous les pieds de tous. La pauvreté, c'est l'oubli; la pauvreté, c'est le mépris; la pauvreté, c'est la déchéance de l'humanité; la pauvreté, ce sont toutes les privations des sens, du cœur, de l'esprit. Oui, sans doute. C'est donc un mal? Non, si vous saviez l'accepter et y attacher votre âme. Humainement, c'est la paix, c'est l'indépendance, c'est la dignité de l'âme qui se tient plus haute que la terre. Divinement, c'est le sacrifice, c'est le mérite, c'est, par le vide de tout ce qui est terrestre, la capacité de recevoir en soi et de posséder Dieu même. En une seule idée, que d'idées neuves et vraiment divines. Cette seule idée sert de contre-poids à la fortune, rétablit l'équilibre des conditions, arrête l'essor de la cupidité, crée la dignité du pauvre, fait du bonheur la chose du monde la plus simple et la plus facile, quelque chose qui se réduit à deux mots : se dépouiller et espérer; quelque chose qui transforme le cœur de l'homme et renouvelle, sans secousses, la société tout entière. Et il en est ainsi de toutes les idées de l'Evangile. La plus indifférente en apparence, cache une création nouvelle et sans limites. C'est tout le contraire des hommes de génie. Leurs pensées perdent toujours à être creusées : elles imposent au premier coup d'œil, elles s'amoindrissent à la ré-
flexion. La pensée de J.-C. s'élève à mesure qu'on la contemple. Plus on la médite, plus elle grandit, plus elle se dilate en perspectives infinies, comme ces monts qui semblent s'élever à mesure que l'on approche, ou comme l'océan qui semble s'étendre à mesure que l'on avance dans l'immensité. Surtout ce n'est pas une pensée stérile, qui éblouit par sa lumière, mais dont l'humanité ne voit rien éclore pour sa perfection et pour son bonheur. Non! et c'est en cela surtout que consiste sa fécondité : c'est tout à la fois la pensée la plus vaste et la pensée la plus utile. C'est une pensée qui touche à tous les intérêts, à tous les besoins, à toutes les nécessités de l'âme humaine et dont la grandeur consiste précisément à satisfaire par le jour nouveau qu'elle apporte, par les horizons inconnus qu'elle révèle, tous ces intérêts, tous ces besoins, toutes ces nécessités suprêmes. Et voilà pourquoi l'humanité peut rester indifférente à toutes les découvertes des hommes de génie et ne peut l'être aux créations de J.-G. Voilà pourquoi le monde est contraint de se préoccuper de lui et de compter avec ses idées. Voilà pourquoi tous les siècles et toutes les sociétés et tous les individus sont obligés de se prononcer sur son Evangile, de prendre parti ou pour lui ou contre lui, sans pouvoir rester neutres. Car la neutralité serait le dédain et le dédain serait déjà un parti. C'est qu'il y a pour l'humanité des questions inévitables et sur lesquelles il ne lui est pas permis de demeurer en suspens. C'est que nulle intelligence ne peut se tenir insouciante, quand il ne s'agit de rien Woins que du problème de l'avenir et de la destinée. C'est la gloire incomparable de J.-C. d'être lié à ces questions suprêmes et que l'âme humaine ne puisse penser à sa destinée sans penser à lui. Cela seul suffirait à la preuve de sa Divinité. Quel est, en efi^et, le caractère de la Divinité, sinon qu'elle est l'être nécessaire, la raison de tout, la cause qui
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explique tout parce qu'elle fail tout? Et quel est le caractère de J.-C. sinon d'être la source de toute lumière, la raison de toute vérité surnaturelle, la nécessité suprême de toutes les intelligences?
Maintenant concluons, M. F. J.-C. est incontestablement rmtelligence la plus haute qui ait apparu à l'humanité. On nierait qu'il soit Dieu qu'on ne pourrait nier qu'il soit le plus sublime des esprits. Il y a des hommes cependant, des hommes qui passent pour des sages et qui s'imaginent l'être, lesquels trouvent mauvais qu'on pense comme lui et qu'on pense d'après lui. Prenez garde, ô sages ! vous vous raillez de ma croyance ! Mais croire, qu'est-ce donc que juger des. choses sur l'autorité de J.-C? Mais ma foi, qu'estu donc qu'un acte de ma raison élevée par la grâce qui se dit : J.-C. a dit cela; c'est la vérité? Supposons un instant qu'il ne soit qu'un homme, ma foi serait encore ce qu'il y a de plus légitime, de plus raisonnable au monde. Car enfin voici des questions inévitables ; je ne puis ni leur échapper ni rester vis-à-vis d'elles en suspens et dans le doute. Qu'est-ce que Dieu? Qu'est-ce que l'homme? Qu'est-ce que le bien, le mal, le devoir? Qu'est-ce que l'avenir et qu'estce que la destinée? Je rentre en moi, je m'interroge, je me multiplie les questions à moi-même et je ne sais pas me répondre. Je sors de moi, et j'interroge autour de moi, j'interroge les habiles, les hommes de génie, ceux qu'on appelle les sages; je n'y gagne qu'à grossir mes doutes des doutes d' autrui. Leur raison supérieure ne me fait comprendre qu'une chose, que tous nous sommes dans les ténèbres et sans espoir d'en sortir. J.-C. se présente à moi. Vous voulez savoir ce qu'est l'avenir : je vais vous le dire. Vous avez besoin de connaître le secret de la destinée : je vais vous le révéler. Je l'écoute, je me rends, je crois. Eh bien! qu'y a-t-il là qui compromette mon intelligence, qui soit
indigne et qui ne puisse être avoué de ma raison ? Mais vous qui riez de ma crédulité^ vous croyez, vous aussi^ et à votre manière. La foi est partout, dans la négation comme dans l'affirmation, à être incrédule comme à être chrétien. Eh hien ! ètes-vous les pères de vos blasphèmes ? Vos difficultés et vos objections sont-elles sorties de votre propre raison ? Les idées que vous opposez à l'Évangile sont-elles nées des entrailles de votre esprit? Qu'avez-vous observé, qu'avez-vous découvert, qu'avez-vous vu par vous-mêmes? Mais vous ne pensez que d'après ce qui vous entoure, d'après des amis, des parents, des maîtres lesquels pensent eux-mêmes d'après autrui. Remontez la chaîne, vous ne rencontrerez que des anneaux de dépendance, de servitude et de crédulité. Certes, il y a là de quoi être fiers, et vous êtes bien venus d'insulter à ma foi de chrétien. Tel blasphème que vous répétez a traversé des milliers d'intelligences pour arriver jusqu'à vous ! Telle objection que vous avez à la bouche a été ramassée mille fois avant vous dans la poussière d'une école, mille autres l'avaient faite leur, avant que vous ne la fissiez vôtre. Cette foi de votre irréhgion n'est qu'une tradition de préjugés, transmise d'esprits en esprits et qui remonte peut-être à la passion, à l'emportement, au délire d'un insensé. Moi, je crois sur l'autorité de la plus haute intelligence que vous puissiez nommer ! Moi je juge sur la parole de celui que vous mettez vousmêmes à la tête des philosophes et des sages! Moi je pense d'après celui que vous proclamez le génie par excellence de l'humanité! Certes, même humainement, ma foi m'est glorieuse, je suis fier de posséder une science qui me vient d'un tel maître. Je m'enorgueillis de trouver en moi une pensée qui est sortie d'une telle intelligence. Mais que dis- Je? Je suppose queJ.-C. n'est qu'un homme ! Ah! cela n'est pas, cela ne peut pas être ! Cette puissance de la pensée,
celte élévation, cette fécondité, cette énergie créatrice, en un mot cet infini de l'intelligence, tout cela n'est pas d'un homme, mais d'un Dieu ! Dites donc, ô sages, tout ce qu'il vous plaira. Voilà l'autorité sous laquelle il est beau de plier. Voilà la raison qui doit régler toute raison. Voilà la pensée qui est faite pour gouverner toute pensée d'ici-bas. Pour moi, quand je contemple, quand j'étudie cette intelligence adorable, je ne me sens plus de reconnaissance et de joie ; je bénis l'Évangile qui me la révèle ; je bénis l'Église qui m'initie à ses pensées ; je bénis la grâce qui ouvre mon âme à sa lumière! Je ne sais plus que tomber à genoux et m'écrier : Je vois, j'adore et je crois !
C'est le vice trop ordinaire du génie de vivre aux dépens du cœur. Combien souvent arrive-t-il qu'un homme soit éminent parles idées et très-vulgaire par les sentiments. On dirait de certains personnages fameux que la pensée a épuisé en eux toute la sève de l'âme et qu'elle y a tué la puissance de l'affection. Aussi l'humanité les admire ; mais en leur donnant des hommages elle leur refuse son amour. Elle paie leur talent, qui l'honore, avec de la gloire, elle porte le culte de son cœur à d'autres autels. De grandes idées et de faibles sentiments forment donc trop souvent la vie intérieure des hommes célèbres. J.-C. est le seul qui ait porté aux dernières limites la perfection de l'intelligence et la perfection du cœur. S'il pouvait y avoir des préférences là où tout est infini, nous dirions qu'en lui le cœur l'emporte encore sur l'intelligence, tant la divinité y a mis la plénitude du sentiment et de l'amour !
Mais quel est le trait caractéristique de ce Cœur divin? C'est la force unie à la tendresse et dans un degré incomparable. Du reste, c'est ainsi que l'Écriture nous le représente. Quand les prophètes nous l'annoncent, ils nous le peignent sous le double emblème du lionet de l'agneau. Rare et difficile alliance et qu'il ne faut pas demander aux hommes. Il y a des hommes forts et qui semblent jouer avec les épreuves comme le pilote expérimenté avec les tempêtes ; mais la tendresse leur manque. Leur force est celle de l'airain qui ne cède pas, mais qui est insensible. Il en est qui ont en partage la puissance du sentiment ; ils sont tendres à autrui, mais ils le sont trop à eux-mêmes. Ils plient devant toute épreuve, comme le roseau devant tous les souffles. J.-C. a la force et il a la douceur, et dans un si juste accord que ni la tendresse de son cœur ne nuit à l'énergie de son caractère, ni l'énergie de son caractère à la tendresse de son cœur.
D'abord quel usage a-t-il fait de la force? Il l'a mise à défendre les principes et le devoir, à tout faire pour la conscience et pour Dieu, sans rien craindre des hommes et surtout sans rien attendre d'eux. Lui que nous verrons tout à l'heure d'une indulgence si douce, d'une tendresse si touchante pour les pécheurs. Il demeure inexorable pour le péché; c'est le seul homme public qui n'a jamais transigé, ni avec l'erreur, ni avec le préjugé, ni avec les passions. C'est là recueil des sages et des législateurs, et auquel ils succombent tous. Ils épargnent les passions, parce que sans elles il sont sans appui et que leur œuvre, loin de durer, ne peut pas même sortir de terre. Quelques-uns d'entre eux affectent bien, il est vrai, d'être sévères aux
passions et de les traiter durement. Quand on étudie un peu leur doctrine, on voit bientôt que cette dureté n'est que dans la parole et qu'au fond cette rigueur apparente de la doctrine n'est que le voile de la faiblesse qui compose et qui se rend. Ces gens-là s'attaquent bien à quelques uns de nos penchants, jamais à tous. Ils prennent dans notre âme un ou deux de ses vices qu'ils humilient, ils ménagent tous les autres et trop souvent même ils les exaltent. C'est pour cela que les passions leur pardonnent. Elles retrouvent par mille côtés de l'âme ce qu'elles perdent par un seul; cette austérité est leur complice et non leur ennemie. Les passions ne pardonneront jamais à J.-C. parce que J.-C. est inflexible pour elles. Il les attaque toutes de front dans notre âme, il les poursuit sans relâche de replis en replis ; il les chasse toutes ensemble du cœur comme les vendeurs du temple; il les pousse à bout, il les désespère. Ce n'est pas assez qu'elles cèdent, qu'elles se taisent, qu'elles se retirent et se cachent devant lui; il faut qu'elles meurent ! Le monde ne lui contestera pas cette sévérité, puisque toujours le monde la lui reproche. De quoi J.-C. est-il accusé sans fin, si non de ne pas comprendre l'âme, de la mutiler, de la mettre au tombeau toute vive par sa législation du sacrifice, par sa doctrine de mort? Et il agit comme il enseigne. Quand il rencontre les passions personnifiées dans certains hommes, il va droit à elles et il les frappe sans hésitation comme sans pitié. Nulle menace ne l'intimide, nul péril ne le fait reculer. Il donne mille fois sa vie mais Il ne fait pas grâce d'un anathème. A l'opposé des sages, il s'en prend surtout à l'orgueil. Nulle parole n'a été plus foudroyante que la sienne contre le vice superbe et plein de lui-même. L'orgueil ne s'est pas encore relevé des coups de sa colère. Après dix-huit siècles, les Pharisiens et leurs semblables se débattent sous les traits de ses malédictions;
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CARACTÈRE DE N.-S. JÉSUS-CHRIST d29
ils n'ont pu effacer jusqu'ici les stigmates dont sa main a marqué leur front comme d'un fer chaud et par une ineffaçable empreinte. Cette fermeté toute divine a porté son fruit. Elle a créé ce que j'appellerai le caractère chrétien. De ses exemples est née cette généreuse inflexibilité de la conscience qui ne fait grâce à aucune passion. A l'imitation de son Maître, le vrai chrétien est l'athlète des principes et, s'il en est besoin, le martyr. Certes, c'est une tentation bien naturelle que celle de la faiblesse, quand avec une concession on ne compromet que son âme et l'honneur de Dieu et que, du reste, on sauve son intérêt et la faveur humaine. Le disciple de J.-C. ne connaît pas cette tentation-là. Il n'a qu'un sentiment au cœur, qu'une parole aux lèvres : sacrifions l'intérêt et sauvons les principes. Voilà un trait distinctif des enfants de J.-C. Il a dit qu'on reconnaîtrait les siens à leur charité. Disons, sans crainte de nous tromper, qu'on ne les reconnaît pas moins à leur fermeté. Le monde demande à quelle marque la véritable Eglise se distingue des Eglises qui sont fausses, nous répondrons au monde : l'Eglise véritable, c'est celle qui visiblement imite le mieux son Maître. Quelle est l'Eglise qui, à l'exemple de J.-C, ne capitule jamais ? Quelle est l'Eglise qui ne trahit aucun principe ? Quelle est l'Eglise qui est inexorable à tous les mauvais penchants de l'humanité ? Il y en a une sur la terre. Dieu merci, mais il n'y en a qu'une. Toutes les autres composent et transigent; celle-ci, non. Toutes les autres donnent quelque chose au plaisir, à l'ambition, à l'orgueil; celle-ci, rien. Toutes les autres, si elles ne disent pas aux passions : soyez libres, se contentent de leur dire : modérez-vous; celle-ci seule ose leur dire : mourez. Aussi, les passions sont indulgentes à toutes les religions; elles sont implacables à celle-ci. On s'en étonne, on demande comment il se fait que le cœur humain soit tolérant à l'égard de toutes
SERMONS
les sectes, quelles qu'elles soient, et qu'il ne se montre persécuteur qu'à l'égard de l'Eglise catholique. La réponse est bien simple. Les passions traitent le disciple comme elles ont traité le Maître. Elles amnistient qui les flatte, elles persécutent qui les condamne. L'Eglise catholique est l'héritière des persécutions de son Maître, parce qu'elle est l'héritière de sa fermeté.
Il est cependant un autre genre de force qui n'est pas moins rare, qui est plus difficile peut-être : celle de l'âme qui reste maîtresse de soi parmi les épreuves, qui ne permet au monde ni de l'abattre, ni de la séduire. Qui ne sait à quel degré d'héroïsme surhumain cette force s'est révélée dans J.-C? Certes, l'épreuve ne lui a pas manqué. Elle est venue à lui sous toutes les formes; elle a épuisé sur lui toutes ses rigueurs. Quelle créature humaine a passé comme lui, dans des circonstances semblables, par l'ingratitude, par l'injustice, par le mépris, par la haine de tous ? On l'a flétri pour sa vertu, on l'a méprisé pour son dévouement, on l'a haï pour ses bienfaits. Les hommes lui ont ôté la vie parce qu'il ne vivait que pour les hommes. Quelle constance humaine ne se fût démentie en face de tant d'injustices ?, Quel courage n'eût faibli devant cette ingratitude qui ne répond aux dévouements que par la haine? Quel zèle ne se fût lassé de cet apostolat dont les immolations ne sont payées que par des mépris? Le Cœur de J.-C. n'est pas même ému de ces contradictions. L'homme peut être injuste, ingrat, ennemi, persécuteur et bourreau; au prix du sacrifice et au prix de tout son sang, J.-C. n'en demeure pas moins l'ami, l'apôtre et le Sauveur de l'homme. Du reste, le monde ne réussit pas mieux à le prendre par ses flatteries qu'il n'a réussi à le déconcerter par ses persécutions. Dès ses premiers pas dans la vie publique, il rencontra la gloire. Il passa devant elle et ne daigna pas lui donner un regard.
Cela seul est d'une force surhumaine. Les grands hommes, quelque vue du bien qui les anime, quelque dévouement qu'ils gardent au fond du cœur à leurs semblables, ne se peuvent détacher de cette passion de la renommée. Ils y aspirent comme à la récompense de leurs travaux, comme au salaire des services rendus à leurs semblables. J.-C. trouve du premier coup la renommée ; ses premières paroles et ses premières œuvres lui ont conquis l'enthousiasme et l'admiration de la multitude. Il méprise cette popularité. Il met l'effort à l'éloigner, comme les autres le mettent à l'atteindre ou à la retenir. Il ne dit rien, il ne fait rien pour l'attirer à soi ; il fait tout pour la fuir et lui échapper. Et je le bénis mille fois de cette force toute divine. Lui qui est le modèle de tous, il nous devait cet exemple, et il n'en est pas dont notre faiblesse ait plus besoin peut-être. Quel est, en effet, l'écueil de tous les courages et de toutes les vertus, si ce n'est l'opinion? Ceux qu'on nomme les sages et les héros ne résistent pas plus que le vulgaire au besoin de la mettre de leur côté. La raison a beau nous montrer combien c'est chose changeante et le peu de prix qu'un homme qui se respecte doit attacher à ses caprices. On la méprise et on la recherche; on dit qu'elle est bien peu de chose et on s'immole pour cette vanité. Comme Alexandre on s'écrie : Athéniens, que de peines pour être loué de vous ! et on n'en continue pas moins de tout faire et de tout souffrir pour cette louange dont on connaît si bien le vide. J.-G. devait protester contre cette faiblesse de l'âme humaine. Il devait nous enseigner par son exemple le mépris de l'opinion, comme il nous enseigne le mépris de la puissance, le mépris de la fortune, le mépris du plaisir. Par cette indépendance suprême de l'approbation des hommes, il nous a conquis la véritable liberté; car, sachons-le bien, l'ennemi de la liberté humaine, ce n'est pas la force si
oppressive qu'elle puisse être. La force peut quelque chose contre la parole et contre l'action extérieure; sa puissance est à peine au seuil de l'âme qu'elle lui échappe, mais l'opinion va plus loin et surtout plus avant. La crainte de ses censures, le désir de ses éloges prend l'âme par l'âme même et la tient en servitude. Il n'y a plus ni liberté de la raison, ni liberté de la conscience. Pour subjuguer l'opinion, on se mettra à penser, à vouloir, à aimer, à haïr contre ses sentiments et contre ses convictions. Que de nobles caractères ont trouvé là leur écueil ! Que de vertus s'y sont obscurcies ! Que de dévouements y ont défailli ! J.-G. a relevé l'âme de celte bassesse. Le premier, il a mis l'opinion à sa juste valeur. Il ne lui a rien donné et il n'a rien accepté d'elle. Que dis-je? il a pris plaisir à la heurter en face, à s'en jouer, à la dégrader, à l'humilier dans la poussière. Ses leçons ont été comprises. Après lui ses disciples ont dit : Mihi autem pro minimo est ut a vobis judicer aut ab humano die (1). De son école est sortie une génération de caractères magnanimes qui ont pris leur mobile d'action dans une sphère plus haute que celle des jugements humains. Grâces à ses leçons, le chrétien est l'homme le plus libre qui soit sur la terre. Il ne consulte que sa foi et il méprise la pensée humaine. Il fait tout pour ses semblables et il ne veut rien d'eux. C'est là le dévouement dans toute sa pureté et dans toute sa grandeur. Quand je n'attends rien des hommes et que je suis résolu à leur donner tout, que voulez -vous qui m'arrête? L'ingratitude et l'injustice sont un encouragement et non un obstacle; au lieu d'abattre l'âme elles l'exaltent. Ah ! c'est là quelque chose de divin ! Faire du bien à qui vous loue, c'est un zèle mercenaire ; mais donner tout à qui vous refuse tout, c'est