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la charité vraiment généreuse qui trouve dans ses propres sacrifices, son salaire et sa couronne. C'est imiter le Créateur qui a assez d'amour et assez de munificence pour jeter les bienfaits à pleines mains, même sur les ingrats. C'est la vraie gloire qu'on prend de soi-même comme la divinité et qui consiste à avoir des obligés et à ne devoir rien. C'est être plus qu'un homme parmi les hommes, c'est être presque un Dieu.
Le Cœur de J.-C. est le modèle de la force. 11 est encore le modèle de la plus divine tendresse qui se soit révélée sur la terre. II a connu toutes les affections légitimes du cœur humain et il les a agrandies en les faisant passer par son âme. Comme l'intelligence s'est élevée au contact de sa pensée, le cœur de l'homme s'est élargi au contact de ses sentiments. Il a donné l'exemple de la piété filiale. Il ne s'est dérobé à sa mère que pour se donner aux hommes; il s'est rendu à son amour au jour de son supplice. 11 a oublié son agonie pour consoler son veuvage; il a voulu revivre pour elle dans son disciple, quand est venue l'heure de mourir pour nous. Il a connu l'amitié avec ses douceurs et avec ses amertumes. Il a pressé un apôtre sur "sa poitrine. 11 a permis à son âme de se troubler sur la perte d'un ami. Il a pleuré sur la tombe de Lazare, et les témoins de ses larmes ont pu s'écrier : Ecœ quomodo amabat eum! 11 a connu l'amour de la patrie. Qui nous apprit comme lui à tout souflrir de son pays et à ne se venger de ses injustices que par des dévouements ? Il a donné des hrmes à Jérusalem et il ne lui a pas refusé son sang. Il a connu les divines faiblesses de la pitié. Nulle infirmité et nulle misère ne l'ont trouvé insensible. Sa charité lui a commandé des miracles pour guérir, pour consoler, pour vivifier tout ce qui venait à lui. Surtout il a connu la miséricorde; c'est son Cœur qui l'a créée et qui tout ensemble l'a révélée au
monde. Quels regrets a-t-il méprisés? Quels repentirs a-t-il repoussés"? Quelles larmes de la conscience a-t-il rebutées? Les passions les plus coupables ne se sont jamais confiées à lui sans rencontrer en lui, au lieu du juge qui condamne et qui frappe, le père qui oublie et qui pardonne. Le crime, si abject qu'il puisse être, a trouvé grâce devant son Cœur, dès qu'il s'est humilié jusqu'à l'aveu. Il a couvert de son amnistie la faiblesse d'une femme coupable ; il a relevé le vice pénitent et il a mis à ses pieds l'orgueil de la fausse vertu, c'est lui qui a prononcé celle parole adorable entre toutes : Publicani et meretrices prœcedent vos in regno Dei. Cette parole qui a fait descendre l'espérance jusque dans les dernières boues de ce monde. Il a élé doux envers le supplice, il a eu de la tendresse et pour la perfidie qui le trahissait et pour la haine qui le livrait à la mort. Quand Judas le désigne par un baiser déicide aux violences de la Synagogue, il ne répond à sa lâche trahison que par les reproches d'une amilié oubUeuse du crime, jalouse de sauver le criminel. Quand la Synagogue outrage en lui tous les droits de l'innocence, des bienfaits et du malheur, il n'oppose à sa haine que la patience qui se tait, que l'amour généreux qui perd de vue les épreuves de la victime et qui ne se préoccupe que du sort des bo'Urreaux. Quand il est en croix, qu'on lui ôle le ciel et la terre à la fois, qu'on le tient suspendu en dehors de l'humanité, il a encore dans le Cœur la charité qui pardonne et sur les lèvres la prière qui demande grâce pour ses persécuteurs. Son amour, comme celui des hommes, ne s'est pas trouvé faible contre le temps et contre la mort. Il a trouvé le secret de mourir pour nous sur la croix et de revivre pour nous sur l'autel. Il savait bien que la nature humaine ne ferait pas plus grâce à cette seconde vie qu'à la première ; que l'ingratitude et la haine le poursuivraient dans le tabernacle comme elles l'ont pour-
suivi sur le Calvaire. La certitude de l'injure et du mépris n'a rien pu sur son Cœur. Il a voulu nous aimer à tout prix, et, comme l'a dit son apôtre, jusqu'aux limites de l'amour, même quand cet amour est celui d'un Dieu. Infinem dilexit.
Du reste ses sentiments n'ont pas été plus stériles que ses pensées. Ils ont créé et leurs créations subsistent. Voilà dix-huit siècles qu'il a passé sur la terre. Son amour des pauvres lui a survécu. D'innombrables institutions nées de la sève de son Cœur perpétuent les miracles de sa bonté. Vous avez tous les jours sous les yeux le spectacle de la charité qui se dévoue au malheur ; que les disciples ne vous fassent point oublier le Maître. C'est J.-C. qui est l'âme de tous ces dévouements et de tous ces sacrifices. C'est lui qui vit dans les servantes des pauvres. C'est lui qui assiste les malheureux par leurs mains. C'est lui qui les console par leurs lèvres. C'est lui qui les aime par leurs cœurs. Il y a bien des années entre nous et ces paroles de pardon qu'il a données au repentir. Ces paroles créent, soutiennent, perpétuent ces asiles que la religion ouvre aux remords et aux expiations de l'âme pénitente. Il y a des vierges au monde, il y a des vierges qui pour avoir lu dans l'évangile l'expression de son Cœur, qui pour avoir compris ses pensées sur les pécheresses, quittent la maison de leurs mères, se bâtissent un asile où elles appellent le vice, condamnent leur innocence au contact de sa société, usent leur vie, pure comme le ciel auquel elles aspirent, à le relever, à le sanctifier et à le sauver, mettent toute leur joie ici-bas à le conduire sous la protection de leur vertu à la béatitude de l'avenir éternel. Combien de générations nous séparent des exemples de son zèle ! Son apostolat se continue dans des successeurs qui se souviennent de ce qu'il fit pour les âmes et qui leur vouent les mêmes immolations et le même
amour. Sur tous les points du globe le pontife et l'apôtre luttent ensemble à qui retracera plus fidèlement sa charité, à qui fera revivre avec plus d'héroïsme ses dévouements. fécondité admirable du Cœur de J. -G. ! De ce Cœur divin il est sorti une flamme qui ne s'éteint plus. Tout cœ,ur de l'homme porte une flamme ; mais chez nous cette flamme trop souvent brûle les germes de la vertu et n'échaufl'e que ceux des passions. La flamme qui sort du Cœur de J.-C. ne brille que le vice; elle anime de sa chaleur et développe dans le cœur de l'homme tous les instincts de la pitié, de la miséricorde et du sacrifice. Tout ce qu'il a ressenti, l'humanité le ressent ; tout ce qu'il a aimé, l'humanité l'aime. Ses affections ont la même destinée que ses pensées. Il y a des idées venues de lui et que l'intelligence humaine s'est si bien assimilées qu'elle ne s'en peut détacher non plus que d'elle-même. Il y a des sentiments éclos de sa charité et que le cœur humain s'est approprié de telle façon qu'il ne saurait désormais s'en déprendre. Tant que l'homme conservera la puissance de penser, il aura l'idée de l'humilité, l'idée de la virginité, l'idée du sacrifice. Tant que l'homme conservera la puissance de sentir, il aura le sentiment du zèle, le sentiment de la miséricorde, le sentiment de la bienfaisance. On regarde les siècles qui ont précédé son avènement, on étudie cette antiquité si fameuse par son génie, on cherche, sans les trouver, les traces de cet esprit d'amour qui caractérise les siècles modernes. On se demande d'où vient celte rehgion nouvelle, cette céleste religion de la pitié, du pardon et de la charité. Pour répondre il faut remonter à J.-C, à ses affections divines, à son Cœur adorable. Il faut dire : tout cela vient de lui et de lui seul; c'est lui qui a agrandi par ses lumières la raison, c'est lui qui a agrandi par ses sentiments le cœur de l'humanité. Maintenant, mes frères, un retour sur nous-mêmes. Tous
lanl que nous sommes, nous avons besoin d'un grand et solide attachement. Il faudrait s'ignorer profondément pour le nier. Nous ne saurions marcher seuls sur cette route de l'avenir; il nous faut un ami, un autre nous-même à qui confier notre destinée. Dans le jeune. âge on ne sent pas ce besoin intime du cœur; c'est qu'alors les créatures ont attiré l'âme hors d'elle-même et qu'elles la promènent si bien d'illusions en illusions, que le charme des apparences lui ôte la réflexion et ne lui permet point d'apercevoir la réalité. Quelques pas dans la vie, et l'expérience amène bientôt, pour qui n'est pas livré sans remède à l'enfance du cœur, les retours sérieux sur l'existence et sur soimême. Quand on se sent emporté par le mouvement qui entraîne toutes choses, qu'on voit d'heure en heure le rivage fuir et poindre à l'horizon, même confusément, le point fatal où tout doit finir ; alors, mes frères, le cœur se serre, l'âme cherche où se prendre et sur qui s'appuyer. Les sages nous paraissent bien vains, leur prétendue philosophie nous semble d'un bien mince secours dans ce péril suprême. Des systèmes et des doutes, c'est bien peu de chose pour résoudre d'aussi redoutables questions. Eh bien ! J.-C. se présente. Les préjugés tombent devant la nécessité. La lumière de cette figure divine commence à illuminer l'âme. Cette parole si douce et si amie pénètre le cœur et l'ouvre à la confiance. J.-G. devient le confident naturel de l'homme. Dans ce désert de la vie que les déceptions de chaque jour, les alîeetions trahies, les amitiés qui se refroidissent rendent toujours plus vide., on cherche un monde nouveau qui peuple l'âme de réalités plus solides et plus durables. On s'adresse à J.-C. Il se fait alors une inti- "lité de l'âme et de J.-C. que le monde ne soupçonne pas. On lui confie ses fautes, on lui confie ses doutes, on lui confie ses craintes, on lui confie ses douleurs, on lui confie
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^M ses désespoirs, on lui confie sa destinée tout entière. On ^H sent si bien ce que J.-C. est à l'âme qu'on le cherche dans
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^H ceux qui le représentent et qui le contiennent ici bas. C'est ^M ce qui explique cette confiance surnaturelle dont le sacer-
^H doce catholique est l'objet. En lui, c'est J.-C. qu'on voit, ^H J.-C. à qui l'on parle, J.-C. qui répond et que l'on écoute.
^H Le prêtre doit tout à J.-C. qui se transfigure en lui pour lui ^M attirer l'aveu, l'abandon, la confiance illimitée de l'âme.
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WM On dit au sacerdoce catholique ce qu'on ne voudrait faire ^H entendre à nulle créature humaine, ce qu'on ose à peine
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^H se dire à soi-même. C'est donc qu'on reconnaît à J.-C. l'em- ^H pire de l'âme, et dans le prêtre la personne même de J.-C.
^1 Croyez-moi, mes frères, voilà le Cœur où il faut un jour ou ^M l'autre venir reposer son cœur. Plus vous avancerez dans
^M la vie, plus vous sentirez qu'après tout l'âme n'a ici-bas
^H qu'un seul ami véritable et que cet ami c'est J.-C. Car voilà
^H sa gloire incomparable : plus on pénètre le vide de toutes ^H choses, plus on aspire à lui ; plus on devient sérieux, réflé-
^H chi, raisonnable et digne de soi-même, plus on éprouve le ^1 besoin de s'attacher à lui. Donc laissons là ces créatures
^M qui donnent si peu et qui retirent si vite ce peu qu'elles ^M donnent. Allons à celui qui seul comprend le cœur de
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^1 l'homme, qui seul peut lui suffire, qui seul ne le trahit ja-
^1 mais, qui seul lui promet le repos et lui lient parole. Ve-
^M nite ad me omnes qui laboratis et onerati eslis et ego refi-
^H ciam vos (1).
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V On ne connaît un grand homme qu'à demi quand on ne
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H 1. Maih. il, 28.
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l'a étudié que dans ses idées et que dans ses sentiments. Pour le connaître à fond, il faut l'étudier encore dans l'action. Après s'être enquis de ce qu'il fut au dedans de luimême et par sa vie intime, il faut s'enquérir de ce qu'il fut au dehors et par sa vie extérieure et publique. C'est ce qu'il nous reste à faire à l'égard de J.-G.
C'est le malheur des sages de trouver leur écueil dans leur propre doctrine. Plus ils placent haut la perfection morale de l'homme, moins ils se laissent de chances d'y atteindre. Car, si l'homme peut grandir par la pensée l'idéal de la vertu, il ne lui est pas donné d'élever son courage avec ses idées. Et ainsi ne pouvant agir comme il pense, il se condamne par ses propres conceptions. Nous admirons moins les hautes idées qu'il nous donne du devoir que nous ne nous scandalisons des faiblesses de sa vie qui répond si mal à ses idées. J.-C. a porté à ses dernières limites l'idéal de la vertu ; il nous a offert le Créateur comme modèle et, nous montrant la perfection infinie de la divinité, il a osé dire à l'homme : soyez parfait comme votre Père céleste est parfait. Eh bien ! c'est sa gloire d'avoir réaUsé dans ses exemples tout ce qu'il a révélé dans sa doctrine. 11 est au-dessus de tout par l'intelligence et il trouve le secret de mettre sa vie à la hauteur de ses pensées et de ses sentiments.
Quand on étudie attentivement cette vie incomparable, on trouve que deux mots en résument la perfection : l'oubli de soi et le don de soi à l'humanité. Fils de l'homme en même temps que Fils de Dieu, semblable en tout à ses frères, comme dit l'apôtre, à l'exception du péché, il a passé par toutes les situations de l'existence humaine : il a connu la vie de la famille, il a connu la vie privée, il a connu la vie publique, il a tout sanctifié et divinisé par l'héroïsme de son abnégation et de son dévouement.
Contemplez - le dans la famille. Le premier devoir de
l'iO CARACTÈRE DE N.-S. JÉSUS-CHRIST
l'homme à l'égard de la famille, c'est le respect de la paternité et, à cause du respect, l'obéissance. J.-C. ne s'est point cru au-dessus de celte loi; il l'a sanctionnée en l'accomplissant. L'Evangile a résumé son enfance en un mol et ce mot restera l'éternelle leçon de la piété filiale : et cml snbditns mis. Ses premières années différent ainsi de celles des grands hommes selon le monde. Elles ne sont données ni à la science, ni à l'ambition des grandes choses, ni à l'essai des œuvres qui font les héros; elles appartiennent à la dépendance et à la soumission. Rare et divin exemple que notre siècle aura peine k entendre. De nos jours, où le premier essai de la raison est de divorcer avec Dieu, reniant élevé dans l'orgueil de sa propre force, discute tout, raisonne sur tout et, libre qu'il s'est fait de la loi de Dieu, commence la vie par la révolte contre l'autorité. Le cri de l'archange déchu a son écho dans tout jeune cœur; on croit mûrir ses années et hâter la plénitude de la raison en refusant d'obéir : Non servium. J.-G. qui est le Verbe, la Raison au flambeau de laquelle toute raison s'allume, a soumis son jugement à des jugements humains. Il est le Maître de toutes choses, et il dépend. Il commande à la nature et se fait écouler du néant, e( il obéit. Et il estime que c'est quelque chose de si divin d'obéir que dans sa vie il n'a réservé que trois ans à la parole, aux miracles, aux institutions, au rôle de l'apôtre, du législateur et du pontife, et il en a donné trente aux exemples de la soumission filiale; et erat subditus. Toutefois, M. F., en mèftie temps qu'il honore amsi la famille, il n'oubhe pas qu'il y a au-dessus d'elle la patrie, au-dessus de toutes deux la religion. Si l'indépendance, en effet, n'est pas la seule passion que l'homme ait à combattre au foyer domestique, il a à se garder et à se défendre contre les attachements de la maison paternelle. Les devoirs sociaux, M. F., sont des sacrifices et tou-
jours le premier objet de ces sacrifices ce sont les affections de la famille. Ces affections ont beau être légitimes et saintes, elles resserrent l'âme dans elle-même. Elles concentrent sur quelques-uns ses dévouements qui appartiennent à tous. Au fond, la famille, c'est notre sang, c'est nousmêmes, et ainsi l'amour exclusif de la famille n'est qu'un égoïsmeun peu moins grossier, il est vrai, mais qui sacrifie à l'intérêt personnel l'intérêt public. J.-C. le sait; aussi il prêche, il pratique le détachement des siens comme il pratique le détachement de lui-même. Il ne retire à sa mère ni l'obéissance ni l'amour, il lui retire sa présence, ses entretiens, sa vie, dès que l'intérêt de l'humanité le réclame. Il avait dit : qui ne hait pas son père et sa mère ne peut être mon disciple. Etrange parole et jusque-là inouïe ! Qu'est-ce à dire? Se plairait-il à renier la nature et à outrager le cœur de l'homme? Non, M. F. Par cette parole énergique il veut nous enseigner le devoir de la vie publique. Aimez votre père, aimez votre mère, mais de telle sorte qu'ils ne vous soient plus ou que des étrangers qu'on ne regarde pas, ou que des ennemis dont on s'éloigne, dès que la vocation d'en haut vous commande de choisir entre la famille et la société, entre la nature et la religion; ce qu'il enseigne, J.-C. le pratique, et dans toute la rigueur du précepte. Il méconnaît saintement sa mère; il lui dit : *Femme, qu'y a-t-il de commun entre nous? Il oublie ce qu'attend de lui l'amour maternel; il ne se souvient que de ce qu'il doit à sa mission. Cette leçon a été comprise; l'apostolat est sorti de cet exemple divin. Vous n'y prenez pas garde, chrétiens ; la coutume amoindrit à nos yeux le prodige. Et toutefois, quoi de plus surprenant que de voir des hommes quitter le toit domestique, lutter contre le premier et le plus doux attachement de l'âme, se vouer à un autre amour oti le sang n'entre pour rien et qui reste
li2 CARACTÈRE DE N.-S. JÉSUS-CHRIST
incompréhensible à la nature? Est-ce que dans la poitrine de ces hommes il n'y a pas un cœur, dans ce cœur des affections , dans ces affections des liens qui enchaînent lame et dont elle ne se peut déprendre sans douleurs? ^st-ce que vous pensez qu'il y a des âmes qui produisent d elles-mêmes et par leur végétation naturelle le fruit surhumam du sacrifice? Tout cœur saigne et se déchire à se séparer de ce qu'il s'est uni à soi-même. Cependant la nature n'est pas écoutée; le cri du sang qui réclame est étouffé; la plainte de l'àme qui se brise est méprisée. On abandonne le foyer où l'on reçut le jour. On vous dit adieu sanctuaire domestique où l'enfance grandit sous l'œil à sous l'aile d'une mère ! On s'exile de vos joies pures et de vos fêtes innocentes, maison paternelle qui nous vîtes naître et qui ne nous verrez pas mourir ! Et, où va-t-on lom de vous? A des âmes qui peut-être refuseront d'écouter ou de comprendre; à des âmes qui ne trouveront point d'affection pour répondre à l'affection qui les prévient et qui les cherche; à des âmes qui recevront la vérité la grâce, l'espérance, tout, en un mot, dans une parole et dans un ministère qui épuise les forces et qui use la vie, et qui ne rendront en échange que l'indifférence et quelquefois la hame. JJerveiUeuse création du zèle calhoHque ! Dix-huit siècles déjà l'ont vue, l'ont possédée, lui ont dû leurs lumières, leurs vertus et leur bonheur. Tous les siècles la verront après eux et, quand la dernière postérité s'étonnant de cette perpétuité du sacrifice, de cette dynastie sacerdotale qu, est la dynastie du dévouement, voud ra s'enquérir de origine et des causes de ce miracle permanent de 1 ordre moral, elle remontera à J.-C, elle bénira dans ses exemples 1 mspiration suprême de l'apostolat et de toutes les immolations à Dieu, aux hommes et à la vérité Nous savons ce que J.-G. a été dans la famille. Qu'a-t-il
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été dans la condition privée? L'Evangile nous apprend que, de longues années il a vécu du travail de ses mains et que les peuples l'appelaient le fils du charpentier; Nonne hic est fabcr et fabri fUius? Mais pourquoi, maître qu'il était de se choisir sa condition à lui-même, à la différence de la plupart des hommes qui la subissent de la nécessité, pourquoi a-t-il donné ses préférences à un état obscur, laborieux, rude pour le corps et, en un sens, humiliant pour l'esprit? A Dieu ne plaise que nous rabaissions dans ces chaires la dignité du travail, si humble qu'il puisse être. C'est une des grandeurs de l'homme qu'il sache se suffire à soi-même. Si c'est la gloire de Dieu de nous donner l'existence, c'est la nôtre de nous la conserver en travaillant. Toutefois il n'est pas possible de nier qu'il n'y ait quelque chose d'humiliant, en un sens très-véritable, dans le travail de l'artisan. C'est d'être dans la dépendance de ceux pour qui il travaille ; c'est que, parla nécessité inévitable des choses, son existence soit comme à la merci d'autres existences humaines. Eh bien ! voilà ce qui a fixé le choix de J.-C. C'est parce que l'artisan n'est pas à soi, mais qu'il est à d'autres par le besoin, c'est pour cela qu'il a voulu être l'artisan de Nazareth. C'est parce que le mercenaire ne tient pas sa vie de soi, mais de la volonté d' autrui, c'est pour cela qu'il s'est placé dans la condition du mercenaire. En cela il a eu deux desseins dignes de son Cœur : d'abord de donner aux hommes une grande leçon d'humilité et d'oubli de soi-même, ensuite une grande preuve de son dévouement et de sa charité.
Comme les hauteurs sociales ne sont accessibles qu'au très-petit nombre et que la Providence nous prédestine à peu près tous à vivre en bas et dans l'obscurité, J.-C. nous devait une leçon qui subjuguât notre orgueil en le confondant. La parole ne suffisait pas, il fallait ses œuvres. Si divinement qu'il eût prêché, pour peu que la puissance et
les honneurs eussent jeté quelque éclat sur sa vie, nous n'aurions pas manqué d'opposer ses actes à ses préceptes. Nous lui eussions dit ce que nous disons aux sages : vous parlez très-bien, mais vous ne faites pas comme vous parlez. Donc il s'est enfermé librement dans un atelier, il s'est mis dans le travail rude et vulgaire d'une profession mécanique, il y a caché dans une obscurité profonde tout ce que sa mission lui permettait de cacher de sa vie ; il y a pratiqué dans l'oubli du monde entier la maxime fondamentale de son Évangile : le mépris de soi-même. Voilà, soyez-en sûrs, fidèles, la leçon dont l'humanité a le plus besoin, se mépriser c'est-à-dire se compter pour rien, c'est tout le secret de la vertu et c'est tout le secret du repos. Et qu'est-ce qui rend tous les jours l'homme et coupable et malheureux, sinon cette passion fatale de se croire et de vouloir être quelque chose? Un homme veut être quelque chose par le génie; il troublera tout un empire pour faire triompher un instant ses opinions. Un homme voudra être quelque chose par la renommée ; il versera le sang humain comme de l'eau pour arriver à la gloire. Un homme voudra être quelque chose par le pouvoir ou parla fortune, il bouleversera la société tout entière pour trouver la richesse, fût-ce parmi des ruines, ou pour commander, fût-ce sur des décombres. Vouloir être quelque chose, trop souvent cela ne mène qu'au crime, jamais du moins cela ne mena qu'aux déceptions et qu'aii vide plus profond de l'âme. Mais à n'être rien, voilà le repos et voilà la vertu. C'est la vertu, car, au fond, c'est mourir chaque jour et mille fois par jour à l'amour de soi-même Courage difficile et dont peu d'âmes sont capables, attendu que tous nous voulons vivre et que nul de nous n'est jaloux de mourir. C'est encore le repos, car, M. F., on ne perd le repos qu'à désirer ou à craindre, et qui se met à la dernière place, celui-là que désire-t-il ou que craint-il? Le rien se
trouve si vite qu'il n'est pas besoin de le poursuivre, et on nous le cède si aisément qu'il n'y a pas lieu d'appréhender qu'on nous le ravisse. En nous prêchant par sa vie le mépris de nous-mêmes, J.-C. nous a donc donné la plus nécessaire des leçons. Ne nous eût-il laissé que cet exemple, il eût tout fait pour la réforme et pour le bonheur de l'humanilé.
Le choix de J.-G. avait un autre motif encore, un motif de dévoûment. Le Créateur de tous et le Père de tous, il devait, même dans l'ordre humain, faire quelque chose qui témoignât de son amour pour tous. Gomme les petits, ceux qui ont besoin, ceux qui vivent du travail forment l'immense majorité du genre humain, il a voulu ennoblir, consoler et féconder à jamais leur condition en la partageant. charité toute divine! 11 ne s'est pas adressé aux passions du grand nombre; il n'a point prêché à l'envie ou à la cupidité je ne sais quelle égalité chimérique; il a fait mieux, il a pratiqué l'égalité réelle. 11 a pris les misères de la multitude et il a vécu parmi les hommes comme le dernier d'entre eux. Gomme il a vu l'artisan dans la pauvreté, il s'est fait pauvre; comme il l'a vu dans la dépendance, il s'est fait obscur; comme il l'a vu travailler et souffrir, il a travaillé et il a souffert avec lui. Sans doute, c'était quelque chose de moins facile que de parler beaucoup pour le peuple et de ne rien faire pour lui ; mais c'était quelque chose de beaucoup plus efficace. Où a-t-on vu un philosophe, un économiste, un flatteur de la multitude quitter la fortune et un rang élevé décliner la gloire qui le cherche, se dérober au pouvoir qui vient à lui, pour s'emprisonner dans une boutique, vivre de ses sueurs et, en preuve de son dévoûment au peuple, se mettre de moitié dans le travail et dans les épreuves du peuple? On verrait celade nos jours, que la gloire de l'initialive resterait encore à J.-G. 11 aurait sur ses imitateurs cet incomparable avantage que, sans lui, sans ses leçons et sans
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ses exemples, ils n'auraient eu ni la volonté ni même la pensée de ce dévoûment. pauvres artisans, hommes de travail, vous tous qui que vous soyez, comprenez ce que vous tous devez à J.-C! En se plaçant par son choix dans vos rangs, il vous a donné, comme contre-poids à vos misères, mille. fois plus de dignité, de grandeurs, de consolations solides que n'eussent pu vous donner la fortune et l'élévation sociale. Qu'auriez-vous à envier désormais à ceux qui sont au-dessus de vous? Ce sont eux qui doivent vous porter envie, car le Dieu de tous n'a rien fait pour eux et il a tout fait pour vous. Le riche ne peut pas dire : mon Dieu a été riche comme moi. Le savant ne peut pas dire : mon Dieu a honoré de sa pi^ésence ces écoles d'où je sors et où je règne. Les puissants ne peuvent pas dire : mon Dieu a exercé ce pouvoir avant de le laisser venir à moi. Mais vous, il vous est accordé ce qui leur est refusé à tous. Vous , vous pouvez dire : mon Dieu a travaillé comme je travaille ; mon Dieu a souffert comme je souffre; mon Dieu a vécu comme je vis et il a été ce que je suis.
Voilà ce que J.-G. a fait pour le peuple. N'est-ce pas quelque chose d'incompréhensible que cependant de faux sages viennent tous les jours à bout de détacher le peuple de lui? Que les riches, que les puissants s'éloignent de J.-C. je le conçois jusqu'à un certain point. Sans doute, eux aussi, ils ont infiniment reçu de lui, puisqu'il leur a appris à user de la fortune et de la puissance pour faire du bien. Mais il n'en est pas moins vrai que, sous un autre point de vue, ils ont un sujet apparent de se plaindre d'un Dieu qui n'a eu pour eux que des menaces et que des anathèmes. Mais que les pauvres, que les petits, que les hommes de peine et de labeur rougissent de lui, qu'ils se séparent de lui, qu'ils se joignent à qui l'insulte et le blasphème, ah ! c'est le délire de l'ingratitude ! Mais c'est
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leur ami le plus fidèle qu'ils renient! Mais c'est leur bienfaiteur et leur père qu'ils outragent! Mais c'est la gloire de leur condition et leur titre de grandeur qu'ils abdiquent en blasphémant sa personne ! Ils devraient être les derniers à le méconnaître, les premiers à le défendre, car tous ils n'ont avec lui qu'un même intérêt et qu'une même cause. Oui, pauvres artisans, hommes de travail, c'est à vous de bénir la condition qu'il s'est choisie et de glorifier les abaissements auxquels il est descendu; car vous devez tout à ses humiliations, oui tout, votre dignité, vos consolations, le respect qui vous honore, les sollicitudes qui veillent sur vous, l'amour qui vous adopte et qui se donne à vous, en un mot, tous les dévoûments de l'humanité, de la foi et de la charité.
Achevons en deux mots. Qu'a été J.-C. dans la vie sociale? Ici, M. F., il n'a pu échapper ni à la grandeur ni à la puissance; il lui eût fallu abdiquer sa mission. Il usera donc de toutes deux, puisque son ministère l'y condamne ; mais il en usera comme nul ne l'avait fait avant lui. Avant J.-G. l'idée véritable du pouvoir était inconnue au monde. Les chefs des sociétés s'en croyaient les maîtres, tous étaient pour César, et César n'était que pour lui-même. Humanum paucis vivit genus. J.-C. a d'autres pensées et il vient donner d'autres exemples. Le premier des souverains, puisqu'il est le souverain des âmes, comment comprend-il la souveraineté? Comme un service et, dès lors, comme un dévouement. Ecoulez-le : « Les chefs des nations, dit-il à ses apôtres, s'en font les dominateurs. Il n'en sera pas ainsi de vous : le plus élevé sera le serviteur de tous, car, au milieu de vous, je ne suis autre chose que votre serviteur 1. » Désormais l'ambition est permise; mais à une condition, c'est qu'on ne devienne grand que pour descendre,
1, Luc. 22, 25.