Joan
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Et d'abord J.-C. est le besoin de l'intelligence. Qu'est-ce que penser, si ce n'est connaître, et quel est l'objet de la connaissance, sinon la vérité? La vérité est donc le besoin premier de l'esprit humain, l'aliment de sa vie, sa condition même d'existence. La perdre, ce serait pour lui plus que la mort, le néant.
Mais la vérité serait-elle tout entière pour l'homme dans ce monde matériel où s'accomplit ici-bas le travail de notre épreuve? Ne le pensez pas. Et qui donc ignore que par tout ce qu'il y a d'élevé dans notre être nous tenons tous à un monde supérieur, au monde des esprits, et qu'au fond de nos âmes, il y a quelque chose dont la vivante énergie ne cesse d'aspirer à ce qui est infini et éternel? Sans doute, les passions peuvent comprimer cet élan de notre nature. Sans doute, dans les préoccupations de la vie matérielle nous pouvons comme endormir ces nobles instincts qui nous emportent vers Dieu. Mais les faire mourir, mais les détruire en nous-mêmes, nous n'en viendrons point à bout. L'intelligence est comme la flamme; de soi et par son essence, elle tend à monter vers les cieux.
Or, M. F., J.-C. est le besoin de l'intelligence, parce que c'est lui seul qui possède et qui donne dans sa plénitude cette vérité religieuse dont l'absence et l'oubli sont la mort de l'être intelligent. En effet, qui h'a point appris à son école, que sait-il de la vérité religieuse et qu'en peut-il savoir? Si vous en exceptez quelques notions générales de Dieu, de la conscience, du devoir, lesquelles ne sauraient manquer absolument dans un être humain, que connaît-il de Dieu et de soi-même et de l'avenir immortel? Y-a-t-il
SMsift»^.
dans cet auditoire (hélas ! il y en a tant de nos jours) un homme qui n'ait point la foi et qui soit dès lors étranger à J--G. et à son enseignement? Je le supplie de répondre dans la sincérité de son âme. Mon frère, votre frère vous interroge. Sur notre origine , sur le but de l'existence, sur nos rapports avec Dieu , sur ce qu'il y a au delà de la tombe, sur ce qu'il faut espérer ou craindre du monde à venir, pouvez-vous m'affirmer, vous affirmer à vous-même quelque chose et avec certitude? Assurément, M. F., cet homme ne le peut. Ce sont là pourtant des questions capitales, s'il en fut, que tout être humain se pose nécessairement à soi-même , et de la solution desquelles dépend une éternité de bonheur ou d'infortune. Otez le Maître, ôtez J--C. Ces hautes et nécessaires questions demeurent éternellement insolubles. Sur ce qu'il a le plus d'intérêt à connaître, l'homme est donc condamné fatalement à ignorer !
Ignorer, c'est votre malheur, ô vous tous qui ne laissez point venir jusqu'à vous la parole de J.-C. absorbés que ■vous êtes dans les préoccupations des affaires et dans les préoccupations du plaisir. Chrétiens, que ces hommes sont en grand nombre, de nos jours, et que leur misère est profonde! Considérez-les. Insouciants de Dieu et de l'immortel avenir, ils vivent heure à heure et terre à terre, sans foi, sans espérance, sans amour, si ce n'est pour ce qui est présent, pour ce qui se voit et se touche, pour la matière et pour les corps. Natures mutilées, incomplètes, à qui l'on dirait que la Providence en les créant oublia de donner une âme, tant la vie spirituelle est morte en eux. Ah ! loin de J.-C. l'ignorance a paralysé en eux la noble faculté par laquelle tout homme aspire à Dieu et à l'Éternité. Ils regardent en haut, le ciel ne leur dit rien. Ils regardent devant 6UX, ils n'aperçoivent à l'horizon du présent que la tombe et, derrière la tombe, l'abîme sombre, immense, du néant.
Tout est donc pour eux sur la terre et toutefois qu'y rencontrent-ils, que travail, douleur et surtout désespoir? Pour eux le monde futur n'existe pas plus que pour l'animal qm rampe à leurs pieds : car ce que nous ignorons n'existe pas pour nous. Qu'ils meurent aujourd'hui, et ils ne vont connaître l'éternité que pour apprendre d'un seul coup qu'ils étaient faits pour elle, qu'il n'a dépendu que d'euxmêmes d'y être si heureux, et qu'ils n'y trouveront à jamais que le mal et le supplice. hommes qui ignorez tout, parce que vous ne voulez point de Celui qui est la lumière et la vérité, que vous êtes à plaindre ! Certes, M. F., Dieu nous a donné la pitié et les larmes : ce dut être pour une si grande misère et un si horrible malheur.
Ignorer, c'est la mort de l'intelligence. Douter, c'est la misère de ces hommes qui comprennent que l'âme est quelque chose et qu'elle vaut la peine qu'on se préoccupe de sa destinée, mais qui prétendent se passer de J.-C. et résoudre par leur seule raison le problème religieux. De nos jours on ne rencontre par le monde que de ces chercheurs de la vérité qui gémissent ou s'irritent de ne pouvoir aller plus loin que le doute. Qu'entendez-vous dans toutes les écoles, que trouvez-vous dans les livres que des aveux d'incertitude? Partout les raisons les plus altières confessent leur impuissance et que sur les plus hautes questions qui intéressent l'être humain, elles n'ont pour dernier mot qu'un peut-être. Et il en sera ainsi toujours de tout homme à qui J.-G. n'aura point parlé. Plus vous lui supposerez de force dans l'esprit, plus il s'embarrassera dans ses propres recherches. Plus sa vue sera perçante, son coup d'œil vaste, plus il apercevra de difficultés, plus il verra s'élargir le cercle des contradictions apparentes et qu'il ne sait comment concilier. Il a beau étendre ses ailes et voler bien haut dans les airs : il n'en est pas plus près
de la lumière, il ne fait que se perdre davantage dans la région des vapeurs et des nuages. Le malheur de ces hommes, vous ne le comprenez pas, chrétiens, habitués que vous êtes à recevoir paisiblement et sans effort la vérité des mains mêmes de J.-C. Mais interrogez-les, demandezleur ce qui se passe en eux chaque fois que la réflexion les ramène dans leur propre cœur et sur leur existence en ce "londe. Ils vous diront qu'il y a des douleurs de la pensée, comme une agonie de l'intelligence que l'âme peut bien sentir, mais que toute langue d'homme est impuissante à exprimer. Et certes, s'il est un lamentable spectacle, c'est oien celui d'un être humain qui se demande à soi-même ce qu.il est et où il va et qui ne peut répondre à ses propres questions. Oui, lorsque les bruits du temps tombent au fond de l'âme, lorsque l'esprit s'est retiré dans ce sanctuaire intime de sa pensée où n'arrivent ni les images des sens ni les impressions du monde et que là il se prend à se rendre compte de soi-même et de son existence ici-bas, nulle^ parole ne saurait rendre ce qui se remue alors dans une âme où la divine lumière de J.-C. ne luit point. Alors on considère ces années dont chaque heure emporte une portion, comme chaque souffle du vent un atome. On contemple ces vides que la mort fait autour de nous, on se demande où sont allés ceux qui nous précédèrent au tombeau et où nous allons nous-mêmes à leur suite. On se dit : ^ajs qu'est-ce donc que cette vie qui vas'usant et déclinant toujours comme le flambeau qui éclaire la veille ? On médite sur ces jouissances qui se flétrissent, s'effeuillent, tombent une à une comme les fleurs sur leur tige, au déchu 6 l'été. On essaye de soulever le voile de l'avenir, on interroge le sépulcre et l'éternité, et au fond de toutes ces c loses on ne trouve pour le présent que vanité et déception et pour l'avenir qu'un doute et un peut-être ! Plus l'âme
creuse ces questions formidables, plus elle élargit en soi le vide et s'épaissit à soi-même ses ténèbres. Alors il y a en elle des angoisses, il se fait au plus intime de son être des déchirements auxquels nul supplice ne saurait être comparé. Epuisée de ses efforts, désespérée de leur stérilité, elle se laisse retomber à terre, elle s'y prend avec une sorte de rage, comme au seul monde dont elle puisse constater la réalité et qui ne trompe point ses recherches. Elle s'efforce de s'y emprisonner, elle voudrait y vivre par tout son être, se faire corps et matière, s'il se pouvait. Mais non; d'invincibles instincts la soulèvent de terre malgré elle et la ramènent en haut. Il y a au fond de cette âme quelque chose qui parle plus fort que les passions, qui appelle à grands cris une vie moins basse, moins ignoble que la vie des sens, quelque chose qui veut d'autres vérités et qui l'emporte vers un autre monde et une autre vie. Que ferez-vous donc, ô hommes, et que répondrez-vous à cette portion de vousmême qui aspire à Dieu et à l'infmi? Vous ne pouvez ni l'anéantir ni lui imposer silence, et toutefois vous ne savez décider si ce qu'elle demande est réel ou si ce n'est qu'une chimère et un rêve. Hélas! malheureux tout ensemble et de ce que vous connaissez et de ce qui vous échappe, ayant trop de lumières pour ne pas entrevoir quelque chose au delcà de la terre et trop peu pour vous en rendre raison, vous n'avez du savoir que ce qui agite et tourmente, et do l'ignorance que ce qui humilie et désespère. A qui vous comparer et où chercher un supplice qui ressemble au vôtre? Cui comparabo te et cui exœquabo le ? Vous êtes le naufragé, jouet des vagues, qu'un flot pousse au rivage, qu'un autre flot rejette dans l'immense océan. Vous êtes le voyageur égaré au désert qui se meurt et de soif et de faim et qui ne trouve pour apaiser l'une et l'autre que le sable brûlant de la solitude. Qu'est-ce que je dis? Ce ne sont là que les souffran-
ces du corps qui va périr. Chez vous, c'est la souffrance de l'âme qui succombe. Ah! votre misère n'a d'égale que la misère de l'enfer. Vous ressemblez aux maudits qui s'élancent d'un effort désespéré vers le bien suprême et qui retombent violemment sur eux-mêmes en criant : je l'ai perdu ! Gomme eux, vous êtes sans espérance et sans Dieu.
Béni soit Dieu et J.-C. son Fils qui nous ont affranchis d'un tel suppHce. Grâce à la sainte et divine lumière que J.-C. a mise en nous, nous n'ignorons rien de ce qu'il importe à l'homme de savoir. Le doute est pour nous un mystère et nous pouvons lui dire : je ne te connais pas. Que d'autres donc s'informent péniblement où se trouve la sagesse, en quels lieux s'est retirée la vérité. Unde ergo sapientia venit et quis est locus inlelligentice (1). Qu'ils la cherchent au delà des mers et dans les contrées lointaines que sépare de nous l'abîme. L'abîme leur répondra : elle n'est point en moi, et la mer leur dira : elle nest point avec moi. Abyssus dicit : non est in me et '>nare loquetur : non est mecum. Elle se cache à tout œil humain, elle échappe à ceux mêmes dont la pensée plane dans les airs comme les oiseaux du ciel. Abscondita est ab oculis omnium viventium , volucres quoque cœli latet. Ceux qui passèrent avant nous , tous ces sages qui habitent aujourd'hui les domaines de la mort, se sont lassés à la poursuivre et ils n'en ont ouï que quelques bruits vagues et confus. Perditio et mors dixerunt : auribus audivimiis famam ejus. Dieu seul a le secret de ses voies et connaît quels lieux elle habite. Deus intelligit viam ejus et ipse novit locum illius. Or Dieu a parlé aux hommes, dit l'apôtre, Dieu a parlé par la bouche de J.-C. et, dans la personne de ce Maître adorable, il nous a enseigné la vérité divine, laquelle n'est autre chose que lui-même. Elle appar- 1. Job. 4,ï0.
tient à quiconque sait venir apprendre et s'instruire à son école, depuis l'enfant dont la raison ne fait que d'éclore, jusqu'au savant qui habite les hautes régions de l'intelli- ^^ gence. La foi, don céleste, la met à portée de tous. L'Église la conserve et la redit infailliblement à tous. Tout chrétien la possède dans ce symbole que tous connaissent, que tous respectent, depuis dix-huit siècles, programme divin où toute question religieuse est résolue, où toute vérité nécessaire est proclamée, au nom et sous la garantie de Dieu même.
Je crois en Dieu Créateur. Voilà déjà et d'un seul mot la révélation et de ce qu'est Dieu et de ce qu'est l'homme. Dans ce seul mot, je sais qu'il n'y a qu'un Dieu et qu'il est distinct de sa créature, comme la cause est distincte de son effet et l'ouvrier de son ouvrage. Je sens que je viens de Dieu, et, œuvre de sa toute-puissance, je l'adore comme mon auteur et je l'aime comme mon Père.
Je crois en J.-G. Entre Dieu et moi , l'infinie perfection de sa nature creuse un abîme. Le péché en a creusé un nouveau et, s'il se peut, plus profond encore, le péché dont je sens en moi et la puissance fatale et la corruption héréditaire. Mais je crois en J.-C. Fils unique du Père, il est Dieu comme lui. Fils unique de la Vierge Marie, il est homme comme moi. En lui j'ai donc trouvé tout ce que demandait ma misère. Néant par ma nature, en J.-C. j'ai mon Médiateur. Au-dessous du néant par le péché, j'ai encore mon Réparateur en J.-C. Avocat de mes besoins, victime pour mes fautes, compagnon de mon pèlerinage, ami qui partage mes peines, consolateur qui essuie mes larmes, il est tout à moi et il est tout pour moi. Avec quelle joie intime et profonde je répète avec l'Eglise : Je crois en J.-C. Je crois au saint Esprit. Voilà donc le lien des personnes
divines et le lien aussi de l'Homme-Dieu : c'est l'Esprit d'amour. Voilà donc le principe de tout ce qui se remue de surnaturel et de divin dans mon âme. Yoilà l'auteur de ce travail intime, de cette action mystérieuse, mais énergi-^ que, qui forme ici-bas dans mon cœur la créature nouvelle de la grâce et l'homme de la future éternité.
Je crois l'Église catholique. Je ne marche donc pas seul et abandonné sur la route de l'avenir. Une société, sainte comme le Dieu dont elle est l'ouvrage, universelle comme l'humanité pour qui seule elle existe, l'Eglise, me porte en ses bras, ainsi qu'une mère son enfant, depuis le berceau qui m'ouvrit le temps, jusqu'à la tombe, autre berceau qui à son tour m'ouvre les cieux. Par elle je suis le Irère des saints dont les mérites rachètent la stérihté de wia vie. En elle, je trouve la puissance rédemptrice qui efface les souillures de l'âme; avec elle j'attends et la résuri"ection de la chair et la vie qui n'aura point de terme. Oh ! ''epétons-le : Je crois au Dieu Créateur ! Je crois au Verbe fait homme ! Je crois à l'Esprit sanctificateur ! Je crois à 1 Eglise sainte et catholique ! Credo. Voilà notre foi , voilà notre science , voilà notre symbole. Chrétiens, ne sont-ce pas là, et dans leur résumé logique, toutes les questions qui peuvent intéresser une âme forte et affamée d'éternité?
vous donc qui êtes tourmentés du besoin de croire et
qui ne savez comment apaiser cette faim de la vérité qui
^st en vous, venez à J.-C. vivant et enseignant dans son
église, et il vous donnera ce que vous cherchez avec tant
de labeurs et qui ne cesse de vous jouer et de vous fuir.
à est la lumière; hors de là ténèbres épaisses ou lueurs
•itales qui éclairent trop peu pour marquer la route, assez
pour laisser entrevoir les précipices et nous effrayer de l'a-
'me. Là est l'assurance de l'esprit humain. Sa certitude
est celle de Dieu même, infaillible comme lui et comme lui inébranlable. Hors de là, opinions qui se combattent, systèmes tour à tour élevés et détruits, doutes sans fin qui épuisent la raison et dont le fruit est la douleur et la mort. Là est sa dignité. La foi le met à sa place, au-dessus de tout ce qui est mortel , au-dessous de Dieu seul. Là est sa liberté. La foi le soustrait à toutes les dépendances, excepté une seule, celle de la vérité ! Là est son repos. Il ne s'agite plus, parce qu'il n'a plus rien à chercher et il ne cherche plus parce qu'il a trouvé toutes choses en J.-C. Là enfin est sa vie, parce que là est la vérité, la vérité dont vit l'Etre divin, dont vivent aussi en lui et par lui les intelligences, la vérité qui est J.-G. même et qui a dit par sa bouche : je suis venue pour que les hommes aient la vie et qu'ils la possèdent sans mesure. Ego veni ut vilam habeant et ahundantius habeant.
De même que la vie de l'intelligence, c'est la pensée , la vie de la volonté, c'est l'action. Et comme l'aliment nécessaire de la pensée, c'est le vrai, l'objet nécessaire de l'action humaine, c'est le bien.
Qu'est-ce que le bien ? Où le chercher? Comment y atteindre ? Je rentre en moi-même pour y étudier tous les hommes dans un seul. Je trouve dans la volonté humaine deux tendances qui se combattent, qui dominent tour à tour, qui ne se détruisent jamais. Laquelle des deux suivrai-je ? Qui me conduit au but ? Qui m'en éloigne et m'égare ?
Il y a en moi quelque chose qui me parle du devoir. Quand on nomme devant moi la vertu, mon cœur s'émeut; quand j'entends raconter un noble sacrifice, un généreux
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dévouement, je sens mon âme tressaillir ; quand ma pensée rencontre Dieu, tout mon être m'échappe et s'élance à lui comme à sa vie, à sa fin suprême. Le devoir, la vertu, le don ile soi-même à Dieu par le sacrifice, serait-ce le but de la volonté humaine ? Est-ce le bien ?
11 y a aussi en moi quelque chose que le devoir importune et qui n'en veut point. Quels sont ces instincts impérieux qui me poussent sans repos vers un monde et dans Une sphère où Dieu n'est pas ? Je les sens au dedans de moi qui me chassent de moi-même par un désir toujours inquiet, qui me jettent par une convoitise ardente au milieu des créatures inférieures, qui m'emportent par des rêves irrésistibles vers tout ce qui est sensible , vers tout ce qui est de la terre comme vers mon but, ma fin, ma félicité. Ces instincts tyranniques, nommons-les, ces passions sontelles le guide véritable de ma volonté? Ce qu'elles poursuivent, est-ce le bien ? Est-ce le mal ? Grave et capitale question, que J.-G. seul peut résoudre et c'est en cela qu'il est le besoin suprême de la volonté humaine.
Cette solution demande, en effet, trois choses que J.-C. peut seul réaliser. D'abord, assez de lumière pour me déterminer clairement, certainement, quel est le but légitime de ma volonté. Ensuite assez d'autorité pour m'imposer souverainement ce but. Enfin assez de puissance pour m'y conduire.
Or en premier lieu, en dehors de J.-G. et de la foi, il n'y ^ que des hommes. Quel homme au monde possède en soi et de soi-même la science complète, infaiUible du bien et du mal? J'ai lu les livres de ces hommes, qui représentent, du-on, la raison de l'humanité, j'ai médité leurs leçons, et je les ai trouvés tous indécis, hésitants sur la question du devoir comme sur celle de la vérité, ne sachant que hasarder des conjectures qui doutent d'elles-mêmes, des théories
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qui se détruisent tour à tour. Ils représentent la raison, disent-ils. Mais la raison donne aux mêmes problèmes la même solution, et eux ils ne s'accordent que sur ce point qu'ils contredisent sans fin les autres et eux-mêmes. Ils se posent comme les précepteurs et les guides de l'humanité. Mais quand ils viennent à moi chacun avec son système et que tous s'accusent réciproquement d'erreurs, auquel croire et lequel suivre? A force de règles, je n'ai point de règle, à force de maîtres, je suis sans maître. Qu'il en est de J.-G. autrement! Avec une clarté qui saisit toutes les intelligences, avec une certitude qui exclut tous les doutes, il m'enseigne où est le bien, où est le mal, ce qui est l'égarement, ce qui est l'ordre. Écoutez-le. Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme, de toute la puissance de votre être. Point d'hésitations, point de contradictions, point de systèmes, point de ménagements pour les passions et point de compositions avec elles. Voilà la théorie complète mais immuable du devoir. Le devoir, il est dans la voix de votre raison lorsqu'elle est droite et libre, et qu'elle vous dit que vous êtes faits non pour les créatures mais pour le Créateur. Le devoir, il est dans la voix de votre cœur, lorsqu'il appelle Dieu comme sa fin dernière. Vous vouliez savoir, vous savez maintenant. Vous voici comme des Dieux sachant le bien et le mal, sicut Du scientes honnmetmalum. Le mal, c'est la passion écoutée et satisfaite. Le bien, c'est l'amour de Dieu avec l'oubli de soi. Il est vrai que cette théorie du devoir contrarie les penchants de ma nature, mais lesquels? Les penchants qui me souillent si je leur obéis ; donc elle est sainte. Les penchants qui me font honte à moi-mênne de moi-même; donc elle est noble et grande. Les penchants qui ne veulent pas de Dieu et de son règne; donc elle est vraie et divine! Diliges dominum Deum tuum....
Tr^-nriTtiBimïïriii]iMMiiair"-BinH
Mais dira-t-on, cette doctrine du devoir, c'est une doctfme de mort. Avec votre théorie du sacrifice, vous me retranchez tout simplement l'univers. Sous prétexte de me donner à Dieu, vous me mettez par avance et tout vif au tombeau. Une doctrine de mort! Oui, sans doute, si la foi vous demandait le sacrifice du monde, sans vous donner quelque chose de plus grand et de plus vivant que le monde, en un mot, sans vous donner Dieu. Et encore elle ne vous lé '^etire pas, ce monde auquel vous tenez par de si ardentes convoitises. Non, elle se borne à régler votre amour de elle sorte que tout en passant à travers les créatures, il ne s y arrête pas comme en son terme, mais qu'il monte plus naut, jusqu'au ciel, jusqu'à Dieu même. Une doctrine de "lort! Mais, dites-nous-le, quand les choses sensibles dominent votre âme, quand elles répandent votre être sur toutes es voies du monde, quand elles dispersent en mille morceaux votre cœur et que chaque créature emporte un lameau de votre amour, comme sur le chemin chaque buisson
g^rde quelque dépouille du troupeau qui a passé, alors, iies-nous-le, alors vous sentez-vous plus vivants? Oui vez-vous plus de vie, quand au fond de chaque jouissance ous ayez laissé quelque chose de la jeunesse, de la force,
J 'a sève de votre âme? Avez-vous plus de vie, quand vous ez épuisé toutes les illusions de ce monde, usé toutes ses
J »es, et qu'à force d'avoir senti vous ne sentez plus, à force avoir désiré vous ne désirez plus, quand vous avez tari
^^ vous, jusqu'à la dernière goutte, les sources de l'amour? ez-vous plus de vie, quand vous avez paralysé vos puis-
jees les plus nobles, quand on peut mettre la main sur
rie, 'T '' *^''' '" ^'''"' ^'' ^^"^ y P^'pite seule, et que
dire ^ , ^'"' ^*'"'' '"' ^■'■^"^'' ^''«««^ • Enfin pour tout .quand vous vous emprisonnez dans votre égoïsme et
SE^r^"^ condamnez au supplice d'Ugolin ; que, comme
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le héros du Dante, vous ne vous nourrissez plus que de votre faim, c'est-à-dire de vos rêves, de vos désirs, du vide et du désespoir de votre cœur, alors avez-vous plus de vie? Dites ce qu'il vous plaira : je prétends que c'est la mort. Croyezmoi, sortez de cette caverne étroite, sombre, où l'espace, la lumière, l'air manquent à votre âme ; venez dans des régions plus hautes; venez respirer du côté du ciel et ranimer votre foi qui défaille auprès de Celui qui vous donna l'être. Laissez, laissez la charité dilater votre cœur et la vie débordera en vous. Car la charité met Dieu même dans les âmes, et qui y a-t-il de plus vivant qu'une âme qui porte en soi l'infini?
En second lieu, J.-C. qui a seul la lumière pour révéler le devoir a seul l'autorité pour l'imposer. Et premièrement , en dehors de lui et s'il ne vient en son nom, qui donc aurait le droit de tracer le cercle autour de ma volonté et de circonscrire son action par une règle? Soyez ce que vous voudrez, sages, philosophes, hommes de génie, vous pouvez bien disserter sur le devoir et nous savons que vous n'y manquez guère : vous ne pouvez pas le commander. Et quelle autorité serait la vôtre? L'autorité de la mission? Qui vous envoie? Où sont vos titres? L'autorité de vos lumières? Êtes-vous infaillibles? Qu'importe la science si, à votre suite, elle m'égare? L'autorité de votre génie? Vous crée-t-il une autre nature que la nôtre? Vous portez la tête plus haut ; mais vous avez les pieds sur la terre. Vous venez d'où viennent tous les hommes et vous allez où ils vont. Les sages, les philosophes, les hommes de génie peuvent tout au plus débiter des maximes qui mènent leurs auteurs à quelque académie de morale, jamais m'imposer le devoir qui mène à la vertu, au ciel. Que fera donc ma volonté dans cette terrible indépendance? Elle ira à son Maître, à J.-G. J.-C, en effet, rassemble en soi toutes les autorités possibles :
celle de la sainteté qui va par les actes et l'exemple au-delà ae ce que prêche la parole; celle de l'infaillibilité absolue qui ne peut pas plus imposer l'erreur que la subir; celle aeia mission surhumaine, puisqu'il n'est envoyé de son
pi? T ^"'""''' ^"' P'"' ''"' '"'''§"'^r '«^ devoir; celle «nnn d une nature supérieure, car il est Dieu et dès lors à tous les titres possibles, il tient de soi-même le droit de commander et d'être obéi. Sa parole n'est pas comme celle ae 1 homme une opinion, elle est loi. Son enseignement est plus qu'une lumière qui éclaire, c'est une règle qui en- Çhame. Les passions peuvent la violer, sans doute, mais ni a raison ne peut en méconnaître, ni la conscience en décliuer la souveraine autorité.
C'est là précisément, direz-vous, le défaut de cette auto- J-'té, elle est trop souveraine. Sa règle, c'est la perte de ma "berté. Elle veut faire de moi un être moral, et elle me faif serf. Vous parlez de liberté. Eh bien ! je vous dénonce son Plus terrible, son plus implacable ennemi, les passions. La 01, en vous imposant le devoir, ne vous ôte pas la volonté • feulement elle la règle, comme la route publique règle vos pas pour les éloigner non du but, mais du précipice ; comme u règle le lleuve, non pour barrer son cours, mais pour qu'il econde ses rives, au lieu de les dévaster en les emportant n un mot, la foi règle votre volonté, parce que la volonté jumameestuneforceetde toutes peut-être la plus terrible t que toute force veut être réglée, sous peine d'être nuisible' epms la force cachée dans une goutte d'eau et dans un
asr!'',"'''? ''"' 'ï"' '°"'^'' ^'''^'"^ °" q"i eu^Porte les
Sa f "' f P'''- '' ''"'' ^'"^' '' 'ï"^ r'^" "^ -odère rait la confusion, le désordre, la ruine. La force et la
j^g e unies ensemble, c'est l'ordre, c'est l'harmonie, c'est
entr! f "*' '''"' ^'""^'''■'- ^'' P^s«'0"« au contraire
dvent, affaiblissent autant qu'elles peuvent, tuent dans
196 JÉSUS-CHRIST BESOIN DE L'ÊTRE HUiMAIN
l'homme la liberté, et cela sans but, seulement à sa honte et pour son malheur. Sous leur empire pouvez-vous disposer tle vous-mêmes et des puissances qui sont en vous? Et si vous ne le pouvez, êtes-vous libres? Quand vous avez tellement embarrassé votre âme dans les sens qu'il lui est impossible de se séparer de leurs images ou de leurs impressions, êtes-vous libres? Non! Quand vous vous êtes tellement créé le besoin de dominer qu'il vous semble mourir si vos semblables ne sont à vos pieds, êtes-vous libres'? Quand vous avez fait du plaisir l'hôte nécessaire de votre cœur, et que vous avez mis tellement votre vie dans ce charme de sentir, comme parle Bossuet, que vous ne savez plus vous en déprendre, êtes-vous libres? Quand, à force de mêler tout votre être aux choses de la terre, vous vous êtes faits tout terrestres, et que vous vous êtes ôté à vous-mêmes tout mouvement vers le ciel, toute aspiration vers ce qui n'est pas la créature ou le monde, êtes-vous libres? Non, vous ne l'êtes pas. Et comment posséderiez-vous la Hberté, vous qui ne pouvez penser, vouloir, désirer, agir, si ce n'est contre la raison, contre la conscience et contre Dieu? Mais vous êtes libres sous l'autorité de J.-C, parce que son autorité en réglant votre âme met les sens sous le joug de l'esprit, les penchants sous le joug de la raison et vous rend ainsi l'empire et la possession de vous-mêmes. Vous êtes libres, parce que sous l'autorité de J.-C, ce que vous aimez, c'est ce que Dieu aime, ce que vous méprisez, c'est ce que Dieu méprise, ce que vous voulez, c'est ce que Dieu veut. Et quelle sera la volonté lilirc, sinon celle qui s'est transformée dans la plus indépendante de toutes les volontés, dans la volonté de Dieu même? Enfin vous êtes libres, parce qu'être à J.-G. c'est être véritablement à vous-mêmes. Ce qui dit moi dans l'homme, ce n'est pas la chair, ce ne sont pas les sens ; c'est la raison, c'est le sentiment, c'est l'àme. Et vous ne pouvez disposer
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de loul cela que sous l'empire de J.-C. Loin de lui, tout en vous est esclave et les chaînes de voire servitude sont rivées tlans les dernières profondeurs de votre être.
En troisième lieu, et c'est ici le point capital, J.-C. seul, en même temps qu'il détermine le devoir, donne à la volonté humaine la force pour l'accomplir. Mais ce n'est pas tout dfi m'avoir révélé la science du bien et du mal. Je suis moins ignorant, je ne suis pas moins faible. Vous m'indiquez le but et vous me dites : marche; mais vous ne me donnez pas la force et c'est précisément ce dont j'ai le plus besoin. Donc qui nous la donnera, cette force sans laquelle
accomplissement du devoir est impossible? Ici, l'orgueil de la sagesse humaine est à bout. Et que fait-elle pour moi, cette vaine philosophie? De quelles séductions ni'a-t-ellé défendu? De quelles faiblesses m'a-t-elle garanti? Ou plutôt a quels écueils ne m'a-t-elle pas laissé'échouer? Aussi bien elle connaît trop son infirmité et quel est l'empire des passions pour oser promettre le courage qui les combat et qui les dompte. Dans son désespoir elle préfère trahir la vertu que d'avouer son impuissance à la produire. Elle imagine d ériger les passions en lois de la nature, de mettre le bien "loral dans la hbre expansion des désirs et le mal dans le
evoir qui les contrarie, sagesse étrange pour qui la puissance consiste à céder, qui honore la force dans la défaite sans résistance et la vertu dans la lâcheté. M. F., ce que ne peut la philosophie, J.-C, le fait tous les jours. Et qui donc eleve l'homme au-dessus de lui-même ? Qui lui inspire les grandes choses qui s'accomphssent dans le domaine de
'ime et de la conscience? Quel nom commande les dévouements généreux au devoir? Enfin à quelle école appartiennent les hommes qui dédaignent la fortune, qui ont la gloire ^ uiepris,- qui sont chastes, humbles, détachés d'eux-
^nies, qui se donnent à Dieu et à leurs frères, qui souf-
frent, meurent, s'il le faut, pour rester fidèles à la conscience, les victinaes du devoir et les martyrs de la vertu? Ces hommes ne sortent pas des académies, on le sait bien ; mais de l'école de J.-C. Et vous qui m' écoutez, mes frères, quand vous avez accompli le devoir aux dépens de votre cœur, quand vous avez immolé une portion de votre être dans un sacrifice, quand vous avez fait pour Dieu un de ces actes dont l'âme humaine est fière, parce qu'elle se sent grandir par la vertu, à quel foyer êtes-vous allés prendre la force? En quel nom avez-vous combattu contre vous-mêmes, avezvous vaincu? Rendez la gloire à qui mérite la gloire. De qui vous vinrent alors le courage et la résolution? Etait-ce de l'homme, était-ce de Dieu? Etait-ce des sages et de leur morale? N'était-ce pas de l'Évangile et de J.-C? C'est que J.-C. a deux moyens d'élever l'âme au-dessus d'elle-même et qui n'appartiennent qu'à lui? Sa grâce d'abord, action intime, énergique, qui tend tous les ressorts de l'âme, en surexcite tous les nobles instincts, force surhumaine qui en descendant sur l'homme se mêle à ses puissances. Les exemples ensuite, car voilà, avec la grâce, ce qui explique l'héroïsme de la vertu chrétienne. Le spectacle des sacrifices accomplis par J.-C. exalte l'âme et la pousse ellemême aux sacrifices. Quand vous entendez parler d'une grande action, ne sentez-vous rien qui se remue en vous? Quand vous êtes témoins d'une œuvre généreuse et qui honore l'humanité, n'éprouvez-vous pas le besoin d'en prendre votre part? Quand on se dévoue pour vous, ne vous sentez-vous pas pressés de vous dévouer à votre tour? La Providence a ainsi fait notre cœur. Il s'enflamme au contact de l'héroïsme, comme le chaume au contact de l'incendie. Nul grand exemple n'est stérile et c'est la gloire de la vertu de provoquer l'imitation. Mais qu'est-ce donc, quand l'exemple part non de la terre, mais du ciel? Qu'est-ce donc
quand l'héroïsme vient non d'un homme, mais d'un Dieu? Gomment reculer devant le sacrifice, quand J. -G. l'accepte avant moi, et l'épuisé pour l'amour de moi? Comment l'homme ne s'oublierait-il pas pour se donner à Dieu, quand il voit un Dieu s'oublier lui-même pour se donner à l'homme? A cette vue, si nulle goutte de sang ne s'agitait dans les veines, le sang serait glacé. Si nulle fibre ne palpitait dans le cœur, le cœur serait mort. Mais non, tout l'être humain s'exalte; point de lutte qui l'effraie, point de dévouement auquel il n'aspire. Le cœur le moins sensible est ravi au-dessus de lui-même, l'homme le plus vulgaire devient un héros.
Voilà, M. F., ce que J.-G. fait des passions. Il ne se borne pas à les régler, il les transforme, il en fait le ressort même de l'héroïsme et de la vertu. Donc, qu'on ne dise plus : filais votre foi tue dans l'homme le mobile des grandes choses; elle retranche les passions. Oui, elle retranche les passions qui ne veulent pas regarder le ciel, qui s'acharnent comme les animaux de proie sur la terre et qui ne vont à l'aise que dans les boues de ce monde, celles, en un "lot, qui oppriment, qui dévastent, qui avilissent l'âme. L'en blàmerez-vous ? Est-elle donc si blâmable d'avoir à cœur votre dignité, votre repos et votre liberté? Notre foi retranche les passions ? Vous vous trompez ; elle les agrandit et elle les élève. Elle vous dit : désirez, mais que votre désir ne s'arrête pas à un monde, à cent mille mondes, il ramperait dans la poussière : désirez l'infini. Elle vous dit : ^yez des attachements, mais dignes de vous, attachez-vous non à ce qui passe, mais à ce qui est éternel. Aimez, puisque le cœur ne vous fut donné que pour l'amour, mais aimez ce qui ne manque jamais, ce qui suffit toujours à ^nie, la perfection immuable et souveraine, en un mot, ^otre Dieu. Notre foi retranche les passions ? Mais c'est à
elle qu'appartiennent les hommes les plus énergiquement et les plus saintement passionnés qui aient paru ici-bas. Est-ce qu'il n'y avait pas une passion brûlante dans le cœur de l'apôtre, lorsqu'il 3'écriait dans l'ardeur du zèle : Caritas Christi urget nos? Oh! l'amour du Christ me presse! Une passion brûlante dans lecœur de Xavier, lorsqu'il courait de continents en continents chercher des âmes à la vérité et à J.-C. et que des serres de son ambition divine il embrassait l'univers? Une passion brûlante dans le cœur de Vincent de Paule, lorsqu'il élargissait son âme à l'égal des misères humaines, qu'il prenait en son sein tous les malheureux et que, pour leur consolation éternelle, il tirait de ses entrailles la plus magnifique de ses créations, il multipliait, et perpétuait ici-bas son cœur dans les servantes des pauvres, dans les Filles de la charité? Notre foi retranche les passions? Que dites-vous? Elle en donne à ceux à qui vous les aviez ôtées. Quand votre philosophie a glacé l'intelligence, que ses doutes ont desséché le cœur et fait mourir toute vie spirituelle et morale dans l'être humain, alors qui rend à vos disciples ce que vous leur avez ravi? Qui ressuscite la vie éteinte? Qui jette des flammes dans ce qui était froid comme le marbre du tombeau? Qui ranime des instincts célestes dans ce qui était insensible comme la poussière? Qui redonne une âme à qui n'en avait plus? Qui, sinon la foi, sinon la grâce, sinon J.-C? Noire foi retranche les passions? Vous devriez l'en bénir, vous qui vous tenez si fort à vos passions et qui voulez y tenir toujours. Pour que vos passions vivent il faut que celles de vos semblables meurent. Et ne voyez-vous pas que la terre est trop petite pour suffire à tous les désirs et à toutes les cupidités? Vous ne pouvez jouir qu'à condition que d'autres s'abstiendront. Puisqu'à tout prix vous voulez garder vos convoitises, ne blasphémez donc plus le sacrifice, bénissez-le plutôt. Vous
avez besoin du présent, remerciez la foi qui nous inspire de le déserter. Il vous faut les créatures, applaudissez à la loi qui nous commande de les mépriser. Vous voulez l'em- Pire du monde, eh bien! encouragez la foi qui vous l'abandonne. Gardez, oui, gardez vos vallées étroites, humides, obscures, puisqu'elles vous sourient; mais laissez le chrétien s'envoler à ses montagnes et à son soleil et à son Dieu. L'mtelligence et la volonté de l'homme réclament J.-C. comnae leur besoin suprême. Montrons en finissant qu'il est réclamé encore par le sentiment et par le cœur; sujet d'une dernière réflexion.
Pai' la pensée, l'homme aspire à la vérité ; par la volonté, '1 lend au bien moral, au devoir; par le sentiment, il appelle le bonheur.
Rentrons encore en nous-mêmes, M. F. Que cherchent nos désirs, lors même qu'ils s'égarent ? Qu'appelons-nous de toute notre puissance de rêver? Que poursuivons-nous de toute notre puissance d'agir? N'est-ce pas quelque chose qui nous manque et dont la possession, croyons-nous, cornerait ces abîmes que porte en soi tout cœur d'homme, quelque chose d'immense, de parfait, de rassasiant, dont la ^le deviendrait notre vie, dont l'être deviendrait notre être; qui agrandirait toutes nos puissances, qui compléterait notre existence, sans lui imparfaite et mutilée? Cette réa-
ite idéale, ce bien souverain, infini, dans lequel nous brû-
"ns de nous absorber et de nous perdre, c'est le bonheur.
Le bonheur! Mais quand, où, comment l'avez-vous vu se réaliser pour vous ou pour vos semblables? Une puissance
^ aie domine ce monde et tient toute la race humaine sous
MÉÉii
son sceptre de fer. Son joug, dit l'Esprit saint, pèse sur les enfants d'Adam, A die exitus de ventre matris eorum usque in diem sepulturie in matrem omnium (1). L'heure qui nous ouvre la vie commence son empire; pour premier tribut, notre berceau lui donne des gémissements et des larmes. Toute condition est égale devant elle : elle visite les grands et les petits sans distinction. A résidente super sedem gloriosam usque ad humilialum in terra et cinere (2). Le réduit du pauvre la connaît; elle n'est pas étrangère dans les palais du riche. Elle s'asseoit indifféremment au foyer de tout ce qui est capable de souffrir. Elle aime cependant à s'abattre sur les hautes fortunes comme le vautour sur les montagnes. Surtout nos joies l'attirent comme le flambeau les oiseaux lugubres de la nuit. Qui de nous ne connaît cet hôte terrible? Qui ne l'a entendu heurter à sa porte? Qui ne l'a vu et combien souvent apparaître ainsi qu'un fantôme sinistre au miheu de sa vie? Qui n'a gémi de lui voir cueillir dans leurs fleurs nos joies les plus douces et emporter en se retirant la plus belle portion de notre existence? Cette puissance, tous vous la nommez, c'est le malheur.
Etrange destinée de l'homme ici-bas ! Il poursuit le bien qui lui échappe, il rencontre le mal auquel il ne peut échapper. Il s'agite sur toutes les voies de ce monde pour y saisir le bonheur auquel il aspire, et il n'est pas un sentier dans la vie oïl il ne se trouve face à face avec la douleur qu'il fuit. Laissez l'homme à lui seul, il ramènera sur soi-même ses désirs ; il déchirera son propre cœur de toute la force de la passion qui le pousse à la félicité. Il faut donc que quelqu'un vienne à lui qui fasse cesser cet antagonisme fatal du cœur humain qui cherche sans fin le bonheur et de
(1) Eccl. 40, 1.
(2) Ibid.
ce monde qui le poursuit sans relâciie par la souffrance. Il faut, disons mieux,, que quelqu'un enseigne à l'homme à trouver le bonheur dans la souffrance même , ou l'homme reste livré sans ressource au désespoir. Gela, M. F., n'ap- Partient qu'à J.-C. Aussi par la nécessité de son intervention divine est-il le besoin du cœur humain.
Deux choses rendent la douleur insupportable à l'homme : il faut souffrir seul, et souffrir sans profit. Or J.-C. seul a le secret de guérir cette double misère, de l'isolement, et de la stérilité de la douleur. Aussi fût-il inutile au reste des humains, il serait nécessaire aux malheureux. ^ J'ai interrogé les sages, je me suis adressé aux vivants, j'ai évoqué de la tombe les morts célèbres. Je leur ai dit tour à tour : apprenez-moi à souffrir. Que m'ont-ils répondu? Les uns me disaient : regarde autour de toi et compare. Combien qui souflVent plus que toi ! Au lieu d'accuser le ciel, bénis-le d'avoir fait ta part si légère. C'est-à-dire que vous me consolez par l'égoïsme. Sans m'ôter une souffrance, vous me donnez un vice de plus.
D'autres me disaient : oublie le malheur en t'oubliant toittieme. Etouffe tes chagrins dans l'ivresse des jouissances ^t par le bonheur que tu arracheras à la terre compensetoi de celui que la destinée te refuse. Le remède de la souffrance , c'est le plaisir. Ainsi à votre école , pour cesser d'être malheureux, il faut cesser d'être homme! Vous laissez la douleur et vous y ajoutez la honte.
Il en est de plus hardis qui disaient : si la vie ne t'apporte que des maux, sache en finir avec la vie. Il y a un ^sile surcontre le malheur, c'est la tombe. Je vous demande le courage, vous me conseillez une lâcheté. Je vous crie : déhvrez-moi des misères du présent; et vous me répondez : affronte celles de. l'avenir qui peuvent être éternelles. Enfin les plus sages me disaient : la souffrance est un
mot qui n'a de sens que celui qu'il reçoit de notre faiblesse ou de notre constance. Nie que la souffrance soit un mal et tu ne seras plus malheureux. Je cherchais auprès d'eux la force et je n'y trouve que l'orgueil!
Mais voici une autre voix qui ne sort point des écoles et des académies, mais de l'Évangile et de la croix. Venez à moi, ô vous tous qui souffrez et qui succombez sous le poids, et moi je vous soulagerai. L'humanité l'a entendue et elle a tressaiUi; car elle a reconnu Celui qui a fait le cœur de l'homme et qui peut bien, sans doute, guérir ce qu'il a créé. D'innombrables générations répondent à son appel. Une révolution merveilleuse s'opère. La race d'Adam qui ne savait jusque-là que répéter la plainte amère de Salomon : tout est vanité et affliction d'esprit, trouve d'un coup sur ses lèvres la langue de la joie et du bonheur. Rien cependant n'a été changé dans la constitution intime des choses. Dans la nature, même vanité du plaisir et même réalité de la douleur. Dans la société, mêmes injustices et mêmes déceptions. Toujours des fortunes qui croulent, des amitiés qui trompent, des tombes qui s'entr'ouvrent, toujours quelque chose qui se retire et qui fuit, honneur, santé, attachements, que sais-je encore? Toujours, en un mot, la souffrance tient le sceptre du monde. Mais quelqu'un est venu que le monde ne connaissait pas, qui porte la souflrance avec l'homme, qui lui apprend à la féconder, qui lui enseigne l'art nouveau de lui trouver des charmes et de l'aimer. Dès lors les choses ont changé non en elles-mêmes, mais dans l'appréciation humaine. Ce qu'on appelait mal s'est appelé bien. Ce qui était l'objet du murmure est devenu l'objet de l'action de grâces et, transformée dans ses sentiments comme dans ses idées, l'humanité a trouvé une joie inconnue à souffrir et elle s'est réconciliée tout ensemble avec la Providence et avec la vie.
Telle est l'œuvre admirable de J.-C, et voici comme il l'accomplit tous les jours dans le cœur de l'homme. En premier J.-C. ôte à la souffrance le délaissement qui l'accompagne. Que je plains celui de nos semblables qui au malheur nécessaire de souffrir joint le malheur volontaire de ne pas croire à J.-C. ! Mon Dieu, l'horrible sort de ne trouver dans le monde que la solitude et de ne pouvoir se retirer en soi-même, sans rencontrer un désert plus vide encore dans son cœur! Car enfin, à qui vous adresser dans votre infortune? Les uns fuiront le contact de votre malheur. Ils craindront que votre seule vue ne laisse au milieu de leur joie comme un fantôme lugubre qui les attriste. Les autres vous convieront à leurs fêtes ; mais comment pleurer devant ceux qui rient ou comment mettre la joie sur les lèvres, quand le deuil est dans l'âme? Quelques-uns, qu'ils sont rares ! pleurent peut-être avec vous. Mais les larmes données à l'infortune étrangère sèchent vite et l'homme épuise sitôt ce que le Créateur a mis de pitié dans ses entrailles! Au moins, direz-vous, l'amitié prendra sa part de ma peine; un autre moi-même m'adoucira le malheur en s'y associant. Je le veux. Mais que de douleurs encore jusque dans cette consolation! Hélas! on ne vous console qu'en s'affligeant. Il faut que votre ami se fasse malheureux pour que vous le soyez moins. Que n'allez-vous plutôt à J.-C. ! Gomme il remplirait ce vide immense de votre cœur! Avec lui point de solitude : Il est toujours prés de l'âme qui souffre. Juxta est Dominus his qui Inhxdalo ^unt corde (1). Avec lui , point de délaissements. Sa mission est de guérir ceux qui ont le cœur brisé et de consoler ceux qui pleurent. Spiritus Domini super me, misit *we lit mederer contritis corde et ut consolarer omnes lit-
(I) Ps. 33, 19.
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itasSËrâ-v
gentes (1). Ohl vous pouvez lui parler de vos peines; il les comprendra, car il a porté toutes les douleurs de l'âme : il les soulagera , car il a appris de ses épreuves personnelles à n'en laisser aucune sans remède. In eo enim in quo passus est et tentatus, potens est et eis qui lentantur auxiliari (2). Donc confiez-lui toutes vos afflictions : il trouvera pour chacune quelque parole qui, comme un baume divin, l'adoucisse et la console. On m'a ravi mes biens. Voici les biens du ciel qui sont à vous. On a flétri ma réputation. Pour l'estime des hommes , voici l'estime de votre Dieu. L'amitié m'a trahi. Pour ce cœur mortel qui n'était pas digne de vous, puisqu'il vous échappe, voici un Cœur divin qui ne se reprend jamais. La mort m'a enlevé ce que j'aimais. Ce n'est qu'une absence, ce n'est pas une séparation éternelle. J.-C. est le Dieu de l'éternité comme du temps. Celui que vous pleurez est avec lui. Tous deux vous pouvez vous aimer encore dans cet ami commun, en attendant que l'avenir immortel vous réunisse en lui et à tout jamais. Imaginez telle affliction qu'il vous plaira. Vous ne m'en nommerez pas une seule qui soit déshéritée de sa consolation divine. Non, non, croyez-le bien, le chrétien n'est jamais seul. Que le temps lui manque, il a l'avenir; que le monde se retire, il retrouve en soi-même tout un monde nouveau. Que l'homme s'éloigne, il lui reste Dieu. Secondement, J.-C. après avoir consolé l'homme de son isolement, lui apprend à profiter de ses épreuves. Ainsi ôte-t-il à la souffrance son second caractère, la stérilité. Quelque impérieux que soit en l'homme le désir du bonheur son âme est si grande qu'elle trouve de la joie à souflVir,' quand elle souffre pour un but glorieux, pour un noble
(l)Is. 61, I.
(2) Hebr. ?, 18.
intérêt. Qu'avez-vous de plus cher que la liberté , que la vie ? Regrettez-vous avec désespoir votre liberté, si vous l'avez perdue pour la cause de la justice? Êtes-vous inconsolable d'avoir laissé une portion de vous-même sur un champ de bataille, si vous avez souffert pour l'honneur de votre pays ? Voici ce qui désespère l'homme; c'est la souffrance sans profit et sans but. Perdre le plus pur de son sang et sans utilité, laisser couler le meilleur de sa vie par les brisures de son cœur et sans résultat! Des larmes jetées au vent, des douleurs qui tombent à terre et dont il ne sort aucun germe , enfin une souffrance qui épuise la sève de l'âme et qui ne produit rien, cela soulève, irrite, pousse à tout le cœur de l'homme. Plus on sent la dignité de son être , plus on s'indigne de le dépenser ainsi en épreuves infécondes. Plus on a la conscience de ce qu'est une intelligence, plus on est désespéré de souffrir et de ne rien créer par la souffrance. Cependant c'est la destinée fatale de tout homme qui ne connaît pas J.-C. ou qui n'en Veut pas. Pauvres âmes ! que votre malheur est grand et qu'il est digne de compassion. Le monde vous plaint de •^ant souffrir. Je vous plains bien plus de souffrir si mal. Vous regrettez ce que le malheur vous enlève : moi, je regrette bien plus pour vous ce que vous enlevez vous- Dième à votre malheur. Que de joies cachées dans ces larmes ^' qui n'en sortiront jamais! Que de consolations en gerbes dans ces douleurs et que vous ignorerez toujours! Que de grâces dans ces afflictions que la même heure amène et emporte ! Quel avenir bienheureux au fond de ce présent ^1 stérile, ce vous semble, et que vous laissez volontairement périr! Que vous manque-t-il donc que d'aller à J.-C? Lui, de sa parole, de sa grâce, il échauffe tout et il féconde out. Ecoutez : Bienheureux ceux qui pleurent parce qu'ils feront consolés! Beali qui lugent... Une nouvelle théorie
^.v.sut:sf:T.i,Bi,^:.,Miiai^
de la douleur se révèle. La douleur, ce n'est plus une faiblesse : c'est une puissance, de toutes la plus noble et la plus féconde, la triple puissance de l'expiation, du mérite et du dévouement. Cette épreuve, si elle est acceptée en union avec J.-C. et pour son amour, efface les souillures de l'ame et répare tout un passé de crimes. Ces larmes, J.-C. les sanctifie, J.-C. les recueille, et un jour viendra qu'il les changera en d'inelTables joies. Il y aura une heure, dans la suite de ces heures qui mesurent la vie des âmes où cette passagère tiibulation opérera un poids immense de gloire. Oui, si vous le voulez, ces souffrances qui vous isolent des hommes, qui vous resserrent en vous-même, qui vous disputent goutte à goutte la vie de votre cœur, elles vont élargir votre âme, dilater la vie dans tout votre être en créant en vous la paternité sublime de l'apostolat. Que le zèle les ollre à J.-C. elles convertissent, elles sauvent, elles rachètent plus que des mondes, des âmes. Ainsi nulle douleur ne reste stérile pour celui qui a J.-C. avec soi. Il souffre, mais il regarde le passé; ses souffrances en effacent les souillures. Le malheur ne lui a enlevé que les faux biens du présent ; il le sauve des maux de l'avenir. Il souffre, mais il regarde le ciel; ses souffrances en méritent les béatitudes. Le malheur lui a ôté les joies qui durent une heure; il lui donne celles qui durent une éternité. Il souffre, mais il regarde l'Église et dans l'Église tant d'âmes qui demandent la grâce et le salul ; ses souffrances les sauvent. Le malheur ne lui a ôlé que les joies de l'homme; il met en lui les joies de Dieu même, car quelles sont les joies de J.-C. sinon d'avoir racheté les âmes par ses douleurs et de les avoir sauvées par son sang? Beati qui lugeni.
De là, par une suite naturelle, le dernier effet de l'influence de J.-C. : Hôte à la souffrance son caractère de né-
cessité. Car, remarquez-le bien, ce qui est nécessaire, c est ce qu'il nous faut subir malgré nous. Mais ce que homme accepte, ce qu'il recherche surtout, cela devient vo- 'ontaire et se revêt pour lui de tous les charmes d'un libre choix. Le paganisme l'avait compris. Par l'un de ses sages 1' a dit : veuillez souffrir, la souffrance ne sera plus un mal ; car le mal n'est pas dans la douleur, il est dans votre cœur qui la repousse. Mais c'était là une philosophie vaine. La douleur sans but et sans profit ne peut être l'objet de amour, elle n'a rien par quoi elle se puisse faire accepter volontairement du cœur humain. Mais la douleur sanctifiée par J.-C. a changé de nature, grâces à ,1.-C. Ce qu'il y a de 'iioins libre au monde a pris un caractère de liberté. Qui ne veut le salut? Qui n'aimo un bonheur éternel? Qui n'est fier de ressembler à J.-C, heureux d'offrir un sacriice à qui en a tant offert pour nous? Tout cela est renfermé dans la souffrance bénie par J.-C. Nous n'aimons pas, sans doute, l'affliction en elle-même; mais nous aidions ce qu'elle opère et ce qu'elle produit. Nous faisons comme les enfants du siècle qui tous les jours perdent pour gagner, dissipent pour amasser. Nous confions à l'avenir les sacrifices du présent, comme ils confient à l'océan l^ne portion de leur or qu'un échange heureux doit leur 'envoyer au centuple. Nous jetons nos douleurs dans le sol econd de la foi, comme ils jettent la semence dans leurs cillons, non pour perdre la vie qui est en nous, mais pour étendre, pour l'accroître de la vie mille fois plus heureuse I"! se recueille dans l'éternité.
Ceci vous explique le bonheur des saints ici-bas Vous y étonnez de les voir se réjouir dans la tribulation, c 8 onfier dans la croix. Quand on vous dit qu'ils appelât la douleur un trésor, qu'ils bénissent plus le ciel d'une preuve que d'une consolation, qu'ils vont même au-devant seumons. . ,
sai^BïiSiî
de la souffrance par le désir et qu'ils se reposent en elle comme dans leur félicité , vous ne voyez là que l'illusion d'une imagination exaltée. C'est que vous ne regardez le monde que des yeux de vos sens et vous trouvez les créatures si séduisantes que vous ne concevez plus que du malheur à les perdre et que de la félicité à en jouir. Les saints regardent de plus haut et dans une autre lumière ; ils regardent le prix de la grâce, les joies du ciel, le bonheur du zèle qui sauve les âmes, le bonheur de ressembler à un Dieu et de lui faire des sacrifices. Ils savent, la foi le leur révèle, que tout cela est le fruit de la souffrance. Alors ils regardent la croix comme J.-C. et du même œil que J.-C. Ils la bénissent, ils l'appellent, ils la serrent avec transport sur leur cœur, ils y mettent leur âme tout entière comme dans leur trésor et leur béatitude.
Que notre foi est donc belle ! Qu'elle est consolante ! Mais aussi, combien malheureux ceux qui l'ignorent! Surtout combien coupables ceux qui par leurs désolantes doctrines s'efforcent de la ravir au genre humain ! En vérité, je vous le dis , c'est le plus grand attentat que l'homms puisse commettre contre l'humanité. Et qu'est-ce donc que l'humanité, qu'un malheureux qui pleure, qui soutire, qui se désespère, s'il ne rencontre un consolateur et un ami ? Quand vous aurez ôté J.-C. à ces Ames qui sont seules dans le monde, où iront-elles porter le poids qui les accable? A quelle oreille les infortunés confieront-ils le secret de leurs peines ? Quand leurs larmes, ce sang de leur cœur, couleront intarissables, quelle main viendra les essuyer ou en arrêter le cours? Quand ils se sentiront défaillir de désespoir, sur quelle poitrine iront-ils reposer leur cœur qui n'en peut plus? Certes, si vous vous êtes ravi à vous-mêmes le Consolateur suprême, vous avez été assez coupables envers vous-mêmes; ne le soyez pas encore envers vos frères. Si ce
JÉSUS-CHRIST BESOIN DE l'ÊTRE HUMAIN 2H
] n'est pour vous, grâce au moins pour nos semblables. Si ce n est au nom de la religion que vous blasphémez, du moins au nom de la philanthropie que vous professez, ayez pitié de leur désespoir, de leur misère, de leur abandon. Comprenez que leur ôter leur foi, c'est ne leur plus laisser d'asyle que la tombe. Tremblez qu'une misère sans refuge ici-bas ne transforme en poignard la croix que vous brisez dans ses mains. Oui, quand vous lui ôtez son Dieu, après •ïue le malheur lui a enlevé les hommes , tremblez qu'elle n accepte le crime pour ressource suprême et qu'elle ne lente une dernière chance , la chance horrible, sanglante, désespérée du néant. Si vous leur ôtez la foi, que leur laissezvous que la tombe? A qui ne peut plus se consoler auprès d un Dieu, que lui reste-t-il? D'en finir avec la vie ou d'en "tiir avec la société devenue pour lui une marâtre !
Pour nous, M. F., qui avons le bonheur de posséder J. -G. parce que nous avons le bonheur de croire, sachons reconnaître le don du ciel et en bénir l'Auteur. Car il n'a pas été ^ait ainsi à tous nos semblables ; non fecil laliter omni nalioni. Oui, soyez béni, ô Dieu, car en me donnant voire foi ■vous m'avez tout donné. A ceux qui ne croient pas, les ténèbres et le trouble, et le désespoir, et toutes les misères du présent que suivront encore les misères de l'avenir qui ne ''lit pas. Et vous m'avez donné la lumière et la paix et l'es- Perance, et tout ce qui soutient et embellit l'existence ici- '^as, et vous me promettez encore toutes les joies de l'exis- 'ence future.
Christ! j'étais dans la nuit et j'allais m'égarer et me l'erdre de chute en chute au fond des précipices; et votre 01 a éclairé mes pas, et vous vous êtes fait la lumière qui conduit au terme de la patrie, lequel est vous-même.
*J Christ! souvent je souffre et je pleure, et les hommes "e me comprennent pas, et ils rebutent mes douleurs. Mais
dans votre foi je trouve tout, et ce qui adoucit les larmes, et ce qui console les épreuves, et ce qui féconde toutes les souffrances de l'âme.
Christ! je porte en mon cœur des abîmes, et les créatures ne faisaient que les creuser davantage au lieu de les remplir. Je promenais de rêves en rêves la vague et ardente activité de mon âme, et je ne recueillais dans mon sein que des tempêtes. Et votre foi a calmé les orages, elle a comblé les vides immenses de mon être, et, en vous mettant dans mon cœur, elle a mis en moi l'inQui,
La plante qui sèche sur sa tige appelle les eaux de la nue; le petit abandonné de l'aigle, demande et l'abri de l'aile maternelle et l'aliment de sa faim. Ainsi vous appelait mon âme, languissante loin de vous qui êtes la source des eaux vives, défaillante loin de vous qui êtes la vie souveraine et qui ne doit point tinir. Et vous êtes venu à moi, vous m'avez ranimé de votre soufOe, vous m'avez rajeuni de la jeunesse éternelle de votre propre vie. Encore une fois, soyez béni! seulement achevez sur moi vos miséricordes. Après la foi qui vous possède sous les voiles donnez-moi encore l'intuition qui jouit de vous dans les clartés des cieux. Amen.
Propter vos cgenus faolus est, oùm esset dives, ut illius inopîa vos clivites essctis.
Lui qui était rielie , k cause de vous s'est fait pauvre, afin de vous enriciiir de son indigence. (II Cor., 8, 9.)
Voil.'^ l'admirable enchaînement et l'économie divine de
^ religion de J.-C. C'est une révélation sublime de la cha-
' e. En la personne du Verbe incarné, la charité descend du
oeiir de Dieu pour aller saisir le cœur de l'homme et le ra-
ener à Dieu. Celui qui possède toute richesse parce qu'il est
perfection, nous voyant épris de ces biens fugitifs queja
■e offre à ses misérables habitants, s'est présenté à nous
Pouillé de ces faux biens, afin que le mépris d'un Dieu
s aidât à rectifier nos appréciations erronées et que la
; semblance de ce Dieu avec le pauvre nous instruisît à
er les pauvres et la pauvreté. Admirables détours sug-
^^'"es à la charité de J.-G. par son infinie sagesse! Strata-
^^mes touchants par lesquels il rattache le riche au pauvre
pauvre au riche! Désormais ce redoutable problème
et le
socia:
c'e l'indigence et de l'opulence trouve en J.-C. sa
214 JÉSUS-CHllIST DANS LE RICHE
solution parfaite. Le riche se voit revêtu, s'il veut être miséricordieux à l'égard de son frère pauvre, du caractère de J.-C. Ce sera ma première partie. Ce riche, par la pratique de la charité, est associé à la mission et à l'influence de J.-C. Ce sera la seconde. Ave Maria.
Je dis d'abord que la charité communique et imprime au riche miséricordieux le caractère de J.-C. Quel est, en effet, le caractère propre de J.-C? Saint Paul nous le'déclare admirablement dans sa seconde épîlre aux fidèles de Corinthe, lorsque pour les exhorter à secourir de leurs aumônes les pauvres de Jérusalem il leur rappelle le grand exemple du Sauveur. Vous savez, dit-il, quelle a été la charité de N.-S. J,-C. Scilis enim cjraiiam D. N. J.-C. Il était riche par le privilège de la divinité et il a daigné se faire pauvre pour votre amour afin de vous enrichir par sa propre indigence. Quoniam propter vos egems faclus est, qmm esset dives ut illms inopiâ vos divites essetis. La grandeur qui descend par miséricorde, la richesse qui se dépouille par charité, voilà donc le caractère propre de J.-C. Ces deux mots expliquent son incarnation et résument dans leur idée la plus haute tous les mystères de sa ne. Suivez-le de la crèche au Calvaire, considérez-le dans toutes les manifestations qu'il fait de lui-même au monde, à Bethléem, à Nazareth, dans sa vie publique au milieu de la Judée, dans sa vie souffrante sur la croix, dans sa vie eucharistique sur l'autel; partout, toujours, c'est le Dieu grand, le Dieu riche qui se dépouille pour l'amour de nous, afin de nous élever par ses abaissements, de nous enrichir par ses sacrifices. Pr opter vos egems faclus est, qmm esset
clives. Or, M. F., c'est le privilège de la charité de communiquer aux riches ce caractère distinctif de N.-S. en telle sorte que, si vous en exceptez l'état de perfection religieuse et surtout le sacerdoce, dont la dignité n'admet point de parallèle, nulle condition sur la terre ne représente plus naturellement et plus parfaitement N.-S. J.-C.
Et ne croyez pas qu'en parlant ainsi nous flattions pieusement la vanité des grands du monde, pour surprendre leur générosité en faveur des pauvres dont nous sommes îiu nom de J.-C. les avocats et les tuteurs. Non, M. F., nous l'estons dans l'exacte vérité et nous ne faisons que vous développer les conséquences nécessaires de notre foi. Sans iloute, les pauvres ont l'insigne honneur d'être les vivantes images de J.-C. souffrant. En eux, nous ne saurions trop le •'edire, c'est un Dieu qui pleure, un Dieu qui a faim et qui ^ soif, un Dieu qui est dans la nudité et dans l'ahandon; un l^ieu qui mendie et un Dieu qui reçoit. Noble et touchante prérogative! M. F., et qui est bien faite pour intéresser votre foi et pour exalter la générosité de vos cœurs. Cependant le pauvre, si haut qu'il ait plu à J.-C. de l'élever, n'est pas et ne peut pas être sa parfaite ressemblance. Le pauvre est pauvre par la nécessité de sa condition ; J.-C. ne l'est lue par la liberté de son choix. Il est riche par la nécessité de son être divin ; qmim esset clives. Le pauvre, par conséquent, ne représente que par un côté l'état de J.-C. sur la terre, ce qu'il fut par sa miséricorde et non ce qu'il est par sa nature. Mais voulez-vous de l'IIomme-Dieu une image plus sensible, une ressemblance plus achevée? Ghercliez-la dans le riche que la naissance et la condition élèvent et que la miséricorde abaisse , qui possède et que la cbarilé dépouille, qui pourrait jouir et sans crime, et qui s'impose la privation et le sacrifice en faveur des indigents, des mall'eureux. J'en appelle, en effet, à vous-mêmes, M. F. N'avez-
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VOUS jamais rencontré dans la vie quelqu'un de ces nobles disciples de la charité chrétienne qui mettent leur bonheur a consoler leurs semblables au nom de la rdigion ■? Souvenez-vous de ce que vous avez vu et des impressions que laissèrent au fond de vos âmes les exemples de leur générosité. Pour moi, je me représente un de ces hommes que I Evangile a le pouvoir de créer, un de ces hommes qui ont reçu du ciel les dons de la fortune, mais qui s'en regardent moins comme les maîtres que comme les dépositaires et les économes, qui se contentent de prélever sur eurs richesses ce que réclament les droits d'une famille et es bienséances rigoureuses de leur condition et respectent le surplus comme patrimoine de l'indigent; qui se refusent avec une sainte horreur aux profusions du luxe, des plaisirs des passions, et ne savent être prodigues et dissipateurs que pour la charité ; qui n'estiment dans la fortune et dans une position élevée que la puissance de secourir le malheur et l'indigence; qui ne craignent pas de descendre jusqu au pauvre pour se faire ses appuis, ses amis, ses serviteurs; qui sont hfureux de tout retrancher à leurs désirs pour soulager ses besoins; qui savent même prendre sur leurs nécessités pour venir au secours des nécessités étrangères, c'est-à-dire se dépouiller pour enrichir, souffrir pour que leurs frères souffrent moins et, s'il est possible, ne souf- Irent plus. Je vous le demande, M. F., un homme, un riche tel que je viens devons le dépeindre n'est-il pas la personnification la plus vraie, la plus complète de J.-C 9En écou tant le portrait que je vous en retrace, ne vous semble-t-il pas reconnaître à des caractères si touchants la figure divme du Sauveur du monde ? Lorsque vous l'avez renconré, navez-vous pas salué en lui sous des traits mortels 1 .mage do la divinité ? Pour moi, je le confesse, je ne pense jamais à ces héros de la charité sans que ma foi me reprc-
sente aussitôt en eux la ressemblance vivante de mon Dieu. Je me rappelle celui qui passa sa vie parmi les hommes en faisant le bien et je me dis à moi-même : ainsi Celui qui est la grandeur souveraine s'est fait ici-bas le serviteur de nos misères. Ainsi Celui qui est riche et la source de tout «ien s'est dépouillé pour notre amour et nous a enrichis <^e ses privations; egenus fachis est quum esset dives. Oui, ce riche miséricordieux ra'apparaît comme son plus auguste représentant. Ma foi voit J.-G. revivre en lui, et elle unit dans sa vénération religieuse et le Dieu qui fut le premier modèle de la charité et l'homme qui en retrace si •^'en le caractère.
Et remarquez, M. F., une autre circonstance qui élève sans comparaison le riche charitable au-dessus du pauvre. Loin de nous, certes, la pensée de disputer aux malheureux a dignité que J.-C. leur a donnée comme la compensation e leur misère. A Dieu ne plaise que nous trahissions jamais es droits de leurs divines prérogatives 1 Mais si nous mêlons au-dessus d'eux dans la religion les riches qui sont déjà 3u-dessus d'eux dans la société, cette prééminence est tout l^nt'ère dans l'intérêt de leurs besoins, de leurs droits, de ^"i" dignité même. Comprenez-le, ô pauvres; plus le riche ^era grand par la charité, plus vous aurez à attendre du 'iche. Nous ne le faisons si élevé que pour vous faire moins •^^alheureux. Donc, remarquez, M. F., que le pauvre ne se ee point à lui-même la dignité que la foi vénère dans sa personne. Il a l'honneur de représenter J.-C, mais cet sonneur tient à sa condition et non à sa volonté. J.-C. en e mettant en lui, lui a fait sa grandeur; le pauvre la reçoit, f ■ '!^'^' presque la subit nécessairement et passivement. Sa ^ondition a beau être vénérable, elle ne demande, elle ne ,^Ppose aucun mérite personnel. Sa dignité est tellement ependante de sa volonté, qu'il peut être vicieux, crimi-
nel, impie , et cependant rester toujours la personnification de J.-C. En un mot, il en est de lui, comme des symboles eucharistiques. Ils cachent un Dieu et ils n'en restent pas moins de terrestres et grossières apparences. Ainsi le pauvre doit tout ce qu'il est à J.-C. seul. Il n'entre pour rien dans la vénération qu'il inspire et il ne peut pas plus en tirer gloire que les images matérielles de J.-C. crucifié par exemple, ne peuvent tirer gloire des hommages de la piété chrétienne. Il en est autrement de vous, ô riches miséricordieux, et c'est là le caractère le plus glorieux de votre dignité. D'elle-même votre condition ne vous crée aucune grandeur dans les idées de la foi; loin de là, si elles n'étaient relevées par un saint usage, vos richesses ne serviraient qu'à mettre un abîme entre J.-C. et vous. Votre fortune ne serait qu'un titre à des anathèmes et qu'un gage de réprobation. Si donc vous aussi, vous avez fhonneur de représenter J.-C. comme le pauvre et plus parfaitement que le pauvre, vous le devez à vous-mêmes et non à votre condition. Vous n'êtes si grands que par votre vertu. J.-C. luimême n'entre dans votre dignité que comme l'auteur de votre fortune et du noble usage qui l'a sanctifié, car de lui seul dérive tout bien et dans l'ordre de la nature et dans f ordre de la grâce. Mais il ne fait pas seul, dans un sens vrai, il ne fait point votre grandeur ; c'est vous qui la créez à vous-mêmes par la charité. C'est le dévouement, c'est le sacrifice qui vous fait les images sensibles et les personnifications vivantes de votre Dieu. Plus heureux que le pauvre, ce qui vous élève, vous sanctifie ; vos prérogatives sont vos mérites et la vénération humaine ne peut honorer en vous la dignité de J.-C. sans honorer vos vertus.
Et voilà, ô vous, qui avez reçu de la Providence les biens de ce monde, voilà ce qui doit être la consolation de votre foi. Si souvent, ô riches, vous vous plaignez de la difficulté
ciu salut ! Si souvent vous nous dites que votre condition vous éloigne de Dieu, vous crée des obstacles insurmontables à la piété et au devoir ! Comment votre condition vous éloignerait-elle de J.-C. puisqu'elle est, si vous le voulez, le moyen de ressembler à J.-C. en reproduisant à la fois et son caractère et ses vertus? Sans doute, la fortune séparée de la religion qui en règle l'usage, est pour celui qui la possède le plus grand des périls. Les richesses sont d'elles-mêmes l'attrait de tous les vices et l'occasion do toutes les chutes, qui ne le sait? Mais que les richesses passent aux mains de la charité, elles changent de nature et se transforment à l'instant en instruments de vertus et en occasions de mérites. Les richesses, dit admirablement un saint, ressemblent aux eaux de nos fontaines. Retenez leur cours ; elles se corrompent bientôt et n'engendrent que des herbes stériles et des reptiles immondes. Au con- Ifaire, laissez ces eaux couler et se répandre, elles vont porter partout la fécondité et la vie. Retenez votre or dans Vos mains , il se corrompt et votre âme avec lui. Diviliœ ^estrœ putrefactœ sunt (1). Laissez-le couler de vos mains et se répandre sur les pauvres, il féconde votre âme et il la Vivifie. riches, comprenez la puissance de la charité. Il ne dépend que de vous de pratiquer toutes les vertus dans une seule. Donnez aux pauvres, donnez beaucoup et, après avoir beaucoup donné, donnez encore. Donnez au prix du dé- Pouillementetdu sacrifice; dans un seul précepte vous aurez accompli la loi et toute la perfection de la loi. Vous serez tempérants, parce que la charité dépensera pour les besoins du pauvre ce que la sensualité eût réclamé pour ses salislactions personnelles. Vous serez chastes, parce que la chal'ité en préoccupant votre âme des soufl'rances de vos frères,
(') Jac, 5, 2.
VOUS fera oublier les paisirs et les joies coupables. Vous serez humbles, parce que la charité vous rendra les serviteurs des plus petits d'entre vos semblables. Vous serez pénitents parce que la charité vous imposera les privations pour les épargner à vos frères. Enfin vous serez détachés, parce que la chanté vous fera de vos richesses comme un bien étranger que vous posséderez non pour vous-mêmes, mais pour les indigents et pour les malheureux. Oui, soyez charitables, ô riches du monde, et vous êtes saints. Vous reproduisez tout ensemble et l'état et les vertus mêmes de J.-C. Comme lui vous unissez dans vos personnes ce qui fit le caractère propre de sa sainteté divine, la grandeur et l'humilité la richesse et le détachement, la facilité de jouir et le sacrifice Lomme lui vous tirez de votre élévation même toutes vos vertus et vous faites tout pour Dieu par cela seul que vous faites tout pour les hommes ; egenus faclus est quum esset dives Il est donc vrai, M. F., qu'il n'y a rien de plus honorable et de plus heureux selon la foi que la condition du riche miséricordieux et charitable. Je vais plus loin, je prétends qu 11 n y a rien de plus honorable et de plus heureux, même selon le monde et au point de vue des idées humaines. Que demandent à la fortune les gens du monde? Deux choses • de la grandeur et des jouissances. RéOéchissez-y sérieusement, vous verrez que c'est la charité qui fait sortir des richesses la plus solide grandeur et les plus douces jouissances du riche. Grandeurs et jouissances vraiment divines puisque ce sont les seules que J.-C. ait voulu connaître icibas. Ccst la le dernier trait de la ressemblance du riche avec le Sauveur du monde.
Quelle fut, en effet, la grandeur humaine de J.-C sur la terre? Il dédaigna toutes les grandeurs qui n'ont d'éclat qu aux yeux de la vanité et de l'ambition : celles de la naissance, de la popularité, du pouvoir, de la science même et
du génie. Il n'estima et ne voulut posséder que les grandeurs de la charité. Obliger le genre humain en se dévouant à son bonheur, s'assujettir tous les hommes en leur faisant contracter la delta d'une reconnaissance infinie, les "lettre tous à ses pieds par la puissance irrésistible des bienfaits, c'est de toutes les gloires d'ici-bas, la seule qu'il n'ait pas rejetee; mais aussi celte gloire, qui la posséda jamais comme lui ? triomphe de la charité ! La malice des hommes ^ pu tout disputer à Dieu ; elle n'a pu méconnaître en lui les grandeurs de la bienfaisance et du dévouement. Les passions ï'esistent tous les jours à la foi de sa doctrine et de ses miijacles : elles ne peuvent refuser des hommages à la mémoire de ses bienfaits. En lui elles blasphèment le Dieu, mais bon gré malgré, elles bénissent le bienfaiteur de l'humanité.
Eh bien ! riches chrétiens, voilà la grandeur que J.-C. ^6«t vous communiquer et qu'il ne tient qu'à vous de partager avec lui. Ilélas ! le crime trop ordinaire des grandes wtunes, c'est de s'élever au-dessus de la condition hu- "lame. Les riches, les puissants du monde ont beau rencontrer de toutes parts des preuves de leur néant, ils ont Pcme, ce semble, à se persuader qu'ils sont de simples créa- "res comme le reste des mortels. Leur prospérité leur enfle le cœur. Parce qu'ils possèdent plus que les autres lommes, ils s'imaginent qu'ils sont d'une autre nature. Ils ont les dieux, nous a dit le prophète, et ils veulent être ''aites en dieux. Orgueil sacrilège et qui ne fait qu'attirer ^ur ces idoles de chair et de boue les foudres du grand ^'c« qui réside dans le ciel. Il est toutefois pour les 1^ es et pour les grands, un orgueil légitime que la reli- 8'on ne condamne pas; loin de là, elle travaille sans cesse ^^exalter. Qu'ils soient donc, s'ils le veulent, am!)itieux, '^ qu'ils le soient noblement et saintement; qu'ils aspi- '^ !» élever, mais que ce soit par la charité. Oui, ô ri-
ches, voilà un but cligne de vos désirs et de vos efforts ! Aspirez à être les divinités d'ici-bas, mais ne faites pas les dieux à la manière des idoles qui reçoivent et ne donnent rien. Soyez dieux comme J.-C. en faisant du bien, en descendaiilpour consoler, en vous dépouillant pour enrichir. En un mot, soyez les bienfaiteurs de vos semblables malheureux, vous crie saint Chrysostome, et vous êtes des dieux. Fac calamiloso, cl sis deus.
Et c'est là, n'en doutez point, la sohde grandeur du riche. Au fond que sont toutes les autres grandeurs? Quelque chose de trop détaché de nous et qui tient trop peu à notre être pour nous créer une véritable élévation. Soyez puissants, soyez honorés, soyez par le rang les premiers entre vos semblables ; rien n'est changé pour cela dans vos personnes. Vous ressemblez à la statue placée sur une haute colonne et qui voit tout à ses pieds. L'élévation apparLient au piédestal et non à l'image qu'il soutient. Ah ! la grandeur qui vient de la charité est d'une autre nature; elle tient à votre cœur et c'est le cœur qui fait l'élévation de l'homme. Ici vous ne devrez rien à vos ancêtres ou aux circonstances ; c'est vous seuls qui vous êtes faits tout ce que vous êtes. Les autres grandeurs peuvent appartenir également au mérite et à la nullité morale. Celle-ci est le privilège exclusif des nobles cœurs et des grandes âmes. Les autres ne font que des envieux et dès lors des ennemis. Celle-ci que des obligés et des heureux. Les autres ne vous valent que des hommages vains et menteurs, que la servilité vous rend et qui trop souvent cachent le dépit et la haine. Celle-ci vous mérite une vénération religieuse et crée pour vous un culte semblable en quelque sorte h celui qui s'adresse à la divinité. Fac calamiloso et sis deus.
Vous tenez donc, ô riches , votre grandeur entre vos mains ; soyez généreux, soyez charitables. La reconnaissance
publique qui honorera en vous la ressemblance de J.-C. vous rendra au centuple en respects, en amour, en culte l'eligieux ce que vous vous serez ravi à vous-mêmes par les sacrifices de l'aumône et par les condescendances de la charité. riches, comprenez-le, quand vous donnez, vous l'ecevez ; quand vous vous oubliez pour vos frères, vous travaillez pour vous-mêmes; quand vous vous faites petits au- Pi'ès d'eux vous devenez grands; quand vous vous faites leurs serviteurs, vous êtes plus que leurs supérieurs et leurs maîtres, vous êtes leurs divinités. Encore une fois, ô l'iches, soyez généreux, soyez charitables, et vous êtes des dieux ! Fac calamitoso et sis deus.
Mais ce n'est pas tout. La charité qui fait la grandeur du riche, va faire encore ses jouissances les plus douces et son véritable bonheur. Ne perdons pas de vue le modèle divin, ■'•-G. Jésus-Christ a eu ses joies, car il en faut môme à un Dieu; mais joies subhmes, et bien dignes de son cœur. Saint Paul nous en révèle le secret dans cette parole du Sauveur que l'Évangile ne nous a point transmise, mais que le saint «potre a conservée au monde : bcatius est magis dure quam "'<:ciperc{i). C'est chose plus heureuse do donner que de recevoir. Aveugles que nous sommes, nous nous imaginons que le bonheur est à recevoir, et voilà pourquoi nous demandons sans fin à toutes les créatures. J.-C. nous désabuse de notre erreur. Le bonheur est à donner. Deatius est magis ^«-re quam accipere. Donner voilà les véritables joies de bomme, de Dieu môme. Que fait Dieu, que se communiquer, que se répandre, que donner sans cesse et sans mesure, de sa propre plénitude? Que fit J.-C, sur la terre, qu'obliger, que servir, que se dévouer, que donner à tous et de toutes manières? Ce furent là ses seules jouissances ici-bas;
(') Act. 20, 35.
il ne connut que celles du dévouement et des bienfaits Croyez-nous, M. F., c'est dans la charité que Dieu nous a cache la véritable joie du riche. Hélas! les fortunes élevées portent toutes en elles-mêmes un ver secret qui les ronge Le viîlgaire qui ne voit les choses que de loin et qu'à la surface envie aux grands et aux riches leur féUcité : i?.«te„, dixerunt populum eut hœc sunt (1). Mais qu'importent de vains dehors? Si pressés que soient autour de vous vos serviteurs ou vos courtisans, ils ne sauraient barrer le passage a k douleur. Si somptueuses que soient vos maisons, elles n en sont pas moins le temple de l'ennui et du chagrin. Riches du monde, il faut vous distraire de cet ennui qui vous tue ; la charité vous offre des distractions tout à la fois les plus innocentes et les plus douces. Au milieu de vos prospérités, votre âme reste vide. Eh bien! remplissez votre existence et votre cœur, mais que ce soit par des bienfaits Vous ne sauriez être seuls avec vous-mêmes; la solitude vous accable. Eh bien ! fuyez-vous vous-mêmes , mais que ce sou pour aller aux malheureux et aux pauvres. La vie si souvent vous pèse ; rendez-la légère en prenant le fardeau de vos frères Vous avez tant de douleurs, si amères quelquefois ; oubliez-les en consolant les douleurs d'autrui. Vous avez si peu de joies et encore si fugitives ; procurez-en à vos semblables, et créez-vous à vous-mêmes le bonheur en le donnant aux autres. Certes je ne dis rien ici qui n ait sa preuve dans voire expérience personnelle. Vous avez fa>t souvent du bien à vos semblables; voire cœur
''''''' les plus douces que vous ayez connues? Oui, quand vous avez visUe l'abandon et le malheur du pauvre quand vous avez consolé ceux qui pleuraient, quand vous avez (I) P?. 1/i3, 15,
donné du pain à une pauvre mère qui ne nourrissait ses enfants que de ses larmes et de son désespoir, quand vous avez remplacé la Providence auprès d'une famille délaissée en adoptant son infortune, en un mot, quand, à l'exemple oe J.-C, vous êtes descendus pour servir, vous vous êtes dépouillés pour donner, est-ce qu'alors votre âme ne s'est pas dilatée en elle-même ? Est-ce que vous ne vous êtes pas trouvés contents et satisfaits de vous-n^êmes? Est-ce que vous n'avez pas senti votre cœur se remplir, votre être s'élever, votre vie s'agrandir d'une vie nouvelle et jusque-là inconnue? Est-ce qu'une puissance invisible ne vous a point rendu au centuple en paix secrète, en délices intimes tout ce que vous vous étiez ravi parla charité? Voilà, M. F., des joies dignes de vous. Celles-là, la conscience ne les réprouve pas, elle les consacre; la raison n'en rougit pas, elle en est fière ; le temps ne les flétrit point, il les reproduit par le souvenir même. Car c'est la fécondité merveilleuse de la charité de faire naître de la mémoire du bienfait Une jouissance toujours nouvelle. Croyez-moi, ne vous en- V'ez pas un bonheur si doux et à la fois si facile. Quand vous n'avez usé de la fortune que pour vous seuls, que vous ^ donné la fortune? Vos plaisirs, vous le savez trop, vous °nt laissés moins hommes et moins dignes de vous-mêmes, eomme le disait cet ancien, ils ne vous ont pas laissés plus heureux. Usez donc de la fortune d'une façon nouvelle, non plus pour vous, mais pour les autres. Déçus que vous tûtes parles créatures, vous les accusez comme Salomon. -•ans votre chagrin vous prononcez, comme lui, que tout lei-bas n'est qu'affliction, et que le bonheur n'est qu'un -"lot. Ah ! ne désespérez pas sitôt de l'existence, du bonheur, et de vous-mêmes. Essayez encore de la vie par un autre endroit, avant de lui jeter un analhème décisif, ne fût-ce que pour en épuiser l'expérience. Tentez au moins à la
SERMONS. 15
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suite de J.-C, cette voie des sacrifices, du dépouillement par la charité. Vous n'avez point trouvé de bonheur à recevoir : voyez enfin si, comme J.-C, vous ne trouveriez point le bonheur à donner. Beaiius est magis dure qucmi accipere. Mais s'il y a tant de joies dans l'aumône que donne une pitié toute naturelle et qui ne s'adresse qu'à l'homme, que dire des joies de l'aumône, quand c'est la foi qui la donne et que dans le pauvre elle s'adresse à un Dieu, à J.-C. ? Sortons, M. F., des horizons de la terre, regardons les choses d'en haut, non plus en hommes, mais en chrétiens. L'Évangile a transfiguré le pauvre. Dans sa personne la foi met J.-C. même, non par une fiction, mais par une substitution réelle et qui fait partie de notre religion. Eh bien, cette dignité du pauvre, si vous le voulez, est tout entière à votre profit et dans l'intérêt de votre bonheur. Quand vous donnez au pauvre, vous donnez à J.-C. Quand vous servez le pauvre, vous servez J.-C. Quand vous consolez le pauvre, vous consolez J.-C. Certes, M. F., s'il est doux d'essuyer des larmes, ce doit être quand on essuie les larmes d'un Dieu. S'il est consolant de servir autrui, ce doit être quand on sert celui qui le premier se fit le serviteur de nos minères et de nos besoins. S'il y a de la joie à donner, ce doit être quand on donne à un tel ami et à un tel père. Enfin s'il y a du bonheur à se dévouer, ce doit être quand on se dévoue pour qui ne voulut vivre et mourir que pour nous. riches, j'en ait dit assez à votre foi et à vos cœurs. La voie de la béatitude vous est révélée ; il ne tient qu'à vous d'y marcher. Donnez et vous êtes heureux. Donnez beaucoup et vous êtes très-heureux. Donnez sans mesure, et vous êtes parfaitement heureux.. Beutius est magis dare quàm accipere.
Voilà le privilège de la charité : par une touchante ressemblance de condition, de vertu, de grandeur, de jouissances môme, elle reproduit dans le riche le caractère de
J.-C. Oh ! que notre religion est belle et qui n'admirerait les célestes créations de sa foi ? Pour rendre aux pauvres ce que leur condition leur ravit parmi les hommes, elle "lefc en eux J.-C. et de peur que ce magnifique contre-poids ne les élève trop au-dessus des riches, elle enseigne à ceuxlà qu'il ne dépend que d'eux de partager le glorieux privilège dont elle a doté l'indigence. Grâce à cette admirable économie, toutes les distances se rapprochent, tandis que les divisions s'effacent. Vivant tout ensemble dans le pauvre et dans le riche, J.-C. les consacre également, il les unit tous deux dans les liens d'une religion commune qui divinise dans l'un le malheur et dans l'autre la charité. Riches, que désormais la bienfaisance doit vous être facile I Pau- ^'l'es, que votre indigence doit vous être glorieuse ! Riches, »vec quel empressement et avec quel respect vous allez donner à J.-C. qui souffre et qui demande dans le pauvre !
auvres, avec quelle reconnaissance et avec quel amour ^ous allez recevoir des mains de J.-C. qui se dépouille et qui donne dans leriche ! Non, d'une part plus de duretés, et de l'autre plus de murmures; d'un côté plus d'égoïstes, ^' de l'autre plus d'ingrats. Et vous, hommes du siècle, économistes, philanthropes, comparez vos théories à ces créations de la charité catholique. Est-ce vous qui élèveriez '^«ssi tout ensemble le riche et le pauvre? Est-ce vous qui sauriez diviniser de la sorte et du même coup la bienfaisance '^^ la misère, la souffrance et l'humanité? Ah ! faites-nous Srace de vos calculs ; bénissez plutôt, adorez notre Maître et ^ l^otre et laissez régner paisiblement sur vos semblables une
'gion que vous pouvez bien méconnaître, que vous pouvez •^n persécuter, mais que vous ne remplacerez jamais. ^^ a charité communique au riche miséricordieux le carac- J'e de J.-C. ; j'ajoute qu'elle l'associe à l'influence et à la mission de J.-C.
Représentez-vous, M. F., votre adorable Sauveur dans le cours de sa vie apostolique. Il s'entourait des classes les plus humbles de la société, comme d'une cour privilégiée. Qui le suivait dans ses courses ? Qui se pressait auprès de lui dans ses divines prédications ? C'était la multitude innombrable des petits, des artisans, des pauvres, des malades, de ceux qui étaient dans la souffrance et dans le malheur. J.-G. se plaisait au milieu de celle famille de son adoption et chacun recevait de lui quelque bienfait. Il guérissait les malades, il consolait les affligés, tous ses pas étaient marqués par quelque miracle de sa charité, et il passait en faisant le bien.
Voilà^ riches du monde, votre modèle. La jouissance, le crédit, l'élévation du rang, la fortune vous créent une mission semblable à celle du fils de Dieu; vous n'êtes placés au-dessus de vos semblables que pour descendre par la compassion et le dévouement de la charité.
Or, en réfléchissant sur l'action qu'exerçait par sa charité N.-S. J.-C, j'y trouve trois points de vue principaux. En se dévouant ainsi pour les petits et les pauvres, premièrement, il venge la Providence ; secondement, il restaure la société humaine ; troisièmement, il prépare les voies à la religion qu'il révèle.
D'abord, je vois dans la charité de J.-C. la manifestation de la Providence. Quelle est la grande, l'éternelle accusation contre la Providence? N'est-ce pas l'inégalité des conditions ? Dans tous les temps l'orgueil, l'envie, la misère, ont élevé la voix contre le ciel et ont demandé pourquoi sous un père commun, des enfants si diversement partagés?
Pourquoi les uns au sommet, les autres dans la poussière? Surtout pourquoi la fortune et par elle toutes les jouissances aux uns; l'indigence, le besoin, toutes les privations aux autres? Questions terribles. Vous savez combien il en est sorti de blasphèmes. J.-C. les résout par sa charité et les résout à la gloire du ciel et à la consolation de l'humanité tout ensemble. Quand on le vit, lui, le premier et le plus grand de tous, lui Dieu, s'abaisser jusqu'à la multitude, se faire l'ami, le serviteur de tous les besoins et de toutes les infortunes, oh ! alors la reconnaissance arrêta le TOurmure sur toutes les lèvres. Le monde vit en lui la personnification de la Providence, et il l'était dans la réalité. Dès lors il n'y eut plus lieu de douter que le Père céleste ûe prît soin de tous les membres de sa famille de la terre. En voyant un Dieu se mêler ainsi à tous les hommes pour leur faire du bien, nul ne put se croire délaissé. Si bas qu'il fût placé dans la hiérarchie sociale, si petite que fût sa part aux jouissances, et si grande que fût au contraire sa part aux misères de cette vie, tout être humain dut se dire qu'il n'en était pas moins l'objet des sollicitudes paternelles du Créateur. Essuyées par une telle main, les larmes perdirent leur amertume ; partagée par un tel consolateur, toute douleur s'allégea, toute misère s'adoucit. L'homme "Marcha avec courage, avec joie même dans celte route de ta pauvreté où il rencontrait un Dieu pour compagnon et pour appui ; et ainsi, tout ce qui souffrait sur la terre fut l'econcilié avec la Providence.
Comprenez-vous le magnifique rôle qui vous est assigné d en haut, ô riches, ô grands du monde? Vous devez être 'es apologistes de la Providence en vous faisant par votre ehariié ses représentants auprès des malheureux et des pauvres. Ne l'oubliez pas, vous n'êtes grands que de l'abiection, et riches que de l'indigence d'un grand nombre
de VOS semblables. En vous donnant le superflu Dieu a refusé le nécessaire à des milliers de pauvres; et ainsi, il s'est fait tort en quelque sorte à lui-même en vous faisant trop de bien. Sa sagesse, sa justice, sa bonté se trouvent donc en péril par votre fortune ; car votre fortune donne aux malheureux et aux pauvres un droit apparent de se plaindre et d'accuser celui qui semble avoir oublié leurs besoins pour ne penser qu'à vos jouissances. C'est à vousdejustifier et d'absoudre votre bienfaiteur devant les créatures. Donnez, M. F., donnez aux pauvres; faites-vous par les condescendances de la charité les égaux , les amis, les serviteurs des pauvres ; soyez, en un mot, pour les pauvres ce que pour eux J.-C. a été; alors la Providence sera comprise et elle sera bénie.
Que dit, en effet, le pauvre lorsqu'il voit le riche venir à lui pour le consoler et le secourir? 11 se dit que c'est Dieu qui lui envoie ce consolateur et ce bienfaiteur et il en conclut qu'il n'est pas étranger aux sollicitudes du Père céleste. Que dis-je, M. F. ? Le pauvre vous regarde du même œil que les peuples autrefois regardaient N. S. dans l'exercice de sa charité adorable. Il vous regarde comme la Providence incarnée, visible, venant sous les traits de ses semblables l'assister et le soulager. Oh ! comme sa foi éclairée par votre charité lui donne alors l'intelligence du plan de la sagesse divine ! Vos richesses et sa pauvreté ne lui sont plus maintenant, les unes un sujet d'envie, l'autre un sujet de désespoir. Dans toutes deux, il aperçoit le lien providentiel de la société humaine. Il comprend que ces distinctions de fortune et d'indigence , en même temps qu'elles servent d'épreuves à la vertu, forment la base de ces rapports fraternels qui doivent unir en une seule famille tous lés hommes. A ses yeux, ô riches, vous étiez tout à l'heure des étrangers , disons le mot, des ennemis. Il comparait
ses privations à votre abondance, tout ce que vous avez de trop et tout ce qui lui manque, et je ne sais quelles pensées de l'enfer se pressaient dans son cœur; c'était la haine, c'était le blasphème, c'était le désespoir. Maintenant d'autres sentiments sont descendus dans son âme. C'est la reconnaissance, c'est l'espérance , c'est l'amour. Vous êtes pour lui des frères par qui lui arrivent les dons du Père commun, qui méritent doublement son affection, et comme les enfants d'une même race et comme les tuteurs de son abandon et les trésoriers de son indigence. De votre compassion , il conclut celle de son Dieu ; dans \'os sollicitudes il voit ses sollicitudes ; dans vos aumônes •l bénit les dons de la Providence. L'inégalité des conditions disparaît et le Créateur est absout.
N'enviez-vous pas un rôle si magnifique, et qui d'entre Vous ne s'estime heureux de pouvoir représenter la divinité par son attribut le plus sublime, la miséricorde et la bonté? t^ertes c'est là, si je ne me trompe , quelque chose de plUs gfand, de plus noble, que de ne vivre, comme font tant de "Mondains, que pour soi et pour les plaisirs. Car, je le deniande, qu'est-ce qu'un riche égoïste et dont l'existence se concentre dans les jouissances personnelles? Quel rôle joue-t-il dans le monde et de quelle utilité est sa vie? Je sais bien que dans ce siècle de déraison, il ne manquera pas de sophistes pour nous prouver que son égoïsme n'est pas sans profit pour la société. N'a-t-on pas prétendu mettre le luxe et les passions au nombre des utilités publiques, parce que, dit-on, le luxe et les passions consomment, et la consommation développe le travail et alimente l'indigence? celle gloire, en vérité, pour de tels riches et qui leur est com- ■^une avec tous les fléaux, lesquels eux aussi consomment et par là même offrent et un exercice au travail et un aliment ''^ l'indigence. Hélas, ils sont dans la société et pour leurs
semblables, ce que sont dans nos champs et pour les plantes les plus précieuses, ces arbres stériles qui tuent tout ce qui prend racine à leurs pieds et ne peuvent souffrir autour d'eux qu'un désert. Pour vous, ô riches charitables et miséricordieux, c'est vous qui êtes vraiment utiles sur la terre. Votre opulence est le bien de tous autant, plus même que votre bien personnel, puisqu'autant, plus que vous les pauvres vivent de vos richesses. Croissez donc toujours en prospérités, puisque votre bonheur est celui de vos frères; croissez comme ces arbres bienfaisants dont le tronc étaie la faiblesse des jeunes plantes, dont le feuillage tempère l'ardeur des étés , dont les rameaux abritent les oiseaux du ciel, dont les racines n'attirent les sucs de la terre que pour les rendre à l'homme et avec usure dans l'abondance de ses fruits. Laissez, laissez à d'autres les ruineuses et stériles prodigalités du luxe, du plaisir, des passions ; mais vous, ne retranchez rien des fécondes profusions de la charité. A l'exemple de J.-C, mêlez-vous par les bienfaits, par la pitié, aux classes les plus délaissées et les plus souffrantes. Gomme J.-C, vivez pour essuyer des larmes, consoler des douleurs, réparer des misères. Comme J.-C, soyez la Providence descendue sur la terre et sous une forme humaine au service de tous les besoins de l'humanité. Voilà un rôle divin et le seul digne de votre foi tout ensemble et de votre cœur.
Et remarquez-le, M. F., après tout, c'est travailler pour vous que de travailler ainsi pour la Providence; car la fortune, de qui dépend-elle? De vous ou de Dieu? Qui élève ou qui abaisse? Qui fait passer la tempête ou descendre la rosée qui fertilise la terre? Qui arrête ou fixe les richesses et qui leur donne des ailes pour s'envoler et s'enfuir v Dieu M. F., Dieu seul. Quand donc l'homme s'isole dans son égoisme, quand il épuise pour ses jouissances personnelles
la fortune dont le pauvre doit vivre avec lui, Dieu se doit à lui-même de lui retirer des biens qu'il profane, dont la possession entre ses mains devient un argument contre la Providence. .Aussi, tant de ruines subites, tant de richesses "isparues dans un abîme soudainement ouvert , tant de prospérités évanouies en un clin d'œil, tout cela, n'en doutez point, n'a pas d'autre cause qu'un abus criminel. Dieu s, est fait justice et à ses pauvres en retirant à l'économe 'usurpateur une administration inique. Voulez-vous au contraire fixer la fortune mobile, et comme l'enchaîner à votre Waison? Que dis-je, .voulez-vous la faire croître et grossir chaque jour de quelques prospérités nouvelles ? Donnez et, ^Près avoir donné, donnez encore, donnez toujours. Intél'essez à vos richesses le Dieu qui en est le distributeur ; Usez-en pour la gloire de la Providence et la Providence se "evra elle-même de faire croître des biens qui ne servent ^u à la manifester parmi les hommes. Croyez-nous, M. F., ^'^ilà le secret de perpétuer l'abondance dans vos familles, oilà la vraie science de fonder des fortunes solides et qui passent avec votre nom à votre postérité. Les apôtres de la rovidence en furent toujours les favoris.
Que fut encore J.-C. par sa charité ? Le restaurateur de ^ société humaine. A l'époque où il apparut dans le monde, "^s les liens qui unissent les hommes entre eux, s'étaient 'i^ches. Il y avait encore dévastes agrégations d'individus, utes les formes extérieures de la société subsistaient, des 'S, des pouvoirs publics, les distinctions des classes, et je ne 'S quel ordre à la surface des choses. Mais celte union qui j son hen dans les âmes, qui se fait par l'amour mutuel, par
on de soi aux autres, et en quoi seul consiste la communauté.
L'hom
on en avait perdu jusqu'à la notion depuis longtemps.
ime vivait à côté de l'homme, mais non avec l'homme, uombrables individus se touchaient par des relations
.i^mm^mni^^m''
toutes matérielles^ mais sans se pénétrer et sans se fondre, et, sous l'empire d'une même législation, sur le même sol, des abîmes séparaient et isolaient entre eux tous les hommes. J.-G. proclame le grand précepte : vous aimerez le prochain comme vous-même, et il le pratique dans sa perfection la plus sublime. 11 vient sur la terre vivre avec leo hommes et il vit pour eux. Contemplez-le. Qu'est-ce que son existence que le dévouement de lui-même à tous, que l'acte permanent du sacrifice? Il parle, il agit, il souffre; c'est pour le bien de ses frères, de ceux dont son amour l'a fait le semblable. Il est cependant le maître, le souverain de tous, mais il conçoit et nous apprend à concevoir la prééminence et le pouvoir sous une notion nouvelle, la notion du service public. Ceux qui sont grands, dit-il, parmi les nations prouvent parla domination leur puissance; il en sera autrement parmi vous ; vos autem non sic. Celui qui est grand se fera l'égal du petit et celui qui sera le plus élevé sera le serviteur de tous ; Ego mitcm in medio vestrum sum sicut qui ministrat {\) . Vous savez s'il avait sujet de se rendre ce témoignage. Il fut bien plus que le serviteur des hommes, il, fut leur victime. Alors, M. F., la société parfaite fut définitivement constituée. Par son nseignement et par son exemple, J.-C. condamna à jamais la loi étroite et barbare de l'égoïsme. Il élargit le cœur de l'homme par la charité comme il avait élargi son intelligence par lu foi. En j)laçant ainsi dans le dévouement et le sacrifice le lien- de la communauté, il agrandit et resserra en même temps tous les rapports de la vie publique parmi les hommes. Il laissa subsister, sans doute, les distinctions diverses qui classent les individus et qui résultent inévitablement de la convention humaine ; mais il en fit dos devoirs et une mission et, chose admirable, grâce au dévouement (1) Luc, 22, 27.
commandé par son exemple comme par ses leçons, voilà que la puissance et la faiblesse, la fortune et l'indigence se trouvèrent rapprochées par leur opposition même. L'unité Sortit de la division des classes : le riche en se dévouant au pauvre le fit un autre lui-même; le pauvre en voyant le l'iche au service de son indigence se sentit rendu à la dignité d'homme, et l'amour mutuel naissant de ces rapports iiouveaux, la société humaine réalisa sans secousses, sans efforts, la fraternité universelle.
C'est cet ordre, riches chrétiens, que vous êtes appelés 'lu ciel à conserver et,- s'il se peut, à étendre. Les passions le troublent sans cesse et travaillent à le détruire jusque dans ses derniers vestiges. C'est à votre charité de le défendre ^t de l'affermir. Nous ne pouvons pas nous dissimuler, **• P-, que la foi qui se retire peu à peu de notre société indif- 'crente ou sceptique, emporte avec soi le ciment qui liait ensemble toutes les choses. Le monde moderne, tel que nous le font l'impiété et le doute, reproduit à nos yeux, sous les 'apparences matérielles de l'ordre, une confusion profonde et de jour en jour plus menaçante. Les besoins, les habi-
•^"Cs, les accidents de la naissance, groupent encore les
•tînmes sur le même sol, mais l'union des Ames est brisée.
3r quel point de leur être les hommes se touchent aujour- '- "ui, qui pourrait le dire ? Les croyances retenues par les ^"s, dédaignées ou repoussées par les autres, au lieu de
'approcher, séparent, éloignent. Les lois circonscrivent la
guerre au lieu de l'éteindre, elles maintiennent l'ordre à la
l'iace et refoulent les divisions à l'intime des âmes. Les
erets, seule puissance que tous proclament, développent
^ris relâche et de tous côtés des germes de rivalité, de
"Ile, et mettent sans cesse aux prises les individus avec
ifidividus, les classes avec les classes, mais au fond de
^•^s âmes que remuent-ils? Que demande-t-on dans les
rangs extrêmes de la société? Que veut-on sous le nom de liberté? Quelle égalité rêve-t-on et quelle fraternité? Ne nous y trompons pas , l'impiété qui s'enracine , chaque jour, dans les conditions inférieures, leur a ôté avec les espérances de l'avenir tout un monde et le monde de l'infini. Les désirs, les passions, les cupidités que la foi désarmait pour le temps en les tournant vers l'éternité, retombent de tout leur poids sur la terre et affluent ensemble vers ces richesses qu'un petit nombre possède et que tous se disputent. La société n'est plus qu'un champ de bataille où les jouissances et le besoin, la prospérité et l'indigence sont en présence, s'observent, se menacent, et commencent déjà par les défiances et les haines ces luttes qui se continuent et s'achèvent par des ruines et dans le sang. Il faut qu'une crise violente emporte, un peu plus tard, un peu plus tôt, l'ordre social tout entier, ou que la charité, cette fille du ciel, vienne se placer entre ces classes rivales et ennemies, et qu'elle les désarme toutes àeu\ en rassurant les unes et en consolant les autres par son dévouement. Venez donc, ô riches chrétiens, venez au milieu de cette société défaillante et qui porte en son sein tant d'orages, venez comme J.-C. vint autrefois à la société païenne que sa charité régénéra en la transformant. Vainement la sagesse du siècle se travaille et sue pour retenir les éléments qui se fuient, pour constituer avec les germes mêmes de la division, l'ordre et l'unité des faits, démontrant chaque jour avec l'insanité de ses efforts, l'impuissance de ses ressources. Mais vous, ô riches chrétiens, vous pouvez ce qui est impossible à la philosophie et à la politique. Imitez le divin Maître. Selon ses préceptes, à son exemple, soyez les serviteurs de ceux qui sont au-dessous de vous, et votre dévouement renouvellera les miracles de restauration sociale qu'opéra le dévouement de J.-C. Des pauvres envient votre
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opulence, faites en leur bien propre en la partageant avec eux. Les pauvres se blessent de votre élévation; intéressezles à votre grandeur en les faisant monter jusqu'à vous par les égards les respects qui doublent l'aumône en soulageant avec la faim du corps, le besoin de dignité que porte en soi tout cœur d'homme. Les pauvres se plaignent de n'être comptés pour rien dans la société, et d'être par leur condition étrangers parmi leurs concitoyens et sur le sol niême de la patrie. En vous donnant à eux pour les consoler, donnez-leur plus qu'une patrie, une famille ; plus que des concitoyens-, des frères. Ils parlent de leurs droits, répondez-leur par la bienfaisance qui ne calcule pas les droits et qui toujours les dépasse, parce qu'elle se mesure par l'amour. Ils rêvent l'égalité; allez au delà de leurs rêves : non contents d'en faire vos égaux, faites-vous leurs inférieurs par le service de la charité. Ils dévorent en quelque sorte la terre de leurs désirs et de leurs cupidités ; prouvez-leur par votre exemple qu'il y a ici-bas quelque ebose de plus heureux que de jouir , se priver pour ses ^''ères. En un mot la plaie de la société, c'est l'égoïsme ; appliquez-y le mérite divin du sacrifice. Oui, le sacrilice! Et e'est parce que le sacrifice n'est point au fond des théories et des institutions de la philanthropie, c'est pour cela qu'elle •■este, malgré ses efforts, impuissante à guérir les maux qui '■ongent la société humaine. Elle a beau donner à l'indigence et, s'il se peut, jusqu'à la prodigalité ; en apparence, ^' y aura moins de malheureux ; dans la réalité, il n'y aura P^is moins de mécontents. Elle distribuera des secours; les pauvres diront qu'elle leur jette une obole pour pouvoir jouir en paix de ses trésors. Elle bâtira des hospices ; les pauvres l'accuseront d'élever ces murs pour mettre une arrière entre eux et leur indigence et les fêtes des riches. ^^ elle s'épuise en créations matérielles pour les classes in-
digentes ; elle les trouvera toujours ingrates et toujours ennemies. Mais que la charité se présente à son tour et en un instant elle va réaliser ce qui restait impossible à la philanthropie. C'est que la charité s'identifie avec le pauvre; elle pleure avec lui, elle souffre avec lui, elle vit avec lui et pour lui, elle se dépouille, elle se dévoue, elle se donne elle-même. Oh! oui, elle seule sait aimer, et n'est-ce pas l'amour qui crée toutes les choses ?
Enfin la charité de J.-C. prédispose les hommes à recevoir son Evangile et prépare les voies au triomphe de la vérité. Quel charme entraînait à sa suite des peuples innombrables, avides de le voir et surtout de l'entendre? Etait-ce le rayon de divinité empreint sur son front? Etaitce la beauté de son enseignement et la grâce humaine de sa parole? Etait-ce le spectacle de sa puissance disposant à son gré des lois de la nature ? Ah ! ses miracles seuls eussent parié peut-êti-e plus à la curiosité des peuples qu'à leur conscience. La seule beauté de son enseignement eût fait des admirateurs, mais la sévérité eût éloigné les disciples. Sa parole eût attiré, mais ses préceptes eussent effrayé. L'éclat divin de sa personne eût ébloui un instant, l'instant d'après il se fût effacé devant sa pauvreté et les misères de sa condition humaine. Il fallait donc quelque chose de plus qui servît d'instrument extérieur à sa grâce et qui lui gagnât tous les cœurs. Son apôtre nous révèle ce secret en deux mots quand il nous dit : Perlrunsiit bene faciendo et sanando omnes oppressas (1). Ses compassions pour tout ce qui souffrait, ses bontés pour tous les malheureux, ses bienfaits qui marquaient paitout son passage, cette chanté divine qui mettait sa puissance comme sa personne à la discrétion des pauvres et des infirmes, voilà, M. F., ce qui subjuguait les âmes. Le cœur humain que sa
(1) Act. 10, 38.
corruption naturelle ferme instinctivement aux leçons de la vérité et du devoir, s'ouvrait de lui-même à ce maître miséricordieux qui prouvait sa mission par son amour. Cette multitude témoin de sa bienfaisance accueillait sans prévention une doctrine que le prédicateur avait d'avance rendue aimable par ses dévouements. Puis, quand le Maître parlait, quand il disait : aimez votre prochain comme vousttiême ; renoncez-vous et portez votre croix ; heureux les pauvres et ceux qui pleurent, le peuple attentif rappro- <^hait ses paroles de ses exemples. Il se représentait son amour pour les hommes, ses sacrifices de tous les jours, ses prédilections pour les pauvres, ses soins des affligés et des malheureux. En même temps son âme s'attendrissait aux impressions de ces souvenirs et la vérité évangélique y descendait sans peine comme le grain pénètre au sein de la lierre doucement amollie par les pluies de l'automne. Ainsi, ^I- F. , le Fils de Dieu préparait-il le monde à la foi de ses enseignements. Dans sa personne, la charité se révéla d'abord, ^lle mena ensuite les hommes à la vérité. Nous l'avons vu, tl't le bien-aimé disciple, il était plein de bonté et plein de hérité... Vidimus gloriam cjus... plénum gratiœ et veritatis.
Que je voudrais, riches chrétiens, vous faire comprendre la '^^auié de cet apostolat que la foi vous montre dans le saint usage de la fortune ! Votre Dieu a condamné les riches et les •"'chesses; oserai-je le dire? vengez de ces anathèmes et vos ^'chesses et vous-mêmes. L'Evangile les réprouve; rendez-les samtes en les faisant servir au triomphe de l'Evangile. J.-G. ^ous proclame malheureux; faites-vous heureux vous-mêmes ^^ Usant de votre condition pour faire connaître et aimer J.-G.
Hélas, M. F. , la religion n'eut jamais plus besoin de votre ^^ncours. Jetez un regard sur la société autour de vous et ''es si la religion a sujet de gémir. Le doute, l'indiflerence, *^w ont tué, ou ont engourdi dans les âmes tous les germes ■
de la foi. L'Eglise qui ne pouvait aux jours anciens contenir dans ses temples trop étroits les flots de ses fidèles, s'assied presque seule et veuve de ses enfants dans le sanctuaire silencieux. Les rues de Sion pleurent ; les ronces et les plantes sauvages commencent à croître dans la voie sacrée. Les routes qui marchent à la mort sont pleines de bruits et de peuples, elles tressaillent de joie parce que les multitudes qui ont oublié Dieu se pressent à l'envi dans leurs sentiers. Nous avons beau, nous les ministres de l'Eglise et les prêtres de J.-C, crier sur le seuil du temple et rappeler à Dieu la foule qui fuit vers les abîmes. Notre voix se perd au milieu de ces clameurs grondantes des intérêts, des passions et des plaisirs ; les hommes n'en vont pas moins à leur perte. Qui nous écoute, Seigneur, parler de vous et de votre justice et de l'avenir? Surtout qui croit à ce qu'il entend i' Domine, quis credidit auditui nostro (1) ? Venez, ô grands, ô riches du monde, suppléer à notre ministère et prêter un appui à notre parole. Mêlés à la foule par tous les intérêts de la vie, parlez-lui cette langue des bienfaits qui est entendue et des sens, et de l'esprit, et des passions, et de la conscience, et de tout ce qu'il y a dans l'homme d'instincts bons ou mauvais, terrestres ou spirituels. Venez, non pas au nom de la nature, c'est quelque chose de trop froid; non pas au nom de l'humanité, c'est quelque chose de trop stérile ; venez au nom de la foi, comme les représentants et les personnifications de J.-C, reproduire ses dévouements au milieu de cette société égoïste qui le renie. N'en doutez pas, cette manifestation de charité sera aussi féconde de nos jours qu'elle le fut à l'origine du christianisme. Alors, au berceau de l'Eglise, la générosité des premiers fidèles à l'égaid des pauvres charmait saintement les païens et la chanté toute vivante de (1) Marc, 22.
IBfcl!.'»
ces aînés de notre foi dissipait les préjugés, faisait tomber devant soi les haines et s'emparait des hommes par l'admil'ation en attendant qu'elle les captivât par des croyances, Riches, grands du monde, il dépend de vous de faire revivre ces heureuses victoires de la charité. Aimez les pauvres les "lalheureux comme les aimèrent nos pères dans la foi, baissez la religion vous abaisser noblement au niveau de toutes les infortunes, vous dépouiller et vous appauvrir pieusement au profit de l'indigence. Oh ! combien de préjugés se dissiperont! combien de haines tomberont! combien d'âmes fermées jusque-là, s'ouvriront à la foi ! Les plus indifférents seront bien forcés de penser enfin à la religion, lorsqu'ils la verront partout dans votre personne, séchant les larmes, consolant les afflictions, secourant les ^soins. Les plus incrédules seront bien forcés de croire à quelque chose de surnaturel et de divin dans le monde, quand ils vous verront dévoués à des sacrifices si fort au-
^ssus des instincts de la nature et des forces de l'homme.
^es ennemis les plus implacables de J.-C. seront bien forcés ^ respecter son nom, lorsqu'ils verront ce nom sacré ins-
P'ï'ei" de si beaux et de si magnanimes sentiments. Ce
peuple de sophistes, de rhéteurs, de politiques, de rêveurs
e toute espèce qui veut à toute force que c'en soit fait du
'"'stianisme sera bien forcé de reconnaître de la vie et
la force et une sève divine dans une religion qui enfante
^ tels bienfaiteurs de l'humanité. Car enfin la mort n'aime
P'*», la mort n'agit pas. Et quelle vie énergique que celle
4"» se révèle ainsi par les sacrifices et par les bienfaits !
^ onc soyez-nous en aide dans la grande tâche, qui nous
imposée d'en haut, de ramener les âmes à la vérité.
as . nous pouvons bien inspirer les saintes et généreuses
1,°"^^' ^'-'^^ "^ pouvons en donner l'exemple. Le
sur nous a dépouillés nous-mêmes et nous demandons
FERMONS. 16
aujourd'hui, nous qui donnions autrefois. Mais unissezvous à nous, vous, M. F., que Dieu a faits riches, et tous ensemble, nous ministres de la vérité de J.-C, vous ministres de la charité, présentons-nous aux peuples ; les peuples vont tomber au pied de la croix. Nous, nous parlerons ; vous, vous donnerez. Nous parlerons de la Providence , vous la rendrez sensible ; des bienfaits de la religion, vous les réaliserez ; des droits de J.-C. à l'amour du genre humain , vous les prouverez. Nous, nous apporterons des remèdes aux maux des âmes ; vous, les remèdes aux maux du corps. Nous, nous distribuerons les biens de la grâce ; vous, ceux de la nature. En un mot, vous vous efforcerez, vous, de rendre les hommes moins malheureux dans le temps; nous, de les rendre heureux pour l'éternité. Ainsi M. F,, la foi apparaîtra en nous avec ce double caractère que lui prête saint Paul , avec les consolations de la vie présente, et les espérances de la vie future. Ainsi la religion investira, saisira les hommes par tous les intérêts, et par ceux de la terre et par ceux de l'éternité. Oh ! rien ne résistera, soyez-en sûrs, à cette sainte conspiration pour le bonheur des hommes, et insensiblement la vérité triomphante verra le genre humain ramené en triomphe dans le temple par les mains de la charité.
Voilà, M. F., le sublime rôle que la foi vous donne : votre mission est la mission même de J.-C. Oh ! soyez-en fiers! oh! soyez-en jaloux et ne souffrez pas, si d'autres la partagent, que d'autres vous la ravissent. Ne vous alléguez pas d'excuses, la foi n'en admet pas qui vous puisse dispenser d'une si belle gloire. Ne dites pas que ces temps sont mauvais ; votre mission n'en est que plus nécessaire, et aussi votre dévouement n'en sera que plus généreux. Ne dites pas que les pauvres sont innombrables et que les misères semblent croître et grandir par les secours
mêmes donnés aux misérables. Si vous ne pouvez multiplier l'or entre vos mains, élargissez votre cœur à l'égal du J^œur de J.-G. Quand vous ne pouvez donner l'aumône de la fortune, donnez l'aumône plus précieuse encore du cœur, l'aumône des désirs et des regrets. Surtout ne dites pas que vos dons encouragent les pauvres à demander. M. F., c'est votre gloire. Ils vous traitent comme leur Dieu, comme J -C. Ils vous font l'honneur de croire que, comme Dieu, votre bienfaisance n'a pas de limites et qu'avoir donné )'ous est une raison de donner encore, de donner toujours. Ne dites pas les pauvres ont tant de vices. Eh ! sur qui tombent les compassions et les bienfaits de J.-C. sinon sur des multitudes grossières et trop souvent indignes de ses miséricordes? Comme celle de J.-C. votre générosité en sera d'autant plus magnanime. Enfin ne dites pas : mais es pauvres ont si peu de reconnaissance. J.-C. n'obligeait que des ingrats. Les uns ne remercièrent jamais, les aufes récompensèrent le bienfaiteur par la haine et la persécution. Obligez comme J.-C; l'ingratitude des pauvres sera le plus noble mérite de votre charité.
Maintenant, M. F., que je vous ai exposé cette sublime neorie de la charité, il s'agit de la mettre en pratique. Rejaraez ce tabernacle. Là est le Dieu riche, le Dieu bon, qui jeoit tous les jours votre prière et qui ne vous renvoie jaais vides de ses bénédictions ni de ses grâces. Eh bien! ^ous voulons aujourd'hui vous honorer comme vous-mêmes ^ous honorez J.-C. Nous vous demanderons au nom de ^^^digence corporelle des pauvres, comme vous lui devos T^ vous-mêmes au nom de l'indigence spirituelle de don ' ^^^*^^^^ '* ressemblance : donnez comme il vos°^' t^"'^^^ ^'^™™*^ '^ exauce; soyez les bienfaiteurs de
mêmT"" ^^'^'^V ^"'"'^"^ *' ^^^ ^°'''^ bienfaiteur à vouses- Les bénédictions des malheureux vous suivront
comme elles suivirent J.-C. dans sa vie mortelle, comme elles le suivent depuis dix-huit siècles dans son Eglise.
Ecoutez ce concert d'actions de grâces, de louanges, que la reconnaissance fait monter aux autels de votre Dieu. Entendez-vous chaque infortuné qui lui dit : c'est vous qui avez adopté notre misère et qui nous l'avez adoucie en l'adoptant; ô Christ, soyez béni ! Chaque malade qui lui dit : c'est vous qui nous avez touché de votre doigt divin et qui nous avez rendu la santé; ô Christ soyez béni! Tous les pauvres qui crient : c'est vous qui nous avez relevés et en .nous relevant nous avez donné tout ensemble de la dignité et des droits; ô Christ, soyez béni ! Il ne lient qu'à vous d'être nommés dans ces accents du cœur qui saluent le Rédempteur de l'humanité. Donnez, M. F., donnez; vos aumônes s'échapperont de vos mains et n'iront, par l'entremise de la charité, consoler le malheur, secourir l'indigence, préserver l'innocence, ramener le repentir, que pour retourner à vous divinement transformées en grâces célestes et en bénédictions humaines. Voici que tout un peuple de malheureux vous remercie : les malades, de l'assistance qui adoucit leur douleur ; les mourants, du zèle qui sanctifie et console leur agonie; les pauvres sans asile, de l'hospitalité qui accueille leur convalescence ; les faibles, les coupables, du refuge qui sauve leur vertu ou qui s'ouvre à leur pénitence; tous ensemble secourus par vos aumônes, mêlant vos noms aux noms de. ces nobles et généreuses bienfaitrices dont nous devons taire les dévouements pour en laisser le mérite tout entier aux couronnes du ciel et aux récompenses de J.-C, tous vous crient : c'est vous, qui par votre charité êtes pour nous les ministres de la Providence; soyez bénis! c'est vous qui êtes par vos dons les représentants de Celui qui s'est fait pauvre pour enrichir ses créatures ; soyez bénis ! C'est vous qui êtes par l'imitation de la miséricorde
et de la libéralité divine, nos divinités mortelles ici-bas ; soyez bénis ! Douces, saintes et heureuses bénédictions du pauvre, puissent-elles, dés cette vie, récompenser votre aumône et, de plus, être le gage de ces autres bénédictions que vous réservent l'amour, la reconnaissance, la justice de J--C. dans l'éternité. Amen.
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Bcatus qui iulclligit super cgonum et pauperem. Heureux celui qui a reçu l'intelligence du pauvre et de l'indigent.
[Ps. 40.)
Selon le témoignage du Saint-Esprit que vous venez d'entendre, le pauvre n'est donc pas ce que l'œil de l'homme aperçoit, ce que sa raison même découvre. C'est quelque chose de plus profond : il faut méditer pour l'entrevoir; quelque chose de surnaturel : il faut la foi pour le saisir. En un mot, c'est un mystère, comme l'Incarnation est un mystère, comme l'Eucharistie est un mystère. Ecce mysleriumdico. Dites-moi; aux yeux des sens qu'est-ce que l'Eucharistie? Un peu de pain matériel, et c'est tout. La foi redresse les sens et , sous ces apparences grossières, elle vous révèle la présence substanlicUe de J.-C. De même, aux yeux des sens, aux yeux de la raison, qu'est-ce que le pauvre? Un homme, le rebut des autres hommes, et rien de plus. La foi redresse cette erreur des sens et de la raison et, sous les dehors de la misère, elle vous découvre la pré-
sence morale de J.-C. Heureux qui comprend cet enseignement de la foi ! heureux qui reçoit de la religion l'intelligence du pauvre ! Bealus qui intelligit super egenum ci pauperem.
Mais est-il bien vrai que le divin Rédempteur soit dans les pauvres, et__ que l'indigent ait le privilège d'être, nonseulement le représentant et l'image de J.-C, mais J.-C. même en personne? A qui m'adresserait celte question je répondrais : est-il bien vrai que J.-C. soit réellement dans l'Eucharistie? Vous croyez à sa présence substantielle sur nos autels, et sur quel fondement croyez-vous? Sur sa parole, car il a dit : ceci est mon corps , ceci est mon sang. Eh bien! c'est l'autorité de celte même parole qui vous garantit sa présence morale dans le pauvre, car au jour du jugement, il dit aux réprouvés : Tout ce que vous avez refusé au plus petit d'entre les miens, vous me l'avez refusé à ''^oi-même ; et aux élus : Tout ce que vous avez fait ati plus petit d'entre les miens, vous l'avez fait à moi-même. Ainsi, "les frères, dans le mystère du pauvre, comme dans le niystère eucharistique , vous rencontrez le même témoi- ^iiage, la même aulorité; vous devez donc à l'un comme à 1 autre la même docilité , la même foi.
Or, de celle vérité de la présence de J.-C. dans le pauvre "écoulent deux conséquences qui renferment toute l'éco- "omie de la charité catholique.
Jésus-Christ dans le pauvre ! donc la dignité du pauvre ^st la dignité de J.-C. même.
Jésus-Christ dans le pauvre ! donc les droits du pauvre sont les droits de J.-C.
D'abord la dignité du pauvre est la dignité de Jésus- Christ même. Et dans cette seule idée, admirez le triomphe de la charité chrétienne sur la bienfaisance 'philosophique. En effet, avec ses pompeuses maximes et son fastueux étalage de sensibilité, que fait, que peut faire pour les pauvres la sagesse du siècle? Je veux qu'elle leur donne de l'or et même des larmes; qu'elle leur ouvre des asiles et leur prodigue des secours à l'égal de leurs misères. Que peutelle de plus? Rien assurément. C'est-à-dire que sa puissance est restreinte dans le cercle des besoins matériels de la vie, et que ses consolations s'arrêtent précisément là où commencent les besoins de l'être moral et avec eux la suprême misère de l'homme ici-bas. Car, ne nous y trompons point, mes frères; s'il est vrai que pour nous, nobles créatures que Dieu a faites à son image, la vie n'est pas tout entière dans les sens ni tout l'être dans les organes, dès lors la misère extrême de l'homme, ce n'est pas précisément la nudité, la faim, la douleur, rien, en un mot, de ce qui n'attaque que l'existence matérielle. C'est, avec tout cela, il est vrai, mais bien au-dessus de tout cela, c'est le mépris qui accompagne le pauvreté , l'abjection attachée à l'indigence. Qu'est-ce, en effet, que le pauvre dans la société humaine, par cela seul qu'il est pauvre, sinon un être qui a son existence à part, une sorte de surnuméraire dans la grande famiUe du genre humain, et qui n'y vit que des restes et comme de la surabondance de la vie du riche? De lui à ce riche quelle distance ! Et à les voir l'un et l'autre dans la société, qui dirait qu'il y a, des deux côtés, même origine, même intelligence, mêmes destinées? Or, celte
espèce de proscription morale qui fait du pauvre un étranger que la seule pitié tolère dans la société commune, voilà sa grande misère, voilà sa douleur la plus intime et 'a plus poignante, la seule peut-être à laquelle il ne se résignera jamais. Donc c'est faire bien peu de chose pour lui que de lui donner du pain, des vêtements, un asile. A la tonne heure, que vous ayez tout fait pour l'animal dont la faim gronde au seuil de votre porte, lorsque vous lui avez jeté un morceau de pain à dévorer; cela se conçoit, car là, lu y a-t-il ? Des organes, des instincts grossiers, une vie toute matérielle, et rien de plus. Mais dans le pauvre, il y a une intelligence, et avec elle , la conscience invincible de Sa grandeur, et c'est cette conscience outragée par la dégradation de l'indigence qui réclame, avant tout, les soins et ^es consolations de la charité. Ainsi la première nécessité du pauvre, c'est d'être relevé , ennobli et à ses propres yeux et ^'Jx yeux de ses semblables, et il est évident qu'il a encore P'US besoin de dignité que de secours. La véritable bienfaisance doit donc, avant tout, le réhabiliter dans les idées du genre humain. Quiconque voudra réfléchir trouvera qu'après
°ut c'est là le seul moyen efficace de consacrer ses droits •^ans la société. Car qui ne sait que, parmi les hommes, les
''oits séparés de la dignité qui les consacre finissent toujours par être méconnus ou usurpés par les passions ?
^ï", mes frères, cette réhabilitation du pauvre ne pouvait être l'ouvrage que de J.-G. Sans.,I.-C. les hommes eussent eu ni la puissance de la consommer, ni seule- ^ïit la pensée de l'entreprendre. Les philosophes auront
^au en appeler à la raison et au sentiment, beau faire parla nature et l'humanité, beau nous rappeler les droits prescriptibles et l'égalité primitive de tous les hommes; i"s discours, et même leurs livres laisseront éternellele riche à sa hauteur et le pauvre à son humiliation.
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La raison en est simple : c'est qu'il faut autre chose que des raisonnements ou des sentences pour dominer les passions et changer toutes les idées de l'homme. Et, pour preuve de cette vérité, il suffira de considérer ce qu'a été le pauvre dans tous les temps et dans toutes les sociétés, lorsque la consécration de la foi catholique n'est point descendue sur son front. Considérez, par exemple, ce qu'il était dans l'antiquité païenne et chez les peuples dont on a tant vanté la civilisation. Là il y avait des philosophes, et on parlait sans cesse des lumières et de la raison. Là on proclamait fastueusement dans les livres et sur les théâtres que l'homme ne doit rester étranger à rien de ce qui louche l'homme; et cependant quel contraste entre les actions et les livres, quelle contradiction entre les mœurs publiques et les maximes ! En effet , là, et l'histoire entière nous l'atteste, non-seulement aucune misère n'était respectée, mais toutes les misères étaient barbarement outragées. Là, l'indigence était une vraie dégradation sociale qui plaçait le pauvre en dehors de la famille et de l'humanité. Là, l'enfance lâchement trahie par la société, demandait en vain une sauvegarde à la puissance publique. Et tandis que parmi nous la loi se tient comme en sentinelle auprès du berceau de l'enfant qui vient de naître, pour protéger son existence, dans la Grèce savante, dans Rome centre des lumières et des arts, la loi complice du parricide, abandonnait ce môme enfant, sans défense, aux caprices inhumains ou au désespoir du père qui pouvait, à son gré, le jeter comme les immondices sur la place publique, si toutefois il n'aimait mieux l'immoler de sa main. Là, à côté d'une poignée d'hommes qui jouissaient exclusivement de la vie , comme d'un monopole, végétaient entre le supplice de la faim et le supplice plus dur encore du mépris, des milliers d'esclaves, sortes de troupeaux à figure humaine, la nuit, parqués
comme de vils animaux dans d'infects souterrains, le jour, usés aux rudes travaux des mines, des constructions ou des routes publiques, l'ace privilégiée pour la douleur et pour l'opprobre , à qui ses inpitoyables propriétaires croyaient faire grâce de lui laisser sa place au soleil, sa part de l'air que nous respirons. Là, la société (car on ne saurait trop rappeler jusqu'à quel point l'homme peut devenir vil et méprisable aux yeux de l'homme lorsque sa dignité n'est pas défendue par la religion contre les attentats de la force au service de l'intérêt), là, dis-je, la société ne se contentait pas d'exploiter à son profit la force et la vie de l'homme, 6'le avait imaginé d'exploiter encore ses douleurs et jusqu'à son agonie, et à la honte de la civilisation, il y avait dans la ■^ême cité, une classe d'hommes qui s'appelait citoyens, et, a côté d'elle, une autre classe qui, sous le nom de gladiaieiirs^ faisaient profession de s'entre-tuer publiquement sur les théâtres, dans les festins, dans les jeux publics, et cela, pour varier les plaisirs des citoyens et amuser avec du sang leur ennui. Et tout cela se passait sous le règne de la raison "imaine. Qu'opposait-elle à cette lâcheté des lois, à cette barbarie des mœurs? A-t-elle protesté une seule fois pour la "'gnité de l'humanité trahie par la société? Le monde a-t-il entendu un seul cri qui atteste son indignation contre les oppresseurs? L'histoire a-t-elle retenu une seule parole qui témoigne de sa sympathie pour les opprimés? Elle restait "^•lette et insensible, sans larmes pour tant d'infortunes, sans voix contre tant d'oppressions. Je me trompe, la raison panait, car elle proclama par la bouche de Sénèque, de Marc- "î'ele et de ses sages, que la pitié n'est qu'une faiblesse,
entre autres préceptes dont elle daigna doter le monde, Ihuma
celui.
Mai
vanité avilie et souffrante eut la consolation de lire ^' : garde-toi de pleurer avec ceux qui pleurent, s c'est trop nous arrêter à ces hideux souvenirs. Enfin
apparut au monde la bonté et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Apparuit benignitas et humanitas Salvaloris nostri Dei. Son avènement fut la réhabilitation du pauvre. Des hommes qui n'attaquent le christianisme que parce qu'ils ne le comprennent pas, se sont scandalisés de cet avènement d'un Dieu dans l'humiliation et l'indigence. Mes frères, ce scandale ne fait pas plus d'honneur à leur intelligence qu'à leur foi. Et certes, il suffit d'un peu de réflexion pour voir que la pauvreté et l'abaissement d'un Dieu, eussent-ils été inutiles à la réparation de l'homme déchu par le péché, auraient encore été nécessaires dans l'ordre de la société, pour la consolation de l'homme malheureux. Oui, il fallait un Dieusouffrant et un Dieu pauvre! Savez-vous pourquoi ? C'est que Dieu ne venait pas seulement pour les riches, il venait pour tous les hommes. Et qu'est-ce donc que le genre humain? (Car dans cette immensité les riches disparaissent comme dans l'océan les fleuves.) Qu'est-ce donc que le genre humain, sinon l'immense collection des pauvres et des misérables?
Et voyez, en effet, comme dans la crèche de Bethléem, double berceau de la rédemption surnaturelle de l'homme et de la vraie civilisation des sociétés humaines, voyez comme les abaissements de J.-C. relèvent et ennoblissent à jamais l'humanité ! Celui qui était riche , dit excellemment saint Paul, s'est fait pauvre, et voilà la pauvreté tirée dès lors de son antique opprobre, consacrée dans la personne d'un Dieu, et par là même divinisée. Désormais le pauvre n'a plus à rougir de son indigence. L'inégalité des conditions a cessé, ou plutôt elle existe encore; mais sur un plan nouveau où tout est ravi au riche, où tout est donné au pauvre. Car, si du côté du riche se trouvent la puissance, la fortune et les plaisirs, du côté du pauvre, mes frères, il y a bien plus, infiniment plus que tout cela : il y a un Dieu, il y a Jésus-Christ.
^ais ce n'est pas assez pour J.-C. de se faire le compagnon du pauvre pendant sa vie mortelle, c'est sur la pauvreté ^lu'il fondera son Eglise. Dans la société des hommes avec les hommes, par une secrète disposition du Dieu Créateur, la prééminence appartient aux riches : à eux l'autorité, à ^ux la science, à eux les jouissances de la vie, à eux l'em- P'i'e et comme la propriété de toutes les créatures. Mais dans la société des hommes avec Dieu, c'est-à-dire dans l'Eglise caiholique, cet ordre divinement étahli par le Créateur est ï'enversé plus divinement encore par le Rédempteur. Là, aux pauvres le privilège et la prééminence. Dans l'Eglise, en •^"et, pour qui les prémices de la foi? Pour les pauvres; les Premiers ils sont appelés, dans les pasteurs, au berceau ^ Messie qui vient de naître. Pour qui, de préférence, la ttiission et la prédication du Fils de Dieu? Pour les pauvres ; 6s premiers, ils recueillent, de ses lèvres, la vérité desendue avec lui des cieux. Patiperibus evangelisare misit ^' Pour qui, dès la vie présente, la possession, ou du °ins la propriété du ciel même ? Pour les pauvres : Beati l^uperes spiritu quoniam ipsorum est regnum cœlorum. ^^^ qui l'honneur du ministère apostolique et les pré- •<5es, non plus de la foi, mais du sacerdoce et de l'épis- °pat? Pour douze bateliers de la Galilée, pour douze paues. Et quand ces douze pauvres s'en iront, l'Évangile Une main et la croix de l'autre, former l'Eglise catholique ^s transfuges ravis à la Synagogue et de la gentilité, quels ^'■ont les premiers appelés à leur suite? Encore des pau- '"^s- Voyez, dit le saint apôtre, dans l'Eglise de Dieu peu ^^ges, selon le monde, peu de puissants, peu de riches; 'S il a plu au Seigneur de choisir ce qu'il y a de plus Pnsable (1). Et enfin, cette ÉgUse elle-même à qui
'1) h Cor. 1,
sont promis tous les peuples et tous les siècles, si vous me demandez entre quelles mains reposera la suprême puissance qui la doit régir ici-bas, je vous répondrai en vous nommant encore un pauvre , Simon-Pierre ; et c'est dans les successeurs de ce pauvre que désormais, reine et assise sur un trône, la pauvreté possède, jusqu'à la consommation des temps, cette souveraineté sans égale de qui tout relève, même la conscience, et par qui descendent sur toute intelligence les deux plus magnifiques dons que la terre puisse recevoir des cieux, la grâce et la vérité !
Après avoir ainsi honoré la condition du pauvre, et dans sa personne divine et dans son Eglise, que peut faire de plus le Fils de Dieu? Rien, ce semble, et toutefois ce n'est là que le préparatif d'un dessein plus grand encore. Non, mes frères, pour Notre-Seigneur, ce n'est pas assez de tant de prérogatives accordées aux pauvres, il veut que désormais ils soient honorés à l'égal de lui-même; il veut leur créer, non plus seulement des titres à la considération et au respect, mais le dirai-je?des titres à un culte, et à une sorte d'adoration. Et pour cela, il fait de leur condition comme un sacrement ineffable dans lequel il se révèle sensiblement à nous jusqu'à la fin des temps. Oh ! que le pauvre est grand dans cette économie de la charité catholique ! Il est le représentant visible des souffrances de J.-C, comme le prêtre est le représentant visible de sa puissance rédemptrice. Le prêtre parle : c'est J.-C. qui parle. Le prêtre absout : c'est J.-C. qui absout. Le prêtre prie et consacre: c'est J.-C. qui prie et consacre. Le pauvre pleure: c'est J.-C. qui pleure. Le pauvre a faim : c'est J.-C. qui a faiw- Le pauvre mendie : c'est J.-C. qui mendie. Grâce à cette institution vraiment divine, partout où il y a une intelligence qui souffre, là, mes frères, il y a encore les apparences de l'homme; mais la réaUté, non, elle a disparu, et,
à sa place, il n'y a plus que J.-C. De même, à peu près, que sur nos autels, lorsque est tombée des lèvres du prêtre la parole consécratrice, il y a encore des apparences qui frappent les sens, mais les substances ont disparu; à leur place J.-C. seul est resté.
Oui, le pauvre, c'est J.-C. et, de peur que cette transformation ne restât une idée stérile, et dès lors, ne fût plus qu'une chimère, J.-C. en a tiré lui-même la conséquence pratique. En mettant dans le pauvre sa dignité, il a voulu lïieltre en lui sa puissance. Il connaissait l'homme et les instincts de son cœur ; il savait que la dignité a peu de courtisans, lorsqu'elle est séparée de la puissance, et que '^G n'est que la dignité solitaire du malheur. Il a donc voulu soutenir notre foi par l'intérêt ; pour créer un culte à la pauvreté, il a fait le pauvre tout-puissant. Le pauvre, dit excellemment saint Chrysostome , c'est le trésorier du ciel ; CG que J.-C. donne, le pauvre le donne. J.-C. donne la vé- '''lé, le pauvre donne la vérité. J.-C. donne la grâce, le pauvre donne la grâce; J.-C. donne le ciel, le pauvre donne '6 ciel; car la foi, la grâce, le salut éternel, qui ne sait que tout cela est promis à l'aumône chrétienne ? Ainsi voilà le pauvre assuré des hommages de ses semblables. L'homme ""^ à lui avec respect, puisqu'il tient en ses mains tout ce '•ont l'homme a besoin. Le voilà vraiment divinisé, puisqu'il ^onne ce qu'il n'appartient qu'à Dieu seul de donner. Et ce qu'il y a d'admirable, c'est que cette idée si étrange, Cette idée si élevée au-dessus des sens et de la raison, cette ■^^e qui heurtait si violemment tous les préjugés de l'ore'^eil et de l'opinion, est entrée si avant dans la société hu- ^ine qu'elle en a changé toutes les idées, tous les senti- Giits, tous les rapports. Et maintenant, ô pauvre, je te ^ai ce que le Prophète disait autrefois à Jérusalem, en ^^ annonçant ce même Dieu à qui tu dois la dignité :
ô pauvre, secoue la poussière de ton opprobre, relève la tête abattue par le malheur, et plus encore par le mépris. En effet, les abaissements du pauvre sont finis; ce sont maintenant les jours de sa grandeur et de sa gloire. Autrefois sa condition ne jencontrait sur la terre, que des dédains ou que de la pitié ; maintenant elle est devenue quelque chose de sacré et de divin; maintenant elle est l'objet d'une sainte envie et de désirs sublimes ; maintenant des milliers de pauvres volontaires s'estiment heureux d'échanger leurs richesses contre les augustes prérogatives de l'indigence. Non, dans les sociétés catholiques, le pauvre n'est plus ce qu'il était dans la société païenne, proscrit sur le sol natal, étranger parmi ses concitoyens et jusque dans sa famille, J.-C. lui a rendu sa patrie et ses fières; autrefois on le fuyait comme on fuit un lieu frappé de la foudre, aujourd'hui on s'approche de lui avec un respect religieux. Et la foi se dispute la gloire de le servir, de lui faire agréer l'hommage de ses dons. Ahl le pauvre, désormais, peut sans rougir tendre la main ou la fermer sur l'aumône du riche ; car cette aumône, ce n'est point un secours jeté à sa misère, c'est un tribut payé à la royauté de J.-C. qu'il représente; et un tribut ne fit jamais honte à la royauté qui le réclame ou qui l'accepte. Puisse seulement le pauvre ne méconnaître jamais le Dieu qui l'a fait si grand! Puisse la religion ne recueillir jamais de lui, pour ses bienfaits, des outrages, et pour sa charité, des blasphèmes !
iMes frères, on parle sans cesse de nos jours, de l'influence des idées et de leur puissance, pour la transformation de la société. Eh bien ! voici une idée forte, puissante, transformatrice, s'il en fut jamais : Jésus-Christ dans le pauvre. Cette idée a tellement pris racine dans l'esprit humain, qu'aujourd'hui elle cesse de nous frapper; elle est presque devenue indifférente à force de puissance et de