E— LT
^ — ro
ŒUVIIH DIYINK DK JÉSUS-CHRIST
biuii, au contraire, une volonté énergique et une pensée étroite, vous n'avez plus qu'une action vulgaire, sans intluence sur l'immanité, sans résultat pour l'avenir. Trouvons-nous dans J.-C. cette double puissance de penser et de vouloir à un degré surhumain? Le but qu'il s'est proposé, l'a-t-il conçu et l'a-t-il voulu en Dieu ? c'est ce qu'il faut examiner.
D'abord quel est son but? Pour le saisir, transportonsnous aux jours de son apparition dans le monde. Que trouve-t-il? Partout l'empire des sens et partout le règne de la créature. J.-C. se dit : l'âme est opprimée; on fait tout pour le corps et rien pour l'esprit. Le présent qui passe absorbe toutes les pensées et nul n'a souci de l'avenir qui ne finit pas. La créature a des autels et Dieu ne rencontre que l'oubli^ quand il ne rencontre pas le blasphème. Eh bien ! changeons le monde et renouvelons toutes choses. Servitude pour les sens, liberté pour l'àme ; que le présent ne soit plus rien, que l'cternilé soit tout; l'oubli pour l'homme, l'amour et l'adoration pour Dieu seul. Voilà son idée, M. G. F. : assurément il ne saurait y en avoir de plus vaste et de plus sublime. Il no s'agit de rien moins que de la régénération morale et de la transformation complète de l'humanité. Avant J.-C, sans doute, de grands desseins avaient été conçus ; quelques-uns même avaient été justifiés par le succès. Mais que ces desseins sont peu de chose auprès de celui que conçoit et qu'exécute J.-C. ! Avant J.-C, des hommes éminents s'étaient dévoués à des œuvres imposantes selon les vues humaines. Les uns avaient fondé des empires, les autres avaient constitué des sociétés et jeté dans les institutions publiques les germes d'un fort et puissant avenir. D'autres enfin avaient fait de vastes découvertes dans les régions de la pensée et ouvert des routes nouvelles à la science. Voilà les entreprises mémorables dont l'bis-
(iiUVRK DIVINE DK JÉSU>-CllRIriï "303
loire garde le souvenir. Elles n'appartiennent qu'à un petit nombre de génies créateurs. Que l'idée dont J.-C. est la personniiication dépasse infiniment tout cela ! Les grands hommes de l'histoire n'ont travaillé que pour un peuple ; J.-G. ne prétend l'ien moins que s'emparer de l'univers. Ils n'ont élenda leur influence que sur quelques générations ; J.-G. aspire à dominer tous les siècles. Ils n'ont saisi du monde que le côté temporel, ce qui est sensible, du moins, ce qui est du domaine du présent, ce qui finit et meurt avec lui. J'.-C. a saisi dans l'humanité l'élément spirituel, ce qui appartient à l'âme, ce qui survit à la tombe, ce qui dure autant que Dieu même. Il est le seul qui ait porté ses vues au-delà du temps, qui ait travaillé pour l'avenir de l'humanité dans un autre monde et dans un monde éternel. Ainsi tout ce que le reste des grands hommes a conçu de grand, de noble, de fécond en résultats utiles et durables, J.-G. l'embrasse dans son œuvre et dans <les proportions bien autrement.larges. Il veut tout ce qu'ils ont voulu, mais dans un intérêt bien supérieur, mais pour Une durée bien plus vaste. Sa pensée porte le caractère dont la divinité marque ses conceptions : l'universalité et la perpétuité.
Certes voilà déjà une idée surhumaine, à ne la regarder qu'en elle-même. Qu'elle paraît plus surhumaine encore, si vous la considérez dans celui qui conçoit! Premièrement cette idée, J.-C. la lire de lui-même et de lui seul. Les hommes les plus éminents ne naissent pas d'eux-mêmes; toujours devant eux, il y a d'autres hommes qui ont mis en *^ux avec leurs idées le germe et comme les éléments des desseins subUmes qu'ils ont conçus plus lard. Qui ôteràit aux sages, aux philosophes, aux législateurs ce qu'ils doivent au passé ou au présent, que leur laisserait-il qui soit ■eur bien propre et leur mérite personnel ? Il n'en est pas
ki
,jr^
llr^ "
l'vl
304 CeUVHE DIVINE DE JÉSUS-CHRIST
ainsi de J.-C. Nulle école ne peut rien revendiquer dans ses idées; nul maîlre ne peut lui dire : je vous ai fait ce que vous êtes et le germe de votre entreprise vient de moi. Avant lui, qui avait entrevu seulement le but qu'il s'est posé à lui-même? Qui avait seulement soupçonné l'idée qu'il révèle au monde et à laquelle il se dévoue? Avant lui, je vois l'empire de la politique, qui est celui des législateurs et des conquérants. Je trouve l'empire de la science qui est celui des sages et des philosophes. Je cherche avant lui l'empire de l'âme, le royaume de Dieu. Où e.st-il ? Sans doute, il y en avait une ébauche et une préparation dans la Synagogue. Sans doute, les germes elles premiers éléments existaient dans chaque individu humain; mais qui avait songé jusque-là à féconder ces germes, à organiser ces éléments, à mettre la main à cette ébauche et à l'achever? Qui avait dit : faisons de tous les peuples un seul peuple ; que ce peuple ne connaisse, n'ait qu'un intérêt, celui de l'âme ; qu'il n'ait qu'une foi et qu'un amour et que j'en sois l'objet éternel. Jusqu'ici on n'a connu que des cités humaines et que des peuples du temps. Aujourd'hui fondons la cité spirituelle, créons le peuple de l'éternité. — Assurément nul ne l'avait dit avant J.-G. Bien plus, si un sage eût surpris en soi-même une idée si étrange, il s'en fût effrayé, et il l'eût rejelée loin de soi comme une extravagance. La pensée de cette création sublime appartient donc à J.-C. et à lui seul. Les grands hommes de l'histoire, quel que soit leur mérite personnel, sont tous le produit de leur siècle; c'est l'humanité qui les élève d'abord, en attendant qu'elle soit élevée par eux à son tour. J.-C. n'est le produit que de lui-môme. Il donne tout et il ne reçoit rien; l'humanité ne l'a point porté à la hauteur où il s'élève et du premier coup. C'est lui qui est venu à elle, qui l'a trouvée dans la nuit et dans la prison de la terre cl du temps et qui
œUVRE DIVINE DE jésUS-CHRIST âÔ5
l'a saisie, qui l'a enlevée dans les régions de la lumière et dans la sphère de l'éternel et de l'infini.
En second lieu, cette idée si profonde n'est pas dans celui qui l'a conçue le résultat de la réflexion ou des événements. Etudiez les créations humaines : jamais l'idée ne jaillit tout entière et d'un seul jet de l'intelligence de leur auteur. Les événements, des ressources inespérées, des obstacles imprévus dérangent toujours le plan primitif, et en le dérangeant le développent et l'agrandissent. J'ose affirmer qu'il n'existe pas un monument remarquable du génie où l'auteur n'ait •ïiis une infinité de choses qu'il n'apercevait pas d'abord en Mettant la main à son œuvre. Il en est autrement ici. Le plan est saisi de suite et d'une seule vue. Tout ce que l'avenir y apportera de ressources ou d'obstacles, la pensée de ''•-G. l'a vu. D'une première et pénétrante intuition, tout a 6te conçu et tout a été arrêté et pour toujours. Sa vie entière sera consacrée à réaliser cette haute conception de sa pensée. Après le Maître, les disciples viendront apporter leur travail et leurs efforts. D'innombrables coopérateurs se succéderont pour étendre l'œuvre régénératrice. La science et le génie seront appelés à leur tour et auront leur part de ^apostolat. Eh bien! l'idée restera immobile et telle qu'elle ^st sortie de l'intelligence du Fondateur. Ni les épreuves, ' les victoires, ni le mouvement des sociétés humaines, ni ^ travail du temps n'y ajouteront rien. En naissant et d'un ^Çul coup elle a atteint l'infini.
Enfin, et ce qui dit tout, J.-C. en même temps qu'il conçoit son œuvre et qu'il en révèle l'idée au monde, en voit ^ destinée et d'avance annonce son avenir. Qu'un homme ^ reprenne une grande œuvre de réforme ou de création P^rnu ses semblables, il peut espérer, il peut craindre;
ais la certitude de l'avenir, il ne saurait l'avoir. Tout au
s, s il a reçu ce coup d'œil qui perce dans l'essence des
SERMONS
co — =
^^M choses, il pourra entrevoir d'avance les événements dans ^^M les causes, deviner ce qui sera dans ce qui est. Ce sera
en — =
^H pénétration du regard, sagacité du jugement ; ce ne sera ^^m point science des choses futures, prophétie. Mais il y a plus
^^M que cela dans J.-C. Il voit tout d'avance, même ce qui ne ^H sortira d'aucune cause humainement assignable. 11 trace,
^^Ê avant l'événement, l'histoire de son œuvre, et il la trace ^H 1 dans tous ses détails, comme s'il tenait entre ses mains la
co — =
^^H liberté de l'homme et le temps, comme le Maître de tous ^H deux et qui en fera sortir à l'heure marquée tout ce qu'il
KO —
^^1 voudra. Les événements sont tellement en dehors de toute
^^1 expérience humaine qu'ils échappent aux conjectures ; ils
^H gardent dans leur multiphcité un tel caractère de suite et
^H d'unité qu'il ne peut y avoir place pour ce que nous appe-
^H Ions le hasard. Toutefois J.-C. les saisit par la pensée dans
^H cette nuit, disons mieux, dans ce néant de l'avenir, et il les
^H raconte avec la même précision qu'on le fera, plus tard,
^H après l'accomplissement. Il voit et il dit le succès inespéré
co =
^H et le moyen du succès; il dit qu'il sera persécuté, con-
^H damné, mis à mort, mais qu'élevé sur la croix il tirera tout
^H à lui. Il voit et il annonce les contradictions de sa doctrine
^H et le martyre de ses apôtres, mais avec tout cela et par tout
en =
^H cela la conquête du monde. Quel autre a parlé de la sorte
^H de ses œuvres et de leur succès, dans un temps qui n'est pas
^H encore?
^H Supposons, M. F. , que l'histoire dé J.-C. nous soit inconnue
^H et qu'on nous annonce pour la première fois qu'un Dieu
^H s'est fait homme et est venu remplir une mission parmi les
CO
^H hommes. Qu'altendrions-nous de lui de plus grand, de plus
^V sublime que ce que conçoit J.-C? Pourrait-il se proposer
ID
^m un but plus vaste et plus digne de lui? Pourrait-il prendre
ro =
^H sa mission de plus haut et d'une façon plus souveraine?
M = CO
^H Pourrait-il se montrer tout ensemble plus indépendant des
cm :
hommes et des choses, et plus maître de notre liberté et des événements ? En un mot, pourrait-il marquer son dessein d'un caractère plus éclatant d'intelligence, de sagesse, de puissance? Réfléchissez et réfléchissez encore, et dites-nous ce que la raison divine pourrait ajouter à l'idée de J.-C, Que conclure, sinon que J.-C. n'est pas, ne peut pas être simplement un homme, car enfm la pensée de Dieu est inimitable. On peut contrefaire l'idée de la créature, on ne contrelait pas l'idée du Créateur. J.-C. a pensé en Dieu, de '^oute nécessité il est Dieu !
Mais peut-être que dans J.-C. la volonté qui embrasse <^e grand but de création morale ne répond pas à la pensée ^ui le conçoit. Non, M. F., non, l'intelligence et la volonté Sont ici à la même hauteur et révèlent également un Dieu. Représentez-vous un artisan obscur et, jusque-là, confondu dans celte classe laborieuse qui vit du travail de ses 'lïains. Etranger à la science, il est en dehors de ces grands mouvements de la pensée qui amènent les révolutions intellectuelles ou morales. Hier encore, ce matin peut-être, Ignoré dans la poussière d'un atelier, il n'est en contact ni ^■^ec les intérêts ni avec les puissances qui gouvernent la Société. D'autres hommes, il est vrai, sont partis des derniers rangs pour arriver au sommet, et de nos jours un gi^and capitaine a commencé d'en bas cette fortune qui mit 'Europe à ses pieds. Mais il y a cette différence entre ' ""C. et les hommes fameux de l'histoire : ceux-ci reçurent •^^ mission des circonstances ; saisis par les événements *^mre leurs prévisions, souvent contre leur volonté, ils se •"ouvent subitement portés sur les hauteurs. J.-C. prend sa ssion de sa seule volonté; sans transition, il passe de ^scurité au grand jour de la vie politique; d'un seul P 1 ouvrier se transforme en législateur, le mercenaire ^ conquérant. Autour de lui, rien ne lui vient en aide. Il
iW
paraît à une époque où toutes les agitations sociales sont tombées. Le peuple d'où il sort, par la tournure de son génie, par le caractère de ses lois, est immobile sur son sol, et de plus il vient de perdre sa nationalité par la conquête. Vainement chercberiez-vous le signe précurseur de ces grands changements qui soulèvent les hommes extraordinaires et par eux les choses. L'œil humain n'aperçoit qu'un monde à genoux devant des idoles, et sous le sceptre d'un César, Voilà que l'artisan de Nazareth sort tout à coup de son atelier. Nul événement contemporain n'a préparé sa mission, il n'en tient compte. A défaut du présent, il invoque le passé, un passé de quarante siècles lequel, dit-il, n'exista que pour le préparer et pour l'attendre. Que veut-il et où va-t-il? Il a vu et la corruption et l'ignorance et la dégradation de l'humanité, et il veut éclairer, purifier, réhabiliter l'humanité. Il le veut et il va exécuter son œuvre.
Mais que de dil'ficultés et que d'obstacles ! Il a devant lui tous les préjugés à vaincre, toutes les passions à dompter, la raison à dominer, la liberté humaine à captiver et jusqu'à la conscience à subjuguer. J.-C. le sait, il connaît toute l'étendue de la lâche et il l'accepte. Il prétend marcher droit à l'obstacle, heurter de front, saisir corps à corps les erreurs et les penchants. Sans détour, sans ménagements, il a résolu de dire à ceux qui ont un cœur superbe: humiliez-vous! à ceux qui sont dans les plaisirs des sens: cruciliez-vous ! aux riches : détachez-vous! aux savants et aux habiles : aveuglez-vous! à tous: obéissez! A ce nouveau langage, il est vrai, toutes les puissances vont se soulever; et les sages avec leurs écoles, et les politiques avec les raisons d'état et avec leurs lois, et les Césars avec le glaive, et le sacerdoce païen avec ces masses accoutumées à adorer ses vices dans tous ses dieux. N'importe ; toutes les résistaaces sont prévues, toutes les résistances seront bravées.
OEU"VRB DIVINE DE JÉSUS-CHRIST 309
Comprenez-vous maintenant ce qu'entreprend J. -G.? C'est la lutte avec tout ce qui existe, c'est le renversement de tout ce qui est debout. C'est tout changer parmi les hommes : changer le culte, changer la loi, changer les mœurs, changer les institutions, changer les intérêts, changer les idées. C'est créer à neuf le monde religieux et, par contrecoup, le monde savant et jusqu'au monde politique. C'est la transformation universelle, radicale de l'humanité. Voilà ce que J.-C. veut; sa volonté est immuable comme sa pensée. On pourra le repousser, on pourra le persécuter, on pourra lui ôter la vie, on ne lui ôtera pas la volonté de régénérer le genre humain. Ce qu'il a voulu, il le voudra jusqu'au dernier soupir, et, chose admirable! cette volonté ne mourra point avec lui, il la transmettra à d'autres luimême, elle se perpétuera en eux pour le succès de son œuvre, et cela de siècle en siècle et sans interruption et jusqu'à la fin des siècles. Que vous en semble? Celte énergie de vouloir unie à cette profondeur de pensée, est-ce chose divine ? Est-ce chose purement humaine ? lavenlez telle explication qu'il vous plaira ; c'est une énigme à jamais inexplicable. On voit la volonté d'un Dieu. Ce qu'il veut aujourd'hui, il le voudra demain, après-demain, toujours, malgré tout, contre tous et jusqu'au dernier soupir.
Ce n'est pas tout. Les volontés les plus fermes se brisent ordinairement devant un double écueil, les circonstances et les hommes. Sans les circonstances vous êtes ou en arrière ou en avant de votre époque ; ou vous êtes dépassé ou l'on ne vous suit pas. Sans les hommes, les coopérateurs vous manquent et votre œuvre est condamnée à mourir avec ^ous. La volonté de J.-C. ne pUe devant aucune de ces nécessités, elle maîtrise à la fois les circonstances et les liommes.
'^ la bonne heure, que les révolutions vulgaires aient
besoin d'être préparées. Dans l'ordre commun, sans doute, les transformations de la société se font comme les transformations de la nature. A toute chose il faut son germe, imperceptible d'abord, qui grandit peu à peu et se développe avec les années. Rien de ce qui doit prendre racine sur le sol humain, rien de ce qui doit être fécond et durable ne naît d'un seul coup et en un instant. La violence qui brusque le temps ne hâte pas la maturité des choses, elle l'étouffé. Mais ici ce n'est plus une révolution humaine, c'est une révolution divine; toutes les lois qui régissent le monde seront renversées. J.-C. donc ne tiendra aucun compte des circonstances. Maître du temps, il le fei'a entrer dans ses desseins. Ce n'est pas à la manière dès hommes et comme une puissance dont il faut attendre les moments; c'est comme un esclave qu'il mène à son gré et qui ne sait qu'obéir. Du premier coup, il jettera au miUeu du monde son institution tout entière et il ne demandera point si les peuples sont mûrs pour la comprendre et surtout pour l'accepter. Que lui font les dispositions des esprits ? Est-ce qu'il ne tient pas l'âme humaine en ses mains? Donc, sûr de l'avenir parce qu'il est sûr de soi-même, il viendra demander la foi, au temps où la raison est plus fière que jamais de ses conquêtes et ne croit qu'à ses lumières. Il viendra parler de réforme et de sacrifice, au temps où la corruption pubhque s'est enracinée dans les âmes de toute l'énergie même de la civilisation. 11 annonce le royaume de Dieu lorsque la société parvenue au plus haut degré de sa force s'adore elle-même, au temps où l'homme s'est fait soi-même son idole et son Dieu. Et il tentera cette œuvre à lui seul, et brusquement, et contre toutes les forces humaines organisées, ce semble, pour la lutte, et devant cette unité de l'empire romain qui n'est pour lui que la terrible unité d'un champ de bataille, et en présence de ces
m-imr^.^
neuf cent millions d'hommes qui ne le connaissent pas et qui le repousseront et dont il prétend venir à bout. Où trouver un mépris plus étrange de la plus haute puissance ici-bas, je veux dire du temps?
Mais si J.-C. se passe du temps, du moins il ne saurait se passer des hommes. Il faut bien qu'il les associe à son œuvre ou qu'il se résigne à n'avoir point de successeurs et d'héritiers de ses desseins et de ses conquêtes. C'est là peutêtre la plus insurmontable difficulté ; c'est là ce qui arrête tous les jours les plus grands hommes et dès le premier pas. On peut compter sur soi, mais comment compter sur autrui ? On peut se promettre le courage invincible qui se raidira devant les obstacles, qui grandira par la lutte, qui survivra à des défaites. Comment se promettre cela d'une volonté étrangère? Cette dépendance d'un concours humain déconcerte les volontés les plus fermes. On a beau être un homme supérieur, dès qu'on ne peut rien sans les hommes, on n'ose plus vouloir. J.-C. est seul et il a besoin des hommes, et ni sa solitude ni celle dépendance apparente d'une coopération humaine ne lui ôte rien de son inflexible volonté. Il porte en soi toutes ses ressources, il ne doute pas un instant des hommes, parce qu'il ne peut pas douter de lui-même. 11 est seul et sans précédents de gloire personnelle; on n'en viendra pas moins à lui, malgré son isolement et son obscurité. Il a tout contre lui et il prétend mettre tout à ses pieds. Il saura bien faire partager à ses eoopérateurs sa foi inébranlable à ses destinées. L'œuvre qu'il entreprend est si haute qu'elle ne peut être comprise q'ie de lui-même ; surtout elle demande une énergie surhumaine de dévouement. Il est sûr de communiquer son ^me à ses apôtres, il leur fera concevoir ce qu'il conçoit et vouloir ce qu'il veut. 11 obtiendra d'eux ce que l'homme n'a •iamais obtenu de l'homme, qu'ils se donnent à son œuvre
et qu'ils se donnent à elle sans calcul, et pour elle seule, et qu'ils se donnent jusqu'à souffrir tout, et, quand il le faudra, jusqu'à mourir. Mais enfin il faudra les trouver, ces apôtres et ces martyrs ; où les chercher, où les prendre ? Il ne les cherchera pas, il les prendra en quelque sorte au hasard ; il laissera tomber son regard sur la foule, il criera aux premiers venus pour ainsi dire : « Venez, suivez-moi. » On viendra et on le suivra. Un mot lui a créé le monde, un mot lui créera son apostolat.
Avouons-le ; voilà, M. F., ce qui s'appelle penser, vouloir, agir en Dieu. Ce que j'expose n'est pas mon système, encore moins une fiction, c'est un fait, le plus éclatant de tous les faits, attesté par la plus aulhentique des histoires. L'Evangile est en vos mains, lisez et dites si l'Eglise a eu d'autres commencements dans la pensée et dans la volonté de son auguste Fondateur. Et c'est là ce qui doit attacher invinciblement notre confiance à J.-C. Les débuts de son œuvre nous répondent de la suite, ce qu'il a fait nous garantit ce qu'il fera. De nos jours des hommes ennemis prophétisent la ruine de l'Eglise, ils la vouent au tombeau, et il leur semble que déjà le silence se fait autour de son sépulcre et qu'il ne lui reste plus ni un serviteur ni un enfant pour garder au moins sa mémoire. Qui sait si notre foi timide ne se trouble point? Qui sait si, à la vue des défections et des haines du présent, elle ne tremble point que l'avenir ne donne tort à J.-C. et raison à l'incrédulité? Pourquoi nous troubler et pourquoi craindre ? L'Eglise a-t-elle plus de chance de ruines aujourd'hui qu'elle n'eu eut à son berceau? J.-C. est-il plus seul de nos jours qu'il ne le fut à l'origine ? Alors, comme aujourd'hui, le monde était contre lui et se raillait tout ensemble et de l'œuvre et de l'auteur. Aujourd'hui la haine affirme que l'humanité le quitte ; elle affirmait alors que l'humanité ne viendrait pas à lui. Au-
- . M>4. ^^»l rf - ^ ^, . ^tt^^■^>-
itt
OEUVRE DIVINE DE JÉSUS-CHRIST 3l3
jourd'huiondit qu'il ne gardera pas le sceptre de l'âme; on disait alors qu'il ne l'obtiendrait pas. Aujourd'hui on proclame sa puissance déchue, on la proclamait alors impossible. La haine s'est trompée alors ; elle se trompe aujourd'hui. Cette puissance impossible est la seule qui soit restée debout. Ce Christ qui ne devait pas arriver à l'empire, y est venu si vite et avec tant de force qu'au bout de trois siècles il tenait sous sa main la conscience humaine, et que de nos jours encore, dix-huit siècles écoulés, la conscience ne peut se dégager des étreintes de celte main divine. Lui serait-il plus difficile de soutenir ce qui est, que de créer ce qui n'est pas ? Lui faudrait-il plus de puissance pour perpétuer la vie qu'il ne lui en a fallu pour vivifier le néant ? Non, non. Qui n'a pu empêcher l'Eglise de naître, ne l'empêchera pas de vivre. Qui a pu lui donner le triomphe, saura bien lui donner la durée. Que l'Eglise revienne aux épreuves de son berceau, je ne m'en émeus pas; qu'elle ait de nouveau tout contre elle et rien pour elle sur la terre, je n'en suis pas déconcerté. Que J.-G. se trouve seul une fois encore, ma confiance reste tout entière. Voire parole, ôDieu, est engagée! Vous la tenez assez fidèlement, depuis dix-huit siècles, pour ôter tout prétexte à la défiance ou à la crainte. Vous avez vaincu et vous vaincrez. Vous avez régné, vous régnez encore et vous régnerez toujours. Gonfidite, ego vici mundum.
Tout est divin dans le but, j'ajoute que toiit est divin dans l'exécution.
^^= Cxi
^^^ co
Mi^^h ^
^^= LD
^^^ ro
^ — co
^^^— LT
^ — en
niiif'H
Quand les hommes se sont dévoués au triomphe d'un grand intérêt ou d'une grande idée, ils se préoccupent avant tout des moyens qui les conduiront au succès. J.-G. semble tenir une conduite contraire. A le voir mener son œuvre d'une façon si opposée à toutes les vues de la sagesse humaine, on dirait qu'il prend plaisir à rassembler tous les éléments de la ruine et de la défaite. En effet, il embarrasse volontairement sa route d'obstacles et d'abîmes. Il accumule à dessein les difficultés sur les difOcultés, les impossibihtés sur les impossibilités, et quand il s'est fait en quelque sorte Hsoi-mêîue une position désespérée, alors il triomphe. C'est qu'alors son action divine ne peut plus être mise en doute. Quand on le voit tirer ses ressources des obstacles mêmes et faire sortir le succès des causes qui devaient amener sa perte, toute puissance humaine faisant défaut, il faut bien que l'on reconnaisse dans sa victoire une influence supérieure et que la haine même s'écrie : ce n'est pas là l'œuvre de l'homme, c'est vraiment la création de Dieu! Dans une grande révolution sociale, il y a trois éléments nécessaires et qui se trouvent toujours, le chef, les instruments, les moyens. Voyons si dans l'établissement du christianisme et de l'Eglise, tout cela est marqué d'un caractère incontestablement surhumain.
Au chef d'une vaste entreprise et qui doit modifier profondément l'humanité, il faut d'abord une immense valeur personnelle. Sous ce point de vue, sans nul doute, J.-C est hors de ligne. La simple étude de l'idée qu'il apporte au monde nous a révélé en lui une telle hauteur d'intelligence et une telle force de volonté qu'il est impossible, même
à l'imagination, de rêver quelque ciiose qui puisse lui être comparé. Toutefois celte supériorité exceptionnelle ne suffit pas au succès. Il y a deux choses dont un chef, si grand qu'il soit par lui-même, ne saurait se passer, la considération et le temps. La considération qui donne l'influence sur les hommes et sans quoi il n'y a pas de succès ; et le temps, sans quoi nulle action n'est possible. Le temps, condition de la vie physique; la considération, condition de la vie morale. J.-C. cherche-t-il à se créer la considération publique, et par elle, une influence puissante sur les hommes et sur les choses ? Npn. Il le peut cependant, et, à parler humainement, il le doit. Il le doit, parce que l'idée même de sa mission suppose l'empire, cl que l'empire ne peut être où la considération n'est pas. Les hommes, en efl'et, quand ils cèden librement l'empire, ne le cèdent qu'à la supériorité reconnue, et la considération n'est pas autre chose dans celui qui l'obtient, que la reconnaissance pubUque de sa supériorité. J.-C, dans l'intérêt de son œuvre, devait donc chercher la considération. De plus, il pouvait l'obtenir. Quel autre a amassé sur soi-même plus de gloires? Il possède la vertu à un tel degré, que seul au monde il a eu le *lroit de porter le défi à la censure et le mérite de condamner l'envie elle-même au silence. Il possède le génie avec un tel éclat, qu'on s'écrie en l'entendant : non, jamais homme n'a parlé de la sorte! Il dépend de lui de posséder le pouvoir que l'enthousiasme public lui décerne. Je ne parle point d'une autre gloire, la première de toutes, de la gloire du miracle. Qui doute que, s'il eût voulu, cette puissance sur la nature ne l'eût mené droit à une puissance absolue sur l'humanité? Eh bien! non-seulement J. -G. ne '^•^nge pas à s'emparer de la considération qui naturellement lui était acquise à tant de litres, mais il ne s'étudie ^^'^ l'éviter et à la fuir. Les hommages de la multitude ont
beau le poursuivre, il ne les laissera pas venir jusqu'à soi. Que dis-je? non content d'échapper aux honneurs qui le cherchent, il appelle la honte et l'opprobre. Jamais les Alexandre et les César ne sont allés à la gloire avec autant d'ardeur que, lui, il va aux ignominies. Que d'autres travaillent et suent pour s'élever et avec eux leur œuvre ; J.-C. ne travaille qu'à s'abaisser. Son ambition, c'est de s'effacer, de s'amoindrir, de s'annuler, disons le mot de son apôtre, son ambition c'est de s'ôter l'être, autant qu'il se peut, c'est de s'anéantir, à la rigueur du terme, de se faire rien, Exinanivit. Et il réussit. Il couvre de tant d'ombres sa valeur personnelle, il obscurcit de tant de nuages sa puissance infinie, il met, en un mot, tant d'infirmités, de bassesses apparentes, d'humiliations dans sa vie, qu'à ne le regarder que par cet endroit, loin de retrouver un Dieu, c'est à peine si l'on peut reconnaître un homme. Ce succès étrange ne se dément point. Sa mort répond à sa vie, mais en la dépassant. Nul être humain n'ira si loin et si bas dans la honte. L'opprobre lui vient de tous les côtés, d'en haut, d'en bas, du dedans et du dehors, de la haine qui le tient en ses mains, de l'amitié qui le trahit ou l'abandonne, des pouvoirs publics qui le proscrivent, de la foule qui l'insulte. Jamais on ne verra dans une seule vie d'homme une telle plénitude et une telle universalité d'outrages. Sa mission, sa doctrine, son action, sa parole, sa personne, rien n'échappe à la flétrissure. La haine l'enveloppe du mépris comme d'un réseau. Le supplice viendra mettre le sceau à tant d'abaissements. Il prétend mettre l'humanité sous sa loi, et la croix le fait descendre violemment au dessous de l'humanité même. Sa dernière heure épuise ce que la rage de l'homme peut réaliser d'opprobres pour un autre homme. Il peut porter le défi à la haine d'inventer pour lui une honte de plus. Il meurt enfm; la terre ne recueille de
ŒUVRE DIVINE DE JÉSUS-CHRIST 3l7
lui qu'un cadavre sanglant et une mémoire flétrie. Certes, s'il a voulu se faire une situation désespérée, il a atteint le but. On ne saurait s'abandonner plus complètement ni se trahir plus malheureusement soi-même. La plus glorieuse des causes ne tiendrait pas devant tant de honte ; les plus puissants intérêts succomberaient devant tant d'infirmités. C'en est donc fait de l'Evangile et de l'Eglise ; tout est perdu ! Ne dites pas cela, dites plutôt que tout est gagné, dites que jamais le christianisme et l'Eglise n'ont eu plus de force, dites que jamais J.-C. n'a été plus près du triomphe et de l'empire. Il est vrai, les apparences sont contre lui ; mais jugez les choses non par les apparences, mais par les effets. Ne vous hâtez pas d'accuser et de condamner; laissez quelques jours s'écouler, attendez les événements qui vont sortir d'un avenir prochain. Si le monde ne se rend pas, s'il ne reste de J.-C. ici-bas qu'une idée sublime trahie par l'impuissance de son auteur, qu'une grande entreprise avorlce devant le mépris public, à la bonne heure, prononcez sur sa tombe une sentence, déclarez-le convaincu à jamais d'infirmité et de folie. Mais si de ces ombres sort la plus grande gloire connue, si cette doctrine flétrie devient la loi de la conscience humaine, si ce supplicié impose sa pensée à toute intelligence, son amour à tout cœur d'homme, en un mot, si celte mémoire proscrite réalise du fond d'un sépulcre ce que ne réalisera jamais la vie des plus grands hommes, dites alors, dites avec l'apôtre que ces hontes et ces faiblesses sont la sagesse même et la vertu de Dieu. Un Christ qui eût paru parmi les iiommes comme le plus glo- *"ieux et le plus puissant d'entre eux et qui eût mis tous les hommes sous son empire, c'eût été une grande révolution, sans nul doute, mais ce n'eût été qu'une révolution huoiaine. Humainement ni la gloire ne peut être délaissée, ni la force ne peut être sans triomphe. Mais voilà la suprême
sagesse : tirer sa grandeur de ses bassesses, sa puissance de ses infirmités! Voilà la force sans égale : se déshonorer et se faire honorer; s'abandonner et se faire suivre; se mettre dans la poussière comme un ver de terre, et se faire mettre comme un Dieu sur l'autel. Voilà ce qui est au dessus de 1 homme: c'est de s'être fait la balayure du monde et de s emparer du monde jusqu'à lui faire adorer sa honte. En un mot, voilà le divin : de mourir sur une croix et de cette croix saisir l'humanité et de lui faire plier le front dans la poudre et, dix-huit siècles durant, de la tenir là, soumise, obéissante, adorant et à deux genoux, devant l'abandon, 1 opprobre et les faiblesses d'un crucifié.
Le temps, M. F., c'est la première des puissances, celle dont les réformateurs et les conquérants peuvent le moins se passer. Car enfin pour agir, il faut être : pour faire, il faut vivre. Quoi cependant qui dépende moins de l'iwmme que le temps? Qu'un homme de génie ait la conscience de sa torce et qu'il en réponde à soi-même, je le comprends ; mais qui peut se répondre de la vie f Jusqu'à un certain point, notre volonté est à nous; notre vie n'est qu'à Dieu. A la diflérence des plus grands hommes, J.-G. est le maître du temps; ses miracles le prouvent. On peut retenir la vie pour soi-même, quand on la rend aux autres jusque dans leurs tombeaux. Toutefois, à la différence encore des grands hommes, J.-G. se passe du temps, et il s'en passe si bien qu'il fonde tout son succès sur sa mort. 11 n'y a que lui qui ait embrassé le monde et l'avenir dans ses vues de conquête et qui se soit posé pour première condition de mourir. Les autres tirent la nieiUeure partie de leur succès de leur foi à leur destinée.
Ils croient a une mission à remplir et par cela môme ils croient a la vie ; c'est là le ressort de leur audace. Le cœur leur faibhrait à l'instant même, s'ils n'étaient persuadés que les années ne leur manqueront pas plus que les événements.
œUVRE DIVINE DE JÉSUS-CHRIST 319
J.-G. prend sa force et son courage d'un point de vue tout contraire. Dans son plan, il ne met pas le triomphe devant sa tombe, il le met au-delà. Il veut vaincre, sans doute, mais c'est pour cela qu'il veut sa mort, parce qu'il prétend en faire le moyen le plus efficace de sa victoire. Aussi il ne prend delà vie que ce qu'il lui faut nécessairement de jours et d'heures pour révéler la vérité, recruter ses apôtres, instituer l'Eglise. Cela fait, il a hâte de la quitter comme un obstacle à son œuvre. Écoutez-le dans son Évangile. Comme il appelle de ses désirs la mort, comme il en pi'esse l'heure de son impatience ! Comme il s'en promet hautement la conquête du Monde ! Quum exaltatus fuero a terra omnia traham ad me ipsuni. 11 l'annonce hautement, et combien de fois, et à tous. '1 dit à ses apôtres : vous ne serez jamais plus forts que quand je ne serai plus avec vous, il dit à ses ennemis : en file tuant vous avancerez mon œuvre; vous lui donnerez toute sa puissance en lui ôtant son auteur. 11 dit aux peuples : vous pouvez ne pas venir à moi pendant ma vie, vous ■Viendrez à moi après ma mort. De ma tombe, je vous amènerai à mes autels et à mes pieds. Qumn exaltatus fuero' ^mnia traham ad me ipsum. Où trouver une indépendance plus complète du temps et un mépris plus profond des nécessités qui gouvernent les hommes?
Un chef ne suffit pas à accomplir une révolution; il lui 'aut des instruments, c'est-à-dire des hommes qui travaillent avec lui de son vivant, qui au besoin travaillent pour
lu
après sa mort. J.-C. a accepté cette loi de toute entre-
prise qui s'exécute dans le temps ; il s'est choisi des apôtres. Ici-bas quand un homme veut réaliser une grande pensée de réforme, d'enseignement, de conquête spirituelle, Son premier soin c'est de se donner des coopérateurs et de so les donner dignes de l'œuvre qu'il médite. Il ne lui vient pas à l'esprit de compter l'œuvre pour tout et l'ouvrier pour
iî ,•..;.!
rien. Il ne s'imagine pas que la sublimité de la doctrine couvre la nullité de l'apôtre, que la grandeur de l'entreprise devienne pour ceux qui s'en chargent une dispense d'aptitude ou de talent. Loin de là, il s'adresse à l'élite de ses semblables et, s'il vient à bout d'attirer à soi les hommes éminents de son époque, il croit triompher. Et, de fait, c'est avoir vaincu à moitié que d'avoir donné de tels coopérateurs à son œuvre. Si vous tenez déjà la tête de la société, le corps ne peut manquer de suivre. Certes, si jamais mission demanda de rares et suprêmes qualités, c'est assurément la mission de renouveler le monde. Que faut-il humainement pour établir une proportion raisonnable entre l'œuvre et les ouvriers? Il faut une intelligence élevée pour comprendre la pensée du Maitre, une volonté généreuse pour s'y dévouer. Il faut l'audace intrépide, car il s'agit de s'attaquer d'un seul coup à toutes les puissances ensemble; la fermeté inébranlable, car on doit s'attendre à des contradicimns violentes et à des résistances désespérées. Il faut le talent, pour donner du crédit à la doctrine, et la faire écouter des sages. Il faut la science pour venir à bout de leurs subtilités et de leurs raisonnements. Il faut, sinon l'autorité de la position sociale, du moins, l'autorité du caractère, pour imposer tout ensemble au peuple et aux grands. Il faut l'expérience des hommes pour tourner les esprits vers un enseignement nouveau et de sa nature impopulaire; une habileté consommée pour obtenir par l'adresse l'empire moral qui échapperait à la force. C'est-à-dire que ce n'est pas trop de toutes les aptitudes, de tous les talents, de toutes les influences ensemble pour coopérer à la plus vaste des entreprises et surtout pour remplacer, en lui succédant, le plus grand des maîtres.
A ces traits reconnaissez-vous les apôtres que se donne J.-C? Non, mes frères, non. 11 n'ira pas chercher la supé-
(KUVIIK DIVINK UK JÉdUS-CHillSÏ 321
riorilé dans les autres, lui qui s'est appliqué avec tant de soin à l'eiïacer et comme à l'annuler dans soi-même. Il le pourrait, sans doute, car il saura bien appeler le génie, en son temps^ lorsqu'il sera évident à tous que le génie est inutile à son triomphe et que lui seul a à gagner à se rendre et à obéir. Mais il procède autrement au début de son Eglise. 11 ne regarde pas si ceux qu'il appelle sont à la hauteur de leur mission ; car il prétend renverser le cours ordinaire des choses, il prétend que son œuvre fasse de grands hommes, non que de grands hommes fassent son œuvre. Bien plus, toujours conséquent dans ses vues, il veut dés apôtres qui répondent au Maître. Comment s'est-il attaqué aux puissances qu'il veut abattre ? Gomment a-til marché a la conquête souveraine qu'il médite? C'est par l'opprobre, par la faiblesse, par l'anéantissement volontaire de soi- •^cme. Il lui faut des coopérateurs qui soient, de leur n«iture et par leur condition, ce qu'il a paru lui-même, Mais par sa volonté et par son choix. Il rejette inexorablement tout ce qui a une valeur et une puissance selon le "londe. Il passe devant les savants, les habiles, les sages, sans daigner leur donner un regard. H descend aux derniers •legrés de l'échelle sociale, il descend jusqu'à ce qu'il ait irouvé ce qui n'est pas, dit saint Paul, ahn de s'en servir pour confondre ce qui est. Il va aux bords des lacs et parmi es filets des pêcheurs. Lui-même, ouvrier autrefois et au- •l^urd'hui conquérant, il s'adresse à d'autres ouvriers dont 'era des conquérants, i\ leur tour et à l'heure qu'il a fixée, ^s mercenaires dont l'ambition se borne au succès d'une pèche, des ignorants pour qui le monde de la pensée existe pas, des hommes grossiers et qui n'ont jamais traité ^e les hommes, des bateliers, en un mot, fixent son choix "verain. Qu'on ne dise pas qu'il n'y a nul rapport entre hommes et les choses, nulle proportion entre les apô-
iii||i
Br'
322 CEUVRE DIYIISE DE JÉSUS-CHRIST
très et la mission. Sagesse du monde, taisez-vous ! Prudence de la chair, soyez confondue ! Dans les œuvres humaines on cherche les rapports, on ménage les proportions. Pour une œuvre de science, on appelle les savants ; pour comhaltre, on prend les soldats, et pour gouverner, les politiques. Dans une œuvre divine c'est tout le contraire; le caractère surhumain consiste précisément en ce que les rapports et les proportions fassent défaut et que le succès n'en soit pas moins infaillible. Qu'ils viennent donc ces ignorants, ces pauvres, ces gens de rien; qu'ils viennent, avec leurs noms inconnus, avec leurs manières rudes elleur parole barbare, avec leur inexpérience profonde des homi.ics et dos choses. S'il n'y a pas de rapport entre eux et la conquête du monde, il y a du rapport au moins entre les lilets qu'ils abandonnent et l'atelier d'où sortit leur maître; il y a proportion entre des bateliers de Génésareth et le Crucifié du Calvaire. Ils viennent, en eflet, embarras ce semble plutôt qu'instruments, plus capables de faire obstacle à l'œuvre que de venir en aide à leur Maître. Ils viennent, n'ayant pour toute valeur que le choix du Christ qui les appelle, pour toute puissance que la mission qu'il leur donne. Ce choix supplée à tout et celle mission lient lieu de tout. A défaut d'instruction, c'est leur science; à défaut d'éloquence, c'est leur moyen de persuasion ; à défaut de courage, c'est leur force; à défaut de crédit, c'est leur autorité. Donc qu'on leur confie la lâche de continuer leur Chef et de reconstituer l'hunianité en son nom. Ils connaissent leur impuissance et ils n'en acceptent pas moins la tâche d'un monde à conquérir. Us savent qu'ils ne sont rien et ils se promettent de triompher de tout. Leur Maître, avant de les quitter, leur a dit ces deux mois : ilc d docele. Us l'ont entendu et ils lui obéissent. Les voyez-vous qui s'assemblent i* Us hxen leur regard sur le globe comme l'aigle sur sa proie ; ils eo
ŒUVRE DIVINE UE JÉSUS-CHPaST 323
comptent les provinces et se les parlngent , même avant le combat, comme après la victoire on fait des dépouilles. L'nn étend la main sur l'orient, l'aiUro sur l'occident. L'un dit : à moi les barbares ; l'autre : à moi la Grèce et Rome. Chacun a sa part dans cette distribution de peuples et d'empires; chacun se trace son champ de bataille et se pose sou but de conquête ; chacun se met à l'œuvre, sans douter un inslanl du succès. Los années succèdent aux années, les luttes aux luttes. Au terme de la carrière, pas un d'eux qui ait trahi sa mission ou qui ait été trahi par la fortune. Avant de mourir chacun remplit sa mesure de victoire. A sa mort, chacun t^'eux reste législateur et conquérant.
Et ici encore le doii't divin est visible. Qu'a voulu J.-C. ? se faire un royaume, c'est-à-dire une Eglise tellement en dehors et au-dessus des puissances humaines que nulle ne put prétendre ou à la gloire de l'avoir établie ou au droit de la gouverner. La sagesse. a consisté à contredire la sagesse humaine, la force à se passer de la force du monde. En ^choisissant les ignorants et les pauvres et en triomphant par eux seuls, non-seulement J.-C. a fait éclater une vertu surhumaine, mais il a élevé à jamais sa personne et son Eglise au-dessus de toutes les puissances d'ici-bas. II a pris des hateliers pour coopéraleurs, parce qu'il est bien sûr que jamais le monde n'attribuera le succès à leur faiblesse. Il a dédaigné les sages, parce qu'on n'aurait pas manqué de faire honneur de la victoire à leur sagesse. Il les appellera
leur tour, sans doute, mais ce sera après tous les autres et quand il sera évident que le triomphe n'est pas leur œuvre.
ui quand les pêcheurs auront pris les peuples dans leurs
^ '^ts, quanti la philoso|vhie divine de la croix sera acceptée
^^ tous, quand le genre humain sera, d'un côté, à ses pieds
« , de l'autre côté, les sages seuls dans leurs écoles déserte.", alors 1 r ■ 1
•'•■^. viendra a eux. Alors il leur dira : « vous !e
voyez, je n'ai pas eu besoin de vous. J'ai fait prêcher ma doctrine d'un bout du monde à l'autre; je n'ai point demandé mes apôtres à vos écoles. J'ai rempli mes temples de la multitude des nations. Je ne vous ai emprunté aucun attrait d'éloquence ni de génie pour les attirer. J'ai fait croire l'incroyable, je ne vous ai dérobé aucun raisonnement. Je me suis soumis d'innombrables intelligences qui pensent d'après moi, je les ai prises sans vous, sur vous, et malgré vous. Et nunc, reges, intelligile. Maintenant éclairezvous, ô rois de la pensée! Comprenez enfin, vous qui n'avez pas su comprendre. Entrez au bercail ; mais comme les dernières des brebis. Venez au sanctuaire, mais comme les plus humbles des disciples, et non pas comme des maîtres superbes. Â ces conditions, les barrières tombent devant vous et je vous reçois dans mon Eglise; mais ne vous mêlez pas de raisonner sur mon Evangile ni de disputer sur ma loi , sinon retournez à vos écoles et laissez-moi dans mon temple. Je n'ai pas voulu les disputeurs pour apôtres, je ne les souflVirai pas davantage pour disciples. El nunc, reges, inlelligite; erudimini qui judicalis terram.
Par la même raison, les princes ont été exclus de l'apostolat et n'ont été appelés que les derniers à la fui. Si nous les avions comptés dans nos rangs dès l'origine, s'ils eussent abrité nos pères dans leur pourpre, s'ils eussent pris l'Eglise dans leurs mains et qu'ils l'eussent portée sur le trône, que celte protection nous eût été fatale! Que ses services nous eussent coûté cher! Les puissances se fussent attribué le triomphe, elles eussent dit, et avec raison : c'est nous qui avons fait l'Eglise, nous avons des droits sur l'Eglise; elle est notre sujette, puisque nous fûmes ses pères et que nous sommes ses soutiens. Les Césars ne pouvaient donc être des apôtres du Christ. Bien plus, à l'origine, dit Terlullien, ils ne pouvaient pas mémo être des disciples. Aussi J.-C. les
ItoviA'Vl^^-
OEUVRE DIVINE DE JÉSUS-CHRIST o25
laisse de côté. Il prêche son Evangile sans eux ; il a recruté ses fidèles sans eux; il a établi sa législation sans eux; il a élevé sa hiérarchie sans eux ; il consiitue son royaume sans eux. 11 leur prend leurs sujets, leurs serviteurs, leurs esclaves; eux, il les oubUe à l'écart. Puis, quand l'Eghse est fonriée, quand elle a sa vie, son mouvement, son action indépendante, quand il est bien établi qu'elle n'a rien reçu des puissances, alors les Césars peuvent venir. Et nunc, rcges. On les recevra, non comme des maîtres qui accordent Une grâce; non comme des vainqueurs qui font la loi, mais comme des vaincus qui la reçoivent. On ne leur reconnaîtra aucun droit, on ne leur donnera aucun privilège, on leur dira : l'Eglise était avant vous, elle n'a donc rien qui soit à vous, puisqu'elle n'a rien qui vienne de vous. Souvenez-vous du passé. Quand nous vînmes au monde, nous ne vous vîmes pas à noire berceau, nous ne fûmes ni réchauffés sur votre sein ni nourris de vos trésors. Loin de là, vous vouliiles nous étouffer en naissant. Vous vous teniez, le blasphème à la bouche, le glaive à la main, à l'entrée de toutes les routes qui comluisaiént à J,-G. Les foules vous livrèrent des lïiartyrs à torturer et, pendant que vous vous occupiez à vos supplices, eUes passèrent et elles vinrent à nous. Au bout de trois siècles, vous vous êtes trouvés seuls avec des sages sans disciples et des dieux sans adorateurs. Effrayés de cette solitude et de cette compagnie, vous avez frappé à la porte de nos temples, on vous a ouvert ; mais comme à des sujets et non comme à des souverains. Quand vous étiez aux pieds de vos idoles, nous avions nos pontifes , nos évêques et nos ^constitutions. En venant à nous, vous avez reçu beaucoup, 'ïiais qu'avez-vous apporté y Nous vous dirons quelles grâces Vous nous devez ; dites-nous quels droits nous tenons de vous. Donc, ô Césars, obéissez comme les derniers des fidèles. Vous êtes ici dans le royaume des âmes dont la pre-
.■"Ali:*'ètïSi
miôre loi est l'égalilé de tous devant Dieu et la souveraineté de Dieu sur tous. Ei nunc, reges , inlclligite; crudi-
mtni qm j
itis lerram.
Nous connaissons le Chef et les instruments de l'œuvre, quels seront les moyens? J.-C. serait infidèle à lui-même, s'il ne les choisissait comme il a choisi les apôtres, c'est-àdire sans proportion avec le but à obtenir.
Il est un ordre constant et, en quelque sorte, inflexible selon lequel s'accomphssent les révolutions sociales. Gel ordre J.-C. l'a méprisé jusqu'ici; il le méprisera jusqu'au bout. Ainsi les révolutions commencent de loin dans les esprits, éclatent ensuite dans les faits; l'opinion les prépare, les événements les consomment. .l.-C. ne prépare rien et brusque tout, les idées, les intérêts, les mœurs, les institutions, l'opinion surtout, cette reine du monde, comme dit Pascal. Dans l'ordre humain les révolutions partent d'en haut, le mouvement est donné par quelques hommes puissants qui ont la foule derrière eux et qui sont servis par les circonstances. Les masses suivent et l'idée populaire triomphe. J.-C. tenta sa révolution en sens inverse, c'est-à-dire de bas en haut, du peuple aux grands, dos pauvres aux riches, des ignorants aux sages et aux hommes de génie. Reste un troisième caractère des révolutions humaines : c'est que toutes elles triomphent par l'ascendant de la force et toujours avec violence. Car c'est la loi de toute puissance qui marche, de briser ce qui résiste; s'arrêter pour elle, ce serait mourir. La révolution tentée par J.-C. et par les siens viole toutes ces lois. Elle n'admettra que deux moyens de succès : au lieu de la force, la persuasion ; au lieu de la violence, la douceur jusqu'à la faiblesse. Point d'autres armes que la foi ; point de sang versé, que le sang de ses disciples et de ses apôtres. Deux moyens, en un mot, la parole et le martyre.
Et ne dites pas : mais la parole, c'est la première des puissances ; au fond, c'est le levier du monde. La première des puissances! Oui, sans doute, quand elle part des hauteurs de la société; oui, quand elle est éloquente; oui, quand elle s'adresse aux passions ou aux intérêts du moment. Non, quand elle part d'en bas ; non, quand elle est sur les lèvres des ignorants ; non, quand elle s'adresse à des intérêts dédaignés, contre des passions vivantes. Ne dites pas alors que la parole est la première des puissances ; dites plutôt que c'est la dernière des faiblesses.
Je me représente par la pensée les premiers débuts de la conquête chrétienne. Des étrangers paraissent tout à coup au milieu de la foule, sur les places publiques d'Antioche, de Corinthe, d'Athènes, de Rome. Qui sont-ils et d'où viennent-ils? On se le demande autour d'eux et nul ne sait le dire. L'extérieur pauvre, le visage exténué, le corps tout saignant encore des stigmates d'un récent martyre, ils parlent sans recherche, sans art, dans une langue qu'ils balbutient. Jetant, dit un Père, jetant à chaque mot la vérité avec leurs solécismes, ils s'adressent à ce peuple qui ne les connaît point, ils disent : frères, viri fratres, que faites-vous? Qu'adorez-vous.? Le bois et la pierre? Jetez Ijas ces idoles; crucifiez vos sens; humiliez vos esprits; faites pénitence, et n'adorez qu'un seul Dieu, le Seigneur J'-C. mort sur une croix et sans lequel il n'y a point de salut. Quel accueil, je le demande, devait recevoir une telle parole adressée par de tels prédicateurs et à un tel auditoire ? Mais nous tous, nous sommes nés entre les bras de l'Eglise et l'éducation a presque identifié pour nous la langue de l'Evangile et la langue de la raison. Et la parole chrétienne rencontre en nous des oppositions si vives et des l'èsistances si opiniâtres! Que devait-ce être de cette même Parole tombant comme la foudre au milieu de la société
fe*
if?
iîij
liti
païenne? Une immense risée dut accueillir d'abord la folie de celte prédication. Quoi! se dirent les savants, nous sommes les oracles de la vérité parmi les hommes, et ces gens-ci veulent que nous désapprenions ce que nous avons appris, et que nous allions comme des enfants refaire notre éducation à l'école d'un crucifié 1 Quoi! se dirent les riches, tout nous sourit dans l'existence, vivre et jouir n'est pour nous qu'une même chose, et ces nouveaux-venus prétendent nous faire lâcher des mains un présent si heureux, pour aspirer à nous ne savons quel avenir qu'ils ont rêvé! Quoi ! se dirent les puissants, c'est nous qui menons le monde, et ces étrangers prétendent élever leur loi audessus de nos lois, et le pouvoir de leur maître au-dessus de notre pouvoir! Nous sommes souverains, et ils veulent nous faire sujets! Les hommes positifs se dirent : quelles chimères nous racontent ces bateliers? Quelle est l'utilité de ce nouveau Dieu et à quoi sert son Evangile? Est-ce que cette doctrine donnera le succès à une seule affaire? Est-ce que leur maître mènera ses disciples à la fortune? On s'est passé d'eux jusqu'ici, pourquoi ne pas penser et ne pas faire aujourd'hui comme nous avons pensé et fait hier, toujours? Enfm les peuples eux-mêmes se dirent : à quoi bon écouter ces hommes et les suivre? En allant à eux, nous n'aurons pas une misère de moins et nous aurons des persécutions de plus. Qu'importe la fraternité qu'ils nous prêchent, si nos propriétaires ne l'acceptent pas? C'est bien assez d'avoir des maîtres, ne nous créons pas des bourreaux. C'est trop d'être esclaves, n'allons pas nous faire victimes.
Vous le voyez, M. F. , l'œuvre tout entière est marquée du même caractère. La folie, pour parler comme saint Paul, la folie se retrouve partout, dans la prédication comme dans les prédicateurs; dans les moyens, comme dans les
œUVRE DIVINE DE JÉSUS-CHRIST 329
coopérateurs, comme dans le Maître lui-même. Sans doute, il est difficile de compromettre davantage les intérêts d'une doctrine où toutes les lois qui régissent les choses humaines seront renversées. Au lieu de lui préparer l'empire, on la voue à la dérision de l'humanilé.
Ici toutefois l'événement absout encore J.-C. Cette prédication si misérable a eu le dessus sur tous les enseignements. Cette parole ridicule a fait taire toutes les autres paroles. L'humanilé a laissé les plus beaux génies faire assaut ' d'éloquence dans leurs chaires et elle est allée livrer sa raison et sa conscience aux pêcheurs de Galilée. D'où vient cela et d'où vient que l'esprit , le savoir, l'éloquence n'ont rien pu pour des doctrines, au moins inoffensives, et presque toujours séduisantes, et que l'ignorance, la simplicité, la barbarie, si l'on veut, a tout pu pour une doctrine crucifiante? C'est la force et le triomphe de la divine vérité. ■•■-C. n'a fait que lui rendre hommage en lui faisant un enseignement, en apparence, si au-dessous d'elle.
11 savait que la vérité n'a besoin que d'elle-même pour triompher et que des appuis humains ne servent qu'à compromettre sa dignité et surtout son indépendance. La vérité, en effet, peut être seule dans le monde; elle n'est pas seule <lans les âmes. Je me trompe quand je dis que la vérité n'a pas de crédit ici-bas. Tous les instincts supérieurs de l'être humain sont de son côte; toute conscience conspire pour Sa cause; toute raison prend parti pour ses droits. Et voilà pourquoi J.-G. s'est plu à mettre de côté toutes les ressources naturelles. Voilà pourquoi il se contente de dire à ses apôtres, prêchez, prœdicale, enseignez, doœtc. C'est-à-dire, '^cltez la vérité en présence du monde, et reposez-vous sur ^lle de la victoire. Quand elle se trouvera face à face avec anie, quand elle dira : me voici ! il faudra bien que l'àme ^ reconnaisse. Une fois reconnue, un peu plus tôt ou un
■.'•il
330 'KUVRE UlVIiMK DE JÉSUS-CHRIST
peu plus tard, toute raison lui donnera un trône, toute conscience lui fera un autel.
Toutefois, malgré sa force personnelle et ses intelligences avec l'âme, la vérité ne saurait obtenir du premier coup ce trône et cet autel. Les passions armeront contre elle la liberté humaine. Il faut donc que l'apôtre de la vérité soit non seulement son prédicateur, mais encore son athlète. C'est peu de l'exposer, il faut la défendre. Ce n'est point assez déparier pour sa cause, il faut combattre. Mais comment ses apôtres vont-ils la défendre? En cédant à toutes les violences. Comment vont-ils combattre? En mourant. Aussi contemplez les apôtres , ces prétendants à l'empire du monde : toujours et jusqu'au bout le même système d'infirmité et le même parti pris de faiblesse. Vous avezen^ tendu les prédicateurs, contemplez les athlètes. Apôtres et disciples sont affichés dans tous les édits de proscription. Ils sont nommés dans tous les cris de mort. Ils connaissent toutes les routes de l'exil. Ils descendent dans toutes les prisons. Ils montent sur tous les échafauds. Ils rougissent de leur sang tous les glaives. Toujours, de leur part, la faiblesse qui cède et qui souffre, jamais la violence qui se raidit et résiste. Si on les insulte, ils baissent la tète devant l'outrage. Si on les met aux fers, ils ne brisent point les chaînes. Si ou tii'c l'épée, ils présentent la poitrine. Si on frappe, ils pardonnent et ils prient pour les bourreaux. Et ainsi cédant toujours, souffrant tout, d'opprobres en opprobres, de faiblesse en faiblesse, de martyre en martyre, ils restent seuls maîtres du champ de bataille. Les victimes ont vaincu, le monde appartient aux martyrs. Autour d'eux les temples croulent sur les trônes et les écoles sur les temples et sur les trônes. Un mouvement inouï confond et mêle tout. Des catastrophes sans nom accumulent les ruines sur les ruines. Les lois, les arts, les institutions, tout se
"-^ssiî^fPP-
(tKUVRB; niVlNK DE JÉ:U;S-CHli:;Vr 331
précipite, tout esta terre. Puis, quand i'agilalion s'est calmée, quand les bruits sont loiubés, quand la poussière soulevée par tant de débris s'est dissipée, au dessus de tous les décombres, que rcste-t-il? La cité spirituelle, la cité de Dieu, avec la croix pour étendard, les pêcheurs de Galilée pour princes, le Supplicié du Calvaire pour souverain. La devise triomphale du Christ est arborée d'un bout du monde à l'autre : Chrislus vincil, régnât, imperat.
Mais comment la faiblesse a-t-elie survécu à la force? Comment les apôtres du Christ ont-ils vaincu eu mourant? Une sagesse vulgaire n'eût vu dans un tel moyen qu'une cause assurée de ruine; la sagesse de J.-C. y a vu le triomphe. Et qu'avait prétendu J.-C, sinon constituer le règne de l'ûme et le règne de Dieu'? Quand il parut, il trouva Dieu dans l'oubli, l'âme dans le mépris universel. Quand on disait plaisir, fortune ou gloire, toutes les ambitions s'agitaient. Quand on disait liberté, les cœurs s'émouvaient. Quand on disait patrie, le coui'age se dévouait. Quand on disait l'âine ou Dieu, l'homme restait froid, insouciant, immobile. J.-C. dit. aux siens: souffrez et mourez! Voilà le but atteint à moitié. Quand les hommes avaient vu leurs semblables mourir pour la patrie ou pour la liberté, ils avaient dit : la liberté et la patrie sont tout, puisqu'on meurt pour toutes deux. Quand ils virent les apôtres soullrir et mourir pour Dieu et pour l'àme, ils dirent à leur tour : Dieu et l'àme sont donc plus que la liberté, plus que la patrie, plus que la vie, puisqu'on immole tout pour l'àme et pour Dieu. Ml! c'est bien connaître l'homme qui n'estime ^^ que valent les choses que par ce qu'elles coiitent. En de- •^audant aux siens le sacrilice de toutes clioses pour la vé- '"-é, il mettait d'un seul coup la vérité au-dessus de toutes abuses; il en faisait la plus haute des puissances et la Pi'emière divinité du monde. folie du martyre, que vous
^mi
^^= CM
^^^ co
^^= VD
^^= LO
iii ■
^Ie '~~'
^^= ro
îi^s
^E— cri
^ — co
i.'SÎ^