‹ Jésus-Christ, sa divinité, son caractère, son œuvre et son cœurChapitre 35 sur 40 · F— LD · texte numérisé non relu

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avez donc été sage! faiblesse des victimes, que vous avez donc été puissante! Eglise, que pouvez-vous craindre désormais, si le triomphe est pour vous au seul prix de la souffrance ! On peut redouter une défaite, quand on ne triomphe qu'à la condition de frapper, de renverser, de faire des ruines, de dompter et de tuer. Mais on est sijr à jamais de vaincre, quand pour la victoire il sufOt de céder, de souffrir et de mourir.

I Tout est divin dans la pensée. Tout est divin dans l'exécution. Il est inutile de prouver que tout est divio dans le succès. Les faits parlent plus haut que nos discours et les événements dispensent de toute preuve.

Quel succès plus rapide? Il y a dix-huit siècles, vous trouvez dans une crèche un enfant qui n'a que deux disciples : sa mère et l'auguste époux de sa mère, le charpentier Joseph. Trois siècles s'écoulent, les Césars inchnent la tête devant les pontifes de cet enfant. Constantin se tient debout devant les évêques et il leur dit : mes pères et mes frères. Quel succès plus universel? J.-C. crée le monde religieux, il abat tous les autels et élève sur leurs débris un autel unique et qui est dédié à son nom. 11 reconstitue le monde politique, il y dépose deux éléments nouveaux et qui ne s'usent pas : d'homme à homme, la fraternité; du pouvoir au sujet, la paternité.

Quel succès plus durable? Pas un des principes qu'il a consacrés n'a péri! Pas une des nations qui l'a connu n'a pu oublier son nom. Son royaume lui-même garde son étendue; les sujets peuvent changer, l'empire ne change pas. Il ressemble à ces grands arbres des mont:igncs. L'hiver emporte leurs feuilles, l'orage brise leurs rameaux; le IroflC demeure avec sa jeunesse toujours vigoureuse, se renouvelant de sa propre vie et se rendant par sa sève tout ce qu'il abandonne à la tempête. Il ressemble à ces sources

jaillissantes et qui trouvent dans leur fécondité de quoi réparer toutes les pertes. Ce sont des eaux toujours diverses, et c'est toujours le même niveau.

Or cette rapidité, cette universalité, cette permanence du succès, est-ce un fait humain? Avant le triomphe accompli, c'eût été folie de l'espérer. Après le triomphe accompU, c'est folie plus grande de nier la cause divine. Reportonsnous en esprit au siècle du premier des empereurs. Supposez qu'à la quatrième année du règne d'Auguste, alors que le Sauveur du monde cachait à Bethléem le mystère de sa naissance, un prophète envoyé du ciel se fût présenté devant César et son Sénat, et que là en présence du maître du monde et des descendants des Crassus, des Pompée et des Scipion, il leur eût parlé en ces termes :

« Ecoutez, César, et vous, sénateurs, écoutez. Dans une ville obscure de l'Orient un enfant vient de naître qui est Voire souverain et dont vous êtes les sujets. Cet enfant n'a ''ien de ce qui donne la gloire au berceau des hommes. Sa Vie sera comme sa naissance, pauvre et méprisée ; sa mort Sfira cruelle et honteuse. Il mourra sur la croix, mais une 'Ois au tombeau cet homme dominera le monde. A vous, ^ésar, il prendra votre capitale pour en faire le siège de Son culte et le centre de son Eglise, et il contraindra vos successeurs à se retirer devant le Pontife qui le représente. 'Ous, sénateurs, il soumettra vos descendants à ses lois. Il abattra cet autel de la Victoire élevé dans cette enceinte, et '1 niettra en sa place son image. Il se suscitera des disciples, des apôtres, même parmi vos enfants. Il leur fera donner 'eur saniï

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ig pour sa cause et, après que vos successeurs auront immolés dans vos an]i)hilhéàlres, il les forcera de

eposer leurs restes dans des temples qui seront les siens d élever des autels à leurs propres victimes. En moins

^ quatre siècles, tout cela sera accompli et sans retour. »

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Qu'un envoyé d'en haut eût tenu ce langage à César et au Sénat, Rome entière se fût ri de ses oracles et l'empire outragé par cette prophétie eût vengé sa inajeslé par le supplice du prophète. Alors c'eût été une prédiction de l'avenir; aujourd'hui, c'est l'histoire du passé.

Maintenant il faut conclure. Si J.-G. n'est pas Dieu, tout ici est inexplicable : idée, exécution, succès. Toutes les lois morales sont renversées. C'est la raison confondue; c'est Dieu se jouant de ses créatures intelligentes; c'est le triomphe de l'extravagance et de la folie. 11 faut tourner sans fin dans ce cercle fatal, ou tomber à genoux et s'écrier : c'est vraiment le Christ et le Fils de Dieu.

J.-C. est Dieu ! S'il est Dieu, il est souverain et quel est son plus noble domaine, sinon la volonté de l'homme? S'il est Dieu, il lui faut un autel, et quel est son premier autel sinon notre cœur'? S'il est Dieu, il est le bien suprême. Allons donc chercher auprès de Lui ce que nous chercherions vainement ailleurs, toute vérité et tout bonheur.

Mes frères, nous sommes les héritiers de celte révolution mémorable. D'autres l'ont faite avant nous et sans nous; mais ils l'ont faite pour nous, ils y ont mis leurs travaux et leurs souffrances ; nous jouissons des résultats. Ils ont planté l'arbre à grands frais et ils l'ont arrosé de leur sang; nous n'avons qu'à étendre les mains et à saisir les fruits- Ne possédons pas en héritiers ingrats ce que nous ont légué nos pères, après l'avoir acquis avec tant de peine. Nous avons contracté envers le passé une grande dette qu'il nous faut acquitter envers l'avenir. Nous devons à nos descendants co que nous avons reçu de nos prédécesseurs. Ecoutez un ancien : les choses, dil-il, se conservent par les mêmes principes qui les firent naître. Ce qui a donné naissance à l'Eglise, c'est le dévouement généreux, c'est le courage de la vertu ; c'est notre foi et nos vertus qui la conscr-

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veront à l'avenir. Les combats ne sont pas finis. Les épreuves ne sont pas épuisées. Notre siècle a le malheurde ressusciter des haines éteintes et de recommencer des luttes terminées par le triomphe. Ce sera notre gloire d'apporter, nous aussi, notre dévouement et notre courage sur le champ de hataille. Souvenons-nous de notre origine. Nous sommes les enfants des martyrs; pour nous comme pour eux, la lutte, c'est uainstant; la victoire, c'est toujours. Le sacrifice, c'est une heure; le triomphe, c'est l'éternité.

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■CnRIST SE SURVIVANT DANS J.'ÉVANGILE, LE SACERDOCE ET LA PAPAUTÉ

Jésus Ghrislus iici-i, hoclio, ip^e et in ?«:ciila. Jcsus-Clirisl était hier, il est aujourd'hui, il sera toujours.

Ilobr., 13, 8.

C'est la grandeur de Dieu et c'est le privilège de J.-C, parce qu'il est Dieu, de remplir le monde et les siècles de sa présence et de son action.

Il a été hier. Quand il est encore au sein du Père et dans l'éternité, toutes les traditions le nomment d'avance. Les plus hautes raisons le proclament nécessaire, lès prophètes se succèdent sans interruption pour parler de lui, la Synagogue se prépare, la genlilité l'attend. Quand il vient sur la terre, tout s'efface devant lui. Sa figure divine resplendit d'un tel éclat de sagesse, de sainteté, de puissance qu'elle laisse dans l'ombre toute figure de sage, de législateur et de héros. Quand il meurt, il n'en a que plus d'action et d'influence. Les dix-huit siècles qui nous séparent de sa tombe ne sont pleins que de son nom, de ce qui se fait pour

lui OU contre lui, des batailles qu'on lui livre et qu'il gagne, des ruines qu'il accumule ou des institutions qu'il élève. Dans ce passe, dans ce jour d'hier de la race humaine, les plus grands hommes n'occcupent qu'un moment. J.-C. remplit tous les moments, toutes les heures, le jour tout entier. Jcsus Chrislus heri.

Il est aujourd'hui. Qui est plus vivant que lui parmi nous? Ce n'est pas seulement le plus grand des souvenirs ; ce n'est pas seulement le plus glorieux des noms. C'est une réalité contemporaine, et lapins grande et la plus glorieuse, sans comparaison. On parle des grands hommes de l'histoire comme de personnages célèbres qui ont vécu et qui ne vivent, plus, qui ont agi avec nos pères et qui sont avec eux au sépulcre. On dit des sages : Platon a écrit ce livre. On dit des conquérants : César a gagné celte bataille. On du des législateurs : Charlemagne a fondé celte institution. On parle de J.-C. comme de quelque chose de présent et •l'actuel. Il enseigne, c'est aujourd'hui même. Il agit, c'est aujourd'hui. 11 remue le monde, c'est aujourd'hui. Il gouverne tout , les hommes et les choses, c'est aujourd'hui, '^«siis Chrislus hudie.

Il a été, il est, il sera. C'est l'ambition suprême des nommes d'élite de se survivre à eux-mêmes. Les sages veulent parler à l'avenir et, quand ils ne seront plus, faire penser d'après eux l'esprit humain. Les conquérants, juslu aux bords de la tombe, rêvent l'empire, sinon pour eux, Ou moins pour le peuple auquel ils ont mission de donner ^ gloire. Les législateurs prétendent continuer leur action au delà de leur vie et gouverner après eux le monde par ^"•'s institutions. Ce qui n'est qu'une chimère pour tous ^s grands hommes est une réalité pour J.-C. 11 apparlienl ^ tous les âges par sa mission ; il se survit dans tous les 8es par ses créations. Comment a-l-il paru dans le monde

SEJIMONS 22

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et avec quels litres? Comme docteur, comme prêtre, comme souverain des intelligences. 11 est docteur et, depuis dixhuit siècles, il maintient l'intcgriié toujours subsistante de sa doctrine, il continue son ministère par la succession non inteiTompue de son sacerdoce. Il est souverain des intelligences et, depuis dix-huit siècles, il perpétue sa souveraineté dans l'autorité indclectible du Pontife suprême. Ainsi J.-C. se survivant dans l'Évangile, dans le Sacerdoce, dans la Papauté, c'est ce que j'essayerai d'établir dans ce discours avec l'assistance du Saint-Esprit et la bénédiction de la très-sainte Vierge.

Que J.-G. laisse après soi une doctrine impérissable et qui rende sa pensée éternellement présente au monde, cela paraît tout simple et tout naturel. Rien ne l'est moins cependant, et il suffit de considérer le caractère de l'Évangile pour entendre qu'il a fallu un véritable miracle pour le faire subsister, dans une inlégrilè inviolable, jusqu'à nous.

D'abord l'Évangile n'est pas une simple théorie morale ; c'est une loi et qui s'impose souverainement. Si J.-C. s'était présenté comme un sage, avec des maximes surhumaines , mais sans autorité sur la conscience, certes les admirateurs n'eussent pas manqué à ses leçons. Les hommages qui ne coiitenl aucun sacrifice sont si peu de chose, que rhumanilc se fût trouvée heureuse de s'acquitter à ce prix avec le premier de ses grands hommes. Mais J.-C se présente d'une autre façon. 11 ne vient point parler à l'esprit, il s'adresse à la conscience. Il ne vient pas demander à l'homme d'admirer, mais d'obéir. Que l'on dise en entendant sa doctrine : cela est beau, et cela est divin! ce n'est

rien à ses yeux, si l'oa n'ajoute que cela est vrai et que cela ol)lige, que c'est sa loi et le devoir. En un mot, il s'érige à lui-même une chaire dans le monde et il faut apporter au pied de cette chaire son âme, toute son âme et pour ne plus la reprendre. En vérité, ou l'homme ne sera plus lui-même, ou il doit se soulever avec tous ses penchants contre une telle loi. Plus belle, plus élevée, plus surhumaine est celte doctrine, plus la répulsion doit être violente. Car chaque beauté coûte une passion, chaque trait divin emporte une portion de la liberté.

De plus, l'Évangile n'est pas seulement une loi, c'est la plus exclusive des doctrines. Humainement, son intolérance "e doit pas lui cire moins fatale que son autorité. Voyez les iiulres doctrines, celles que les hommes ont créées dans leurs livres ou leurs écoles. Pour si absolues qu'elles se donnent, 811 fond, elles ne sont pas intraitables. L'homme qui en est le père sent trop le besoin qu'il a d'indulgence pour ne pas' accorder ce qu'il réclame pour lui-même. 11 fait grâce pour trouver grâce, il cède pour qu'on lui cède à son tour. L'É- ^3'igile est inllexible. Il ne demande pas do grâce et il n'en accorde pas. Il veut la foi, l'obéissance et il ne la veut que pour lui, comme Dieu, et il dit : je suis et nul autre n'est 9uo moi. Ego sum et non est alius prœler me. Il est telle- '^ent absolu qu'en dehors de soi, il ne veut que l'erreur, "'^i 'ht autrement que lui : Erreur! Qui dit plus ou qui dit oms, qui ne parle point comme lui, peu importe d'où il tienne et en quel nom, fût-ce un homme de génie, fût-ce «n ange descendu du ciel, il faut lui dire analhème. Or 1" est-ce que tout cela, sinon s'attaquer d'un seul coup à

outcs les doctrines, à tous les maîtres, à toutes les écoles? 'Hou dire à tous : taisez-vous, retirez-vous; vous n'êtes

'en et l'on ne vous doit rien? Il ne se peut que l'orgueil

l'uniai

m se résigne à un tel mépris. Infailliblement il rendra

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l'intolérance pour rintolérance, la guerre pour la guerre. Il pardonnera à tout, aux paradoxes, aux coulradiclions, aux rêves, à la folie, à l'iinmoralilc même, au besoin; il ne pardonnera pas à l'Evangile.

Enfin voici qui met le comble à tout. Cet Évangile si exclusif est, en même temps, ce qu'il y a de plus dominateur au monde. C'est la plus remuante, la plus conquérante des doctrines. Pour elle, vivre c'est agiter le monde et pour y régner. Nulle ambition plus inquiète, plus active, plus envahissante que la sienne. Ne venez pas à lui, il viendra à vous. Fuyez, il vous poursuit. Multipliez les barrières entre votre âme et lui; ou il les brise ou il les franchit et il entre. Sans doute, il n'attente pas à votre libre arbitre. Si vous ne voulez dire : je crois, j'obéis, ni il ne vous arrachera la foi, ni il n'emportera d'assaut l'obéissance. Mais ne croyez pas, n'obéissez pas, blasphémez même et persécutez; n'importe, il vous forcera de voir, d'entendre, de penser, en un mot, de vous occuper de celte doctrine, ne fût-ce que pour la haïr et la repousser. Bon gré mal gré, il faudra la rencontrer partout, au dehors, au dedans , s'entendre sans cesse appeler par elle, sans cesse accuser, sans cesse menacer ; le repos jamais, le trouble toujours, jusqu'à ce que l'on cède, que l'on se rende, que l'Évangile triomphe et reste le maître. Assurément une telle domination ne s'accomplira point sans résistance. Les passions se défendront, que dis-je '.' elles attaqueront avec fureur. Car pour elles, il y va de l'empire, de la liberté, de la vie, de tout.

Et aussi quelle autre doctrine a soulevé tant de haines et s'est vue aux prises avec plus d'ennemis? On a commencé contre elle par la violence. Pour l'empêcher de venir aux hommes, on a mis des glaives, des bûchers, des échafauds entre elle et les hommes. Rien de tout cela n'a arrêté l't'' vangile. Il a fait son chemin à travers les glaives, les hû-

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chers, les cchafauds. Il a pris les peuples sur les puissances et, après les peuples, il a pris les puissances elles-mêmes. La violence ayant échoué, on a appelé en aide la calomnie. La haine s'est dit: nous ne pouvons empêcher l'Évangile d'aller aux hommes, empêchons es hommes d'aller à l'Évangile. Alors on s'est rais à travestir^ à défigurer en mille façons sa doctrine et, pour éloigner plus sûrement l'homme, le mensonge lui a prêté ce qui révolte le plus violemment les instincts légitimes de l'homme. Comme l'homme est jaloux de sa raison, on a prêté à l'Évangile la contradiction et l'absurdité. Gomme il est jaloux de sa liberté, on le lui a présenté comme une doctrine de servitude. Gomme il ne peut se séparer de sa propre nature, on en a fait une doctrine contre nature. Comme il veut nécessairement la perfection de son être et de sa vie, on en a fait une doctrine d'immobilité et de mort. Certes la haine avait bien choisi ses armes. Qui voudrait aller à l'absurdité, à la servitude, à la barbarie, à la mort ? Toutefois la calomnie n'a pas eu plus de succès que la violence. Peu à peu les écoles ennemies sont devenues désertes; les maîtres ou ont parlé dans le vide ou se sont tus. Les livres sont tombés dans l'oubli ; '6s systèmes se sont évanouis; les sectes ont disparu dans ' indifférence ou le mépris universel. Dans ce silence, une Seule voix n'a cessé d'être écoutée. Dans cet abandon, un seul maître n'a cessé d'enseigner et de se faire obéir. Dans <^6t oubli, un seul livre n'a cessé de préoccuper pour soi ou <^outre soi la pensée publique. Parmi ces ruines une seule doctrine est demeurée la plus célèbre, la plus vivante, la plus puissante des doctrines. C'est l'Évangile. La violence vaincue, le mensonge vaincu, que va faire la haine? Elle ^attaquera à l'Évangile en lui-même : elle n'a pu le détruire, elle s'efforcera de l'altérer. Le changement, pour "ne doctrine qui prétend descendre de Dieu, c'est sa perte.

Car les passions ne pouvant êlre pour elle et la conscience se tournant nécessairement contre elle, que lui restc-t-il que de tomber et de périr? Aussi depuis dix-huit siècles, quels efforts pour altérer, changer, transformer le liVre divin! Pas un maître d'erreur, pas une secte qui ne l'ait tenté. Pas un maître d'erreur, pas une secte qui ne se soit vantée d'y avoir réussi. Vains efforts et vaines prétentions ! Si vous étiez venus à bout de changer quelque chose dans l'Evangile, il serait mort comme doctrine religieuse et, dès lors, vous ne lui livreriez plus de batailles. Car on ne se bat pas contre les morts ; on les met au sépulcre et on les oublie. Voilà dix-huit siècles que vous l'attaquez ; voilà dix-huit siècles qu'il vil. Voilà dix-huit siècles que vous attaquez en lui les mêmes dogmes, les mêmes préceptes, les mêmes institutions. Voilà donc dix-huit siècles qu'il vit toujours identique à lui-même, toujours un, toujours immuable. Dites ce qu'il vous plaira; la preuve que l'Evangile n'a pas change, c'est que vos sophismes et vos blasphèmes ne changent pas. Ainsi vous êtes tout à la fois les ennemis de l'Kvangile et ses témoins, mais témoins malheureux, qui, à grands frais de travail et de combat, ne faites que prouver en faveur de ce que vous prétendez détruire. Vous combattez pour en finir avec lui et vous ne réussissez qu'à établir pour lui et contre vous le fait éclatant, invincible de sot^ immuable unité.

Mais qu'est-ce que je fais? Je démontre ce que nul ne nie et ce que tous confessent. Est-ce qu'aujourd'hui on disput^ à l'Évangile son immuabilité? On la lui reproche. On ne lu* dit point: vous avez changé; on lui dit : tout se transforma et vous seul ne changez pas. Que voulez-vous de pins clair » Mais aussi quoi de plus décisif? On pense humilier l'Evangile; on le glorifie. Y a-t-il pour lui un plus beau triomphe que de s'entendre dire par toutes les bouches ennemies •

VOUS êtes toujours le même! c'cst-à-clire vous êtes la seule doctrine sur laquelle les temps et les hommes n'ont rien pu, vous êtes toujours la doctrine de J.-C. ? ■ Que vous semble, M. F., de ce triomphe de l'Évangile? N'est-il pas évidemment surhumain? Quoi! Un homme pauvre, obscur, dédaigné de tous, apparaît tout à coup sur un point de la Judée qui n'est elle-même qu'un point du globe. Entre l'atelier d'où il sort et le gibet qui l'attend, cet homme enseigne et son enseignement il prétend l'imposer au monde comme la loi suprême des âmes, comme le dernier mot du devoir et delà destinée. Il ne prend pas même la peine de fixer sa doctrine par l'écriture et dans un livre, comme font les sages. 11 la confie à quelques bateliers, ses disciples d'abord, bientôt ses apôtres. Il les charge de la porter partout et à tous, de lui préparer par eux-mêmes et de lui donner par leurs successeurs l'éternité d'une domination universelle ici-bas. A ne consulter que le sens humain, quelle entreprise mieux justifiée parle succès? Cet Évangile, qui humainement ne devait pas avoir de disciples, est devenu le maître du monde. Cet Évangile qui ne devait pas vivre plus que son auteur, il survit à toutes les écoles, à toutes les générations. Nous sommes à dix-huit cents ans de son apparition en ce monde, on le prêche encore, on lui donne encore ce que l'homme ne donnerajamais à l'homme, son âme.

Où trouver au monde un autre exemple d'un maître se survivant avec cette puissance et cet empire dans sa doctrine? Les hommes n'ont vu qu'une fois ce prodige et ils ne l'ont vu que dans J.-C. Ah! c'est que J.-C. est le Maître du temps et qu'il ne lui permet de vieillir sa parole que pour la conserver dans la majesté des siècles. C'est que J.-C. est Maître de l'âme et qu'il l'enchaîne si bien à sa doctrine qu'elle ne s'en peut plus détacher que d'elle-même. En un mot,

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c'est que J.-G. est Dieu et que c'est le propre de Dieu d'être tout, de prouver tout, de rogner partout et de régner sur tout. Cuiesl gloria et impcrium in sœcula sœculorum, amen (1).

L'Évangile a beau être divin, s'il n'était qu'un livre, c'està-dire une doctrine fixée sur le papier par l'écriture, il porterait en soi un élément d'infirmité qui le condamnerait, humainement pariant, à ne pouvoir ni subsister ni s'étendre. Un livre, en effet, est quelque chose d'inanimé, dès lors d'immobile et qui n'a d'action ni pour se défendre contre qui l'attaque ni pour rechercher et pour suivre qui l'ignore on qui le fuit. Il faut donc, sous peine de rester sans innuence et comme sans vie dans le monde, que la vérité trouve le moyen de se mêler aux hommes pour se faire voir, pour parler, pour agir au milieu d'eux. C'est ce qu'elle a fait en là personne de J.-C. qui a paru ici-bas comme la Vérité faite homme. J.-G. à son tour, en quittant le monde lui suscite un ministère qui lui prête sa voix pour parler, sou mouvement pour agir. Voilà l'une des grandes missions du Sacerdoce, J.-G. se survit en lui pour soutenir, propager, féconder par lui son Évangile.

M. F., l'institution et l'existence du Sacerdoce catholique est un fait qui s'accomplit, depuis dix-huit centsans, dans le monde et qui se continue encore par un cours régulier sous nos yeux. 11 cesse de nous frapper et il nous paraît naturel par sa régularité même. 11 semble que le prêtre succède au prêtre dans un ministère jamais interrompu, comme dans la nature, la moisson de l'année succède à celle de l'année qui n'est plus, comme dans la société, la génération qui

'Il I. Peir. h, 11.

vient succède à celle qui s'en va, par une simple transmissioiî de l'être et de la vie. Quelle différence toutefois ! La succession permanente du Sacerdoce est un fait d'un ordre supérieur, qui a une cause surhumaine et qui ne peut s'ex-" pliquerqueparune puissance divine dans J.-C. Trois choses s'opposent à la perpétuité du Sacerdoce. D'abord, il faut que le prêtre se donne corps et âme à l'Evangile dont il est fait prédicateur. 11 ne s'agit pas pour lui d'accepter seulement une doctrine ; il faut qu'il la personnifie en soi et qu'il la fasse sienne, comme si elle était de lui, ou plutôt il lui faut passer en elle, se fondre, se transformer en elle, en sorte que sa vie propre s'efi'ace et que la doctrine seule vive en lui. Il n'y a que J.-C. qui en agisse ainsi avec des apôtres. Voyez les philosophes et tous les auteurs de doctrines fameuses. Eux aussi ils ont des disciples dont ils s'efforcent de faire des apôtres; mais qu'ils sont moins exigeants avec eux! Pourvu que leur gloire de fondateurs et de chefs reste inviolable, ils souffrent sans trop de peine que le disciple mêle son esprit propre à l'esprit du maître, ses idées à ses idées, sa doctrine, par conséquent, à sa doctrine. J .-G. n'admet pas fie tels apôtres. Il faut prendre avec l'Evangile l'idée divine flans toute sa pureté et n'y rien mêler de soi-même. Ne re- (■ranchez rien, ou vous devenez traître. N'ajoutez rien, ou Vous êtes usurpateur. N'y touchez en aucune façon, si ce '^'est pour la donner telle qu'elle vous vient d'en haut, ou Vous êtes sacrilège.

Ce n'est pas tout. Non-seulement le prêtre doit porter l'Evangile aux peuples sans y rien mêler de soi, mais il doit se l'appliquer le premier à soi-même et par un engagement 'out spécial et dont la rigueur n'existe que pour lui. Car Vous ne l'ignorez pas, chrétiens, si l'Évangile est crucifiant pour tous ses disciples, il l'est surtout pour ses apôtres. Il veut être prêché et il veut que qui le prêche le prouve. C'est

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pourquoi il saisit avant tout son pnklicateur. Ainsi le prêtre doit prêcher avec l'Évangile le sacrifice ; on lui demandera que le premier, il en montre l'exemple dans sa vie. Il doit prêcher le détachement du monde ; on lui fera une vie en dehors du monde. Il doit dire : renoncez-vous ; il lui faudra s'abstenir de ce qui est innocent pour que vous vous absteniez de ce qui est coupable. Il doit dire : les sens ne sont rien, l'âme est tout ; il faudra qu'il ne vive que pour l'àme. Certes, mes frères, nous trouvons qu'il en coûte tant pour être chrétien ; qu'est-ce que s'engager par serment à être plus que chrétien ? Mais aussi quelle puissance pour obtenir de tant d'êtres humains et dans tous les temps qu'ils acceptent cette obligation irrévocable au sacrifice, qu'ils s'en fassent une loi, et jusqu'à créer à Dieu et aux hommes le droit de leur dire, s'ils viennent à y faillir : vous trahissez un serment et vous êtes parjure.

' Enlin un dernier obstacle vient de la condition même q«e J.-C. fait à son prêtre. Les doctrines humaines associent leurs apôtres à leurs destinées. Elles peuvent ne mener qu'à l'oubli. Elles peuvent aussi mener à la gloire. Voilà ce qui encourage leurs chefs et leurs disciples aux travaux et à la lutte. Le succès de la doctrine est leur succès propre. Si elle a des autels, ils ont part à son culte ; si elle conquiert l'immortalité, ils sont immortels. J.-C. a établi d'autres lois et moins flatteuses pour l'orgueil. Il dit à son prêtre : mon Évangile passera par les destinées les plus diverses. Une seule chose doit rester invariable, ton dévouement. Il ^^^ dit : mon Évangile soulèvera des luttes sanglantes ; tu seras au premier rang et pour les premiers coups. Il aura ses triomphes; tu n'en prendras point ta part et lu renverras l'honneur à Dieu seul. Il lui dit : l'Évangile aura ses opprobres ; lu les subiras. A loi, avant tous, de le confesser devant la science qui blasphème, devant les foules qi" "^'

JÉSUS-CHRIST SE SURVIVANT 3i7

sultoîit., (levant les puissances qui menacent et qui frappent. L'Évangile aura ses gloires : on le portera sur le trône, on lui fera des autels. Tune déroberas à sa gloire aucun rayon pour l'on couronner, tu resteras à l'écart et dans l'ombre, t'eff.içant devant la vérité que tu prêches et qui triomphe. En un mot, ô prêtre, tu es l'ouvrier, le soldat, le marlyr de la vérité ; travaille, souffre, meurs, s'il le faut, et n'attends rien, excepté le ciel et l'éternité !

' Tout concourait donc à décourager la volonté humaine, à l'éloigner de l'apostolat de l'Évangile, àl'effi'ayer du poids et des obligations .du Sacerdoce. Toutefois l'homme n'a été ni sourd ni indocile à l'appel de J.-C. Le Sacerdoce a clé accepté et il l'est encore tous les jours. Certes J.-C. n'a pas ménagé les épreuves au prêtre. Quelle existence humaine a connu plus de vicissitudes? Le prêtre n'a jamais manqué à J.-C. 11 l'a trouvé dans toutes les situations de l'Évangile et de l'Église. 11 l'a trouvé dans la paix, il l'a trouvé dans la persécution; il l'a trouvé pour parler; il l'a trouvé pour' combattre ; il l'a trouvé pour souffrir ; il l'a trouvé pour mourir. D'où vient cela , chrétiens, d'où vient cela? C'est que toute idée grande et qui a des racines dans i'ame humaine commande d'immortels dévouements. Voyez la société temporelle. Est-ce que jamais les magistrats manqueront à sa protection au-dedans ? Est-ce que jamais les soldats manqueront à sa défense au dehors? Non. C'est que la cause de la justice et du droit est la cause même de la conscience, et la conscience leur suscitera toujours des serviteurs. C'est que Dieu lui-même a mis l'amour du pays au fond de tout cœur d'homme et que le cœur de l'homme ne refusera jamais ni sa vie ni son sang à ce qu'il aime. Et voilà pourquoi le prêtre ne manquera jamais ni à l'Évangile ni à J.-C. C'est que nulle puissance n'a plus d'empire sur le cœur de l'homme que la vérité ; et l'Évangile, c'est la vérité. C'est

que aucun nom ne parle plus fortement à notre ûme et n'en obtient de plus magnanimes sacrifices que le nom de Dieu, et J.-C. est Dieu. C'est que rien ne remue plus énergiquement tout notre être et ne le pousse plus irrésistiblement à l'héroïsme que le spectacle d'un dévouement héroïque et dont nous sommes l'objet^ et J.-C. le premier a donné à l'homme l'exemple du dévouement qui souffre et qui meurt pour Dieu, pour la vérité et pour les âmes. Aussi parlez, ô Maître, parlez et appelez à vous des apôtres. Ce n'est pas en vain que vous répéterez de générations en générations la parole de la vocation sacerdotale : Veni, scquere me. Oui, vous serez entendu, oui, l'on viendra et l'on vous suivra. Nulle terre ne vous sera stérile , nul siècle ne vous sera rebelle. Vos prêtres vous viendront des quatre vents, du nord et du miJi, de l'orient et de l'occident. Toute nation, toute tribu s'uniront à l'envi pour vous donner des recrues toujours renaissantes du sanctuaire. La foi les créera par milliers du sein des peuples où elle règne; l'hérésie qui ne vous connaît plus, l'idolâtrie qui ne vous connaît pas encore vous gardent des élus pour votre Sacerdoce. Les barbares eux-mêmes reconnaîtront le bienfait de l'Evangile qui leur est annoncé en vous envoyant des ministres nouveaux pour l'annoncer à d'autres barbares. L'humanité aura beau perdre son sang parmi les luttes et les révolutions; elle aura beau vieillir et s'affaiblir par les siècles, elle trouvera toujours en soi assez de jeunesse pour vous produire vos prêtres. Votre parole s'accomplira : vous aurez toujours des apôtres pour être avec eux, pour enseigner avec eux, pour sauver par eux, et jusqu'à la consommation des siècles. Ecce ego vobiscum sum iisqiie ad consummnlioncm sœcuh- C'est en effet ce qui est arrivé, M. F. Sur ce point, comme sur tous les autres, les événements justifient toujours J.-C. Dès la fondation de son Église, il s'est promis cette

suite indéfectible d'apôtres et il s'est tenu fidèlement sa promesse. En quittant le monde, il a dit aux douze : Allez et enseignez toute nation et, pour montrer qu'il n'entendait point borner à eux seuls l'apostolat, il a ajouté les paroles que je viens de rappeler : Je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles. Que pouvait-il dire de plus précis? Un capitaine de l'ancienne Rome se vantait de n'avoir qu'à frapper du pied la terre pour en faire sortir des légions. J.-C. est si sijr des hommes et de lui-même, qu'il affirme à la face du monde qu'il n'aura qu'à appeler et que son appel lui créera ses prêtres jusqu'à la fin des âges. Qu'y a-t-il qui dépende plus des circonstances et du temps? Ni les circonstances ni les années ne pourront rien, non pas pour épuiser, mais seulement pour affaiblir cette sève de vocation et de grâce qu'il met en son Église. Qu'y a-t-il qui dépende plus de la liberté humaine? J.-C. dispose déjà de son obéissance el il assure qu'elle viendra à son heure s'abdiquer volontairement à ses pieds. Il compte tellement sur nous qu'à de longs siècles de distance, il nous parle à nous qui ne sommes pas, il nous donne notre mission et nos ministères. 11 nous dit : allez, je suis avec vous. Et certes, il ne s'est point trompé. Car enfin, nous voici : nous vous parlons de lui et pour lui, ou plutôt, lui-même il vous parle 6n nous et par nous. Eccc egovoMsciim siim. Il est vrai que l'on dit que l'avenir donnera un démenti au passé et qu'il réserve au Fils de Dieu l'abandon définif de la race huniaine. Mais vous le dites sans fin, depuis dix-huit siècles, et toujours révénemcnt est contre vous. Nous, au nom de •'• -G., nous soutenons que l'avenir ressemblera au passé et toujours l'événement est pour nous. Eh bien! mettons de côté la parole du Maître et n'interrogeons que les faits. Qui de nous ou de vous a le plus de droit de compter sur l'ave - ^^"^j de nous à qui toujours il a donné raison ou de vous à

qui toujours il donne torl? Mais votre cause est désespcrée. Pour le trioiniihc, il vous faut des miracles; à nous, il suffit du cours naturel des choses. Il faut que le inonde voie ce qu'il n'a pas encore vu, depuis dix-huit siècles, ou vous êtes vaincus. Il suffit que la nature humaine reste ce qu'elle est et que le monde continue de voir ce qu'il a toujours vu, depuis dix-huit siècles, et J.-C. est vainqueur. Eccc ego vobiscum snm usque ad consummationcm sœctili.

J.-C. se survit dans l'Évangile, dans le Sacerdoce. J'ajoute qu'il se survit encore dans la perpétuité indéfectible des Pontifes suprêmes.

L'Évangile avait besoin du Sacerdoce : sans le Sacerdoce, il est immobile. Le Sacerdoce, à son tour, porte en soi une infirmité, il est multiple. Plusieurs prédicateurs, une seule doctrine : l'unité de l'Évangile est en péril, si une puissance supérieure ne vient à son tour réagir sur le Sacerdoce multiple pour le surveiller, le gouverner, l'enchaîner à la vérilé qui est une. Cette puissance, c'est l'autorité du suprême pontificat.

Kcoulez le Maîîre ; il dit aux apôtres : Sicul misit me Pater cl ego millo vos. Voici que je vous envoie. Prœdkale omni crcalurœ. Pièchez à toute créature. C'est l'apostolat avec la multiplicité. Maintenant il s'adre^se à un entre tous : Egodico libi. Moi, leCli!ist,je dis à toi, Simon, fils de Jean, tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église. Il avait mis l'Évangile aux mains de phmciirs , prœdicale. A celte heure, il met l'Évangile et le sacerdoce aux mains d'un seul. Tu es Pctrus et super hune pelram œdificabo Ecclcsian^ meam. Par là un grand mystère s'accomplit. Tous venant

JÉSUS-CIIllIST SE SURVIVANT 351

s'unir dans un seul, il n'y a qu'un seul qui parle, qui agit, qui gouverne, qui est en tous et qui fait tout par tous. Ainsi J.-C. se survit-il d'une façon nouvelle dans un Vicaire visible qui représente sa souveraineté, dans le Pontife Romain, Mais si l'unité de l'Évangile, si la perpétuité du Sacerdoce ont rencontré tant d'obstacles, que dcvait-cc être de l'institution de la souveraineté spirituelle? Naturellement l'homme a la haine de l'autorité. Au fond, l'histoire presque entière se résume dans les luttes de la liberté humaine contre le pouvoir. Cependant qu'est-ce qu'un pouvoir humain, si absolu qu'on le suppose? Qu'ose-t-il? Surtout que peut-il? La souveraineté spirituelle est bien autrement dominante. Au nom de Dieu, elle entre dans l'intelligence et dit : vous penserez de cette façon et non d'une autre, ou vous êtes analhème. Elle entre dans la conscience et elle dit : faites ceci, je l'ordonne; ne faites pas cela, je le défends. Elle cite devant soi les actions et elle en demande compte à la volonté liumaine. Pourquoi avez-vous fait ceci? I*ourquoi avez-vous omis cela? Et vous croiriez, M. F., qu'on laissera une telle puissance s'établir paisiblement dans les âmes? Que dis-je? vous croiriez qu'on lui ouvrira, Sans résister, la conscience; qu'on prendra dans soi tout ce qui pense, tout ce qui veut, tout ce qui est capable de bien et de mal et qu'on lui dira : tout cela est à vous, saisissez tout et dirigez tout? Non, on ne fera point cela. Toutes les passions, tous les instincts de liberté qui sont en nous vont se soulever, se roiJir et lutter contre une domination si menaçante et, ce semble, si oppressive.

Deux puissances mènent le monde : la force et les idées. La Souveraineté spirituelle les a eues toutes deux contre soi. Elle s'est vue aux prises avec la force. Quand des princes qui s'égaraient ont voulu en finir avec l'Église et avec le Christ, ils ont adressé leurs coups au Chef de l'Église et au

Vicaire du Christ. Nos pontifes ont connu l'exil, les chaînes, les échafauds. Leur triple couronne, plus que toute autre, a été consacrée par le sang, non par celui qu'ils ont fait répandre, mais par celui qu'ils ont donné. La force a échoué devant eux. Qu'y a-t-il au monde de plus lihre et de plus inviolable que l'âme? Nos pontifes participent à cette liberté et à celle inviolabihlé de l'âme, où est leur trône. Libres et sur leur chaire souveraine, ils commandent et J.-G. donne ses ordres par eux. Captifs et dans les fers, ils commandent encore et J.-C. reste le Maître en eux et par eux. Le supplice lui-même ne peut rien sur leur autorité, comme il ne peut rien sur les âmes. César peut tuer un homme; il ne tue pas le Vicaire de J.-C. L'Eglise lui laisse sur un échafaud sanglant un cadavre de martyr, et elle ranime la représentation visible de J.-C. dans un nouveau successeur de Pierre. Les persécuteurs y meurent à la peine. J.-G. reste vainqueur dans son Pontife et il justifie sa promesse : et portœ inferi non prœvalebunt.

Les idées ont lutté comme la force et n'ont pas été plus heureuses. Chaque siècle , chaque peuple a eu son hérésie et ses sectaires, et tous ont tourné leurs efforts contre la chaire romaine. A côté de la génération de nos Pontifes, il s'est élevé une génération de sophistes pour leur disputer la puissance. Chaque erreur en tombant a laissé dans ses ruines une étincelle pour rallumer la guerre. Chaque sectaire en descendant à la tombe a légué sa haine et demandé vengeance à un autre sectaire. Tous ont crié : Exoriare aliquis nostris ex ossibîis ullort et tous ont entendu les passions de l'avenir répondre à leur appel. Du reste, rien ne leur a manque pnur le succès. Ils ont eu la science souvent, la force plus souvent encore, l'opinion égarée quelquefois, les passions toujours. Ils ont passé. Comme on voit une colonne s'élever sur lus rives d'un

grand fleuve : chaque flot se heurte à sa base, chaque flot s'y brise, chaque vague vient y jeter son écume, chaque vague se perd sous la violence même de son eflort. Ainsi s'élève au milieu des peuples cette colonne immortelle de la chaire suprême. Chaque erreur vient mugir à ses pieds et retombe dans le silence, chaque système vient se heurter . contre elle et y échoue. Le monument séculaire n'est pas même ébranlé; il se dresse sur sa base immobile, portant l'>ujours le phare divin qui s'allume auxcieux et qui éclaire >ci-bas l'humanité. Veritas Dominimanel in œternum.

La souveraineté spirituelle trouvant dans sa nature même un obstacle à son établissement, elle va en trouver un à sa durée dans les difficultés, humainement insurmontables, de sa transmission. L'Évangile, le Sacerdoce, l'Eglise; au fond, tout repose sur un homme divinement assisté, sans doute, mais qui est homme enfin et, dès lors, sujet aux infirmités de l'homme. Nulle vie plus précieuse et d'où dépendent de plus hauts intérêts. Toute violence peut abréger cette vie; la mort, du moins, viendra infailliblement la finir. A chaque Pontife au tombeau, il faut que J-C. se ressuscite, en quelque sorte, lui-même dans une image nouvelle de sa puissance, dans un autre représentant visible de sa personne. Comment accomplira-t-il cette résurrection morale "6 lui-même dans son Vicaire ? Va-t-il apparaître de nouvau ^u monde et porter de ses mains au trône le successeur de

'erre, comme il a fait pour Pierre lui-même, à l'origine et ^'y a dix-huit siècles? Non. Il laissera à la liberté humaine, ^" '1 se contente d'assister, la mission de désigner par son ^- 'o'^i le dépositaire de sa souveraineté visible. Ce pouvoir le P "S haut qui puisse être, se perpétuera par l'élection, c'est- ' ■ 'fe par celui de tous les moyens de transmission qui est le ! "^ Pcrilleux, celui qui remet le plus souvent en question

"■^"lonté, celui qui a perdu le plus d'empires, celui qui ne

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donne à ses élus aucune de ces forces du temps dont nul homme ne se peut passer, si ce n'estceux-là qui, à eux seuls, valent des siècles. Chacun de ses pontifes surgira du choix de l'Église, sans aucun antécédent de souveraineté. Entre tous les représentants d'un même pouvoir, nulle communauté du sang, nulle parenté humaine. Il est vrai que ce ne sera qu'un éclat de plus sur cette dynastie sans égale. Mclchisedechs nouveaux, on oubliera quel fut leur père, quelle fut leur mère ; on ne se rappellera que ce qu'ils sont parla généalogie surnaturelle delà grâce. On aura dit tout, quand on aura dit qu'ils sont du sang du pêcheur de Galilée et les lieutenants du Fils de Dieu. Mais enfin, si c'est la gloire, c'est un péril. Plus la dignité est sublime, plus la puissance est divine, plus il est à craindre que l'homme élu par d'autres hommes ne succombe sous la dignité et sous la puissance. Sous peine délaisser périr l'institution, il faut donc que J. -G. reparaisse sans fin pour suppléer ou pour réparer ce qui manque à l'infirmité humaine. Or qu'est cela , que se créer à jamais la nécessité d'une intervention surhumaine, c'est-à-dire à\x miracle en permanence ! Eh bien! J.-G. l'a fait. Il a soutenu toutes les faiblesses de l'homme et il a perpétué dans les successeurs de Pierre, et sans interruption, sa souveraineté visible, sans qu'elle ait rien perdu jusqu'ici ou de sa force ou de son droit. Gela ne s'est vu nulle part, ni dans l'ordre spirituel ni dans l'ordre temporel. Nul autre siège q"^ celui de Rome n'a gardé une génération indéfectible de ses pontifes, de .l.-C. à nous. Ni le génie ni la sainteté n'y o»^ rien pu. Hippone a laissé, de longs siècles, veuve et muetie la chaire d'Augustin. Alhanase ne s'est point survécu dans ses successeurs sur le siège d'Alexandrie. Césarée deman en vain l'héritier de Basile. Conslantinople a vu aux niaios (lu schisme la succession des Grégoire de Nazianzc et t ' Ghrysostome. Si quelques chaires plus heureuses ont resis

aux siècles, elles voient toujours Pierre et ses successeurs devant leur premier Évêque. Sans lui, loin d'avoir une postérité, elles n'auraient pas même connu l'existence. Dans l'ordre humain, nulle dynastie ne s'est éternisée sur le raôme trône. Le pouvoir n'a cessé de courir de races en races, de familles en familles. Tantôt c'est le temps qui a épuisé la sève des races royales, tantôt ce sont les révolutions qui ont ouvert l'abîme où elles ont disparu. Toutes elles ont passé. Les nations elles-mêmes n'ont pas été plus privilégiées. Combien de nobles peuples sont restés sur le chemin du passé et ne sont pas venus jusqu'à nous! L'empire spirituel du pontife Romain n'a rien ressenti des secousses qui ont tout ébranlé. Du haut de son trône immuable et qu'il porte en lui-même (car qui peut dire mieux que 'ui: « Romen'est plus dansRome, elle est toute oùje suis? m), du haut de son trône immuable, il a vu naître, mourir, renaître et mourir encore les dynasties et les peuples. Il s'est trouvé devant tous les berceaux pour les bénir ; il s'est trouvé devant toutes les tombes pour y prier. Comme en dehors du temps et placé dans l'éternité même où il guide les âmes, il échappe aux agitations de l'un et semble partager l'immutabilité de l'autre. Et ne dites pas que l'empire des successeurs de Pierre a eu ses révolutions. Il est vrai, il y a dos changements, si vous regardez les sujets de sa puis- '^•ince ; il n'y en a pas, si vous regardez la puissance même. On nous montrera des peuples qui disaient au Pontife suprême : mon père! et qui aujourd'hui l'appellent un étranger. Mais pour les peuples qui se sont retirés, combien de peuples nouveaux qui sont venus à leur place! Son Empire, eomme un grand Ileuvc, a pu abandonner les rives anciennes, mais pour dilater son cours en se jetant sur des plages 'louvelles. Que le préjugé, que la haine cesse donc de nous ^''■e que celte autorité décline. Elle décline ! Mais queU

droits possédait-elle à l'origine, qu'elle ne possède, qu'elle n'exerce pas encore aujourd'hui? Est-ce que tout ce qui se prêche, tout ce qui se fait, tout ce qui se lie ou se déHe dans le royaume des âmes ne se prêche pas, ne se fait pas, ne se lie et ne se délie pas en son nom et par une vertu qui, après Dieu, vient de lui? Sa puissance est comme celle du Christ : tous ne vivent pas sous elle, mais nul n'est sauvé que par elle. Cette autorité décline! Mais c'est la seule autorité spirituelle que l'homme prenne au sérieux, qu'il accepte et à laquelle il se confie. Où y a-t-il de nos jours ou un maître qui compte sur ses disciples ou des disciples qui croient à un maître? On a foi au Vicaire de J.-C. Quand il dit: erreur! mille voix d'un hout du monde à l'autre redisent: erreur! Quand il dit: Je crois, dix mille voix d'un bout du monde à l'autre répètent : je crois comme vous. La conscience humaine ne cède que devant Dieu et devant lui. Celte autorité décline! El jamais elle n'a hrillé de plus d'éclat que de nos jours. On disait, depuis trois siècles : ce pouvoir ne vit que parce que l'intelligence est aux fers; la hberlé le tuera. Que n'êles-vous pas libres de penser et même de dire? Le vrai, le faux, le bien, le mal, le raisonnable, l'absurde, pour Dieu, contre Dieu, pensez ce qu'il vous plaira. Vous n'avez plus à craindre que la conscience et l'élernité. Le Pontife suprême en est-il moins resté le directeur et le guide des âmes ? Qui ramène ou qui retient, qui reconquiert- ou qui conserve les intelligences à Dieu et à la vérité? Ah! la liberté ne fait que prouver à tous la sponlancilé de l'obéissance et la force divine de son pouvoir. Cette autorité décline ! Mais levez donc la tête et regardez. Regardez à l'Orient, regardez à l'Occident, regardez à tous les points de l'horizon; où n'y a-t-il pas des peuples qui soient à lui? Quelles îles ne reçoivent ses missionnaires? Quels royaumes ne lui demandent pas ou n'ac-

JliSUS-CHRlST SE SURVIVANT 357

ceptenlpas de lui leurs pasteurs? Quelles tribus civilisées ou barbares ne s'inclinent devant les Evoques qu'il leur envoie et ne remettent leurs âmes en leurs mains consacrées par lui ? Nommez, si vous le pouvez, une puissance de ce monde, puissance de la force, du génie ou do la gloire qui se fasse payer comme celle-là un tribut indéfectible de vénération, de soumission et d'amour. Enfin son autorité décline ! Eh, bien ! Déclinez toujours de la sorte , ô Puissance bénie de notre Chef et de notre Père ! Oui, déclinez toujours en durant, quand tout le reste tombe, en vivant, quand tout le reste meurt, en conservant la foi et l'amour de l'humanité, quand autour de vous l'humanité ne croit plus à rien et n'aime plus rien. Puissiez-vous ne connaître jamais d'autre épreuve qu'un déclin si glorieux et que des chutes qui ressemblent si fort à des victoires !

Ainsi, M. F., J.-C. se survit-il à lui-même dans l'Evangile, dans le Sacerdoce, dans le Pontificat, suprême. Ainsi par la parole, par l'action, par la puissance, exerce-t-il au milieu du monde celte souveraineté divine que son Père lui a promise, que son sang lui a conquise, que l'humanité reconnaît et adore, que ne finira point le temps et que continuera l'éternité. Il est vrai, et c'est la condition de toute royauté d'ici-bas, môme quand c'est la royauté d'un Dieu, la voix de la révolte et de la haine ne cessera de retentir autour de son trône. Mais que sont ces révoltes et ces Wasphcmes auprès de l'obéissance et des liommages de dixhuit siècles? Lorsqu' autrefois les vainqueurs de Rome i^onlaient au Capilole traînant à leur char les capitaines et 'es rois dans lus fers, ces ennemis vaincus, mais non soumis, avaient aussi dans le cœur et sur les lèvres des imprécations contre le vainqueur. Mais la grande et solennelle voix du peuple romain couvrait ces cris de la haine impuissante, ^t le triomphateur n'entraînait pas moins ses ennemis

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enchaînés aux autels des dieux. Chrétiens, voilà dix-huit cents ans que le Christ, Docteur, Pontife et Roi, s'avance de victoires en victoires sur la route des siècles et marche en triomphe à l'éternité. Devant lui, autour de lui, je vois des peuples innombrajjles, les rachetés de son sang et de sa mort, conduits par ses Evoques et par ses Apôtres. Enchaînés au char du Maître divin, vaincus, mais non soumis, le schisme, l'hérésie et l'incrédulité s'eiïorcent de lutter contre la puissance qui les entraîne, d'obscurcir l'éclat du triomphe par leurs blasphèmes. Mais la grande voix du monde catholique domine ces blasphèmes obscurs, et les adorations des siècles couvrent et étouffent la voix de la haine impuissante. Laissons les ennemis du Christ s'agiter vainement, pour une défaite assurée, sous la main divine qui lesétrcint. Pour nous, M. F., nous associant à sa pompe triomphale, marchons à la suite du Seigneur Jésus et, unissant nos voix à la voix des générations passées où nous retrouvons nos aïeux dans la foi, répétons la devise sacrée que nous a léguée le passé et que nous léguerons nous-mêmes à l'avenir : Chrislus vincil, régnât, imperat. A lui l'honneur, la gloire, l'empire, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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