MECONTENTEMENT DES PHARISIENS
diseiples; il se pose hardiment comme le maître du sabbat. En pleine synagogue, à Theure même de la lecture des livres sacrés, il fidt placCT au milieu de rassemblée un homme paralysé d'une main et le gaérit publiquement. Pour qu'on ne se trompe pas sur son intention, il affirme son droit avec une singulière énergie mêlée de tristesse et d'indignation. Certes, s'il est permis de retirer un bœuf d'un puits en un tel jour, il ne saurait être défendu de guérir un être fait à l'image de Dieu. Il avait trop raison; un tel argument était irréfutable. Les pharisiens ne s'y trompèrent pas; aussi, laissant le terrain de la discussion publique, commencèrent-ils à recourir à la ruse et aux complots. En Galilée, ils cherchèrent à s'appuyer sur le parti des hérodiens avec lequel ils avaient quelques affinités politiques, parce que ceux-ci soutenaient un pouvoir différent de celui des Romains. Dès ce moment Jésus put prévoir la fin prochaine de sa popularité. Aussi, sans abandonner sa mission générale auprès de ses concitoyens, commença- 1- il à se consacrer davantage à ses disciples. Plus l'ancienne théocratie s'éloigne de lui, plus il se préoccupe de la nouvelle société religieuse qu'il a instituée. C'est à cette époque que remonte le choix des apôtres et le discours sur ,ia montagne.
n. — Le choix des douze apôtres.
Nous n'avons pas à revenir sur le vrai sens de cette institution; bornons-nous à chercher les motifs qui ont
guidé Jésus dans Télection de ces douze hommes destinés à devenir le premier noyau et la représentation idéale de TEglise * . L'apôtre n*était pas simplement appelé à faire la propagande d'une doctrine ; sa mission était de concourir à la fondation d'une religion. Ni Tadhésion de Tesprit, ni Télan courageux ne pouvaient suffire à une telle tâclie; il fallait revêtir Tesprit même de Jésus, ce désintéressement absolu qui est une constante immolation de soi-même. L'apostolat est par essence un martyre. Bien n*est beau dans sa simplicité comme l'institution d'une charge si héroïque. Sa grandeur est toute morale ; aussi n'at-elle pas été inaugurée avec éclat, conmie la prêtrise lévitique. Et cependant quelle pompe de l'ancien culte efface la solennité de cette heure sacrée où Jésus, après avoir passé la nuit en prières sur Tune des collines qui avoisinaient Capemaûm, désigna ses douze apôtres? Il ne les choisit pas dans les hauts rangs de la hiérarchie ou parmi les représentants de la science religieuse de son temps, il les prit c du commun peuple, > rudes, ignorants, plus habitués à travailler de leurs mains qu'à exercer leur intelligence, mais aussi ils avaient gardé la droiture et la fraîcheur enfantine des âmes simples. Sans doute, il trouvait en eux plus d'un préjugé à détruire, mais au moins leur être moral n'avait pas été faussé et déprimé par une culture artificielle; leur conscience n'était pas étouffée sous la pesante armure de la tradition pharisaïque; ces natures can-
> Mattb. X, 1-15. Marc UI, 13-19. Luc VI, 12-16.
dides pouvaient recevoir facilement l'empreinte de renseignement et surtout de la personnalité de Jésus. Voulant poser les assises du grand édifice destiné à abriter tant de générations, il a cherché en quelque sorte au sein des masses populaires un marbre vierge afin de le façonner à son gré. D'ailleurs les dons les plus remarquables du cœur et de l'esprit avaient été répartis à ces douze hommes.
Nous connaissons déjà les principaux d'entre eux, et, en première ligne, les deux fils de Jona, Simon, surnommé Pierre, et André, l'un et l'autre natifs de Bethsaïda. Ils ont été deux fois appelés par le Maître avant ce jour solennel. Si la figure d'André pâlit à côté de celle de son frère, il n'en conserve pas moins l'honneur d'avoir été le premier à acclamer Jésus *, et il s'est toujours montré empressé à le servir^. Quant à Pierre, c'est une nature ardente, sincère, mobile, capable de passer en un instant de l'enthousiasme à l'abattement ; on remarque en lui la courageuse initiative qui, une fois purifiée au creuset de l'épreuve et du.repentir, fera de lui l'homme d'action et d'influence prépondérante dans la première période du siècle apostolique. Il vient à peine de quitter sa barque de pèche, bien qu'il ait passé comme son frère à l'école de Jean-Baptiste. Les fils de Zébédée sont arrivés à Jésus par la même voie. Ib ont encore beaucoup à apprendre, et tout d'abord Vhumilité qui renonce à toute primauté, aussi bien dans
1 Jean I, 40.
« Mai€ XUI, 3. Jean XU, 22.
l'Eglise que dans le monde* ; ils sont encore bien loin de cette charité qui sait tout pardonner, mêmeroutrage &it au Maître. Leur amour pour Jésus est mêlé parfois de violence^, mais lorsqu'il sera dégagé de ce ferment humain, il jettera le plus pur éclat. Jacques versera le premier son sang pour rEvangUe, et Jean sera le disciple bien-aimé. Son développement sera d'autant plus lent, qu'il sera plus riche, car nous savons déjà qu'il doit être le dépositaire des plus intimes pensées du Maître, et que c'est lui qui au soir du siècle apostolique prononcera le dernier mot de la révélation, ce mot de charité qui la résume et qu'il lira dans le regard même de Jésus. Philippe et Nathanaël, surnommé Bartiiélemi, sont aussi des disdples de la première heure; Matthieu, appelé peu de jours auparavant au bureau des péages est encore tout imbu de l'antique piété juive, et sa grande préoccupation sera toujours de chercher le rapport entre les deux Testaments. Thomas a quelque analogie avec Pierre; nous trouvons en lui la même impétuosité, la même affection dévouée, capable parfds d'atteindre l'héroïsme, mais il est sujet à de grandes défidllances dont il se relève par l'enthousiafime'. Nous ne savons rien de précis sur Jude, qui paraît se confondre avec Thaddée ou Lebbée, et qui était probablement le frère de Jacques, fils d'Alphée*. Ni Tun ni l'autre n'ont marqué dans les annales du premier siàde.
i Marc X, 35-37.
« id., III, 9, 17.
s Jean XI, 16.
« Jada, 1.
Le surnom de Zélote donné à Simon fait supposer que eet apôtre avait déjà montré ce zèle ardent qui, qnel-^ ques années plus tatd, devait donner naissance à un nouveau pcwrti en Galilée. Il était natif de Cana.
Le nom de Judas Iscariote édî^ire d'une lueur sinistre ce catalogue apostolique. S*fl a été choisi par Jésus, ce n'est certes pas pour devenir l'instrument fatal d'un mystérieux décret. Jamais une âme immortelle ne sera rabaissée à ce point, sous j^ine de renverser l'ordre moral tout entier. N'oublions pas que Jésus ne possédait pas directement la toute-science*; certes quand il a fait de Judas un apôtre, il ne prévoyait pas ce qu'il deviendrait. Il a reconnu en lui, comme dans ses autres disciples, un mélange de bonnes et de mauvaises tendances; il pouvait espérer que sous son influence les bonnes l'emporteraient sur les mauvaises; cela dépendait de Judas lui-même. Le douzième apôtre paraît avoir été doué d'une nature forte et passionnée^ comme le prouve sa fin tragique. Probablement il s'était attaché à Jésus avec une ardeur extraordinaire, espérant trouver en lui le Messie de ses rêves théocratiques et unissant des vues ambitieuses à un attachement sincère pour sa personne. C'était à Tavenir & montrer si les sombres passions qm couvaient en lui céderaient à
^ Strauss oppose à cette assertion le texte Jean VI, 70, où Jéfus 8*exprime avec sévérité sur Judas. Mais cette parole n*a été proooneée qu*aD certain temps après le choix des douze, et quand d^ le profond regard du Maître avait pu démêler oe qui a*agitait dans le cœur de Tapôtre. Le passage Jean H, 25, luû-méme mcumU Cê ^i est dans thùmme^ ne peut être pris au sens absolu.
Tinfluence de Jésus. Dans le cœur de tout homme sommeille une puissance démoniaque; il lui appartient de la dompter ou de la déchaîner. Plus il a été haut placé au point de vue moral, plus sa chute peut être terrible. Celui qui ne s*est pas transformé au contact de la sainteté parfaite roule au plus bas de l'abîme, et nul ne devait être plus semblable à un démon qu'un apôtre perverti * .
Les douze n'étaient pas tous dans l'hidigence. La mère de Jean assistait Jésus de ses biens ^, Pierre et André possédaient une maison à Capernaûm', Matthieu donne un festin au Maître *. Mais il n'en demeure pas moins que les apôtres appartenaient à une condition médiocre et qu'ils n'étaient pour les Juifs de Jérusalem que des provinciaux méprisés dont le langage excitait au premier abord la raillerie. Ce sont des gens sans lettres, disait-on'. Le célibat n'était point exigé d'eux, il est certain que Pierre était marié * ; d'autres pouvaient l'être. Dans le groupe des pieuses femmes qui suivirent Jésus jusqu'à la croix, on retrouve Salomé, mère de Jacques et de Jean, et Marie mère de Jacques le mineur^. Ainsi se dessine dès l'aurore de la religion nouvelle ce type de la mère chrétienne, l'une des plus belles créations de l'Evangile.
1 Jean VI, 70.
« Luc VIII, 3.
s Marc. I, 29.
« MatUi. IX, 10.
• Luc XXII, 59. Actes IV, 13.
• Marc I, 30.
T Marc XV, 40.