CHAPITRE III
Le judaïsme au commencement de notre ère offrait à Jésus- Christ plus de résistance que de points de contact, parce que, en définitive, il venait contredire et combattre tout ce que ses contemporains pensaient, aimaient et voulaient. Aussi, bien loin que la religion nouvelle soit le simple couronnement d'un développement antérieur, elle n'accomplit le passé qu'en l'abolissant. Nous n'en maintenons pas moins qu'elle répondait à toutes les meilleures aspirations des âmes, et que le vrai peuple de Dieu, celui qui écoutait ses appels, s'élançait en quelque sorte au-devant de l'avenir, avec une foi ardente et épurée. Nous aurons à distinguer ce double courant des esprits dans les flots troublés d'une époque de crise incomparable *•
* Voir les ouvrages suivants : Antiquités de Josèphe, et son Histoire de la guerre des Juifs. '^ Histoire des Juifs ^ de Prideaux. — La Palestine, par Munk. — Ewald, Gesch. Volkes Israël, t. IV. — La Kabbale, par Franck. — Reuss, Histoire de la Théologie chrétienne, tome î. — Nicolas, Les doctrines religieuses des Juifs pendant les deux siècles antérieurs à Vère chrétienne. — Qfrœrer, Dos lahrhundert des Heils. 2 vol. — Voir surtout les Apocry])hes de TAncien Testament. — Fabricius, Codex Pseudepigraph, de Vet. Testament. '^Das Buch £noc/t, Qbersetz und erkisertv. DiUcmann. Leipsig,1853. — Dos Buch Esdras, Qbersetz und erkiœrt v. Volkmar. Zurich, 1S64.
tt LE JUDAÏSME DE LA DÉCADENCE.
L*état moral et intellectuel du judaïsme, à la veille de la naissance du Christ, ne saurait être compris que lorsqu'on est remonté aux causes complexes qui l'ont produit. De ces causes, la plus puissante est certainement Texil du peuple à Babylone, et la situation politique et religieuse qui en fut la conséquence. Cette situation aboutissait à une de ces contradictions violentes qui empêchent une nation , de s'endormir dans le repos. On peut la résumer en deux mpts : dépendance et haine de l'étranger! La Jud^ depuis la première destruction de Jérusalem n'a eu que d,e courtes périodes d'émancipation réelle; elle a été englobée dans les gprands empires qui ont tour à tour pesé sur FAsie. C'est depuis qu'elle porte le joug qqe cette forte race se redresse moraleiuent dans le sentiment de sa haute destinée; autrefois, quand elle a,vait ses rois à elle, elle était toujours inclinée aux alliances coupables et aux idolâtries impur/^. Il n'en est plus de même depuis les jours amers de la captivité. Là, près du fleuve de l'exil, le Juif éloigiaé (|e ^ Sion chérie dont il ne reste que les débris fumants, a ret^uvé une autre cité sainte qui n'est pas bâtie avec des pierres, mais avec des paroles divines et dont le sanctuaire indestructible est la loi donnée à ses pères. J^epuîs qu'il a perdu la patrie matérielle, il a reconquis la patrie morale dans ses croyances raffermies; il sent qup le culte du vrai Dieu est l'essepce même de sa nationalité. Aussi quand il a retrouvé la terre de ses aïeux, oomme il ne Ta jamais complétemeat reconquiae et
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qu'il a ea la douleur de s'y sentir encore assujetti à un pouvoir étranger, a*t-il continué à unir étroitement sa. religion et son patriotisme; il sait qu'une fois qu'il. a. renié son Dieu, il n'est plus qu'un vil esclave, ocsame ces troupeaux humains que les cooaquérants de l'Asie traineirt après eux ou foulent à leurs pieds, ûe là cette admirable restauration religieuse entreprise par Ësdraa et achevée par Néhémie; le peuple ne recule devant aucun sacrifice et brise sans hésiter les liens de Gimille formés pendant la désorganisation de l'exil. Désormais le Juif sera invariablement attaché à sa foi, à ses rites; la théocratie refleurit sur les ruines d'une ^ire politique & jamais renversée. Ce n'est plus sous l'image d'un roi puissant, d'un nouveau Salomon qua le peuple se représente le Messie ; il voit plutôt en lui un souverain sacrificateur, comme cela ressort des ora.^ des du prophète Zacharie * . Le règne des saints a commencé, car la sainteté légale est la seule supériorité et la seule liberté que l'on piûsse conserver.
Cartes cette reconstitution morale du judaïsme est un grand progrès sur le passé, mais elle cache un germe &taL La piété se confondant avec la patriotisme, la massa du peuple sera disposée à la considérer plutôt conune un moyen de conserver la prééminence sur les autres nations que comme un but excellent en lui-même. La sainteté c^ sera plus alors qu'un légaUsme toutexté^ rieur, une conformité & la lettre sacrée sana actioa
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sur le cœur et la conscience; alors la loi bien loin d'accomplir son principal office, qui est de briser Torgiieil humain en le plaçant devant un idéal accablant, ne fera plus que le nourrir et le fortifier. Là était le péril, l'avenir devait en démontrer la gravité. L'alliance étroite entre le patriotisme et la religion devait aussi surexciter outre mesure les passions politiques et la fierté nationale. Le Juif se sent à la fois le favori de Dieu et le jouet du despotisme païen; il se sait supérieur à tous les peuples dont l'idolâtrie lui paraît à juste titre abominable, et il doit néanmoins subir la domination de ceux qu'il méprise. Quelle tentation pour lui de se redresser devant des maîtres qui sont ses inférieurs et de leur rendre en dédain toutes les avanies qu'il en reçoit. Lui, l'initiateur de la vraie religion dans le monde, il est courbé sous un sceptre idolâtre ! Comment une telle pensée n'entretiendrait-elle pas dans son cœur un ferment de révolte et de haine et ne le précipiterait-elle pas dans des entreprises violentes, encore plus périlleuses pour son sentiment religieux que pour ses intérêts terrestres? Evidemment Tespérance nationale subira une grande transformation sous de telles influences; elle s'imprégnera, dans cette atmosphère embrasée, de passions tout humaines; elle tendra à devenir elle-même un brandon d'agitation politique; l'horizon de l'avenir, éclairé par les grands prophètes de lueurs sereines et pures, se colorera des teintes chaudes et ardentes des rêves apocalyptiques. La cessation complète de la prophétie peu de temps
après le retour de l'exil contribua beaucoup à la décadence religieuse du judaïsme. < Depuis qu' Aggée, Zacliarie et Malachie, les derniers des prophètes, sont morts, lisons-nous dans le Talmud, l'Esprit a disparu du milieu d'Israël* . i Une fois que cette vaste organisation où le rituel était si minutieux ne fut plus incessamment vivifiée par le souffle prophétique qui passait souvent >ur elle, comme un divin orage, pour l'ébranler tout entière, elle tendit à s'immobiliser, à se pétrifier. On ne demandait plus au passé de figurer l'avenir par des symboles grandioses. On lui vouait un attachement servile, on le conservait comme une institution morte, on s'en faisait le gardien jaloux et l'on inaugurait le règne de la lettre qui tue. La prédominance de la tradition se fit en effet de plus en plus sentir. Le docteur de la loi remplace le prophète; le rabbin devient le gvide par excellence du peuple. Le savoir tend à se substituer au sentiment dans l'ordre religieux. De là cette apothéose de la sagesse que l'on remarque dans les premiers apocryphes de l'Ancien Testament. De ces hauteurs glacées descend un vent desséchant qui éteint la vie de l'âme et ôte à la révélation sa grandeur et sa beauté; ce qu'elle a de plus émouvant disparaît sous le commentaire.
La dispersion d'un grand nombre de Juife en Asie Mineure, en Egypte et en Occident, quand les relations commerciales se multiplièrent, fortifia l'influence du
* « Ablatas att Spiritus saoctus ex Israele.» (Gfrœrer, I, p. 133.)
m LE JUDAÏSME DE LA DÉCADENCE.
rabbin. Eloignés de leur sanctuaire, ne pouvant olfirir à Dieu le culte lévitique, les Juifs qui vivaient à l'étranger n'avaient d'autre moyen de conderver leur religicm que d'étudier leur loi. Le livre sacré était pour eux ce qu'avait été le tabernacle pour leurs pères au désert et dans la période de la conquête, avant que l'autel de Jé^ hovah eût un temple magnifique pour abri. Lire la loi, la commenter, en fixer le sens, maintenir la tradition, c'est tout ce qu'ils pouvaient faire dans les contrées lointaines où ils s'étaient fixés. Hs revenaient sans doute à certains intervalles à la ville sainte, mais ils en de* meuraient éloignés dans le cours ordinaire de la vie ; ils n'étaient plus sous l'action constante de ce grand aymbolisme religieux qui exprimait si vivement le besoin de purification et de rédemption. Le sacrifice jouait un faible rôle dans leur ei^istence; la religion, habituellement dépouillée de ces cérémonies solennelles qui €n relevaient le caractère positif, se réduisait de plus en plus à une doctrine, à une idée, à un livre. Le temple perd en importance tout ce qu'acquiert la synagogue. U 7 avait là toute une révolution dont la portée devait être incalculable. Le Juif des anciens temps tombait &eiLement plus bas que le Juif de cette période ; il se laissait prendre à l'idolâtrie et à ses rites inf&mes, mais «nssi quand il se repentait sous la parole sévère du prophète, ou sous les coups de la justice divine, il revenait à une piété bien plus profonde, il éprouvait un ardent besoin de purification , d'expiation, et le sang des victimes ne .suffisait pas pour lui rendre la paix. Depuis la res-
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tsQratiOii d'Esdras, le Juif a d'habitude une vie plue pure, plus correcte, maïs àu^ il éi^happe plus facile- . ment au tourment de la conscience. Au sacrifice qùî exprime le sentiment du péché et Tes'poir du pahlon, il substitue volontiers Taumône, c'est-tt-dire la bonne oeuvre extérieure par laquelle il se met en règle avec la liai £vine. On voit dans le livre de Tobie quelle itnportance prédominante est donnée à ce genre de réparation. Ce n*est pas seulement la main gauche qui sait ce que dorme la main droite, c'est le cœur qui s'en applaudit et s'imagine avoir réalisé la justice parfiiite. Le contact avec l'étran^r eut aussi pour eflfbt dé modifier le judaïsme à phisieur^ égards. Tantôt il s'altère par un mélange d'idées tout à fait hétàx)gènes; tantôt il s'abandonne à de lâches concessions, tantôt eiifinil s'exalte dans son patriotisme et se roidit dans uilé dévotion rigide et une opiniâtre résistance aux influences du dehors. Nous avons* ainsi de très bonne heÉire le germe des divisions tranchées qui j^lus tard se produiront et donneront naissaiicé à des sectèifou à des partis. Toujours est^il que bien peu de temps a]»ès la restauration nous trouvons déjà en pféserioè tes déments qui se heurteront ou se c(nnbineront da&é la grande crise finale.