JÉSUS DEVANT PILATE
caractérisé la politique imprudente dans un pays où fermentaient les plus violentes passions religieuses. CTétait un de ces magistrats tour à tour faibles et violents qui n'estiment que la force, et ne cherchent que leur intérêt personnel; de tels hommes ne sont pas cruels par nature, mais ils se montrent prêts à sacrifier la justice et le sang de l'innocent au moindre calcul ou à la crainte la plus légère; dépourvus de tout principe fixe, ils obéissent parfois à un bon mouvement, mais rien ne garantit l'impulsion de l'heure qui suit. Pilate était un digne représentant d'une société qui ne croyait plus à rien, ùi à la religion, ni à la morale. Jusqu'à ce jour il n'a vu devant lui que des factieux ou des courtisans; pour la première fois, il rencontre une conscience : le voici en face de ce pouvoir moral, que Rome, la ville de la force, n'a point fait rentrer dans ses prévisions et qui lui arrachera le monde qu'elle s'imagine avoir enchaîné pour toujours. La figure de Pilate est dessinée avec une étonnante vérité dans le récit de nos évangiles; c'est bien un Romain du temps de Tibère, ne croyant pas aux dieux, mais troublé par un songe, tout ensemble sceptique et superstitieux, pâlissant devant le simple soupçon de lèse-majesté, et cependant, grâce à l'instinct juridique de sa race, retrouvant le sentiment de la justice, dès qu'il s'est assis à son tribunal. Tout d'abord, en véritable épicurien, il manifeste un ennui dédaigneux pour ce qui lui semble une querelle théologique; nulle accusation n'est plus frivole et plus fastidieuse à ses yeux que celle qui porte sur
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la religion ; il voudrait renvoyer lacauae au Moyiiédrin, mais il comprend bientôt qa*il ne peut reoourk à cette échappatoire, puiaqu'il a*agit d*une affaire d*où peut résulter la peine de mort. Il se voit obligé d'instruire le procès, car, par une infâme équivoque, les ennemis de Jésus Taccusent de révolte contre César en se fondant sur ce qu'il s*est posé comme le Messie. Or, il est cesttain qu'ils ne l'ont traîné à cette barre que paarce qu'il s'est refusé à toute action politique.
Alors commence cet interrogatoire où apparaît l'insigne faiblesse du représentant du glaive vis-à-vis du représentant de la vérité. Assis sur son siège d'honneur, revêtu de sa toge , entouré de ses soldats^ le juge se montre à nous comme le jouet misérable de la populace. L'accusé au contraire conserve sa dignité, parce qu'il ne dépend que de Dieu. L'homme libre ici, ee n'est pas le fier magistrat, c'est le condamné. Aux voix injurieuses des Juifs Jésus ne daigne répondre que par le silence ; il ne leur fait pas l'honneur de se disculper. Il ne répondra à Pilate que lorsqu'il se sera assuré que celui-ci n'est pas le simple écho de la synagogue.
Cette première partie de l'interrogatoire s'était passée devant le tribunal extérieur où le gouverneur rendait ses arrêts du haut d'un siège élevé, dressé sur une plateforme de marbre richement ornée. Désireux d^examiner l'affaire de plus près, Pilate se retiredans une salle intérieure qui servait à ce genre d'instruction : c Es-tu le roi des Juifs ? ditril à Jésus. — Parles- tu de toi-même ou bien est-ce là ce que d'autres t'ont dit de moi? — Suis-je JuiH
JÉSUS DEVANT HÊRODB ANTDPAS. «»
repveDà le Romain avec mépris. Ton peuple et ses chefs t^CFDt livré à moi. Qu'as-tu fait? — Mon royaume n'est pas de ce monde, répond Jésus^Christ * .S'il était de ce monde, mes serviteurs combattraient pour que je ne fusse pas livré aux Juiâ. » Le rude solcbt de Rome ne sait où placer ce royaume qui ne se défend pas par répée? — « Es-tu donc roi? rôpond-il. —Tu l'as dit, je suis roi, je suis venu dans le monde poor rendre témoigoftge à la vérité. » Etrange empire que celui*-là ! € Qu'est-ce que la vérité? » reprend Pilate avec le soutire de cette folk sagesse qui ne croit qu'aux choses visibles*. Il ne sait pas en effet ce que c'est que la vérité non plus que la justice, et voilà pourquoi sa bienveUlance qui repose sur une impression fugitive ne résistera pas à la clameur populaire. I] a cependant été frappé de cette grandeur si simple;* sa femme le fait prévenir au même momenot qu'elle a été tourmentée en rêve au sur^^et du Galiléen*. Il aimerait k le relâcher, s'il trouvait un moyen d'apaiser les Juifs. Fatigué de leurs imprécations croissantes, Pilate cherche à décliner une responsabilité qui l'effraye vaguement et il envoie Jésus à Hérode Antipas, tétrarque de la Galilée, alors
* 'H PajtXeta ^ èjjti^ o5x êiriv i% tou xéqjiou to6tgu. (Jôan XVIU, 36).
s Le ftoeplioisme de Pilate rappelle le fbmeux mot de Pline : « Ut solum certum sit, nihil esse certi nec miserius quidquam homine nec «iiperblus. »
' Ce trait confirme Texactitude minutieuse du récit évangélique. Les historiens du temps nous apprennent que Tinterdiction faite par Auguste aux proconsuls d^emmener leurs femmes dans leurs gouvernements était tombée en désuétude depuis le temps de Tibère. (Tacite, Afin., I, 40; II, 54.)