‹ Jésus-Christ, son temps, sa vie, son œuvreChapitre 282 sur 309 · IV. — L'EXÉCUTION · texte numérisé non relu

IV. — L'EXÉCUTION

A peine la condamnation eut«eUe été prononcée, qne Jésus fut livré aux soldats pour ètte conduit au lieu de l'exécution. Nul supplice n'égalait en horreor et en infamie celui de la crucifixion^; il n^éiait infligé qu'aux hommes de rehut, aux eacliKves, aux vaincas, à tous ceux enfin qui étaient considérés comme hors la loi^. Il n*étazt pas permis de condanmer à cette peine un citoyen romain, car, quelque grand qu*eût été son crime, tes juges étaient tenus de reconnaître «i lui la majesté de la fière cité qui se respectait elle-même dan:> le BK)indre de ses enfants. La crucifixion, entièrement étrangère au code juif, avait été introduite à Jérusalem par les proconsuls. On condamnât à ce dernier des supplices les agitateurs politiques ^ les criminels de bas étage. Les croix avaient été plantées en même temps que les aigles sur le sol de la Judée et elles rappelaient une domination abhorrée *. Mais nous avons d^ reconnu combien la haine po^ir Jésus Tempc^rtait sur

> «Crudelissimum teterrimumque supplicium.» (Cic.,tn Verr., V, 64.) * cSenrile snppliciitm. » (Id., 66.) » Joaéphe, Ant., XVII, x, 10 ; XX, vi, 2.

la haine de Tétranger dans le cœur des pharisiens. Aussi n'avaientrils pas hésité à demander pour le Galiléen un supphoe dont la seule prisée, en d'autres occiasions, eût soulevé toute leur indignation.

Un grand cortège s*est formé. La foule se presse derrière les soldats romains chargés de présider à l'exécution; ils sont commandés par un centurion à cheval*. Les disciples se sont dispersés; quelques-unes des pieuses femmes qui avaient suivi Jésus pendant les joiu:s de son ministère se tiennent à distance, prêtes à saisir la première occasion de lui donner quelque preuve nouvelle de leur saint amour. Le condamné est précédé, selon la coutume romaine, d'un agent subalterne du prétoire qui porte Técriteau en bois blanc où le motif de sa condamnation est écrit en gros caractères*, n devait, selon la coutume, se charger de sa propre croix*, mais exténué par sa veille d'angoisse, par les longs interrogatoires qu'il a subis, par les mauvais traitements et les outrages dont on l'a abreuvé, il succombe sous le fardeau. Les soldats romains, qui traitent la Judée en pays conquis et n'hésitent jamais à imposer de pénibles corvées à ses habitants *, arrêtent au milieu du chemin un certain Simon de Cyrène*, qui

* Marc XV, 39. Le centurion qui présidait au supplice 8*appelait eorocf or

« Suétone, Caligula^ 32. Eusèbe, H. £., V, i, 19.

* Plutarque, Ser. num. rtnd., c. ne.

^ Le philosophe Arrien a peint en quelques mots ces procédés brutaux de la soldatesque romaine : « Quand une corvée t*est imposée, dit-il, accepte-la sans murmurer, sinon tu recevras des coups, sans pouvoir t*en dispenser. » (Tholuck, OlaubwUrdig.y p. 36S.)

* Ville de TAfrique lybienne.

revenait des champs; ils lui intiment Tordre de porter le bois du supplicié, sans se douter qu'ils lui décernent le plus grand des honneurs, car quelle gloire vaut celle de partager un tel opprobre! Le Cyrénéen parait avoir été gagné à Jésus ce jour-là même; ses fils, probablement sous son influence, devinrent plus tard des membres marquants et connus de TEgllse de Borne '. Quel privilège incomparable pour cette maison chrétienne d'avoir pu inscrire un tel souvenir dans ses annales intimes !

Le chemin qui du prétoire se rendait au lieu du supplice n'était pas long; il se dirigeait vers le nordouest du temple. A la porte de Jérusalem, qui s'ouvrait de ce côté, s'élevait im petit monticule dénudé qui s'appelait la cime du Crâne ou Golgotha; il avait été choisi pour les exécutions, parce que, tout en étant hors des murs^, il se trouvait assez rapproché de la ville pour que le supplice ne fût pas stins spectateurs.

Au moment où l'on arriva au liçu funèbre, il se fit comme un déplacement dans la foule ; Jésus vit tout près de lui le groupe des pieuses femmes qui l'avaient suivie elles étaient accompagnées d'un certain nombre de Jui&, qui avaient été les témoins, et peut-être les objets de ses miracles ; ils n'avaient pas eu assez de courage pour protester au prétoire contre les fausses accusations des pharisiens, mais ils ne peuvent résister à l'émotion

i Marc XV, 21. Comp. Rom. XVII. 13.

* Le supplice de la crucifixion avait tom'ours lieu hors des Tillei.

(Plaute, Miles gloriosus, acte II, scène iv.)

de cette heure tragique. Les apprêts du supplice leur arrachèrent des larmes. Seul, Jésus s'élève audessus de ce qui le concerne; il meurt comme il a vécu, en s'oubliant lui-même; il voit, avant tout, diins son immolation le malheur de la ville impie qui Ta rejeté ; il sait que ces timides amis, qui lui offrent une tardive pitié, seront enveloppés dans la catastrophe prochaine, t Filles de Jérusalem , s'écrie-t-il, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants, car voici, les jours viennent dans lesquels on dira : Heureuses les stériles, heureux les flancs qui n*ont pas enfanté, heureuses les mamelles qui n*ont point allaité. Alors on commencera à dire aux montagnes : Tombez sur nous, et aux collines : Cacheznous ! Car si on a fait ces choses au bois vert, que ne fera-t-on pas au bois sec * ? i En d'autres termes, si l'innocent et le juste sont ainsi traités, que sera-ce des coupables ? En effet, quelques années ne s'étaient pas écoulées, que les Ropiains ne trouvaient plus assez de place sur le sol de Jérusalem pour planter les croix où ils mettaient à mort les Juifs révoltés ^.

L'instrument du supplice n'était pas très élevé, puisque avec un bâton d'hysope on pouvait atteindre les lèvres du crucifié et lui offrir à boire *. La creix avait la forme d'un T. Une sorte de billot, placé au milieu, était destiné à soutenir le patient *. Les mains et pro-

t Luc XXIII, 28-32.

« Josêphe, Bell. Jud., V, 11, 1.

» Mattb. XXVII, 49.

* « In quorequieacitqoi clavis affigitur. » (Irénée, Adv. Hcer,^ U, 42.)

bablement les pieds des condamnés étaient iSmh, a^ès avoir été attacliés par des liens étroits * .

Trois croix furent dressées à la tttôtne heure, car en avait tiré de leur cachot deux brigunds pour les fidre mourir avec Jésus. L'écrîteau placé au-dessus de k têto du Chri^ partait ces mots écrits en hébreu, en latin et en grec : Jéstcs de Nazareth, roi des J%ifs^\ H y aviût là ime mordante ironie du magistrat romain poor ses subordonnés; il se plaisait à les offenser au mom^ m6me où, contre sa conscience, il lecnr donnait satisfaction. C'était pour lui une manière de se venger de la violence qu'ils lui avaient faite en le forçant de leur livrer Jésus. H ne savait pas que ce contraste entre me origine si basse et .un titre si glorieux, qui ne lui semblait qu'une occasion de moquerie, était le carac^e di^inctif de la religion nouvelle, et que rien neiévèle mieux le libre et souverain pouvoir de TEsprît dim que cette indépendance de toutes les conditions matérielles de la grandeur. Aux réclainations des Juifs, il n'oppose que ces hautaines paroles, qui sont bien ^'un Romain : Ce qui est écrit est écrit. Qvod seriptum -ert^ m tcriptim, !

Les apprêts du supplice sont terminés. Le momait est ventl d'attacher les condamnés et de clouer Teure

1 L'ancienne Eglise tout entière appliquait à Jésus le ▼.17da Ps. XXII : [ Is ont percé mes mains et mes pieds. Elle se fondait sans donto «or une antique tradition. Le passage Luc XXIV, 39, 9 : Voyez mes mains et mes pieds, nous semble décisif à cet égard. On est en drait d'invoquer à l'appui de cette opinion le vers de Plante (Mostell,, H, 1, H - Ut afQiganttir bit ptdtSf bis bracbia.

t Luc XXni, 88.

LA CRÎICnPIXION. «7

membees sur le bois iii£asraiit. Setoii la ooatuniB juive, Ml a£Erît à JAws im bwumge aaiàulé^ était ésstiné à proeuver «a patient on certain étonnttssemeiit propre k Amiwmv aes âoofifraiiots ^ Mais œ ai*est pas'à im narcotique que Jésua demandera le calme et Ja:paix'; âl veai les coaquérir ée haute lattte, aa mort jâaitiètre un libre sacrifice, et, bien loin de chercher à amortir aa vig^ur morale^ il se dispose à la déplc^er étaos toute son énergie. Cette mort est une immolation vo*lontaire. Jésus est tout ensemble victime et sacrificateur, pttisqu*il se 4onne lui-rmème. Aussi refuse- 1^ ia coupe de rétourdissement pour vider jusqu*à kt der» niôre goutte la coupe de la souffrance^

Les soldats qui lui serveitt 4e bourreaux Taltacliciit à la croix; il peut lire sur leurs traits im mâao^ de mépris et de dureté implacable; ils s'acquittent de leur iâohe comme ils l'ont fait cent fois* En efibt, qu estKse à leurs yeux qu'un condamné de plus è exécuter e^ pays conquis ? Ne son<t-ils pas acoautamés à verser le ^ang comme de l'eau sur un ccnnmttndieme^t de leurs généraux? Jésus, s' oubliant encore kd-mâme, a pitié 4e cette brutale ignorance, qui cache aux premiers acteurs de ce drame sans pareil la portée de leurs actes. € Père, s'écrie-t-il, pardonne-leur, ils ne savent ce qu^ik font'. » Ainsi, à cette heure qui semble appar*

1 M*Uh. XXYU, 34. Noos lisons les mofts saivants dans le Talnaid : « Quand un homme était conduit au supplice, on lui donnait dans une conpe qnel<ines gonttes de vin mè\è d*encens, pour amortir sa sensibiUté. » {Qemûtra Co^ Sanhédrin,) — Voir Thdueh, Mm&iotfrdigkeit, p. 362. La myrrhe produisait le même effet.

« Iliiep, af«ç aSrt«i<;' où ^àp oBooi t( irotouîn. (Luc XXUI, 64.)

e» LA CRUCIFIXION.

tenir aux ténèbres, Tamour remporte sur la haine. La victoire de Jésus a commencé, car, en pardonnant un tel forfait, il montre à quel point il possède son cœur. La sombre vapeur de l'abîme ne ternit pas son inaltérable charité ; il aime malgré tout; ceux auxquels il pardonne sont vaincus par cet amour infini et triomphant qui s'exprime par une prière et manifeste ainsi schi union permanente avec son Père. Et cependant ses souffrances et ses opprobres ne font que s'accroître!

D'abord il subit cette lente et affreuse torture de la crucifixion, qui ne tranche pas la vie d'un coup, mais l'épuisé goutte à goutte et produit les plus grands troubles dans le système nerveux. Partout où son regard s'abaisse, il ne voit que des sujets de douleur et de honte. A sa droite et à sa gauche sont les deux brigands qu'on lui a associés. Au pied de la croix, les soldats, usant du droit qui leur appartient de se partager les pauvres dépouilles des condamnés, se distribuent entre eux ses vêtements, et, mêlant un jeu de caserne à leur ofiBce barbare, tirent au sort sa robe sans couture \ Devant la porte de la ville, il n'aperçoit qu'un peuple malveillant^ il entend monter jusqu'à lui cette clameur confuse et effrayante d'une multitude ameutée. Le plus grand nombre, sans doute, ne voyaient dans sa souffrance qu'un de ces spectacles qui amusent un peuple grossier; mais, au premier rang, sont les créatures du sanhédrin. Ces misérables passent devant lui, et, hochant la tête en signe

t Jean XIX, 23-24 ; MatUi. XXVU, 35; Luc XXm, 34.

de mépris % ils lui jettent à la fistce la même parole qui a fait le fond de l'accusation calomnieuse sur laquelle il a été condamné le matin ; probablement les hommes à gages qui ont figpuré comme témoins à la barre du sanhédrin se retrouvent devant la croix qu'ils ont contribué à faire dresser pour lui. c 0 toi, disent- Us, qui détruis et rebâtis le temple en trois jours, sauve-toi toi-même. Si tu es Fils de Dieu, descends de la croix '. » Les soldats répètent stupidement ces paroles, dont le sens leur échappe * ; ils ne comprennent qu'une chose, c'est qu'elles sont outrageantes. Mais ce n'est pas assez pour les chefs de la hiérarchie de faire insulter Jésus par leurs affîdés; leur haine brûle de s'épancher librement et directement devant le corps sanglant du Galiléen. Ils sont là, juges, prêtres et docteurs; nulle pudeur ne retient ces hommes, observateurs scrupuleux des formes dans la vie ordinaire ; ils se font populace pour outrager de plus près leur ennemi mourant. Rien ne peut mieux donner l'idée de leur fureur, et aussi de la crainte qu'il leur avait inspirée. Avec un art infernal qui ne se trouve que dans les âmes basses où le mal a pris ces proportions infinies qui caractérisent les crimes religieux, ils opposent à Jésus ses propres miracles : t U a sauvé les autres, s'écrient-ils, et il ne peut se sauver lui-même * ! > Ils n'ont pas assez d'ironie pour ce prétendu roi d'Israël

* KivouvTe<; xàç xz^làç aîrôv. (Matth. XXVU, 39.) « Matth. XXVII, 40.

> Jean XIX, 96.

* ''AXXouç Ivcoaev, bu>Tbv cô Suvorai aiùaai, (Matth. XXVII, 42,)

^a^ hh €RUCIFlXIOIf.

UAmûlé antre deux bri^pands^ pour céFils de Diea, qû va expirer, et, à leur tour, IL» répèteikt eosaone un refrain moqueux : t Descende de ta croix ^ > Aiiuî, tandis que TaBaour plein de pardon se dégage trioBè* phaot des aouffirances de Jésus, la haine des pharisîeDS ne désarme pas devant la c^oix. Leur mo^uenQ per^ sistante est comme uoe contre-partie satanique de la prière de la victime pour ses bourreaux. En réalité, les membres du sanhédrin donnent au Calvaibre use seconde représentation de la scène du matin ; ils répè* lent devant le crucifié ce qu'ils ont dit à Tacciaé. Pourquoi s*en étonner? Ils n ont pas agi un seul iostant «omme des juges; ce sont des adversaires implacables, usant du droit brutal de la forée»

Toutefois, il n'est pas possible que devant cette su^ prême manifestation de Tacaour du Christ, Timpiété seule apparaisse. Des deux brigands suppliciés à ses côtés, Tun avait mêlé sa voix brisée aux blasphèmes des Juifs ; l'autre, ému par le calme auguste de Jésus, et surtout par cette expression de céleste charité qui rayonnait sur son front, éprouve à son contaet ce saisissement auquel Pilate lui-même n'a pu échapper. Pour la première fois, il a l'intuition de la sainteté véritable, et c'est pour la voir outragée et ctueifiée ! Reprenant son compagnon, il lui dit : c Ne crains-tu pas Dieu ? Pour nous, nous subissons le juste châtiment de ce que nous avons fait, mais lui n'a fait aucun mal * ! *

» KaTa6aT(i) vuv izh tou oraupou. (Marc XV, 32.) » Lwi XXIII, 40.

Lo lax^fag» dxb biigand pénitmrt ne: pdnaet paa de faite de^ hti, comme on Ta ironlu, im de ces fwar tiqvies qui, à Texem]^ de Tb^andae ou de Ba^al3lafi^ avttàeot levé Tétendaid de la révolte. S'il eû.t joué un tel rôle, il s'en applaudirait au lieu de se confesser coupable , et il mourrait comme uu enthousiaste. Noa^ il n'était qu im vulgaire malfaiteur, et c'est pour cela qit*il avait été choisi afin de déshonorer encore plus la mort de Jésus. Mais, tout souillé de crimes qu'Efùi^ sa conscience n'était pas éteinte, et il suffisait qu'elle se réveillât pcmr saluer la sainteté pariaite. c Souviens^toi de moi, s'écrie t-il, quand tu viendras dans ton règne. » c Ce soir même, lui répond Jésus, tu seras avec moi en paradis * . > Sublime réponse au défi des scribes ! Il ne descend pas.de la croix, comme' on l'y invite; il y reste, mais c'est pour^auver et pardonner ; le supplicié, de ses mains percée, ouvreleciel à une âme immortelle. Jamais il n'a manifesté, un pouvoir plus divin qu'à cette heure. Soudain^ du milieu de la foule, se détache un petit groupe qui a passé inaperçu. Il se compose de, trois femmes et d'un disciple ; c'est d'abord Marie^ la mève de Jésus, le cœur traversé du glaive qui lui a été prédit par le vieillard Siméon ; tout ce qu'elle éprouve de douloureux amour ài cette heure est résumé par ces mots de l'hymne antique :

Stabat mater juxta crucem, Dum pendebat filiu?.

» 'AjjLYjv "ki^tù GOt, OT^jAEpov (xei' èpiori loTQ èv T(j|) xapaSsCao). (Luc XXIII, 43.)

Sa sœur Marie, femme de Cléopas, Ta accompagnée^ ainsi que Marie de Magdala, qui apporte au crucifié ses larmes, comme l'autre Marie de Béthanie lui avait i^ porté son vase de parfum. Le disciple, c'est Jean^ Fami du Maître ! Touchant héro&me de Tamour que rien n'anrôte, que rien n'effraye, et qui se révèle à l'heure de l'universel abandon et de l'extrême souffrance! Quelle consolation pour Jésus que de rencontrer ces regards qui expriment une tendre et poignante sympathie! Marie et Jean lui furent d'un plus grand secours au Calvaire que l'ange en Gethsémané. Mais, dans cette funèbre entrevue, il ne s'arrête point à ce qui le concerne. € Femme, dit-il à sa mère qu'il voit soutenue par le disciple bien-aimé, femme, voilà ton fils M »

Deux heures s'étaient écoulées depuis le commencement du supplice. La mort approchait; elle n'était pas tant causée par la souffrance même de la crucifixion que par tout ce qui l'avait précédée et accompa^ gnée pour Jésus. Des ténèbres épaisses voilaient 1^ clarté du ciel ; c'étaient les indices non d'une éclipse, qui n'eût pas été possible, alors que la lune était dans son plein, mais d'un tremblement de terre*. Dieu permit cette coïncidence comme pour mieux marquer la grandeur de l'événement. C'est alors que, près d'expirer, )sentant s'abattre sur lui cette angoisse inexprimable qui précède la rupture du lien entre l'âme et le corps,

• I uvat, Boh b uW^ aoo. (Jean XIX, 26.)

* Jules Africain avait déjà fait cette remarque. Il parait qu*à la même époque, un tremblement de terre renversa une grande partie de la ville de Nicée. (Néauder, Vie de Jésus ^ II, p. 447.)

toutes les fois du moins que le mourant a pleine conscience de lui-même, Jésus poussa ce cri de détresse : c Eloî, Eloï, lamma sabachtani ! Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m*as-tu abandonné M » La plainte du psalmiste se plaçait ainsi comme d'elle-même sur ses lèvres. C*est bien à tort que Ton voit dans ces mots la preuve d'une malédiction divine pesant sur la sainte victime. L'abandon n'est pas la malédiction ; un maudit n'appelle pas Dieu son Dieu, il ne dispose pas du ciel et ne remet pas son esprit entre les mains de son Père. Mais il n'en demeure pas moins que la mort est le salaire du péché, et un effroyable désordre dans la création ; que ne devait-elle pas être aux yeux de Celui qui a le droit de s'appeler le Prince de la vie, et qui ne l'a pas méritée î Pour lui, elle se complique d'un crime atroce, où se retrouvent déchaînées toutes les puissances du mal. L'âme sans doute ne meurt pas, mais à l'heure où elle va briser son enveloppe d'argile, elle a le sentiment passager mais cruel de l'extinction de l'être ; elle est comme séparée un instant du principe et de la cause active de la vie, puisque les organes qui lui sont actuellement nécessaires pour penser commencent à lui faire défaut. Se représente-t-on ce qu'une telle impression a été pour le Fils unique et bien-aimé du Père ! Son intelligence défaillante ne peut ressaisir avec clarté l'objet étemel de son amour; la face, qui est t son rassasiement de joie, » est voilée pour lui. Cîomment ne s'écrierait-il pas : t Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi

t Matth. XXVII, 46.

m*a8-ta abandonné? » Pour expliquer ce géminwnMBt, il n est pas nécessaire de supposer que rindignatiœ. 4a Père soit allumée contre son Fils au moment ote œbiîci accomplit l'acte saint par excellence et boit lea dvnières gouttes du calice devant lequel sa chaii sMÎt frémi. L'angoisse d'une tdie agonie pour un tee comme Jésus explique su£Ssammeiit Tacc^it déchirant de sa plainte.

Les Juife s'imaginent que le crucifié a appelé ElÎA, ce qui s'explique par la croyance généralement répandue que ce grand prophète allait reparaître pour frayer la voie au Messie. Un sentiment d'épouvante commence à les gagner sous ces ténèbres qui les enveloppent Jésus s'écrie encore : c J'ai soif* ! > Il ne pouvait mieux nous convaincre que par ce mot qu'il n'y a aucune ressemblance entre lui et le messie de l'Orient asiatique. Le Bouddha se serait cru déshonoré s'il eût poussé une teUe plainte.. Mais Jésus ne meurt pas pour anéantir son corps; il meurt, non pour détruire la vie physique, mais pour renouveler la vie morale par son sacrifice. Aussi dédaigne-t-il cette impassibilité &ctice, qui est pour rinde le plus haut idéal. Entre le crucifié qui demande à apaiser sa soif brûlante et le fiiquir ^i se laisse broyer sous le char de son dieu, il y a toute la djetance qui sépare la libre et sainte immolation de l'amour d'un suicide fanatique.

Quand Jésus eut rafraîchi ses lèvres à l'épon^ imbibée de vinaigre qui semble avoir été préps^rée d'avance

1 Au{^. Jean XIX, 28.

pour cet offîœ.' , il sentit qu*il allait exhaler son dentier souffle, c Pèore , s'écriart-il , je remets moa esprit entre tes mains^, > puis sa dernière parole fut : t Tout est accompli ^ i . En efifet, cette mort était le grand contim^ nuitum êsi de ridstoire religieuse de Fliumanité. c II a plu & Dieu^ dit saint Paul, de se réconcilier toutes choses sur la terre et dans les deux par le sang de la croix. >

Les évangélistea^ surtout saint Jean, en racontandt les damiers instants de Jésus, furent frappés da la coïncK dence de plusieurs des circonstances de cette grande scène avec quelques traits de Tantique prophétie. Ha se plurent à les rappeler avec une minutie que Tonne saurait attribuer à Jésus. Son esprit planait bien haut au-dessus de pareilles préoccupations. Nous avons déjà vu que l'Ancien Testament peut ôtre regardé tout entier comme un type auguste de la Rédemption; chaque événement de Thistoire sacrée était considéré dans s(tn lien avec Tavenir, et^ pour les Juifs croy^mts, l'avenir c'était toujours le règne du Messie. Les évaiw gélistes ne se sont donc point trompés dans les rapprochements qu'ils £Dnt entre les textes des livres saciiés et les faits qui se sont accomplis au Calvaire. Mais ce serait rapetisser ce drame incomparable que d'y chercher en quelque sorte l'exécution d'im programme biblique minutieusement tracé d'avance.

* Ce vinaigre était peut être laposca ou boisson acide que les aoldats romains portaient avec eux.

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