TexéXeTrai. (Jean XIX
C/est au moment même où Jésus mourut qu*eut lieu le tremblement de terre qu'annonçait robscurité croissante. Le voile qui séparait le sanctuaire du temple se déchira • , comme pour annoncer que le temps de la prêtrise spéciale avait pris fin et que Tère du sacerdoce uni* versel avait commencé. Des saints ensevelis depuis longrtemps apparurent à quelques disciples. Une partie des spectateurs semblent avoir été saisis par l'ensemble de la scène ; ils s'en retournèrent en se frappant la poitrine. Le centenier qui avait commandé Tescouade employée à la crucifixion fut vaincu tout le premier, et on l'entendit s'écrier : t Cet homme était un juste *! » Il n'avait en effet jamais assisté à un pareil spectacle ; il avait vu ses compagnons d'armes mourir courageusement dans le feu de l'action un jour de bataille ; il avait peut-être été témoin de l'insensibilité du gladiateur tendant sa gorge au glaive, mais il ignorait • jusqu'à ce jour ce que peut être l'héroïsme de l'obéissance qui s'immole et la sainte grandeur du sacrifice.
En Judée, on ne laissait pas les crucifiés un temps indéterminé sur leur croix. On avait coutume de les achever avant qu'ils eussent expiré, puis on les ensevelissait'. On devait tenir d'autant plus à cet usage à
« Matth. XXVII, 51-56.
• "OvTWÇ 6 ovOpuwco^ o5to^ Stxatoç ijv. (Luc XXIII, 47.) ' Dans la coutume romaine on laissait le cadavre pourrir sur ia croix ; on Tabandonnait aux oiseaux de proie. (Juvénal M, 77. Plaute, Miles gloriosus^ II, 4, 19.) Le respect pour la dépouille mortelle de rhomme avait modifié cet usage en Judée. (Josèphe, Bell. Jud,^ IV, 5, 2. Comp. Deut. XXI, 22-23.)
L*ENS£VEUSS£MENT. 637
la veille d'une grande fête. Les soldats brisèrent avec une massae les jambes des deux brigands, afin de hâter leur mort. Ils voulaient infliger le même traitement à Jésus, mais ayant reconnu qu'il avait déjà rendu le dernier soupir, ils lui percèrent le côté d'un coup de lance ; un mélange d'eau et de sang sortit de la plaie ; ce phénomène s'explique par le fait qu'il venait à peine de perdre la vie*. L'évangéliste donne une grande importance à cet incident, sans doute pour établir la réalité de la nature humaine de Jésus en opposition aux gnostiques qui, dans leurs vaines théories, lui donnaient un corps d'une substance subtile et idéale *.
Joseph d'Arimathée obtint de Pilate l'autorisation de cTéposer le corps dans son propre sépulcre, qui était creusé dans le roc tout près du lieu de l'exécution. Il
* Jean XIX, 35-37. Cette explication paraît répondre le mieux aux objections faites au récit sacré, au point de vue de la physiologie, diaprés laquelle rien n'est plus rare que la décomposition du sang dans un cadavre.
s « CTest ce même Jésus qui est venu avec Teau et avec le sang. » (1 Jean V, 6.) Il est difficile d'accorder les synoptiques et Jean pour la détermination de rheure de la crucifixion. D'après Jean, la sentence fut prononcée à la sixième heure, c'est-à-dire vers midi. Or, d'après Marc XV, 34, Jésus aurait été crucifié vers neuf heures du matin. On a supposé que Jean compte les heures d'après la méthode romaine qui faisait commencer le jour à minuit. La sixième heure serait alors non midi mais six heures du matin. Mais comment placer entre le lever du soleil et six heures tout ce qui précède la crucifixion! Nous * sommes très porté à admettre l'explication de Lange et de M. Godet. On divisait d'une manière sommaire le jour comme la nuit en quatre portions, de trois heures chacune. Les évangélistes s'en sont tenus aux divisions générales, sans s'astreindre à une exactitude minutieuse que ne comportait pas l'émotion de ce jour. Ajoutons que, pour Matthieu et Marc, la flagellation est le commencement du supplice. (Voir Godet, II, 606-607.)
«38 LA MORT DE JÉSUS EST Vfm RÉDEMPTION.
Tenveloppa d'un linceul et le couvrit de substances atomatiqueSfSuiyantla coutume juive * .Mcodème, oubliant sa prudence dans la triste solennité du jour, fie joignit courageusement à lui ^ . Puis une grosse pierre f utroolée à rentrée de la grotte funéraire. Marie Madekme et Marie, femme de Cléopas, s'assÈreut^eii pleonmt devant leaépulcre qui renfermait ladépouille sacrée du Maître ^. Les autres femmes qui Pavaient suivi en Oalilée «e hâtèrent d'acheter des parfums avant le commencement du sabbat, afin de pouvoir le surlendemain loi rendre dès le matin les derniers homneurs.
Bientôt, sur la demande des membres du sanhédrin, qui craignaient Tenlèvement du cadavre, quelques soldats furent placés dans le jardin de Joseph d' Arimathée pour faire une garde vigilante *• •
y. —La signification de la mort de Jésus.
Voilà donc Jésus couché dans l'immobilité et le silence de la tombe, semblable à ceux que nous {deuroos et qui n'entendent ni nos paroles ni nos gémissementsl Et cependant, à cette heure même, les anges qui ont annoncé sa naissance avec des chants de triomphe, entonnent un cantique de gloire ; car cette mort, dans sa réalité funèbre^ n'en est pas moins la rédemption d'un monde! C'est qu'elle couronne et résume une
« Matth. XXVU, 59-^; Lac JUUII, 50-56.
« Jean XIX, 38-42.
s Marc XV« 47.
* Matth. XXVII, 62-66.
lA MORT I»: JÉSUS EST UNE BÉDEBfPTlON. 03»
SBÎtfte "nde qtri, du preimer j^ur au dernier, « été wne Kbre dffinœerâe^à Dieu. Nons n -avens qphis à établir eette Bathiteté pai&ite. ^ elle ne ressoTt pas de notre récit, tout 'Ce que noms y ajouterions ne saurait la proorer. En Tain on nous <yppo6e que notre ccmnaissancede lésns est bornée et qne les documents où nous la puisons sont incomplets. La vie morale se révèle toiït entière dans certains actes vraiment caractéristiques; et qnand f&e nous appariât absolmnent pore dans ses grandes manifestations, il ne se peut pas qu'elle ait été aupara- ^mnt mtacbée par le mal. L'eau qui a roulé du sable tm du 'Hmon ne retrouve b aucun point de son cours une Hm|Hditë parfaite.
Le péché laisse en nous sa trace ou -son stignurte alots même qu'il a été accompli sans témoin. Devant le Jésus des évan^es, la conscience reconnaît la réalisation de son idéal. D'ailleurs, il n'est pas exact de prétendre que nous ne possédons aucune donnée sur la portion de son existence qui s'est écoulée dans l'ombre; nous pouvons invoquer, pour la période qui précède son inn^tère, le témoignage implicite de sa mère et -de ises frères devenus ses disciples. Ceux-ci n'eussent cetles pas «Eûfbrassé sa doctrine s'ils eussent jamais découvert en lui quelque imperfection morale. Ses afpôtres ont vécu avec lui dans la plus étroite intimité; ib ne l'ont pas seulement vu dans l'accomplissement officiel et public de sa mission, mais ils l'entouraient encore à l'heure du repos et de la solitude. Or la foi en sa ^parfaite sainteté est leur plus ferme conviction;
8*ils en eussent douté un jour, ils n'eussent pas brayé pour lui tant d'opprobres et de périls. Saint Jean parle en leur nom à tous, quand il s'écrie : c Nous avons vu sa gloire, une gloire telle qu'est celle du Fils unique venu du Père * . > Ses ennemis lui ont rendu l'hommage le plus éclatant, bien que le plus involontaire, puisque, dans l'acharnement de leur haine, ils n'ont trouvé à lui opposer qu'une seule parole détournée de son sens véritable et qu'ils ont dû acheter des faux témoins pour fonder un semblant d'accusation.
Mais au-dessus de ces témoignages des amis et des ennemis, nous avons le propre témoignage de Jésus, c Le Prince du monde n'a rien en moi, a-t-il dit'. Qui de vous me convaincra de péché'?» Ainsi, loi, le plus humble des hommes, le plus dépréoccupé de sa gloire personnelle, il affirme sans hésiter sa parfiûte sainteté. £t cependant nul n'a une idée plus haute de la loi morale, nul ne se paye moins d'apparences. Certes le divin prédicateur de la montagne ne pouvait se contenter d'ime piété légale ou du formalisme correct; il n'a pas cessé im seul jour de faire la guerre à l'hypocrisie et d'exiger la pureté du dedans avant celle du dehors. Aussi, quand, après de telles déclarations on l'entend proclamer sa sainteté par&ite, il &at voir en lui le plus imposteur des pharisiens, ou il faut reconnaître en l'adorant qu'il est le saint de Dieu. Ce que
1 Jean 1, 14.
« '0 Tou )téqi.oo àpxdù^ èv ijjLoi eux l/ti o58év. (Jean Xrv, 30.)
» TCç èÇ uixwv âXiYX^i (xe xept à^afxiaçi (Id. vm, 46.)
nous savons de sa vie ne pennet pas d'hésiter entre les deux suppositions.
Sa sainteté se confond avec sa charité, car la loi de Tamour est la loi morale par excellence^ celle qui nous rapproche le plus du type même du bien ou plutôt du bien essentiel et étemel qui est Dieu. Or nous avons vu Jésus du commencement à la fin de sa carrière marquer tous ses actes et toutes ses paroles de ce sceau divin; il se donne à son Père et aux hommes dans une immola* tion constante de sa personne jusqu'au jour du dernier sacrifice. Cet amour qui brillait dans le doux éclat de sa parole et y allumait parfois une sainte indignation, qui se répandait dans ses bienfaits, qui l'empêchait de reculer devant aucune fatigue, aucun labeur, aucun danger, cet amour qui était comme l'harmonie de sa vie morale, mêlant la douceur à l'énergie, rhumilité à l'héroïsme; cet amour immense, inépuisable , comme il a resplendi à nos yeux sur le bois maudit, sanglant autel où la flamme de l'holocauste a brillé dans toute son ardeur en consumant la victime!
C'est précisément cette sainteté parfaite qui élève sa mort à la hauteur d'un libre sacrifice. Quand l'homme pécheur exhale son dernier souffle, il subit le châtiment qu'il a mérité, il paye sa dette à l'étemelle justice. Au contraire, Jésus, en mourant, reçoit le châtiment d'autrui; il soufifre pour la race à laquelle il s'est identifié, et cette généreuse souflFrance, qu'il a volontairement acceptée, est un acte d'amour et d'obéissance. Voilà*^
ei2 LA MORT DE JÉSUS EST UNE RÉDEÎkIPTION.
pouiHpioî elle a nn caractère réparateur et rédempteur. Nous le retrouvons au Calvaire tel que nous Tavons vu on désert de la Tentation et en (îethsémané comme dans tout le coursde sa carrière, accomplissantlagrande Idi de la création, qui est de faire la volonté de Dien. Mais dans ce jour elle se présente à lui sous la forme la plus redoutable, puisqu'il s*agit d'accepter les jdus amères conséquences de la chute. C*est ainsi qu*aa nom de Thumanité il rétracte la rébellion de TESdea, il rapporte à Dieu la cœur de l^ornme; mais il le rapporte immolé et renoue ainsi le lien brisé entare la raoe perdue et le Père qui n'attend que son retour pour lui rouvrir ses bras.
Gardons-nous d'établir à la croix une sorte ^'opposition entre Jésus et Dieu. En sauvant le monde par son sacrifice, Jésus accomplit le dessein de son Père, c Dieu a tant aimé le monde, qu'il a donné son Fils * . — Il était en Jésus le réconciliant avec lui ^. » Sa justice n'est que la sainte dignité de son amour qui réclame à tout prix une réponse. La voici enfin cette réponse tant attendue, la voici dans ce sacrifice qui épuise, enlesacceptant, toutes les conséquences du péché j Jésus esBt bien sous le coup de la colère du Père, puisque la mort est le châtiment voulu de lui pour frapper la race rebelle; il est entré dans une région maudite en entrant dan¬re monde. CTest surtout quand il s'est engagé dans le sombre défilé de la mort, qu'il sent peser sur lui cette malédk>
1 Jean m, 16.
« 2 Cor. V, 19.
tien effective , résultat d'un péché qu'il n'a pas commis. Mais, par son obéissance et son amour , il transforme et désarme la malédiction, puisque, dans la mort même, il s'unit à Dieu, son Père, et nous réconcilie avec lui. Il n'y a donc ncn dans sa souffrance qui ressemble à une malédiction directe de Dieu, s'adressant à sa personne; Jésus ne meurt point comme un damné ; il n'a connu de l'enfer que la haine diabolique qui l'a cloué sur le bois du supplice.
Si la croix n'est pas une simple manifestation de l'amour divin , elle n'est pas non plus un talion et une vengeance du ciel contre la terre, comme si Dieu attendait pour pardonner que la souffrance de son Fils égalât par son immensité la gp^ndeur de nos révoltes ce qui n'eût jamais été possible, car une peine infinie ne s* enferme pas en quelques heures. La croix est une réconciliation; c'est là que l'humanité revient dans la personne d'une sainte victime au Dieu qui l'attendait depuis les premiers jours du monde. Si l'être pur qui le représente souffre plus qu'aucun autre de ses enfants, c'est précisément, comme nous l'avons établi à l'occasion des angoisses de Oethsémané, au nom de sa sainteté et de sa charité. Il souffre non-seulement pour luimême, mais pour toutes les générations humaines; dans l'énergie de sa sympathie, il s*associe à toutes les hontes, à toutes les tortures du péché; il se repent pour nous, et, dans le crime, dont il est la vietime, il voit et il pleure la suprême manifestation de la dégradation humaine. Sa compassion achève sa passion en lui feu-
sant connaître des souffrances telles que le remords, qui, ne sont pas compatibles avec sa sainteté. C*est dans ce sens qu*il eât descendu jusqu'en enfer pour nous sauver. Etienne peut mourir joyeux et triomphant; le plus faible chrétien le peut à son tour; Jésus ne le peut pas, parce que Tamour infini, aux prises avec le mal infini, ne saurait échapper à ime inexprimable souffrance. Mais aussi cette mort est une rédemption, elle a pour conséquence nécessaire le triomphe et la résurrection I