LES TÉMOIGNAGES DU SECOND SIÈCLE
en font l'objet. Il n'en demeure pas moins que les allusions à nos évangiles y sont fréquentes et incontestables et que les lettres de ces Pères reposent sur le même fondement historique. Papias, dont nous ne possédons que quelques fragments, mentionne directement deux de nos évangiles dans un passage auquel nous reviendrons. Il y a plus : d'après une découverte récente, l'épître de Bamabas élève le premier évangile à la hauteur d'un livre sacré; ce qui supposerait, non pas la fixation du canon dans son ensemble , mais la tendance prononcée dès les premières années du second siècle à mettre ft part nos évangiles comme le saint dépôt de la tradition apostolique. Ce n'est certes pas un fait de médiocre importance que de lire dans un écrit remontant à l'an 110 ou 115 une citation de l'évangile de Matthieu avec cette formule : Tl est écrit * . Le texte original a été découvert dans le couvent du Sinaï avec le fameux manuscrit du Nouveau Testament. Cest ainsi que de la poussière d'une cellule surgit un témoin des premiers temps pour nous garantir la valeur historique de nos évangiles, au mo-
« Minore, <iç Y^YP*^*^ ' ctcoXXoi xXyjtoI, hXiyoi SI hCktxzoL > Ces mots contiennent une citation directe de Matthieu XIX, 30. Jusqa*à ces derniers temps, on ne lisait la formule : Il est écrit, que dans la traduction latine de la lettre de Barnabas; elle passait généralement pour une glose. Cette supposition n*est plus possible depuis; la découverte du Codex Sinaiticits. Volkmar essaye bien d*attënuer r importance de cette citation, en la rapportant & un passage du quatrième lirre d'Esdras, déjà cité par nous, qui porte : Multi créatif pauei autem talvati (4 Esdras YIII, 3). Mais il n*y a là qu*un tour <ie force ezégëtique accompli pour les besoins de la cause. Uanalogie «▼ec le passage de Matthieu saute aux yeux.
170 TÉMOIONAOE DBS HÉRÉTIQUES.
i&ent le plus décisif du débat engagé sur leur origine. L'hérésie vient eUe-même déposer en leur faveur dans tout le cours du second siècle. Elle altère sans doute le texte sacré et fait un évangile à aa ressemblance auquel elle mêle ses rêveries et ses spéculations bizarres. Mais sous ses subtiles imaginations on retrouve sans cesse le ferme tissu de nos icécits canoniques. Parfois tout un système allégorique est rattaché à un trait isolée à un détail^ et donne ainsi à ces récits une confirmation d'autaut plus décisive qu'elle est plus indirecte ^ I^es fameuses homélies clémentines, espèce de roman hérétique qui remonte à la première moitié du second siècle, citent de nombreux passages de nos quatre évangiles avec une exactitude telle qu'on ne peut douter un instant que l'auteur ne les ait eus sous les yeux *. On nous opposera peut-être que dans le cours de ce même siècle plusieurs évangiles apocryphes ou hérétiques
1 On peut voir dans Irénée {Contr. Hosres,, I, 8, 15, 18) des exemples nombreux de cette interprétation allégoriq«ie des évangiles qui suppose Texistence du récit sacré. Les gnostiques puisaient au hasard dans nos quatre évangiles. L*entretien de Jésus avec les docteurs à TAge de douze ans, Tapostasie de Judas, la guérison des démoniaques, la parabole d« trois mesures de feirine, les paroles du Sauvtur en Oethsémané, ses entretiens avec ses disciples après sa résurrection, tous ces traits, et bien d'autres, servaient à leur typologi0 fantastique. Nous venons plus tard à quel poini ils confirmât spécialement Tauthenticité de notre quatrième évangile.
* Il est certain que les Clémentines sont antérieures aux Recogmir tûmes qui en sont un remaniement. Or, ce dernier écrit ne peut ètr* placé après Tan 162, parce qu'il cite le livre De Futo de Bardesane» lequel, d'après Eusèbe {H. E., IV, 30), avait disparu dès la seconde moitié du deuxième siècle. Voir pour les citations de nos év^ai^gilsi dans les Clémentines^ édition Dressel : 1** pour MattJii., UoméUe XQl,
TËM0(0NAO£ DES HÉRÉTIQUBS. m
ont été mis en circulatioii. Mais il fftut remarquer d*a* bord qu'ils ont été prcmptement distingués des évangiles canoniques et que dès Tépoque d'Iréiaée ils furent onanimem^Qt écartés dans TEglise^ bi^ qu*un cer-tain nombre des fables qu'ils contenaient se soknt mêlées au courant assez confus de la tradition orale. Il suffit de les parcourir pour reconnaître qu'ils portent les traces de la légende, qu'ils ont partout substitué le merveilleux fantastique au miraculeux proprement dit, et qu*ils ont recouvert de leur végétation luxuriante les lacunes de l'histoire évangélique, mais sans jamais entamer le fond même du récit* . Bien plus, ils le sup* posent et le confirment à leur manière, car dans une multitude de cas on voit la légende se greffer sur l'iiistoire comme un rameau parasite sur un tronc vigou^ leox. Les plus anciens de ces évangiles apocryphes scmt le protévangile de Jacques, déjà mentionné par Justin Martyr, et les Actes de PUate qui remontent à la m^e date. On y reconnaît de suite des illustrations légendaires de nos livres sacrés; Us démontrent ainsi d'une manière irréfragable leur antériorité*. Quant à l'évangile de Marcion, on n'y peut
U, citant Matth. XX VII, 52; Homélie XIX, 2, citant Btlatth. XII, 26; 2* pour Marc, HoméUe XIX, 2, citant Marc II, 13, etc., etc.; 2f pour Luc, HoméUe XIX, U, citant Luc VIII, 24, etc.; 4« pour Jean, Homéliâ XIX, 22, citant Jean IX, 2, 3. Cette dernière citation fait partie du texte ratronvé par Dressai.
* Les évangiles apocryphes Iburmillent de grossières erreurs histo* nqoes. Dans les Protevang. Jacobi, il est parlé des douxe tribus dluael comme existant an temps d^Hérode, c. VI.
* Voir les Evangelia apocrypha, publiés par Tischendorf, Leip*
ra FIXATION DU TEXTE SACRÉ AU SECOND SIÈCLE.
voir qu'une refonte arbitraire de notre troisième évangile, et il démontre ainsi le crédit que notre Luc avait déjà obtenu à cette époque reculée*. Il a été établi, jusqu'à l'évidence, que l'évangile des Hébreux, bien loin d'être l'original de notre Matthieu, est une traduction de l'évangile grec que nous possédons ^, et qu'il garantit, par conséquent, son existence antérieure. Nos quatre évangiles profitent donc de tout ce qu'on leur oppose et se présentent à nous comme l'autorité universellement reconnue dans l'Eglise du second siècle. Leur importance canonique s'accroît dans la mesure où l'on s'éloigne de ce qu'on peut appeler l'âge du Verbe vivant, alors que l'EvangUe écrit demeure le seul intermédiaire entre l'Eglise et son divin fondateur.
L'étude et la comparaison des anciens manuscrits de nos livres sacrés démontre que, dès le milieu du
sig, 1863. Les prolégomènes nous donnent très exactement les dates. Les citations faites par Justin Martyr, de ces deux apocryphes, ne font pas question.
* Si Tévangile de Marcion eût précédé celui de Luc, il devrait y avoir trace de son emploi en dehors de la secte marcionite; or, cette secte seule rinvoque. En outre, on reconnaît Tesprit de système dans les éliminations qu*a subies le texte de Luc. Il est certain que Marcion a traité de même les épîtres de Paul. (Irénée, Contr, Hœres.y I, 29. — Bleek, EinUit, in N. T., p. 125 et suiv.)
s Voir cette belle démonstration dans Tin troduction de Bleek (p. 1(M). L*éTangile des Hébreux contenait des adjonctions légendaires à notre Matthieu grec. U avait fait des emprunts àLuc. Il renfermait des erreurs qui supposaient Texistence préalable du texte grec. Ainsi il donnait à Jean-Baptiste, pour nourriture, des gâteaux de miel au lieu de 8au> terelles (Epiph.t Hœres., XXX, 13). Evidemment cela vient de ce qu*il a confondu dbcpfSeç avec îy^^^'^sç, ce qui n^était possible que dans la supposition d^un original grec