M) ESQUISSE I^ LA VIS DE SAINT JEAN
Aussi parlera*t-il avec une amertume particulière de rhérétique qui est à ses yeux le plus dangereux des ennemis. Jean est bien l'homme qui, dans ses lettres, ne voudra pas qu'on salue le propagateur des fausses doctrines ni qu'on mange avec lui*, et qui ne consentira pas à se rencontrer avec Cérinthe, même aux bains publics^. Il est de la race des mystiques et des contemplatifs; il en a le langage, et se plaît aux sentences brèves, non enchaînées par un lien dialectique. Jean est rhommede Tabsolu. Tout ou rien, c'est sa devise; l'opposition entre les amis et les ennemis de Christ lui apparaît aussi tranchée que celle de la lumière et des ténèbres.
Pendant la période de l'action conquérante et de la polémique incisive qui est celle de Pierre et de Paul, il demeure dans la retraite, avec Marie, la mère de Jésus, qui est pour lui le legs sacré de la croix; il n'est point inactif mais il se tient dans l'ombre, il s'y mûrit, il vit du souvenir de son céleste ami qui est aussi son Dieu; il le voit, dans ses visions, sur le sein du Père comme il a été lui-même penché sur sa poitrine dans une heure de douloureux amour '. Rien n'empêche d'admettre que dans ces années de calme et de silence il n'ait, comme d'autres disciples, retracé par écrit toutes les paroles de Jésus que le Saint-Esprit lui remettait en mémoire. S'il y eut un apôtre appelé à conserver ce que l'ensei-
t 2 Jean, 10.
t Eusèbe IV, 14.
> Jean I, 18.
JEAN POUVAIT SEUL ÉCRIRE LE QUATRIÈME ÉVANGILE. SBi
gnement du Christ a de plus élevé et de plus tendre, c*est certainement le disciple bien-aimé. Une première fois il rompit son long silence et Ton crut entendre la voix de Tantique prophétie. C'était au lendemain de Faffreuse persécution de Néron, sur le rocher de Patmos; Jean écrivit l'épopée du martyre, il raconta les souffrances et annonça les triomphes de cette Eglise mutilée et sanglante ' ; il le fit, non pas comme un Juif étroit et infatué de ses préjugés, mais comme un disciple de cette nouvelle alliance qui embrasse toutes les nations de la terre ^. Il n*a emprunté à l'antique prophétie que ses symboles g^ndioses et sa langue de feu pour annoncer les jugements divins. Le fils du tonnerre reparaît dans ces pages redoutables, mais on y retrouve tout autant le disciple, l'adorateur de Jésus, qui nous y est présenté tout ensemble comme l'agneau immolé et comme la Parole de Dieu, le Verbe étemel, devant lequel le ciel entier se prosterne '. Sous cette draperie éclatante c'est bien le coeur de Jean qui bat, ce cœur tendre,
1 La preuTe externe est concluante, selon nous, en faveur de 1* Apocalypse. Papias fai^t reposer sur elle ses idées millénaires d*aprés Andréas {Prœfat. in comment, in Apocalyps,). Justin Martyr la cite directement {Dial. cum Tryphon.^ p. 179). La lettre des martyrs de Lyon y fait de perpétuelles allusions (Eusèbe, V, 1; Irénée, IV, 20). Clément d'Alexandrie {Stromat,, VI, 66), Tertullien {Adv, Mare,, III, 14); Origène, Eusèbe (Vî, 25), confirment ces témoignages. Les doutes formulés contre l'Apocalypse par Denys d'Alexandrie tiennent à des raisons dogmatiques. Voir dans mon Histoire des trois premiers siècles de CEglise, t. II, p. 491, la note oti je donne mes raisons pour placer la composition de ce livre avant celle de Tévangile.
t Apoc. VII, 9.
• Apoc. V, 13.
Me MÉM IX>irrAIT SEUL ÉCRIRE LE QUATRIÈME ÉraOmLEL
]pN)&Bd, vfihément pour aimer et anssi.pour oondamner» Une tradition incontestée nous le moatre pins iarl à E^ihèse, comme le Père respecté de toates les £^liftea, préeentant dans son aspect -vénérable le type le {dus pur de la sacrificsture spirituelle dass la xKMivelle alliance % derenu presque semblable à celai qu!il n*a cessé de contempler, vivante image de la charité qui a'abaisse pour sauver ce qui est perdu, té* moia la touchante histoire du jeune brigand pouzanivi par le vieil apôtre jusque dans eosi rq>aire ^. Nous le vegrons aux prises avec le gnosticisme naissant et le prananitorps àccHrpsdanasa première lettreuSivmJaeob BaBhme a pu s*âlever du &nd de Téchoppe d'un artisaii aux spécnhtions les plus haodies, on peut admettre sans peône qu'un pécheur de la GalUâo, doué d*im grand esprit et porté sur les ailes de Tinspiralian, ait iviQj^ir dans les spéculations de son temjffi, surtout bL ïoa ae soavient du motif sacré quile poussait aies pé<jiétrar; il n'était pas guidé par une vaine corioaité mais il voulait en quelque sorte rompre le charme maudit qui perdait les âmes. Sa première lettre, dont l'anAenticité est généralement admise', suffit à prouver qu'ilavait réeUementacquis ce genre de culture. Dans la ville d*Epfaèse paraît tm évangile, qui répond à tout l'ensemble de cette situation, un évangile qui
« QétaXev iC£fOpY)ii4;. (Polyerate dans Ensèbe, JT. Jr.« 'HT, 8;)
«Bosike, H. B,, m, 42.
> Papiat dam Eofèbe, H. S., m, 89; Polyearpe, AdPMligp., ¥11; Irénéd, Contr. HdBres., m, 16; Clément d^Alezandrie Mitwmm., H, 389; Tertullien, Ad Praxeam, XV.
JEAN POUVAIT SEUL âCRIRE LE QUATRIÈME ÉVANaiLE. 223
oppose 3èB son prolc^e le vrai Christ de TEglise au Ohmtde la gnose orientale, où Thistoire de Jésas revêt les beautfts d*iine mysticité pleine de tendresse, où la kfieentre lapaissanoe du bi^i et celle du mal est le fond même du récit, oh à chaque page des mots pathétiques ronraent rame jusque dans ses profondeurs, où plusd'tm tEsH d*^nnante précision révèle le témoin oculaire, un évangile enfin où la disposition des faits est si bien ordoimtte qu^elle é^impose à Tesprit. Le style est plus correct que celui de Matthieu et de Marc, bien que Féiément hébn^que s'y retrouve dans le tour s^itendeux de la phrase ; on reconnaît promptement que Fauteur vit depuis longtemps dans un milieu grec avec teqtiel il s'est familiarisé ^ On voit aussi par sa connais- MEHce parfaite des circonstances particulières du judaïsme qu'il lui appartient par la naissance ; mais la manidre très libre dont û parle de ses compatriote, en marquant sa séparation d'avec eux, montre à quel point ilé'est itffranchi du jougde la i^nagogue. Jamais il n'y etit, entre un livre et un écrivain, une concordance flm frappante qu'entre le quatrième évangile et la personne de Jean, telle ^e l'histoire du premier siècle nous Ta 'fiût connaître.
' L'auteur du quatrième évangile connaît parfaitement les circonstances particulières du judaïsme, les lois juives et les fâtes, comme les textes de TAncien Testament (II, 13; XII, 1 ; XVIII, 28). Il remonte à Toccasion à Toriginal hébreu. Voir XI, 39, 40, qui «at un» traduction d^Esale VI, 10. Voir encore Xlil, 18» qui 'est «ne tradiiatioD du Bk »î*tt*ift^ l>*ttn 4uUm cAfaé, il donie ém explioationa mir ilaa intages juiC^4imenanfU^ftéiiMt&iWàiM.<»mipatriotea,(I^3&^ IJU.4; XI, 18; XIX, 20). Il parle des Juifs comme d'émnge» : oi 'kvi&m <V, !)•