CHAPITRE IV
La polémique des adversaires du ehristianisme
Dès les premiers temps de son existence, le christia=… nisme a été, de la part des Juifs et des païens, l’objet de. très vives attaques, aussi bien à Jérusalem et en Palestine que dans le monde gréco-romain où il se répandit de bonne heure. :
Nous connaissons assez bien la polémique antichrétienne du second au 1v® siècle, celle de Lucien par les railleries du De morte Peregrini, celle de Celse dans son Discours véridique, composé en 180, par les citations qu'en fait Origène (1), celle du philosophe inconnu et de Porphyre (233-304) par la réfutation de Macarius de Magnésie (vers 410), celle de Julien l’Apostat (331-363) par la ré-. futation de Cyrille d'Alexandrie. Par les diverses apologies » du 11€ siècle, celles de Justin Martyr, de Tatien, d’Aristide d’Athénagore et par le Dialogue de Justin avec le Juif
(1) Dans son Contre Celse, écrit vers 248. Sur l’ouvrage de Celse et sa réfutation par Origène, voir NEUMANN, art. Celsus, R. E., III, p. 772-775; DE Faye, Origène, sa vie, son œuvre, sa pensée, 1, Paris, 1923, p. 13858.
Tryphon, nous pouvons nous faire une idée assez exacte
des idées qui furent opposées aux Chrétiens au cours du u siècle. De même qu'il y a eu une tradition apologétique, 1l ÿ a eu une tradition polémique. Ce sont toujours, avec plus ou moins d’habileté et de pénétration, les mêmes critiques qui reviennent sous la plume des adversaires du christianisme, La polémique païenne ne présente pas une physionomie sensiblement différente de celle de la polémique juive. Un philosophe, Celse, cherche dans l’arsenal juif les armes qu’il brandira contre le christianisme (1). Pour tout ce qui concerne l’histoire évangélique, la polémique est sous la dépendance de la tradition chrétienne. C’est sur le terrain des évangiles que se placent les adversaires du christianisme. Ils soulignent le peu de culture des évangélistes, signalent dans leurs récits des incohérences, des contradictions et des invraisemblances, mais jamais ne les qualifient purement et simplement de fictions (2). Il s’efforcent seulement de donner de l’histoire de Jésus une interprétation qui en élimine le miracle et le surnaturel ; ils n’en contestent pas la réalité (3).
On ne peut, sans doute, étendre au 17 siècle la conclusion qui vaut pour l’époque qui a suivi. Ne serait-il
pas cependant invraisemblable que les polémistes du
u® siècle aient négligé une arme eflicace qu’ils auraient
trouvée employée par leurs prédécesseurs ? À ce point
de vue déjà, il y a de fortes présomptions pour que la
(1) C’est ce qui a été bien mis en lumière par W. Bauer, Das Leben Jesu im Zeitalter der neutestamentlichen Apokryphen, Tübingen, 1909, p. 454. Bauer donne (p. 452-486) un tableau de la vie de Jésus d'après les adversaires juifs et païens du christianisme, Ce tableau permet de constater l’accord fondamental des deux polémiques.
(2) Bauer, p: 457.
(3) Lucren (De morte Peregrini, A1, 43), Cerse (dans Onicèxe, C. Celse, VIIL. 2) et Carcrzius (dans l'Ochvius de Minucrus FELix, 9, 4) reprochent aux Chrétiens d’adorer un homme supplicié,
thèse de la non-historicité n’ait pas été soutenue à l’époque primitive.
M. Salomon Reinach pense que, si nous n’avons pas de texte du rer siècle où l’historicité de Jésus soit contestée (1), c’est parce que, si des documents aussi subversifs avaient existé, l’Église ne les aurait pas laissé subsister (2). On peut admettre qu’elle les aurait éliminés des livres canoniques et, d’une manière plus générale, de la littérature orthodoxe, mais à cela se limitait son pouvoir et l’on ne conçoit pas comment elle serait parvenue à les prohiber complètement. N’est-il pas frappant que — si
on excepte l’œuvre de Lucien — tout ce que nous con-.
naissons de la littérature polémique des Juifs et des païens nous a été conservé par les apologètes chrétiens ? Comment la question centrale de l’existence de Jésus aurait-elle été traitée autrement que les autres points controversés ? Les adversaires n’auraient-ils pas tiré parti de cette attitude qui eût été un aveu ?
Bien qu'aucun document de la polémique antichrétienne du 1°r siècle ne soit parvenu jusqu’à nous, il est possible de se faire une idée de la physionomie qu’elle a pu avoir par l'influence qu’elle a exercée sur la tradition évangélique. L'étude comparative des quatre évangiles révèle que la préoccupation apologétique a été l’un des facteurs qui ont le plus directement influencé la forme qu'ils ont revêtue (3). Il n’en pouvait être autrement car les évangiles n’ont pas été écrits pour satisfaire une curiosité d’historiens, mais pour conquérir des hommes à
(1) A part un propos d’adversaires qu’Ignace combat dans l'épître aux Philadelphiens (8). Nous reviendrors sur ce passage à propos du docétisme, p. 94 s.
(2) S. Reinacn, Questions sur le docétisme, C. M. ft, IV, p. 195.
(3) BazoensrerGer, Urchristliche Apologie, Strassburg, 1909 ; L'apologétique de la primitive Église, son influence sur la tradition &es origines et du ministére guliléen de Jésus, Res. de thécl. et de philus., 1920, p. 1-59.
la foi et pour affermir les convictions de ceux qui avaient déjà été gagnés (1). Les rédacteurs devaient donc présenter les faits de la manière qui était la plus propre à répondre à l’avance aux objections des adversaires. Or, dans aucun des quatre évangiles on ne trouve rien qui soit, directement ou indirectement, dirigé contre la thèse d’après laquelle la personne de Jésus n’aurait eu aucune réalité historique. Il y a, dans divers récits d’apparitions, des traits qui mettent en lumière la réalité du corps de Jésus ressuscité (2) ; jamais aucun évangéliste n’a éprouvé le besoin d’affirmer de la même manière la réalité du corps de Jésus pendant son ministère. C’est donc qu'ils n’ont pas eu affaire à des adversaires qui la contestassent. La portée de ce fait est considérable car c’est au lendemain de sa naissance que le christianisme s’est heurté à l’opposition juive. Comment supposer que les premiers adversaires de l'Évangile aient pu ignorer que toute - l’histoire de Jésus, de son enseignement et de sa mort ne correspondait à aucune réalité ? Qu'on l'ait ignoré dans la Diaspora, passe encore, mais à Jérusalem cela paraît insoutenable et, si on l’avait su, comment les adversaires du christianisme auraient-ils pu négliger un argument si terrible ou comment, s'ils s’en étaient servis, les Chrétiens auraient-ils pu réussir à le réfuter si complètement qu'aucune trace de la discussion n’ait subsisté et que le souvenir même n’en ait pas été conservé par les polémistes du 1© siècle (3)?
À cette argumentation les adversaires de l’historicité pourraient être tentés de répondre qu’aucun raisonnement décisif ne peut être appuyé sur nos évangiles, puisque,
(1) Cela ressort de déclarations expresses comme celles de Le., 4, 4 et de rs 207 31?
(2) Le., 24, 39-42, Jn., 20, 25-29.
(3) BazvensrerGer, Îl a rendu témoignage devant Ponce Pilate, Strasbourg, Paris, 1922, p. 6.
dans l’hypothèse la plus favorable, le plus ancien d’entre eux n’a pas été rédigé moins de quarante ans après les événements qu’il relate ou qu’il est censé relater. À une
époque d’intense fermentation religieuse, quarante ans.
suffisent pour que des souvenirs précis disparaissent ou
soient profondément altérés et pour qu’une légende
soit née de toutes pièces. Mais nos évangiles ne sont pas les premières relations qui aient vu le jour. Et avant qu’on ait commencé à en rédiger, il y avait la tradition orale susceptible de conserver les faits avec une remarquable fidélité (1). La tradition évangélique dans ses éléments essentiels remonte beaucoup plus haut que la rédaction des premiers évangiles écrits. Nous essayerons, dans un chapitre ultérieur, de montrer que la théologie de Paul la suppose.
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Le docéetisme
Le docétisme est l’opinion.de ceux qui pensaient que,
dans la personne de Jésus, l’élément humain n'était
(1) M. Huserr Pernos (Études de httérature grecque moderne, Paris, 4191 6, p. 283), a cité un cas très curieux de cette fidélité de la tradition orale, Il s’agit du poème crétois de la Belle Bergère, « En 1890, écrit M. Pernot, un habitant de Chio, Constantin Kaneallakis, en donnait, sans connaître la source
ancienne, ce qui est une garantie d'authenticité, une version, si complète
(478 vers), que je l’ai considérée comme une copie retouchée d’une tdes édis tions vénitiennes, jusqu’au jour où ce travailleur consciencieux m'a affirmé l'avoir recueillie à Nénita, son village natal, de la bouche d’une vieille paysanne, Les femmes d’un certain âge étant toutes illettrées dans ces parages, celle-ci n'avait pu qu’entendre lire le poème, et c’est là un exemple caractéristique de l’étonnante facilité avec laquelle des populations, dont la mémoire n’est pas encore affaiblie par l’usage de l'écriture, sont capables de retenir des œuvres de longue haleine »,
qu’une apparence.Tel que nous le rencontrons,par exemple, chez Marcion et chez beaucoup de gnostiques du r1° siècle, le docétisme n’est pas une aflirmation d’ordre historique, c’est une interprétation de l’histoire sur laquelle repose la foi chrétienne. Chez les théologiens du n° et déjà du 1€" siècle on trouve juxtaposées ces deux thèses : Jésus est homme et il est Dieu. Par là était posé, pour la pensée chrétienne, un problème : comment définir dans la personne du Christ le rapport entre l’élément divin et l'élément humain ? Les tentatives. les plus diverses ont été faites dans le christianisme ancien pour résoudre ce problème jusqu’au moment où fut fixée la doctrine orthodoxe. Il y en eut qui sacrifièrent l’un des termes du problème, soit en faisant du Christ un simple homme élevé au ciel par sa résurrection, soit, au contraire, en réduisant en lui l'humanité à n'être qu’une apparence. Ce que miaient les docètes du rr° siècle, ce n’était pas que l’histoire racontée par les évangiles fût réelle, c'était que, dans le personnage auquel elle se rapportait, l’humanité ait été plus qu’une simple apparence, un vêtement revêtu par l’être divin (1). Le docétisme est une opinion théologique, ce n’est pas une affirmation historique (2).
&& Tel est notamment Île caractère du système de Marcion (3), ce penseur hardi et profond, qui, dans la première moitié du second siècle, donna du christianisme qu’il cherchaït à libérer de tout lien avec le judaïsme, une interprétation si originale et si féconde que Harnack compare à celles de l’apôtre Paul et de saint Augustin. Pour lui, le
{4) Ps. Jusrin, De resurrectione, 2 ; Tractatus Origenis (éd. Barirror), XIV ; Oricène, C. Celse, II, 16,
(2) Sur ce caractère du docétisme voir Harnacx, Lehrbuch der Dogmengeschichte, I4, p. 212 s, 2858.
(3) Sur le docétisme de Marcion, voir DE Faye, Gnostiques et Gnosticisme, Paris, 1913, p. 143-146 ; Harnacx, Marcion, Das Evungelium vom fremden Got, Leipzig, 1921, p. 107 s.
Christ n’a pas été engendré, il n’a rien d’humaun, il est et reste esprit. Il apparaît en forme humaine (in hominis forma), son corps n’est qu’une apparence (1). Il faut se le représenter comme celui des anges apparus à Abraham qui mangeaient, buvaient et accomplissaient tous les actes de la vie humaine (Gen., 18, 2-8) (2). « Le Christ de Marcion, dit Harnack, est un Dieu qui apparaît sous forme humaine, sent, agit et souffre comme un homme, bien que lidentification avec un corps charnel, naturellement engendré, ne soit chez lui qu’apparence. Il serait donc inexact de dire que, d’après Marcion, le Christ n’aurait souffert et ne serait mort qu’en apparence. C’est la pensée que lui attribuaient ses adversaires mais, lui, ne rapportait lapparence qu’à la substance de la chair du Christ » (3). Marcion niait si peu l’histoire évangélique qu’il admettait un évangile, celui de Luc, qu’il avait seulement purgé de ce qu'il considérait comme des additions judaïsantes et adapté à ses idées, notamment en supprimant le récit de la naissance de Jésus et en faisant commencer son histoire au baptême.
Le gnostique Cerinthe pensait de même que le Christ ne s’était uni à l’homme Jésus qu’au moment du baptême et s’était séparé de lui au moment de la passion, en sorte. que le Christ même n’avait pas souffert (4).. |
Cette préoccupation de sauvegarder la pleine divinité du Christ en écartant de lui la souffrance a donné naissance à d’assez singulières interprétations de l’histoire de la passion. [rénée (5) raconte, par exemple, que Basilide (6) enseignait que Simon de Cyrène n’avait pas seule-
4) IRÉNÉE, Ado. Haer., III, 16, 1.
2) TerruLzien, Adv. Marcionem, III, 9.
) Harnacx, Marcion, p. 165.
) IRÉNÉE, Ade, Haer., I, 26, 1 ; III, 11, 1.
) IRÉRÉE, Ads. Haer., I, 24, 4.
] DE Faye (Gnostiques et Gnosticisme, p. 35), pense que si Clément
ment porté la croix de Jésus, mais qu'il lui avait été miraculeusement substitué et avait été crucifié à sa place pendant que Jésus, perdu dans la foule, assistait en riant au supplice de son sosie (1). On lit dans les Acta Johannis (c. 97), qu’au moment de la crucifixion, Jésus apparaît à Jean qui s’est enfui et lui dit : ( Jean, pour le peuple qui est là, à Jérusalem, je suis crucifié, je suis percé de coups de lances et abreuvé de vinaigre et de fiel, mais à toi Je parle, écoute ce que je te dis. »
Toutes ces légendes ne nient pas l’histoire de la passion, elles développent, sur la base de la tradition évangélique, une interprétation des faits qui élimine l’idée de la souffrance et de la mort d’un Dieu.
Si tel a été le docétisme du second siècle, 1l serait surprenant qu’il y ait eu auparavant un docétisme d’un caractère tout différent.
Que le docétisme se rencontre dès le début du deuxième siècle et peut-être plus tôt, c’est ce qu'il n’y a pas lieu de mettre en doute. Jérôme atteste sa haute antiquité quand il dit qu’alors que le sang du Christ était encore frais en Judée et que les apôtres vivaient encore, il se trouva des hommes pour affirmer que le corps du Seigneur n’était qu'un fantôme (Ado. Luciferum, 23). M. Loisy (2) a justement fait observer qu’ainsi que le montre le contexte,
d'Alexandrie avait connu cette théorie de Basilide, il n’aurait pas manqué de * la combattre et que, pour cette raison, elle doit être attribuée seulemént aux adeptes postérieurs de la secte.
(1) Si l'on en juge par la formule d’abjuration qui leur était imposée (Kessier, Mani, I, Berlin, 1889, p. 404), les Manichéens semblent avoir eu la même opinion. La même chose se trouvait, d'après Photius (Cod., 114), dans les Actes de Jean de Leucius Charinus. Ceci ne s’accorde pas exactement avec ce que nous trouvons dans les Acta Johannis. 11 existe aussi une légende d’après laquelle ce serait Judas qui aurait été crucifié à la place de Jésus (Lipsius, Die apokryphen Apostelgeschichten und Apostellesenden, II, 2, Braunschweig, 1884, p. 427).
(2) Lorsy, De quelques arguments contre l'historicité de la passion, R, I. L°R:,1913;-p..262, +
il y a dans le passage de saint Jérôme un développement oratoire où abondent les hyperboles et les inexactitudes.
Le membre de phrase sur le sang du Christ n’a pas plus de portée que l'indication relative aux apôtres. Quant à
celle-ci, elle a pour seule origine le fait que le docétisme est combattu dans les épîtres johanniques (I, 4, 2 ; II, 7}.
La formule de la première épître de Jean sur la confession de Jésus-Christ venu en chair (I, 4, 2) n’est pas assez précise pour qu’on puisse reconstruire la thèse à iaquelle elle est opposée. Ce pourrait être aussi bien la négation du caractère messianique de la personne de Jésus que celle de la réalité de son corps. C’est, sans doute, dans ce second sens
que doit être interprété le témoignage de l’épître johan-
nique à cause de la polémique analogue, bien que plus précise, qu’on rencontre dans les épîtres d’Ignace. L’évêque d’Antioche affirme avec insistance la réalité des faits de l’histoire évangélique. Il suffit, pour le montrer, de citer
un passage de l’épître aux chrétiens de Tralles (9). IH y. est question de Jésus Christ « qui a véritablement été
engendré, qui a mangé et qui a bu, qui a véritablement été
poursuivi sous Ponce Pilate, qui a véritablement été eru-
cifié et est mort. qui est véritablement ressuscité des
morts ». Et Ignace, dans le chapitre suivant, oppose for. … mellement le point de vue ainsi défini à celui des incré-
dules qui affirment qu’il a seulement paru souffrir (1). Le docétisme visé par Ignace peut avoir été associé aux tendances judaïsantes combattues dans Magn., 9, 1 et Phu-
lad., 9, 1 (2). Le témoignage de Jérôme sur l’origine pales-
(1) Cf. aussi Éph., 7, 18 ; Smyrn., 1-2, 4 ; Magn., 11. Porvcarre, Phil,
7, 1. On a aussi relevé une trace de docétisme dans l’évangile de Pierre, où …
il est dit que Jésus crucifié se taisait comme s’il n’éprouvait aucune douleur (10). M. Reinacu (Une source biblique du docétisme, C. M. R., IV, p.489-
191), a justement proposé de chercher l’origme de cette idée dc le pores
És., 50, 7 : « J'ai rendu ma face semblable à un roc ». (2) C'est admis, par exemple, par W, Bauer, Die Briefe des Ignatius von Antiochia und der Polykar pbrief erklärt, Tübingen, 1920, p. 240,
OBJECTIONS A LA THÈSE DE LA NON-HISTORICITÉ gi
tinienne du docétisme serait favorable à cette interprétation . |
Pour M. Salomon Reinach (1), le docétisme est beaucoup plus ancien qu’Ignace; il est déjà combattu dans les évangiles, notamment dans l’épisode relatif à Simon de CGyrène (Mc., 15, 21. Mi, 27, 32, Le., 23, 26) qui, au moment où Jésus est conduit au Calvaire, est réquisitionné par les soldats pour porter la croix. Mare seul dit que ce Simon était le père d'Alexandre et de Rufus (2). Pour M. Reinach, l’historicité de cet épisode serait inadmissible, d’abord parce qu’il n’y a pas d’exemple d’une réquisition semblable à celle dont Simon aurait été l’objet, ensuite parce que le condamné était obligé de porter Jui-même le patibulum, enfin parce que l'épisode tout entier n’est que l’illustration de cette parole de Jésus : € Si quelqu'un veut marcher derrière moi, qu'il se charge de sa croix et.qu'il me suive » (Mc., 8, 34). Aucun de ces trois arguments n’est probant. La réquisition de Simon de Cyrène n’a certainement pas été légale ; 1l faut y voir une de ces mille vexations quotidiennes que les Romains ne se faisaient pas faute d’infliger aux Juifs. Il ne faut pas l'expliquer par la pitié que Jésus aurait inspirée aux soldats, mais par l’impossibilité physique où il se trouvait, après la flagellation, de porter la croix. Enfin il serait
(1) Rernacn, Simon de Cyrène, C. M. R., IV, p. 181-188. Il faut lire la critique de Reinach par Loisy, R. H. L. R.,41913, p. 269-270. (2) Cet épisode marque dans le quatrième évangile. Quelques auteurs, comme JEAN Révizze (Le quatrième évangile, Paris, 1901, p. 273), pensent que l'évangéliste l'a omis par une préoccupation antidocète ; d’autres, comme Hozrzmanx-Bauer (Handcommentar z. N. T., 1V?, Tübingen, 1908, p. 292), croient qu’il a été influencé par la parole de Jésus sur la nécessité pour chacun de porter sa croix (Mc., 8, 34), ou par l’histoire d’Isaac qui porte luimême le bois de l’holocauste { Gen., 22, 6). Le fait que Jean a laissé tomber d’autres détails de l’histoire de la passion doit faire penser, croyons-nous, à une simplification du récit destinée à concentrer toute l'attention sur Jésus. (Maurice Gocuez, Intr., II, p. 463 s.). Le détail manque aussi dans l’évangile de Pierre,
inconcevable que l’épisode ait été suggéré par une parole dans laquelle 1l était question, non de porter la croix de Jésus, mais de porter sa propre croix. Il n’y a donc aucune raison de reconnaître dans l’épisode un débris d’une tradition analogue à la conception des docètes gnostiques sur la crucifixion de Simon de Cyrène. Si les évangiles avaient substitué Jésus à Simon, qui aurait été, lui, réellement crucifié, on ne comprendrait pas qu'ils n’aient pas poussé la substitution jusqu’au bout, mais aient conservé le détail du portement de la croix par Simon.
Quant aux noms d'Alexandre et de Rufus, qui ne se trouvent que chez Marc, on les explique généralement en disant que ces personnages devaient être connus dans le milieu où a été composé le second évangile (1). Matthieu et Luc auraient laissé tomber ce détail qui ne présentait d'intérêt ni pour eux, ni pour leurs lecteurs. M. Reinach, au contraire, pense que les noms d'Alexandre et de Rufus ont été ajoutés, après coup, dans Marc, à cause d’une tradition qui faisait d’eux les associés de Pierre (2). Mais cette tradition n’est attestée que par un texte de date très récente, les Actes de Pierre et d'André, et si Alexandre et. Rufus avaient été des personnages assez connus pour qu'il valût la peine d’invoquer leur témoignage, ce qui d’ailleurs n’est fait dans l’évangile de Marc que d’une manière très indirecte, on ne comprendrait pas que leur nom n'ait pas été introduit aussi dans les évangiles de Matthieu et de Luc. Il n’est donc pas légitime de contester l’authenticité de l’épisode de Simon portant la croix de Jésus. On doit considérer comme une construction arbitraire le système qui, transportant hardiment jusqu’à la période qui a précédé la composition des évangiles, une forme de docé-
(1) Ce milieu est probablement romain. Cf. Rom., 16, 13, voir Maurice Gocuez, Znir., I, p. 3685.
(2) Reinacu, ©. M. R., IV, p. 185.
tisme dont [rénée est le premier témoin, prétend expliquer par une réaction contre elle l’origine de l’épisode de Simon de Cyrène. La conclusion à laquelle nous sommes ainsi conduit est qu'il n’y a pas d’attestation du docétisme plus ancienne que celle qu’on trouve dans les épîtres de Jean et d’Ignace.
Le docétisme du début du premier siècle doit être né des mêmes préoccupations qui ont inspiré les théories du gnosticisme docète. Il faut done y reconnaître, non pas une négation de l’histoire évangélique, mais un essai d’interprétation de cette histoire qui ne compromette en rien le caractère transcendant du Sauveur, en lui permettant d'accomplir son œuvre dans l’humanité sans participer à la faiblesse de la nature humaine.
Une interprétation différente a été proposée par M. Salomon Reinach (1), qui voit dans le docétisme un essai de concilier les affirmations chrétiennes relatives au Christ avec un X judaïque qui serait la négation de toute l’his- toire évangélique. Les Chrétiens, incapables d’opposer à cette négation des preuves positives s’appuyant sur des documents authentiques, auraient répondu que Jésus avait été une sorte de fantôme divin, un être aérien et tout spirituel, que les yeux ont vu, dont les oreilles ont perçu la voix, mais qui ne pouvait être saisi par le toucher. A cette théorie, M. P. L. Couissin (2) objecte avec raison que la réponse opposée aux Juifs négateurs aurait été inefficace puisqu'ils niaient précisément ce que disaient les docètes, à savoir que Jésus avait été vu et entendu, par illusion ou autrement, M. Loisy observe de même que la réponse des docètes aurait été
(1) Reixacu, Questions sur le docétisme, Lettre à la Revue moderniste, C. M. MIN, cr: 292:195.
(2) P. L. Courssin, Quelques réflexions sur la lettre de M. Salomon Reinach, Revue moderniste, 1912, p. 230-235. Reproduit dans Rernacu, C. M. R., IV, p. 197-200,
« le chef-d'œuvre de la bêtise humaine » et que « nous sommes ici dans le domaine de la fantaisie pure, de Pinvraisemblance noire, de la conjecture basée sur le néant » (1). Et, de fait, la question discutée par les docètes n’a pas été de savoir s’il y avait eu, au temps de Pilate,un homme nommé Jésus qui a agi et souffert et qui est mort, mais celle de déterminer la nature de sa manifestation.
Il est vrai que M. Reinach (2) croit trouver un argument décisif en faveur de sa théorie dans lPépître d’Ignace aux Philadelphiens (3) : « J’ai entendu dire à certains … hommes, écrit Ignace : Si je ne trouve pas (telle chose) … dans les archives, je ne crois pas dans l'Évangile. Et comme je leur répondais : C’est écrit (dans l’Ancienne Loi), ils me répondaient : C’est là toute la question. Maïs pour moi, les archives sont Jésus Christ, mes archives. intangibles sont sa croix, sa mort et sa résurrection et le, foi qui vient de lui. » On entend généralement qu Ignace ” vise ici des gens qui, pour accepter les affirmations de la foi chrétienne, demandent des preuves tirées de l’Ancien… Testament. Ignace déclare d’abord que ces preuves exis tent et, comme ses adversaires en contestent la valeur, il. en appelle à ce qui est pour lui la démonstration suprême, Jésus Christ. Pour M. Reinach, les archives dont il est question dans le premier membre de phrase, ce sont les archives de Césarée, capitale de la Palestine. Ignace aurait affaire à « une école critique qui, demandant des documents sur la vie terrestre de Jésus et cherchant vainement ces documents dans les archives, importunait … saint Ignace de ses négations ». Ces critiques seraïent aussi visés dans Éph., 19, où Ignace dit que le prince de ce -
PA PSE CES
(4) Lors, RH. L. R., 1943, p. 263. A (2) Rernacn, Saint Ignace et le docétisme, C. M. R., IV, p. 200-206. (3) 8, 2. Nous reproduisons la traduction de M. Reinach. Le texte dupas- :
sage n’est pas sûr. Nous prenons pour base de la diseussion: celi qu'adopte M. Reinach,
monde n’a eu connaissance ni de la virginité de Marie, ni de la mort du Seigneur.
Si cette école critique d’Antioche avait existé, il serait inexplicable que son argumentation n’ait pas été reprise par les polémistes ultérieurs. Mais il y a plus. Si le mot « archives » peut, à la rigueur, être rapporté aux archives de Césarée, il n’en reste pas moins qu’Ignace pense répondre aux demandes de ses adversaires en prouvant que les faits visés sont attestés par l'Ancien Testament, car les mots : « C’est écrit » ne peuvent, commele reconnaît M. Reinach, se rapporter qu’à l'Ancien Testament. Les adver- saires ne contestent pas que la preuve proposée par Ignace, si elle était réellement fournie, serait probante, ils doutent seulement qu’elle soit vraiment administrée. Comment, s’ils avaient réclamé des documents d’archives, auraient-ils pu se contenter de preuves scripturaires ? Il doit y avoir correspondance entre la demande et la réponse. Si Ignace avait eu affaire à des gens demandant des preuves documentaires de l’histoire évangélique, comment n’aurait-il pas essayé de les fournir ? En déplaçant la question, il aurait fourni à ses adversaires une preuve manifeste d’impuissance. Il semble, comme l’admet M. Loisy (1), que ce soient non pas les docètes, mais des Chrétiens judaïsants qui, tout en admettant en gros le fait évangélique, contestaient l’interprétation qu’en donnait Ignace.
La conclusion à laquelle nous aboutissons est donc très nette : Les docètes n’ont pas contesté l’histoire évangélique. C’étaient des Chrétiens idéalistes qui, attachés avant tout à la notion de la divinité du Christ et du caractère céleste de sa personne, essayaient d’en donner une interprétation qui s’accordât avec leurs idées. Ainsi compris, le docétisme n’a pu se développer que sur le terrain
(1) Lors, R. H. L. R., 1913, p, 226.
EE TE FA \#: F'ÉRIERS nee:
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4 de la tradition évangélique. Si les docètes avaient @ plus petite raison de penser que le Christ n’était « ; personne idéale sans réalité historique, ils n’auraient f
dépensé des trésors d’ ingéniosité pour donner di e. sc histoire une interprétation qui le dégageât complète x d’un contact trop immédiat avec l'humanité. Les de apparaissent ainsi comme des témoins de la tr
évangélique.