L'HYPOTHÈSE D'UN PRÉCHRISTIANISME TA
Le christianisme et les disciples de Jean-Baptiste
Au début du chapitre 19 du livre des Actes, il est raconté que, à son arrivée à Éphèse, Paul rencontre un groupe d’une douzaine de disciples qui n’ont jamais entendu parler de l'Esprit Saint. « Quel baptême avezvous donc reçu ? leur demande-t-il. [ls répondent : Celui de Jean. -— Jean, leur dit-il, a baptisé du baptême de repentance en parlant de celui qui devait venir après lui pour qu’ils croient, c’est-à-dire de Jésus ». Puis il confère à ces disciples le baptême au nom du Seigneur Jésus, il leur impose les mains, ils reçoivent l'Esprit Saint et se mettent à parler en langues et à prophétiser (19, 1-7). Pour les mythologues, ces douze hommes sont, comme Apollos lui-même, des préchrétiens et la facilité de leur conversion montre combien leur point de vue était proche de celui de Paul lui-même (1). Beaucoup de critiques (2) voient en eux des disciples de Jean-Baptiste (3). Mais le
(1) Smire, D. vorchr. Jes., p. 10.
(2) Voir en dernier lieu RerTzensrTeiN, Das iranische Er losungemysteriun, Bonn, 1921, p. 127.
{3) Comme le montre bien RerTzENsrEIN (/ran. Erlôsmyst., p. 127), on ne saurait objecter à la présence de disciples de Jean à Éphèse, Le fait que nous ne savons rien des conditions dans lesquelles la doctrine de Jean a pu se répandre hors de Palestine, Nous ne savons pas davantage dans quelles conditions le christianisme a été porté à Rome. On peut notamment faire valoir à l'appui de l'existence de disciples de Jean à Éphèse le fait que le quatrième évangile qui, sous sa forme actuelle, est originaire d'Éphèse, polémise directement contre les disciples de Jean-Baptiste, cf. BALDENSPERGER, Der Prolog des vierten Evangeliums, Freiburg i. B., Leipzig, Tübingen, 1898 ; Maurice Gocuet, Introd., II, p. 508 s. Sur la question des disciples de Jean dans les Actes, voir Disezrus, Die urchristliche Ueberlieferung von Johannes dem Taüfer, Goettingen, 1911, p. 87-88.
terme de disciples par lequel ces hommes sont désignés est celui qui est couramment employé dans les Actes pour les Chrétiens et il n’est pas dit que ces douze hommes reçoivent, en même temps que le baptême, desinstructions complémentaires. Ceci nous conduit à penser que la. position de ces hommes devait être semblable à celle d’Apollos. Mais même s’il s'agissait de disciples de Jean- Baptiste, on ne pourrait tirer de leur histoire des conclusions très étendues.
Il y a de sérieuses raisons de penser que, ni du vivant de Jésus, ni après sa mort, le groupe de ses disciples n’est
resté sans contact avec la communauté baptiste. Les
deux mouvements se sont combattus et influencés réciproquement. }
La prédication de Jésus lui-même a subi, au début, une très forte influence de Jean-Baptiste. Les évangiles présentent Jean-Baptiste comme le précurseur. Son rôle d’après eux, aurait été d'annoncer la venue du « plus fort que lui» dont l’œuvre consisterait à conférer « le bap-
tême d’Esprit et de feu » (Mt., 3, 11). Ce dernier mot déjà
ouvre une perspective intéressante en montrant que le pensée de Jean-Baptiste déborde le cadre dans lequel on a voulu l’enfermer. Wellhausen (1) a reconnu une source émanant du groupe des disciples de Jean-Baptiste dans la partie du tableau de l’enseignement messianique de Jean-Baptiste qui appartient en propre à Matthieu !(3, 11- 12) et à Luc (3, 16-17). Là où Mare (1, 7) disait seulement : «il vous baptisera de l'Esprit Saint », Matthieu et Luc ajoutent : «et de feu. Il a son van dans sa main et met-
toiera son aire. Le froment, il l’amassera dans son grenier.
La balle, il la brülera au feu qui ne s’éteint pas ». Ce que Jean-Baptiste annonce par ces mots, c’est un Messie
(1) Werruausen, Einleitung in die dreiersten Evangelien?, Berlin, 1941, p. 65. j
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apocalyptique qui exerce un jugement et c’est en vue de ce jugement que la repentance est prêchée et que le baptême est administré. Jésus a été en relation avec Jean-Baptiste. Sa première prédication, telle que la formulent Marc (1, 15) et Matthieu (4, 17), est, presque mot pour mot, identique à celle de Jean (M4., 3, 2). La tradition chrétienne, si jalouse d’affirmer l'originalité et l’indépendance de Jésus, n’aurait pas arbitrairement imaginé de faire répéter par Jésus l’enseignement de celui en qui elle ne voulait voir qu’un précurseur.
Le point sur lequel l’enseignement chrétien, du vivant même de Jésus, s’est séparé de l’enseignement du Baptiste est capital. Tandis que, pour Jean et les siens, «celui qui doit venir » ({ Mt., 11,3. Le., 7, 19), le Fils de l'Homme — l’idée sinon le terme est au centre de la pensée de Jean — appartient à l’avenir, pour les Chrétiens, 1l est venu bien qu'il n’ait pas eu encore tous les attributs de puissance. Le quatrième évangile marque bien ce contraste par la manière dont 1il.affirme que Jean n’était pas la lumière (1, 8) et lui fait déclarer qu’il n’est pas le Christ (1, 20) tandis qu’il affirme, non moins catégoriquement, que Jésus, lui, est la lumière (1, 9 ; 3, 19 ; 8, 12 ; 12, 46) et qu'il est le Logos divin (1, 14), le Fils de Dieu (1, 18. 34 ; 3, 46 ; 20, 31 etc.), le Christ (11, 27 ; 20, 31).
Reïtzenstein (1) a dégagé des écrits mandéens (2) une apocalypse qui lui paraît de peu postérieure à 70 (3) et qu'il croit provenir des disciples de Jean. Un passage
(1) RerrzensrTeN, Das mandäische Buch des Herrn der Grüsse und die Evangelienüberlieferung, Sizber. d. Heidelb. Ak, d. Wiss., Ph. Hist., KL, 12, Heidelberg, 1919, p. 23, cf. Zran. Erlôsmyst., p. 111 s.
(2) On sait que la religion mandéenne, qui a un caractère syncrétiste très marqué, se rattache à la tradition des disciples de Jean-Baptiste,
(3) Cette date paraît appeler des réserves expresses. Voir celles qu'a formulées M, Loisy, R, H. L. R., 1922, p. 288. Au point de vue qui nous occupe ici, il suffit que l’apocalypse reflète les idées des disciples de Jean- - Baptiste, ce qui ne paraît guère pouvoir être contesté,
de cette apocalypse présente une analogie en même temps qu’un contraste très frappant avec la réponse de Jésus aux envoyés de Jean-Baptiste qui lui demandent : « Es-tu celui qui devait venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » « Allez, déclare Jésus, et rapportez à Jean ce que vous voyez et entendez : les aveugles voient, les impotents marchent, les lépreux sont nettoyés, les sourds entendent, les morts ressuscitent et l'Évangile est annoncé aux pauvres » (M4., 11, 4-5. Le., 7, 22), en d’autres termes” le programme messianique d’Ésaie 35, 5 est aecompli. Dans l’apocalypse mandéenne, le même programme est donné comme devant être accompli par le Messie attendu. « Enosh Uthra se rend à Jérusalem avec un vêtement de nuée, 1l marche en forme corporelle mais il n’a pas de vêtement corporel. Il vient dans les années de Paltus (Pilate); Enosh Uthra vient dans le monde avec la puissance du grand roi de la lumière. Il guérit les malades, il fait voir les aveugles, il purifie les lépreux, il redresse ceux qui sont courbés, 1l fait marcher ceux qui se traînent à terre et fait parler les sourds-muets. Avec la puissance du grand roi de la lumière, il rend la vie aux morts. Il conquiert des croyants parmi les Juifs et leur montre … ceci : 1l y a la vie et il y a la mort ; il y a l’erreur et il y" a la vérité. Il convertit les Juifs au nom du grand roi de la Ilumière. Trois cent soixante prophètes sortent de Jérusalem, ils rendent témoignage au nom du Seigneur de la grandeur. Enosh Uthra monte alors en haut et se place auprès de Meshumé Kushtra. Tous les Uthras sont cachés aux yeux des hommes. Alors Jérusalem sera dévastée.. Les Juifs s’en iront en exil et seront dispersés dans toutes les villes ».
Tel qu’il se présente ce texte ne paraît pas homogène, il doit avoir subi, sur certains points, l'influence de la tradition chrétienne ; il suffit cependant à montrer que les disciples de Jean présentaient comme devant être réalisé
mr li)
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par le Messie apocalyptique le programme que les Chrétiens disaient avoir été accompli par Jésus.
Là est la grande différence entre les idées de Jean-Baptiste et celles des Chrétiens. Pour les premiers la venue du Messie est dans l’avenir. Pour les seconds, elle est dans le passé et l’on n’attend plus que son retour. La différence est capitale et suflit pour établir que si les deux mouvements sont nés sur le même terrain, le second ne peut pas être ramené au premier, mais apparaît, par rapport à lui, comme une création originale.
GocueL. — Jésus de Nazareth 6