CHAPITRE V
Les épîtres de Paul (1) L
Le Canon de Muratori, document romain de la seconde moitié du ue siècle, dit que ce que l’apôtre Paul écrit aux Chrétiens d’une Église particulière, il le dit à tous (omnibus dicit). C’est la conception qui a inspiré la canonisation des épîtres et qui a prévalu, mais ce n’est certainement pas avec l’idée que ses lettres deviendraient les éléments d’un recueil sacré que l’apôtre les a écrites. Ce n’est que par une transposition, qui n’a pas été parfois sans nuire à leur véritable intelligence, que ces lettres, jallissement spontané d’une personnalité frémissante dont elles traduisaient les émotions, les enthousiasmes et
(1} Nous tenons les lettres de Paul pour authentiques à l’exception de l’épître aux Éphésiens et des Pastorales (1, 11 Timothée, Tite). Cette conception généralement admise de nos jours, sera justifiée au tome IV de notre Introduction. La plupart des négateurs de l’historicité de Jésus écartent le témoignage des épîtres de Paul. Seul M. Couchoud fait exception. La position de Drews est incertaine. Il estime que l’authenticité des épîtres n’est pas établie, cependant, il fait état de leur témoignage, non, il est vrai, sans écarter comme interpolés certains textes importants comme Z Cor., 11, 23 s. Voir Drews, D. Christusm., I, p. 121 s., 128.
GocuEeLz. — Jésus de Nazareth 7
les indignations ont été transformées en encycliques ou en traités de dogmatique et interprétées à la manière d’un code.
Deissmann (Â) a soutenu que c’était une erreur radicale de voir dans les épîtres de Paul des œuvres littéraires, car elles n’ont été écrites que pour suppléer à des conversations que l’éloignement rendait ‘impossibles. Ce ne sont pas, au sens technique du mot, des épîtres, c’est-à-dire des œuvres qui, sous forme épistolaire, visent un public
plus étendu, dans le temps et dans l’espace, que ceux,
qu’elles nomment comme destinataires et traitent des
questions qui pourraient aussi bien faire l’objet d’une” dissertation ou d’un livre. Pour bien comprendre les …
épîtres de Paul, il faut oublier l’auréole qui, depuis dixhuit siècles, les entoure, mais qui, en les glorifiant, les dénature. Ce sont des écrits de circonstance, improvisés
à la hâte entre deux voyages, dictés le soir après une journée consacrée au travail manuel ou à la prédication, pour faire face à une circonstance surgie à l’improviste,. pour régler une question, pour donner une instruction ou
un avertissement, ou prévenir un malentendu. Chacune d’elles répond à une situation complexe ; celle-ci SE elle n’a plus directement de raison d’être. Aussi n'y a- HE aucune trace d’une habitude que les Églises de Pâge apos-
tolique auraient eue de lire régulièrement les épîtres der
ge.
Paul. On les communiquait à l’assemblée quand on les.
recevait, peut- -être les relisait-on, à l’occasion, tant que la
question qui les avait provoquées n ’était pas réglée, mais
ensuite on les conservait simplement aux archives et cela,
(1) DerssmAnN, Prologomena zu den biblischen Briejen und Episteln, dans. Bibelstudien, Marburg, 1895, p. 187-252. Sur quelques réserves qu'appelle la
théorie de Deissmann voir Norpen, Antike Kunstprosu?, Leipzig, 4909;
p. 292 s; Vox Wircamowrrz-Mærrenporr, Die Griechische Literatur des
Alterituns, dans Die Kultur der RER E I, 8, Leipzig,1905, p. 157s; WexD-. LAND, Die urchristlichen Liüteraturformen”, Tübingen, 1912, p. 343 s.
je fe ou FETE EE +
ve
‘a A Le
semble-t-il, avec peu de soin. Beaucoup de ces lettres ont disparu et, parmi celles qui nous ont été conservées, plusieurs paraissent avoir subi diverses altérations. Quand, dans / Thess., 5, 27, Paul écrit : « Je vous adjure, par le Seigneur, que, cette lettre soit lue à tous les frères », 1l demande seulement que tous aient connaissance de son message et ne songe nullement à une lecture répétée. Aux Colossiens, Paul écrit : 6 Quand cette lettre aura été : lue parmi vous, faites qu’elle soit lue aussi dans l’Église de Laodicée et, vous, lisez la lettre qui viendra de Laodicée » (Col., 4, 16). L’apôtre a si peu l’idée d’une lecture régulière qu’il parle de l'envoi, non d’une copie, mais de l'original lui-même.
Rien n’est donc plus faux que de voir dans les épîtres pauliniennes des traités théologiques. Aussi n’y faut-il pas chercher des exposés complets de la foi ou du système de l’apôtre. Écrites pour des gens qui ont reçu son enseignement, elles font état de ce qu’ils connaissent et procèdent bien souvent par allusions à l’enseignement de Paul et à la tradition commune du christianisme. Les doctrines fondamentales n’y sont pas plus systématiquement exposées que les faits sur lesquels elles reposent. Les initiés auxquels elles étaient adressées connaissaient les unes et les autres et n’avaient pas besoin qu’on les leur rappelât,
IT
- Paul, avant sa conversion, témoin de la croix
Par les récits du livre des Actes (7, 58 ; 8, 1-3 ; 9, 1-2) et surtout par le témoignage de Paul lui-même (1 Cor., 15, 9. Gal., 1, 13. 23. Phul., 3, 6), nous savons qu'avant sa conversion, Paul fut un persécuteur acharné des Chré-
tiens. Il est peu probable que le futur apôtre ait jamais vu Jésus lui-même malgré le passage où 1l dit : « Si même nous avons connu le Christ selon la chair, nous ne le connaissons plus » (/1 Cor., 5, 16). Les mots « selon la chair » peuvent être rapportés aussi bien à « nous avons. connu » qu’à « Christ » et ce dernier mot peut désigner la notion du Messie ou la personne de Jésus. On peut donc comprendre « nous avons connu Jésus pendant sa vie terrestre » ou { nous avons eu une conception charnelle et judaïque du Messie ». Même si la première de ces deux interprétations devait être préférée, il faudrait tenir compte de l’élément hypothétique que contient la phrase. Paul paraît faire allusion, pour en contester la valeur, à un privilège dont se vantaient certains de ses adversaires. C’est simplement une hypothèse qui est envisagée dans notre passage. Il faut ajouter que, si Paul avait connu Jésus, il se serait placé parmi ses adversaires. Comment lui qui s’accuse d’avoir persécuté les disciples ne diraït-il pas qu’il avait combattu le maître lui-même ? (1)
C’est dans la période qui a suivi immédiatement le drame du Calvaire que Paul a dû entrer en contact avec le christianisme (2). Si même on pensait que les disciples
(1) Parmi les critiques qui admettent que Paul a vu Jésus, nous nommerons SABATIER, art, Paul, Encyclopédie des sciences religieuses, X, p. 271; CLEMEN, Paulus, Giessen, 1904, II, p. 83; Jomannes Weiss, Paulus und Jesus, Berlin, 1909, p. 24 s. ; Macnen, The Origin of Paul’s Religion, New- York, 1921, p. 54, L'opinion contraire est soutenue par RENAN, Les Apôtres, Paris, 1866, p. 1v ; Saint Paul, Paris 1869, p. 563 ; WezruAusen, {sraelitische und jüdische Geschichtes, p. 386; Feine, Jesus Christusund Paulus, Leipzig, 1902, p. 93; PraT, La théologie de saint Paul, II7, Paris, 1923, p. 27, n. 1. Quelques auteurs, comme PrLerperer (Das Urchristentum, 1°, Berlin, 4902, p. 60), estiment la question insoluble,.
(2) Le moment où Paul est entré en contact avec le christianisme, ne doit pas être de beaucoup postérieur à la passion. Nous estimons que Jésus a dû mourir à la Pâque de l’an 28 et que la conversion de Paul doit être placée à la fin de 29, Sur la détermination de ces dates voir nos études : Essai sur la chronologie paulinienne, R. H. R., 1912, t. LXV, p. 285-339 et Notes d'his-
de Jésus n'avaient vu en lui, pendant son ministère, qu’un prophète ou un docteur, il serait impossible de concevoir qu'après la passion ils soient restés groupés en son nom sans avoir attribué à sa personne une valeur toute particulière. Il fallait, en effet, qu’ils donnassent de la défaite apparente qu’il avait subie une explication qui justifiât la valeur qu’ils continuaient à attribuer à sa personne. Ils devaient, par là, être conduits à voir dans sa mort la réalisation d’un plan conçu par Dieu pour le salut de l'humanité. Nous ne savons pas à quel point le développement de la christologie était arrivé avant la conversion de Paul. Il suffit, pour expliquer ses sentiments et l’attitude qu’ils lui dictèrent, de savoir que les Chrétiens continuaient à se réclamer de Jésus et à voir en lui un envoyé de Dieu.
Saul de Tarse — pour lui donner le nom sous lequel il paraît avoir été connu dans le monde juif — était alors un jeune rabbin plein de zèle pour la Loi et de fanatisme. Il dut être profondément scandalisé par l'attitude d'hommes qui se proclamaient les disciples d’un insensé dont les prétentions avaient été condamnées par le sanhédrin, le plus haut tribunal juif, et qui avait péri de la main des autorités romaines. L’attitude de Paul est caractérisée par la formule qu’il emploiera plus tard : « Christ crucifié, scandale pour les Juifs » (I Cor., 1, 23. Cf. Gal., 5, 11). Elle résume à la fois ses expériences de missionnaire auprès des Juifs et son sentiment personnel alors qu’il n’était pas encore chrétien. Sa pensée était dominée (1) par ce principe de la Loi qu'il rappelle dans
toire évangélique, 1, Le problème chronologique, R. H. R,,1914,t. LXIX p.1-47. En suivant une voie toute différente de celle que nous avons suivie nousmême, Meyer (Urspr. u. Anf., III, p. 471, 206), arrive à placer la mort de Jésus en 27 ou 28 et la conversion de Paul en 28 ou 29.
(1) Quand Paul sera devenu chrétien, il ne contestera pas le principe dela malédietion, mais donnera de la mort du Christ une interprétation qui conci-
l’épître aux Galates : « Maudit est quiconque est pendu au bois » (Deut., 21, 32. Cf. Gal., 3, 13). En permettant qu’il pérît de cette mort infamante, Dieu lui-même s'était prononcé contre Jésus et l’avait déclaré maudit. C'était donc d’un épouvantable blasphème que se rendaient cou pables ceux qui déclaraient que ce maudit était le Fils de Dieu, le Messie promis à Israël.
Wellhausen (1) a supposé que, rendu perspicace par la haine, Paul avait, dès ce moment, reconnu dans le christianisme un principe dont le développement ruineraït le judaïsme. Admettre cela serait méconnaître le fanatisme de Paul et la profondeur de sa foi dans les destinées d’Israël. Il est plus téméraire encore de penser, comme le fait Pfleiderer (2), que ce que Paul connaissait et entendait dire de Jésus exerçait sur lui un secret attrait et qu'il était impressionné par le spectacle de la vie des Chrétiens. Là aurait été l’aiguillon contre lequel 1l regimbait (3), l’inquiétude secrète à laquelle il aurait voulu imposer silence en persécutant les Chrétiens. Que Paul ait, à son insu, subi l'influence du christianisme dans la période juive de. sa vie, c’est, à priori, très plausible, mais qu’il ait eu conscience de cet attrait, c’est ce qui paraît moins probable. Le témoignage qu’il se rend à lui-même, quandäl parle des persécutions dirigées par lui contre les Chrétiens, ne permet pas de mettre en doute la sincérité de ses motifs. L’explication de son attitude est plus simple. Paul
liera l’idée de la malédiction du Christ et celle de la messianité. Ce sera la théorie du Christ maudit par solidarité avec les pécheurs et du péché condamné en sa chair.
(1) Wezcnausen, Israelitische und jüdische Geschichtes, p. 386.
(2) Prcerperer, Das Urchristentum, I, p. 63.
(3) Actes, 26, 14. Si ce détail était authentique il serait étonnant qu'on ne le rencontre que dans un seul des trois récits des Actes. Nous ne croyons pas d’ailleurs que ces récits puissent être considérés comme rigoureusement historiques, bien qu’on en ait parfois, surtout dans ces derniers temps, trop diminué la valeur.
voyait dans les Chrétiens des blasphémateurs et des sacrilèges. Or, le blasphème et le sacrilège n’étaient pas, dans l'antiquité, des péchés qu’il appartenait à Dieu seul de juger, c’étaient des crimes qui risquaient d’attirer sur la nation la colère divine. À ce titre, les autorités judiciaires avaient à en connaître et il était du devoir de chacun de les assister et, au besoin, de stimuler leur zèle.
Une conséquence importante résulte de cette constatation : c’est que la croix a dominé la période de l’opposition de Paul contre le christianisme comme elle devait, plus tard, dominer sa pensée chrétienne. Paul persécuteur — et non seulement Paul chrétien — nous apparaît ainsi comme un témoin de la croix, et cela dans les quelques mois qui ont suivi le moment où elle a été dressée sur le Calvaire. Il y a là une objection décisive contre la théorie d’après laquelle l’histoire évangélique toute entière, et notamment la crucifixion de Jésus, aurait été déduite d’une théorie ou d’un mythe préexistant et, si l’on peut ainsi parler, de la vie surnaturelle d’un Christ idéal dont les expériences de Pierre et des premiers Chrétiens auraient été les manifestations initiales.
IIT
Paul et unité du christianisme primitif
Malgré l’opposition — exagérée par l’école de Tübingue, réelle cependant — qui a existé entre l’apôtre Paul et les Chrétiens de Jérusalem, restés plus attachés qu’il ne l’était lui-même au judaïsme et à ses pratiques traditionnelles, il y a eu, dans le christianisme primitif, une unité fondamentale. Paul en avait le sentiment quand, résumant les points essentiels de la prédication chré-
tienne, il disait « soit eux (les apôtres de Jérusalem), soit moi, voilà ce que nous prêchons et voilà ce que vous avez cru » (1 Cor., 15, 11). De leur côté, les Jérusalémites ont aussi attesté cette unité en tendant à Paul la main d’association et en reconnaissant qu’il avait reçu la mission de prêcher l'Évangile aux païens (Gal., 2, 7-10). Comment cette unité fondamentale du christianisme s’expliquerait-elle, si, à ses origines, il y avait eu seulement des conceptions relatives à un Christ idéal et à ses manifestations spirituelles ? Paul atteste de la manière la plus formelle que sa conversion s’est produite sans contact direct
avec l’Église de Jérusalem. Il se déclare « apôtre, non de.
la part des hommes ou par l’intermédiaire d’un homme, mais par Jésus Christ et par Dieu le Père » (Gal., 1, 1). Comment concilier cette indépendance absolue du christianisme et de l’apostolat de Paul avec l’unité du christianisme primitif, sinon par ceci que l’apôtre voyait dans l’action du Christ céleste à laquelle il rattachait la naïssance de sa foi, le prolongement et la conséquence du ministère historique de Jésus auquel le christianisme des Douze et l’Église de Jérusalem devaient leur origine ? |
Les frères de Jésus et les apôtres de Jérusalem
Avant d'étudier le témoignage querl’apôtre Paul rend directement à la tradition évangélique, il convient de signaler deux faits qui établissent que le Christ paulinien est bien une personnalité humaine réelle.
Par deux fois, l’apôtre parle incidemment de Jacques et des autres frères du Seigneur ({Gal., 1, 19. I Cor., 9, 5). Dans aucun de ces deux passages il n’est possible, à moins