acte moral. Cela résulte déjà du terme de réconciliation
qu’emploie Paul. Ce terme vise la modification d’un rapport de personne à personne. « Nous vous supplions au
nom du Christ, écrit Paul, exerçant ainsi ce qu’il appelle le ministère de la réconciliation, soyez réconciliés avec Dieu » (II Cor., 5, 20). A l'acte de Dieu donnant son Fils doit correspondre un acte de l’homme. Dieu appelle le pécheur, il faut que celui-ci réponde.
La justification est l’imputation au pécheur de la justice réalisée par le Christ qui, considéré comme pécheur, s’est mis, par sa mort, en règle avec la Loiet vit désormais par la puissance de Dieu d’une vie affranchie de la domination du péché et de la mort.
Le point de départ de la justification est la foi. Le terme
de foi et les mots qui en dérivent se trouvent fréquem-
ment chez Paul (1). La foi est le phénomène spécifique de la vie religieuse chrétienne. Le type des croyants est Abraham. En quoi a consisté sa foi ? En ceci que, Dieu lui ayant promis qu’il serait le père d’une nombreuse postérité, il a eu confiance dans cette promesse, alors que son âge et celui de sa femme en rendaient la réalisation extrêmement peu vraisemblable (Rom., 4, 17-21). La foi n’est donc pas fondée sur l’évidence d’une vérité, mais sur la confiance qu’inspirent Dieu et sa toute puissance. D’après 1 Cor., 2, 4-5, la foi a pour origine la puissance de Dieu et non des raisonnements humains. La foi est foi en Dieu (1 Thess., 1, 8), mais il y a aussi foi en Christ (Gal., 2, 16. Rom., 3, 22 s8.), parce que c’est par Christ que Dieu réalise sa promesse. Croire au Christ, c’est croire aux promesses de Dieu, c’est donc encore croire en Dieu. La foi a pour origine la prédication de l'Évangile par les apôtres et les missionnaires que Dieu a institués à cet effet (Rom., 10, 14 s.) ; elle comporte un élément intellectuel, l’idée de Dieu qui, par sa puissance, a ressuscité Jésus ; Paul l’énumère entre le don de sagesse et celui de connaissance (1 Cor., 12, 8-9). Mais la foi n’est pas seulement connaissance et confiance, elle est encore et c’est là ce qu’il y a de plus original dans la conception paulinienne, union mystique. Le croyant uni au Christ est rendu participant à tout ce qui le concerne et, en particulier, à sa mort et à sa résurrection. D’après 1 Thess., 5, 10, Jésus-Christ est mort afin que soit que nous dormions, soit que nous veillions, nous soyons avec lui, ce qui suppose l’établissement d’un lien indissoluble entre le croyant et le Seigneur. Dans 1 Cor., 1, 9, la communion avec le Fils de Dieu, le Seigneur, apparaît comme l'idéal proposé aux fidèles. Celui qui s’attache au Seigneur devient un esprit avec lui
(1 Cor., 6, 17) (2). Dans Gal., 2, 19-20, Paul se déclare
{1} Environ 280 fois dans les épîtres authentiques. (2) Dans ce passage l’idée de l’union des croyants avec le Christ sert de
GocueL.f— Jésus de Nazareth 11
crucifié avec Le Christ : ce n’est pas lui qui vit, c’est le Christ qui vit en lui et cette aboltion de la vie andaviduelle a pour conséquence la suppression de toutes les différences accidentelles de race, de sexe et de situation sociale (Gal., 3, 27 s.). D’après Rom., 8, 29, Pobjet de la prédestination est que les croyants soient rendus semblables à l’image du Fils de Dieu, en sorte que le Christ soit le premier-né entre beaucoup de frères (Cf. Rom., 6, 3-5 ; 14, 9. 71 Cor., 4, 10-14 ; 14, 2). ÿ L’explication de cette union est fournie par l’idée de la mort subie par le Christ en sohdarité avec l'humanité. « Si un est mort pour tous, tous sont morts, al est mort. pour tous, afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour. eux-mêmes, mais pour celui qui est mort ‘et ressuscité pour eux » (11 Cor., 5, 14-15). L’union mystique a pour conséquence la rupture du lien qui unissait l’homme au monde. « Par la croix de notre Seigneur Jésus Christ, écrit Paul, le monde a été erucifié pour mot «et moi pour le monde » (Gal., 6, 14). « Nous tous, écrit-1l encore, qui avons été baptisés dans le Christ, nous avons été baptisés dans sa mort. Nous avons été ensevelis avec lui par le bapième dans sa mort afin que, de même que le Chmist. est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous aussi marchions dans une.mnouvelle vie. Si nous avons été. unis (1) à sa mort, mous le serons aussi à sa résurrection. Sachons ceci : le el homme en nous a été crucifié avec lui pour que soit améanti le corps du péché et que nous ne soyons plus esclaves du péché. Celui qui est mort est, en eflet, justifié à l'égard du péché. Si nous sommes morts avec le Christ, croyons que nous vivrons aussi avec lui... Considérez-vous comme morts au péché et comme vivant
point de départ au raisonnement, ce.qui prouve que nous avons aflaire à tune des idées fondamentales de l’apôtre avec laquelle les fidèles devaient être très familiers. |
(1) Littéralement :« Si nous sommes devenus une:seule plante avec lui ».
pour Dieu en Christ Jésus » (Rom., 6, 2-11), Il n’y a pas ici une image, mais une formule précise qui doit être prise au pied de la lettre. Le Christ est libre à l'égard du péché, parce qu’en mourant il a payé sa dette. Le péché, la mort et la Loi n’ont plus de pouvoir sur lui. La même chose est vraie aussi du croyant mystiquement uni au Christ. Lu: aussi est affranchi à l'égard de péché, de la Loi et de la mort.
Dans le dernier texte que nous avons cité, ce qui est dit du baptême pourrait être interprété dans un sens symbolique, Mais d’autres passages montrent que cette explication ne suffit pas et que, pour Paul, le baptême est plus qu’un symbole. Il réalise effectivement l'union du <royant avec le Christ. « Nous tous, écrit-il, Juifs ou Grecs, esclaves ou hommes libres, avons été baptisés de manière à former un seul corps » (7 Cor., 12, 12). Foi et baptême sont de même présentés dans Gal., 3, 27 comme les deux moyens par lesquels est réalisée l’union du croyant avec le Seigneur. « Vous tous qui avez été baptisés en Christ vous avez revêtu Christ » (1).
Ce qui est vrai du baptême l’est aussi de l’eucharistie (2). C’est, pour Paul, un acteinstitué par Jésusien commémoration de son sacrifice et comme moyen d’entrer en relation avec lui dans sa mort. Dans cet acte auquel s’associe l'Église entière, les fidèles sont invités à s'asseoir à Ja table du Seigneur et à recevoir sa coupe. Le pain et le vin qui leur sont distribués sont le corps et le sang du Christ, ils mettent ceux qui les consomment en relation directe avec le Christ dans sa mort. Le fruit que le croyant retire de sa participation à la cène c’est que, par elle, il s’unit étroitement au Christ mourant ( Cor., 10, 16-17)
(1) Ceci est confirmé par la pratique du baptême pour les morts Paul fait allusion dans J Cor., 15, 29, sans formuler aucun blâme réserve.
(2) Voir Maurice Gocuerz, L'Eucharistie, p. 178-184.
,à laquelle ou aucune
Le baptême et la communion occupent donc, dans l’organisme du système paulinien, exactement la même place que la foi. Comme elle, ce sont des moyens par lesquels se réalise l’union mystique. Quel rapport y a-tAl
entre les deux choses ? Sommes-nous en présence de
deux notions, sinon contradictoires, du moins différentes par leur origine et irréductibles l’une à l’autre, l’idée de l'union mystique par la foi représentant la pensée personnelle de Paul, tandis que sa théorie des sacrements ne
serait que l'interprétation du rite pratiqué dans l’Église ?
Cette solution nous paraît se heurter à plusieurs difficultés. Si les sacrements étaient en marge de la pensée de l’apôtre, on comprendrait qu’il en ait parlé dans Z Cor,
11, là où il y avait un abus à combattre, mais non qu’à.
propos d’une question toute pratique, celle de la consommation des viandes sacrifiées aux idoles, 1l se soit appuyé sur le sens de la communion comme sur un argument décisif (1 Cor., 10). On ne comprendrait pas non plus les textes relatifs au baptême. Comme, d’autre part, chez un esprit aussi systématique que l’apôtre la simple juxtapo-
sition de deux conceptions différentes est très invrai-
semblable, il faut penser que l'union mystique réalisée
par la foi et l’union réalisée par les sacrements ne sont
que deux aspects d’un même fait. Le lien qui les unit. n’est pas l’idée que le sacrement n’est qu’un symbole de.
la foi seule efficace. L’apôtre, en effet, attribue une action
réelle bien que néfaste à la communion indigne (1 Cor., 11, 27-30). Le sacrement agit de lui-même ex opere ope-. rato et sans l'intermédiaire de la foi, mais la foi, c’est-à-
dire le désir conscient de s’unir au Christ, est nécessaire
pour en diriger l’action. Pour comprendre cela il est né-.
cessaire de se défaire des conceptions modernes qui opposent l’un à l’autre symbole et réalité et de se rappeler que, pour l’âme antique, le symbole participe à la réalité de ce qu’il représente, que, par exemple, le nom n’est pas
une simple désignation, mais la substance même de la chose qui est nommée.
L'union mystique réalise pour chaque croyant ce qui a été réalisé pour le Christ par sa mort et par sa résurrection. C’est ce qu’implique cette affirmation fondamentale du paulinisme : « le croyant est justifié par la foi ». Certains textes paraissent favoriser une interprétation qui prête à Paul l’idée d’une justification effective, c’est-à-dire d’une transformation du croyant. Dans Rem., 8, 4, par exemple, il est dit que « Dieu a condamné le péché dans la chair de son Fils afin que la justice de la Loi (c’est-à-dire la justice qu’exige la Loi) soit accomplie en nous qui ne marchons pas selon la chair, mais selon l’esprit ». Mais il est question 1c1, non de la justification, mais de la sanctification qui, tout en lui étant étroitement liée, est différente d’elle. De même, l’exhortation à ne plus pécher qui est adressée dans Gal., 2, 17 à ceux qui ont été justifiés par la foi en Christ, ne répondrait à rien si la justification était identique à la sanctification. La justification est forensique, c’est l'acte du Dieu juge qui proclame juste, c’est-à-dire acquitte, le pécheur qui comparaît en accusé devant lui. Elle est une anticipation du jugement dernier.
L'union mystique, en associant le sort du croyant à celui du Christ, rompt le lien qui retenait l’homme esclave du péché et de la mort. De même que le Christ qui a vécu dans la chair pendant son ministère terrestre est devenu esprit, le croyant, lui aussi, n’est plus chair mais esprit (Rom., 6, 12 s8.). Mais si, théoriquement, le croyant a rompu avec le péché et la vie charnelle, pratiquement cette rupture n’est pas consommée. Il suffit, pour l’établir, de rappeler la place qu’occupent dans les épîtres pauliniennes les exhortations à la sanctification (par exemple, Gal., 5, 1-6, 10). En fait, la sanctification n’est jamais complètement réalisée et c’est cette circonstance qui explique le caractère assez particulier que revêt la morale
paulinienne (1). L'idée fondamentale sur laquelle ellé repose est celle de l’abolition de la Loi (Gal., 3, 24 ; &, 4-5 ; 5, 18. Rom., 6, 14; 7, 1-6) (2). « Je suis mort à la Lot », écrit Paul (Gal., 2, 19). Le croyant est donc un homme libre (Gal., 5, 1. Rom., 6, 18-22. I Cor., 9, 4 19, etc.). Son activité dévrait, en principe, être spontanée. Puisqu’il appartient à Dieu, il devrait vivré selor Dieu ; puisqu'il est esprit, 1l devrait naturellement produre ce que Paul appelle les fruits de lesprit (Gal., 5; 16 s. Rom., 8, 12, etc.). Les choses né sont cependant
pas aussi simplés dans la réalité et l’obligation, abolie en
principe, est restaurée en fait. Ce qui semblerait devoir être présenté comme une conséquence est formulé comme un postulat (3). L'homme doit s’efforcer dé réaliser les
fruits de Fesprit qui sont conformes à sa nouvelle nature. .
Il doit lutter et peiner pour échapper en fait à la loi de là chaïr qui, théoriquement, n’existe plus pour lui (Gal., 5, 13. Rom., 6, 15 ; 8, 7-8). La morale de Paul réporid au dualisme de fait de la chair et de l'esprit qui subsiste chez
le croyant jusqu’à l’achèvement de la rédemption, elle à « donc seulement une valeur intérimaire et sera abolie
(1) Sur la morale paulinienne voir P. Werne, Der Christ und die Sünde
bei Paulus, Freiburg i. B., 1897 ; R. Buzrmann, Das Problem der Ethik
bei Paulus, Z. N. T. W., XXIHII, 1924, p. 123-140,
(2) Par là il entend l'abolition de la partie rituelle de la Loi,nonlabolition de sa partie morale. Mais l'insuffisance de la terminologie, qui ne permet pas | à l’apôtre une distinction rigoureuse des deux choses, l'empêche d'aboutir à. une formule précise, comme le montre le passage 1 Cor., 9, 20, où Paul déclare qu'il n’est pas sous la Loi, bien qu’il ne soit pas sans loi puisqu'il est sous la |
loi du Christ.
(3) Il faut signaler ce fait curieux que, dans l’exposé systématique de.
l'épître aux Romains, le développement dans lequel est analysé le mécamisme de la rédemption sé termine, non par une constation de faït, mais par une exhortation : « Étant justifiés pat la foi, ayons la paix avéc Dieu» (5, 4). Læ logique semble tellement appeler une constatation que beaucoup de manuscrits (N°, B%, EF. G.) ont substitué « nous avons » à « ayons ». La leçon « ayoris » est cependant certaine, elle ést attestée notamment par N°, À. B*. C. D: E.
fs Le
dt f à F
quand les croyants vivront pleinement de la vie de lesprit (4).
Il y a ici entre la théorie et la pratique une différence qui doit être expliquée. Paul a exprimé, en termes poignants et qui sont restés classiques, le sentiment de cette imperfection de la sanctification. « Je puis vouloir, mais je ne puis faire le bien. ...J’acquiesce à la loi de Dieu selon l’homme intérieur, mais je vois une autre loi dans mes membres, qui combat la loi de mon esprit et qui me rend esclave de la loi du péché qui est dans mes membres. Malheureux que je suis, qui me délivrera de ce corps mort ? » (Rom., 7, 15-24). Sans doute lapôtre fait suivre cette plainte d’un cri de triomphe : « Grâces soient rendues à Dieu par Jésus Christ, notre Seigneur » (7, 25), mais ce qui motive ce eri, c’est l’espérance d’être délivré dans Pavenir. La libération de ceux qui sont en Christ n’est done qu’une hbération virtuelle.
Ce dualisme qui subsiste en lPhomme après la justification tient à ce que le croyant, bien que mort à la chair, continue à vivre dans la chair. Ni son corps, n1 le monde dans lequel ïl vit n’a été transformé. Il n’a reçu que les prémices de PEsprit comme gage de ce qui sera pleinement réalisé plus tard (11 Cor., 4, 22 ; 5, 5. Rom., 8, 23). La gloire, attribut céleste réservé aux élus, lui est seulement promise (Rom., 5, 2 ; 8, 18). Le salut n’est pas complètement réalisé. « Nous ne sommes sauvés qu’en espérance » (Rom., 8, 24). « Le salut, dit encore Paul, est maintenant plus près de nous que lorsque nous avons cru » (Rom., 13, 11). Dans la même éptître {encore, l’apôtre écrit : « Lorsque nous étions eneore pécheurs, Christ est mort pour nous, combien plus maintenant que nous sommes justifiés par son ;sang, serons-nous sauvés par sa vie ?
"0 À propos de la morale paulinienne, il faut noter la place qu’occupe, parmi les mobiles proposés par l'apôtre, l’idée de limitation de Jésus (1 Thess., 4,6. I Cor., 11, 1. Col, 3, 13).
(5, 8-10). L’épître aux Philippiens affirme de même que le salut est encore inachevé (1, 6). C’est à la parousie du Seigneur qu'il sera pleinement réalisé (Rom., 8, 18-25),
La genèse de la théologie paulinienne
Comment expliquer cette contradiction qu’il semble y avoir dans la manière dont Paul conçoit la situation de l’homme justifié qui n’est pas, en fait, ce qu’elle devrait être en théorie ? Pour le fidèle ce ne sera qu’à la fin des temps que sera réalisé ce qui, en principe, résulte de la situation nouvelle dans laquelle il est placé par l’union mystique avec le Christ. C’est là un des problèmes les plus difficiles et les plus délicats que présente l’interprétation du paulinisme. Ce n’est pas par hasard qu'il en est ainsi, c’est la conséquence, nous dirions volontiers, c’est la rançon, de l’association dans la pensée de Paul de deux éléments disparates. Il y a là, en effet, tout autre chose qu’une situation complexe dans laquelle l’homme se débattrait entre deux forces antithétiques qui, tour à tour, l’attireraient et le repousseraient. La contradiction est beaucoup plus profonde, elle est à la racine même de la pensée paulinienne. Telle que la conçoit Paul, la situation de l’homme entre la justification et la rédemption a un caractère intérimaire et provisoire. C’est pour un moment très proche que Paul attend le retour du Christ qui achèvera l’œuvre commencée (1). Justification et ré-
(1) Dans 1 Thess., 4, 15 et I Cor., 15, 51, Paul conçoit que le retour du Christ se produira de son vivant. Il l’avait annoncé aux Thessaloniciens en termes tels que ceux-ci en étaient venus à penser que les fidèles qui mourraient avant le retour du Seigneur seraient exclus du salut (7 Thess., 4, 13 s.).
demption, bien que séparées, restent organiquement hées l’une à l’autre. Ce sont deux actes du même drame, Ils sont tellement solidaires et tellement complémentaires l’un de l’autre, qu’on ne peut comprendre leur séparation que par une véritable dislocation de la doctrine juive de la rédemption messianique. Il n’y a, à cette dislocation, aucun équivalent dans toute l’apocalyptique juive. Nous ne pensons pas qu’on puisse en donner une autre explication que celle-ci : La conception de la rédemption est antérieure, chez Paul, à la foi chrétienne. Comme rabbin, il attendait déjà un Sauveur qui arracherait les hommes à la domination du péché et de la mort pour les introduire dans le royaume de l’esprit dont le triomphe du Messie sur les ennemis de Dieu devait marquer l’avènement. Cette foi était en lui quand Jésus n’était encore, à ses yeux, qu'un blasphémateur justement condamné. Survint l'événement mystérieux du chemin de Damas qui lui donna la conviction que Jésus était vivant et glorieux. Il en conclut que ce que disaient de lui ses disciples était vrai, que Jésus avait été le saint Fils de Dieu, envoyé sur la terre pour réaliser son œuvre. Par là se trouvait réalisée une synthèse imprévue entre la doctrine de la rédemption qui préexistait dans son esprit et l’histoire du Nazaréen Jésus crucifié par Ponce Pilate, mais ressuscité puisqu'il s’était montré aux siens et à Paul lui-même et désormais vivant de la vie de l’esprit.
La synthèse de ces deux éléments, l’histoire de Jésus et la doctrine de la rédemption, Paul ne put la réaliser immédiatement jusqu’au bout. Il y avait, dans l’œuvre du Messie sauveur, des éléments qui ne se laissaient pas rapporter à Jésus de Nazareth. C’étaient tous ceux, pour le dire en un mot, qui se rapportaient à un Messie triomphant, restaurateur de la souveraineté de Dieu. Paul ré-
- solut la difficulté en divisant en deux l’œuvre du Messie et en réservant pour le retour glorieux du Christ, retour qu’il
croyait très proche, tout ce qu’il était impossible de trou: ver réalisé dans la vie, dans la mort et dans la résurrec= tion de Jésus. La doctrine paulinienne provient ainsi d’une dislocation de l’œuvre rédemptrice. Elle n’a done pas une source unique ; elle n’est pas née de l’élaboration ou de la transformation d’un mythe, maïs résulte de l'interprétation par une doctrine préexistante d’un fait historique, constitué par la vie et par la mort de Jésus et par la foi à sa résurrection.
La théologie de Paul suppose donc un double point de départ de son développement. L’un est une doctrine de la rédemption dont les origines doivent être cherchées dans le judaïsme (1), l’autre est un épisode historique, la vie de Jésus. On ne peut, comme l’a tenté M. Couchoud, lui attribuer un caractère plus homogène et, ramenant l’un-de ces éléments à l’autre, admettre que l’histoire de Jésus a été déduite du drame rédempteur. On ne saurait,
en effet, trouver dans l’histoire de la pensée juive plus ou
moins syncrétiste une analogie au processus qu'il faudrait admettre chez Paul, car ce n’est pas indiquer un parallèle véritable que supposer l’existence de certaines formes du judaïsme de la Diaspora sensiblement différentes du judaïsme palestinien et qui n'auraient pas été sans influencer fortement le christianisme naissant.
Nous ne connaissons rien, en effet, dans le judaïsme de.
la Diaspora, qui présente des analogies réelles avec la spéculation paulinienne sur ce point, et ce serait incontestablement user d’une méthode historique inadmissible que de tenter d'expliquer un fait donné par un autre fait seulement conjecturé. Mais ce n’est pas uniquement l'absence de tout parallèle qui empêche de voir dans le
(1) Dans un judaïsme qui, sans doute, n'avait pas été sans subir des influences étrangères, grecques et perses principalement. LA > P P
paulinisme un produit exclusif de la spéculation, ce sont aussi les incohérences et les contradictions internes que nous y avons signalées. Si la doctrine chrétienne était sortie tout entière du cerveau de Paul, comme Minerve sortit de celui de Jupiter, elle présénterait un caractère homogène. Les traces manifestes de suture que nous y avons signalées établissent nettement sa double origine et nous permettent d'affirmer que Le système paulinien suppose et atteste la tradition historique sur Jésus.