CHAPITRE VII
Caractère des épiîtres non-pauliniennes du Nouveau Testament
L'interprétation du témoignage que les épîtres nonpauliniennes du Nouveau Testament apportent sur le
Christ appelle les mêmes remarques déjà faites à propos .
des épîtres pauliniennes. Ces documents sont : l’épître aux Éphésiens attribuée à Paul, mais dans laquelle il faut voir une imitation secondaire de l’épître aux Colossiens, les épîtres pastorales (I-IT Timothée, Tite) dans lesquelles paraissent avoir été insérés des fragments de lettres pauliniennes authentiques, la première épître de Pierre, à la base de laquelle on retrouve les idées essentielles de Paul, l’épître aux Hébreux, écrite par un homme très familiarisé avec la philosophie et l’exégèse alexandrines, la seconde épître de Pierre et l’épître de Jude étroitement apparentées l’une à l’autre et qui paraissent d’époque assez basse, enfin l’épître de Jacques qui utilise la tradition de l’enseignement moral juif et grec et qui présente avec la littérature de Sagesse de l’Ancien Testament de très frappantes analogies (1).
(1) Nous ne mentionnons pas ici les trois épîtres de Jean, qui nepeuvent pas être séparées du quatrième évangile.
À l'exception de l’épître de Jacques, tous ces écrits appartiennent au genre littéraire que Paul a créé par sa correspondance, et trahissent l’influence de sa théologie. Aucune de ces lettres ne prétend être un exposé complet de la foi chrétienne. Elles sont adressées à des croyants et n’exposent pas les idées et les connaissances qu’elles supposent chez leurs lecteurs (1). Plusieurs d’entre elles, pour autant que leur date peut être fixée avec quelque précision, ont été écrites à un moment où la littérature évangélique commençait à se répandre. Toutes ces épîtres doivent être comprises comme le commentaire de certains points de la doctrine et de la tradition chrétiennes ; il n’est pas légitime d’user, en ce qui les concerne, de l’argument e sulentio, c’est-à-dire de penser que leurs auteurs ignorent certaines idées parce qu’ils ne les expriment pas.
On rencontre assez fréquemment dans la littérature deutéro-paulinienne l’idée de l’imitation de Jésus. Cette idée ne pouvait être un mobile moral que pour des hommes qui connaissaient une histoire humaine de Jésus. L’auteur de l’épître aux Hébreux, après avoir proposé à l’imitation de ses lecteurs les héros de la foi dont parlent PAncien Testament et la tradition juive (11, 1-40), conclut en leur demandant de tenir leurs yeux fixés sur Jésus qui « a supporté la croix et méprisé la honte » (12, 1-2). La manière dont cette exhortation est rattachée aux exemples du chapitre 11 ne se comprend que si c’est là encore un modèle historique qui est proposé. L'auteur demande aussi aux fidèles de supporter l’outrage, comme Jésus lui-même l’a supporté (13, 13).
L’auteur de la première épître de Pierre déclare à ses
(1) Ceci est illustré par un fait significatif. Dans les épîtres johanniques, qui, on le sait, sont étroitement apparentées au quatrième évangile, il n’y a aucune allusion aux faits de la vie de Jésus.
lecteurs qui ont à souffrir de persécutions qu'ils doivent trouver un réconfort dans l’idée que le Christ, lui aussi, a souffert dans sa chair (4, 1) et leur a laissé un exemple afin qu'ils suivent ses traces. Il précise ainsi sa pensée &:
« Outragé, 1l n’a pas rendu l’outrage, maltraité, 1l n’a pas
fait de menaces, mais il a remis sa cause à celui qui juge
avec justice » (2, 21-23) (1).
L’auteur de l’épître aux Éphésiens exhortant les fidèles à vivre dans l’amour les uns pour les autres leur propose Pexemple du Christ «qui nous a aimés et qui s’est donné lui-même pour nous » (5, 2).
IT
Les épiîtres pastorales
Il est vrai que, dans Les épîtres pastorales, on ne trouve jamais le nom de Jésus, mais toujours Jésus Christ avec
ou sans l’épithète du Seigneur, €e qui est une désignation du Christ céleste, non de Jésus dans son ministère ter-
restre ; 1l est vrai aussi qu’on ne trouve pas de mention -
directe de sa mort dans certains développements où une. allusion paraîtrait naturelle (1 Tim., 1, 14. 11 Tim., 1,
9 s.. Tate, 3, 4-7) (2). L'auteur parle surtout de la manifestation de la gloire de Dieu en Jésus Christ (1 Tim.,
1, 15. II Tim., 1,9 s. Tüte, 3, 4s.), et, s’il insiste sur le caractère humain de cette manifestation, àl le fait sans
citer aucun trait concret, sans doute parce que ces traits
(1} Immédiatement après l’auteur parle de la mort du Christ sur le bois.
(1 Pi., 2, 24). Il est évident qu’il y a là une allusion, non à un drame apocalyptique, mais à la crucifixion.
(2) Mais il faut tenir compte de ce qu'évoquait dans d'esprit .des lecteurs les formules dont se sert l’auteur.
étaient présents à l'esprit de ses lecteurs. À propos de cette manifestation 1l se sert du terme d’éripivera (11 Tim. 4, 10. Tite, 3, 4) qui paraît la mettre sur le même plan que la manifestation du Christ à son retour (7 Tim., 6, 14. II Tim., 4, 1,8. Tite, 2, 13) (1), mais il ne faut pas oublier limportance qu'avait pour la foi chrétienne identité du Christ attendu à la fin des temps avec le Jésus déjà apparu dans l’histoire.
Il y a, dans la première épître à Timothée, une allusion précise à un témoignage rendu par Jésus devant Ponce Pilate. « Combats le bon combat de la foi, est-il dit à Timothée, saisis la vie éternelle à laquelle tu as été appelé et pour laquelle tu as fait la belle confession en présence de plusieurs témoins. Je te recommande, devant Dieu qui donne la vie à l’univers et devant le Christ Jésus qui a rendu le beau témoignage devant Ponce Pilate d'observer ces commandements sans tache et sans reproche jusqu’à la venue de notre Seigneur Jésus Christ » (1 Tim., 6, 12-14).
La mention du proeurateur romain dans les mêmes conditions chez Ignace et chez Justin (2) a suggéré que la formule de la première épître à Timothée pourrait être une première esquisse de l’article du symbole «il a souffert sous Ponce Pilate » (3). M. Kattenbusch pense que le témoignage de Timothée dont il est question est celui qu'il avait rendu au moment de son baptême. À propos de Jésus Christ le terme de « rendre témoignage » aurait un double sens et se rapporterait à la fois aux déclarations de Jésus et à ses souffrances. Dans l’article du sym-
{1} Vox Sopen, Das Interesse des dpostolischen Zeitalters an der evangelis- Chen «Geschichie dans Theologische Studien C.son Weizsäcker gewidmet, Freiburg 1. B., 1892, jp. 421.
(2) Ienace, ad Magn., 11. ad Tral., 9. ad Smyrn., 1. Jusrin, Ap. I, 13., Dial., 76, 6 ; 85, 2, etc.
(3) Von Sonen, Das Interesse, p. 122; Karrensusen, Das Apostolische Symbol, Il, Verbreitung wnd Bedeutung des Taufsymbols, Leipzig, 1200, p- 2891., 348, 630 s.
Da Et en 6 LA T nvé NOR "+
bole, la mention de Pilate ne serait qu’une indication chronologique. Elle est trop brève pour avoir été introduite dans un intérêt apologétique afin d’attester la réahté de la crucifixion (1). M. Kattenbusch croit que la phrase considérée du symbole provient du transfert d’une. formule d’exorcisme 4 au nom de Jésus Christ, crucifié par Ponce Pilate » (2).
Cette théorie appelle diverses objections. Le parallélisme qu’il y a entre la confession de Timothée et celle de Jésus Christ oblige à donner au terme le même sens dans les deux cas et empêche d'introduire, même subsidiairement, dans la confession de Jésus Christ, la notion de souffrance et de mort qui ne saurait convenir pour Timothée. L'idée de la souffrance du Christ est si capitale pour la pensée chrétienne qu’elle ne pourrait être simplement sous-entendue. Cette idée éliminée, il n’y a plus, avec l'interprétation de M. Kattenbusch, aucun lien entre le passage de la première épître à Timothée et l’article du symbole. Il est cependant difficile d'admettre que la rencontre entre les deux formules soit toute fortuite. L’explication que M. Kattenbusch propose pour Particle du symbole n’est pas non plus satisfaisante. Si la mention de Ponce Pilate avait un intérêt chronologique, une indication de cet ordre aurait été mieux à sa place à propos de la naissance de Jésus. L’insertion dans le symbole d’une formule d’exorcisme qui ne paraît pas avoir été très courante ne semble pas non plus naturelle. Une interprétation du passage de la première épître à Timothée, infiniment plus satisfaisante que celles qui avaient été proposées jusque-là, a été présentée par M. G. Baldensperger qui nous paraît avoir définitive-
(1) Si tel était son caractère, la fonction de Pilate devrait être indiquée, (2) Cette formule est attestée par Jusrin, (Dial., 30, 3 ; 76, 6, 85, 2,) par IRÉNÉE, (Haer., 11, 49, 3) et par PazcaDius, (Historia lausiaca, 29).
ment fixé le sens et la portée du texte en même temps que ses rapports avec l’article du symbole (1). Nous résumerons à grands traits sa lumineuse étude dont toutes les conclusions nous paraissent devoir être acceptées.
La notice sur le témoignage de Jésus ne peut avoir pour but de fixer l’époque où il a vécu. Ni Timothée ni les autres lecteurs de l’épître n’avaient besoin d’être éclairés sur ce point. L’auteur n’a d’ailleurs aucun souci d’histoire ni de chronologie. Ses yeux sont fixés sur l’avenir et non sur le passé. Il ne songe pas non plus à affirmer la réalité des faits de l’histoire évangélique ou, comme le disent les mythologues, à historiser le mythe. La simple mention de Ponce Pilate serait d’ailleurs bien insuffisante pour cela. Une des préoccupations qui dominent sa pensée est la lutte contre les hérésies. Celles qu’il vise ont un caractère pratique et ont trait à la vie des Chrétiens. Ce que nous connaissons de la pensée de l’auteur nous permet d'affirmer que, s’il s'était trouvé en présence d’une négation de la réalité de la vie de Jésus, il ne se serait pas borné à la combattre incidemment par la formule « il a rendu témoignage devant Ponce Pilate », formule qui est d’ailleurs une simple allusion à un épisode connu des leeteurs et nullement contesté parmi eux. La simple mention du fait permet d’en tirer argument. Il est question de témoignage et non de souffrances ; on ne peut donc, comme pour d’autres textes où est nommé Pilate (2), penser à une polémique antidocète.
Le point de départ du raisonnement n’est pas le témoignage de Jésus, mais celui de Timothée. Ce n’est qu’accessoirement, comme encouragement pour Timothée à persévérer dans son attitude, que le témoignage de Jésus
(1) G. BaznensrErGERr, 11 & rendu témoignage sous Ponce Pilate, Strasbourg, Paris, 1922. (Extrait de R. H. P. R.). (2) Par exemple, Icnace, ad Magn., 11, ad Smyrn., 1, 2. ad Tral., 9, 1.
GocuEez, — Jésus de Nazareth 12
est rappelé. M. Baldensperger ne pense pas que ce soit de la confession de foi baptismale de Timothée qu'il soit question, mais d’un témoignage que Timothée avait rendu de sa foi devant des magistrats qui l’interrogeatent à ce sujet. « On est donc fondé à dire, écrit M. Baldens= perger, que Timothée, à l’instar du Christ, avait été cité devant les tribunaux romains et qu’il avait confessé sa foi publiquement. Par là le texte de 1 Tim. est replacé dans le milieu historique qui l’a fait naître. On est à une période de persécutions.Le devoir des conducteurs de l'Église était tout tracé ; ils durent insister sur la nécessité pour les disciples de Jésus de confesser publiquement leur oi sans se prêter aux dénégations plus ou moins formelles qui auraient détourné d’eux les poursuites » (1). Et M. Baldensperger rappelle fort à propos que toute une série de maximes insérées dans le Nouveau Testament rappellent ce devoir de la confession publique. « Quiconque me confessera devant les hommes, dit Jésus, je le confesserai devant mon Père qui est dans les cieux. Quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai devant mon
Père qui est dans les cieux » eu, 10, 32-33). Sans deu D
ces déclarations n’ont pas, ou n’ont pas toutes, leur origine première à l époque des persécutions, mais la manière.
dont elles sont mises en relief trahit une préoccupation è indéniable et révèle le souci de tracer nettement aux. 4 Chrétiens leur devoir, comme le fait aussi cette exhorta-
tion de la première épître de Pierre : « Sanctifiez le Sei- = gneur dans vos cœurs en étant toujours prêts à rendre compte, devant quiconque vous interroge, de la foi quiest en vous » (3, 15) (2). Dans ces conditions, étant donnée la. F
2. BaLDENSPERGER, p. 20 s L (2) Sur l'importance du PRES à l'époque des persécutions, voir Ape.,
ra
13. Le fait que les Chrétiens de Pergame n’ont pas renié leur foi à l'époque |
7" martyre d'Antipas a pour conséquence de faire considérer comme de peu d'importance (2, 14) la présence de Nicolaïtes parmi eux, alors que la lutte
place qu’occupait dans la pensée chrétienne l’idée du Christ modèle, il était naturel que l’on en vint à insister sur l’épisode de Jésus interrogé par Pilate dans lequel on voyait un exemple vivant de l'attitude que devaient prendre les fidèles interrogés par les autorités judiciaires. Mais pourquoi l’auteur de l’épître propose-t-1l à Timothée l'exemple de Jésus alors qu'il a déjà rendu témoignage ? C’est que — l’histoire des persécutions le prouve — on ne se contentait généralement pas d’un unique interrogatoire des Chrétiens. Il est question dans /1 Tim., 4, 16 d’une première comparution dans des termes qui impliquent nécessairement qu’il y en aura au moins une seconde et Pline dit expressément qu’il avait l'habitude d’interroger les accusés deux ou trois fois. C’est pour cela que Timothée est exhorté à persévérer dans son attitude. Dans les circonstances critiques que traversait le christianisme, l’exhortation à la fidélité dans la confession de foi était toujours d’actualité. Ce serait donc originairement l’idée du Christ modèle des confesseurs de la foi qui aurait donné naissance à une formule symbolique qui entra plus tard dans le symbole apostolique. Reste à expliquer la transposition par laquelle la formule « il a souffert sous Ponce Pilate » a été substituée à « il a rendu témoignage devant Ponce Pilate ». M. Baldensperger pense à une erreur d'interprétation du terme de papa pris dans le sens de martyre et non dans celui de confession. Cette explication n’est peut-être pas suffisante. On a de la peine à ladmettre pour une formule qui a dû avoir longtemps pour les Chrétiens une grande valeur pratique. Peut-être pourrait-on envisager une autre explication. Les diverses formules du symbole qui se rapportent au Christ sont disposées de manière à constituer un résumé de son histoire
contre l’hérésie est une des préoccupations dominantes de l’auteur des lettres aux sept Églises.
et l’on pourrait se demander si ce ne serait pas par assimilation avec ce qui est dit de la crucifixion et de la mort que l'idée générale du martyre (laquelle comprenait d’ailleurs aussi la notion de témoignage) a été substituée à la notion plus étroite de témoignage.
Quoi qu'il en soit de cette explication, la portée de I Tim., 6, 13 ressort avec netteté de l’exégèse de M. Baldensperger. Il ne s’agit pas d’un essai d’historisation d’un mythe (1), n1 d’un effort pour fixer, par une donnée chronologique, une histoire qui aurait paru inconsistante, mais de l’utilisation, dans un but immédiatement pratique, d’un détail de la tradition que tout le monde connaissait mais qui comportait une leçon sur laquelle il était utile d’insister.
Cette conclusion met en lumière ce fait que, pour l’auteur des Pastorales, la foi chrétienne repose sur une histoire réelle. Cette affirmation se présente sous une forme qui prouve qu’en la faisant l’auteur n’avait pas le sentiment d'innover.
L’épitre aux Hébreux
Bien que l’auteur de l’épître aux Hébreux (2) use couramment du nom de Jésus et non seulement de Jésus Christ ou du Seigneur, la personne historique de Jésus n’a pas, dans sa pensée, une importance particulière. Celui qu'il désigne par le nom de Jésus est le Seigneur glorifié qui a préexisté et qui est maintenant dans les
(1) Comme le pense M. Coucnou», le mystère de Jésus, p. 157. (2) Sur le caractère*de la christologie de l’épître aux Hébreux, voir ee pisCc#, Der Hebräer brief, Tübingen, 1913, p. 27-29.
cieux. Aussi a-t-on parfois pensé que le Christ de l’épître aux Hébreux était un personnage purement mythique (1) et, de fait, comme l’a remarqué Windisch (2), ce Jésus est un être céleste et non un homme qui avait produit sur ceux qui l'avaient connu une impression profonde. Son histoire est présentée en termes abstraits qui se rattachent presque tous au type traditionnel du Messie et qui sont empruntés à l'Ancien Testament, notamment aux Psaumes. Ce qui est dit de sa mort est, à certains égards, dégagé de tout souvenir historique. Le Jésus de l’épître aux Hébreux est un grand-prêtre qui offre lui-même son sang en sacrifice (9, 11), ce n’est pas le condamné du sanhédrin exécuté par les Romains (3). Mais ces traits dont l'importance est considérable, ne sont pas les seuls qu’il y ait à relever. Si le Christ a préexisté et s’il est actuellement dans la gloire céleste, le lien qui unit entre elles ces deux périodes de son histoire, c’est son incarnation. Il y a là, comme l’a justement noté von Soden (4), une conception étroitement apparentée à celle de l’épître aux Phihippiens. L'idée de la vie humaine de Jésus ne joue pas, dans la pensée de notre auteur, un rôle seulement accessoire : c’est elle qui explique la rédemption accomplie par Jésus, rédemption qui est au centre des préoccupations de l’auteur.
Il insiste sur certains traits qui montrent bien qu’une histoire de Jésus, et en particulier de sa mort, lui est familière et forme le fondement de sa théologie. Il indique que la manifestation du Christ s’est produite à une date récente, dans une période qui est pour lui la dernière de l’histoire du monde (1, 2). Le message lui en a été apporté
(1) Drews, D. Christusm., IT, p. 79 ; Surrn, Ecce Deus, p. 97 ; Coucnoun, le mystère de Jésus, p. 153-156.
(2) Winprscu, p. 28.
(3) Vox Sopen, Das Interesse, p. 120.
(4) H. Weixez, Bibl. Theol. d. N, T., p. 568,
par ceux qui avaient primitivement reçu la prédication de Jésus (2, 3). Il décrit les souffrances et les tentations de Jésus en des termes qu’il serait difficile d'expliquer par des vues théoriques et les propose comme modèle et comme réconfort à des hommes qui ont également à supporter souffrances et persécutions : « Parce que luimême a souffert, étant tenté, il peut secourir ceux qui sont tentés » (2, 18). «Bien qu’il fût Fils il a dû, par ce qu'il a souffert, apprendre l’obéissance et parvenir à la perfection. Il a été, pour tous ceux qui croient en lui, l’auteur d’un salut éternel » (5, 8 cf. 4, 15). Le sort du Christ est exactement comparable à celui de tout homme qui doit mourir une fois, après quoi vient le jugement (9, 27-28). Tout cela constitue un tableau concret des souffrances du Christ ; il n’y a pas chez l’auteur la préoccupation de retracer une histoire que d’ailleurs ses lecteurs connaissent, mais le souci de montrer, dans cette histoire, un drame rédempteur et la préoccupation d’y rattacher un enseignement pratique.
Un seul détail relatif à la passion est rapporté dans l’épître aux Hébreux, c’est que Jésus est mort hors de la ville (13, 12). Ce trait ne se trouve dans aucun des récits. évangéliques mais paraît impliqué par Jean (19, 20); il est d’ailleurs extrêmement vraisemblable et semble supposé par tous les récits. Parce que l’auteur de lépître aux Hébreux met ce trait en relief à cause de la portée allégorique qu’il lui prête, il n’est pas légitime de supposer qu’il l’a postulé au nom d’une convenance supérieure. Dans une construction spéculative, le détail ne serait pas isolé, il ferait partie d’un tableau général interprété par la méthode allégorique. Dans les conditions où il se présente, on ne peut l'expliquer qu’en le supposant emprunté à un récit de la mort de Jésus dont il est détaché à cause de sa portée allégorique.
se
La première épiître de Pierre, Pépitre de Jude, la seconde de Pierre et l’épitre de Jacques.
La première épître de Pierre, si l’on excepte l’idée du Christ modèle des fidèles, ne contient aucune allusion aux faits de la vie et de la mort de Jésus. L’histoire évangélique est présentée comme la réalisation d’un programme prophétique. La sainteté de Jésus est appuyée sur Ésaïe (b3, 9. I P4., 2, 22) et, à propos deses souffrances, l’auteur cite le même prophète (53, 4-5-6. I Pz., 2, 24). La première épître de Pierre montre comment l'interprétation théologique de l’histoire évangélique, esquissée déjà dans la génération qui précède, tend à se substituer à l’histoire elle-même.
L’épître de Jude est trop brève pour autoriser des conclusions quelconques, car il est téméraire, étant donné le vague des expressions employées, de penser, avec Weinel, que le verset 4 polémise contre Le docétisme.
Etant donnée la date probablement assez basse de sa
composition, nous pourrions laisser de côté la seconde
épître de Pierre (1), écrite à un moment où les lettres de Paul forment déjà une collection dont l'autorité est reconnue (3, 15-16), c’est-à-dire où le christianisme et sa doctrine sont constitués dans leurs lignes essentielles. L'auteur fait allusion au récit de la transfiguration tel qu’il est rapporté dans les évangiles synoptiques (1, 16-
(1) Il est inutile de dire que nos observations n'auraient que plus de force si l’on admettait l'authenticité de l'épître, comme le fontles exégètes catloliques et quelques critiques protestants, par exemple Sprrra, Der zreite Brief des Peirus und der Brief des Judas, Halle, 1885 ; Zaunw, Einleitung in das Neue Testament, Leipzig, 1900, 113, p. 89-110.
18). Il se place donc très nettement sur le terrain de la tradition évangélique. Cela ne l'empêche pas de considérer la personne et l’œuvre de Jésus à un point de vue uniquement dogmatique. Il y a là une preuve manifeste —et elle ne vaut pas seulement pour la seconde épître de Pierre — qu’une conception théologique du Christ n'exclut nullement la tradition historique.
C’est là une idée qu'il ne faut pas perdre de vue quand on aborde l’examen de l’épître de Jacques. Elle a une physionomie particulière qui ne se retrouve dans aucun autre livre du Nouveau Testament. On n’y trouve pas d’allusion à l’histoire de Jésus, même là où, comme dans 5, 10, le développement paraîtrait en appeler nécessairement une.
En dehors de la salutation initiale (1,1), le nom de Jésus Christ ne s’y trouve qu’une seule fois (2, {) et 1l est introduit d’une manière (1) qui pourrait faire songer à une interpolation. De là l'hypothèse qui voit dans lépître un écrit juif dans lequel aurait été, en deux endroits, introduit le nom de Jésus Christ (2). Cette hypothèse ne paraît pas pouvoir être admise à cause des réminiscences nombreuses de paroles évangéliques qu’on relève dans l’épître et parce que ce sont les formules pauliniennes de la justification par la foi, assez inexactement transmises il est vrai, que l’auteur vise au chapitre 2 (2, 14-26). L’épître fait connaître un type original de christianisme conçu comme une règle de vie et une source d'inspiration morale. L’Évangile est la loi parfaite de la
liberté (1, 25 cf. 2, 12) ou la loi royale (2,8). Ce sont des
(1) « Notre Seigneur Jésus Christ de la gloire ».
(2) Massesreau, L’éptire de Jacques est-elle l'œuvre d'un Chrétien ? R. H. R,, t XXXII, 1895, p. 249-283 ; Spsrra, Der Brief des Jakobus dans Zur Geschichte und Liütteratur des Urchristentums, 1, Gættingen, 1896, p. 1-239. Il est intéressant de noter que Massebieau et Spitta ont développé leurs théories indépendamment l’un de l’autre.
instructions pratiques que donne l’auteur, il ne les met pas en relation avec un drame rédempteur, historique ou mythique. Il est évident qu’on ne peut tirer d’un pareil écrit aucune conclusion relative au caractère de la tradition évangélique, celle-ci y étant ignorée ou, plus exactement, laissée de côté.
Conclusion
Dans l’ensemble, les épîtres non-pauliniennes du Nouveau Testament nous présentent donc la suite du développement que nous avons déjà reconnu dans les épîtres pauliniennes. L’histoire évangélique sert de base au développement d’une doctrine rédemptrice et, plus on avance, plus la doctrine prend d’importance et tend à se substituer à l’histoire dont elle était originairement l’interprétation (1).
(1) Le même développement continue dans les écrits des Pères apostoliques (Clément, Ignace, Polycarpe, Barnabas), mais il présente de moins en moins d'originalité, Il est superflu de l’examiner en détail, car ces documents ont été écrits à un moment où la doctrine et la tradition étaient fixées dans
leurs éléments essentiels.
GHAPITRE VIII
Caractère de l’Apocalypse
L’Apocalypse johannique, telle que nous la lisons, date de la dernière décade du premier siècle, c’est-à-dire d’une époque où la littérature évangélique existait, du moins
dans ses éléments essentiels ; l’auteur de l’Apocalypse.
paraît la connaître. Il n’y a dans son livre aucune réfé-… rence directe à son contenu mais la nature de l’œuvre -
l’explique suffisamment. On y relève, par contre, des rémi-
niscences assez nettes pour prouver que l’auteur a connu la tradition évangélique. « Si tu ne veilles, dit l'ange à .
l'Église de Sardes, je viendrai, comme un voleur, je vien-
drai à une heure que tu ne connais pas » (3,3). C’estpresque une citation de Mt., 24, 43-44. Le., 12, 39-40 : «Sile maître -
de maison savait à quelle veille de la nuit (Lc : à quelle heure) le voleur viendra, 1l veillerait.. Soyez prêts car
le Fils de l'Homme viendra à l’heure que vous ne pensez
pas». « Celui qui vaincra, lit-on dans la conclusion de la
même lettre, je confesserai son nom devant mon Père
et devant ses anges » (3, 5) ce qui fait penser à M4., 10,