‹ Jésus de NazarethChapitre 19 sur 47 · Le., 12,8: (Quiconque me confessera devant les hommes · texte numérisé non relu

Le., 12,8: (Quiconque me confessera devant les hommes

je le confesserai devant mon Père qui est dans les cieux (Le. porte : devant les anges de Dieu) ». La parole d’Ape., 13,10 : « Si quelqu'un tue par l’épée, il faut qu’il soit. tué par l’épée » évoque Mt., 26, 52 : « Tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée ». Enfin l’image du don de l’eau vive dans Apc., 21, 6 ; 22, 17 est trop semblable à celle qu’on trouve dans Jn., 4, 10 s, 7, 37 pour qu’on puisse songer à une rencontre fortuite.

L’Apocalypse ne doit pas être isolée. Il faut, pour l’interpréter correctement, tenir compte de toutes les idées et de toutes les connaissances qu’elle suppose.

Le Christ de l’Apocalypse, malgré le nom de Jésus par lequel il est le plus souvent désigné, est un être céleste. C’est le Seigneur qui est dans les ciéux et dont on attend le retour (1, 5 s. 13 s. 3, 11) et le témoignage rendu au Christ qui occupe une si grande place dans le livre (1), est un témoignage rendu au Seigneur dans les cieux ainsi que cela résulte de 2, 13. Pouvait-il en être autrement dans un livre tout entier orienté vers l’avenir ?

Cependant cet être céleste a eu une histoire humaine. L'auteur n’en fait directement aucune mention mais il la suppose en disant, par exemple, qu’il est mort (1,5 ; 5 9) ou qu’il a été crucifié à Jérusalem (11, 8) et c’est précisément cela qui explique sa dignité céleste. C’est l’agneau qui a été immolé qui seul est digne de briser les sceaux du livre (5, 6). Parmi les traits les plus caractéristiques de la figure du Christ, il y a celui-ci qu’il a été mort et qu’il a repris vie. La fréquente mention du sang de l’agneau et de son action purificatrice suppose une doctrine de la rédemption qui, comme celle de Paul et des épîtres deutéro-pauliniennes, est une interprétation théologique du drame du Calvaire. On ne trouve

(1) Le terme ne se trouve pas moins de 9 fois (1, 2, 9 ; 6, 9 ; 11, 7 ; 12, 11, 47 19, 10 ; 20, 4), sans compter les mots témoin (5 fois), témoigner (4 fois).

dans l’Apocalypse aucun trait qui rappelle les récits évangéliques de la passion, mais il faut tenir compte, pour apprécier la portée de ce fait, du caractère allégorique inhérent au genre apocalyptique. La seule mention de la mort de l'agneau évoquait pour les lecteurs le souvenir de la passion avec une suflisante clarté.

Il y a, d'autre part, dans l’Apocalypse, certains tableaux qui ont un caractère nettement mythique. Le Messie y apparaît totalement dépouillé de traits humains. C’est un être purement idéal. Comment ces tableaux doivent-ils être interprétés ? Pour répondre à cette question, il faut rappeler quelques principes essentiels pour l'interprétation de l’Apocalypse (1). L’Apocalypse johannique appartient à un groupe de livres dont la composition s’échelonne, en gros, sur les deux siècles qui ont précédé et les deux siècles qui ont suivi l’ère chrétienne. Ce genre a ses règles, ses habitudes, ses méthodes que l’on retrouve, à peu près identiques dans toutes les œuvres du groupe, juives aussi bien que chrétiennes. Il y a une tradition apocalyptique qui explique l’affinité que l’on constate entre les diverses apocalypses. Ce sont toujours les mêmes images et les mêmes symboles que l’on retrouve, ce sont les mêmes procédés qui sont mis en œuvre.Mais ce n’est pas tout. Les auteurs d’apocalypses, qu’il faut se représenter non comme des visionnaires — malgré Île rôle que joue l'inspiration dans les apocalypses chrétiennes — mais comme des rabbins (2), n’ont pas ignoré les œuvres de leurs prédécesseurs ; ils les ont, au contraire, soigneusement étudiées, ils ont repris leurs prophéties, les ont corrigées, rajeunies, et adaptées à des situations

(1) Voir là-dessus les introductions aux divers commentaires, notamment à ceux de Bousser (Gæœttingen, 1896), CnarLes (Edimburgh, 1920) et Lorsy, (Paris, 1928).

(2) Sasarrer, L’ Apocalypse juive et la philosophie de l'histoire, R. É. J., t. XL, 1900, p. Lxv-Lxxvr,

nouvelles. Souvent ils ont introduit, dans les livres qu’ils composaient, des tableaux plus ou moinsétendusempruntés à des apocalypses antérieures. L’auteur de l’apocalypse canonique n’a pas procédé autrement. Ainsi s’expliquent les incohérences, les doublets, les reprises que l’on constate si souvent dans son œuvre et dont 1l suffira d’indiquer comme exemple la juxtaposition du tableau de l’ouverture des sept sceaux (5, 1-8, 2) et de celui des sept sonneries de trompette (8, 2-11, 19) auquel on peut joindre aussi celui des sept coupes (15, 1-16,21).Dès lors un double devoir s'impose à l’interprète de l’Apocalypse. L’auteur est tout autre chose qu’un simple compilateur, il ne s’est pas borné à encadrer et à coudre ensemble des fragments antérieurs. S’1l s’est servi de certains matériaux préexistants, en y ajoutant des éléments que l’analyse littéraire doit reconnaître, c’est pour exprimer ses idées et ses sentiments personnels et pour les faire servir au but qu'il poursuivait. Il est nécessaire de dégager tout d’abord sa pensée personnelle et le sens qu’il attachait au tableau qu'il traçait. Bousset qui a contribué plus que personne à orienter les études sur l’Apocalypse dans le sens de l’analyse des sources, a fortement et justement insisté sur ce point. « La tâche principale, écrit-il, est de comprendre lApocalypse comme une œuvre personnelle originale ayant son unité littéraire (1) ». Ce serait une grave erreur que d'attribuer directement à l’auteur de l’Apocalypse toutes les idées et tous les sentiments qu’on trouve dans les documents utilisés par lui sans tenir compte des corrections de détail qu’il y a faites et surtout des indications qui découlent du plan général de son œuvre et du rôle que jouent dans son développement les fragments empruntés à des documents antérieurs. Certains de ces fragments expriment des idées et des

(1) Bousser, Offenb., p. vr.

sentiments qu'ils n'étaient pas originairement destinés

Al

n’ont pénétré dans le livre actuel qu’en raison de la solidarité qu’elles avaient avec d’autres dans le document primitif (1).

IT

La vision de la femme et du dragon

Ce principe d'interprétation doit être, en particulier,

appliqué au chapitre 12 (2) dans lequel M. Stahl et

M. Couchoud ont, indépendamment l’un de l’autre, cru

trouver l’idée d’un Christ purement idéal.

La vision du chapitre 12 forme un tout qui se sufhit à lui-même et qui n’a, ni avec ce qui précède, ni avec ce

qui suit, de relation organique. On est donc en droit de

la considérer en elle-même.

[se produit dans le ciel, dit le voyant, un grand signe (3):

(1) La méconnaissance de ces principes vicie radicalement les études de.

M. Stahl et de M. Couchoud, qui seront citées dans la note suivante, (2) Sur ce chapitre voir, outre les commentaires, WELLHAUSEN, Zur apoka-

à traduire et, dans tel d’entre eux, que l’auteur a pris” pour exprimer une idée qui lui tenait à cœur, se trouvent aussi d’autres notions qui ne sont pas les siennes et qui.

lyptischen Literatur dans Skizzen und Vorarbeiten, VI, Berlin, 4899, p. 245.

225 ; Analyse der Offenbarung Johannis, Abh. d. k. Ges. d. Wiss, z. Goettin-

gen, Phil.-hist. KL, N. F., IX, 4, Berlin, 1907, p. 18-21 ; Srauz, Le document. 70, Strasbourg, Paris, 1923, p. 6-14 ;

Coucnoup, le mystère de Jésus, p. 149

(3) Werruausen (Sk., p. 217 ; Analyse, p. 19) et Sranz (p. 11),pensent

que la première scène se passe en réalité sur la terre et qu’ily a seulement,

dans le ciel, un signe qui l'annonce, On ne concevrait, d’après eux, quema=

laisément un accouchement en plein ciel, en outre, dès que l’enfant est né, il est enlevé dans le ciel, enfin il est dit que la femme s'enfuit au désert, ce qui s’oppose, non au ciel, mais à un autre endroit sur la terre, Aucun de ces trois arguments ne peut être retenu. On ne peut exiger d’une scène apoca-

« une femme paraît, elle est vêtue du soleil, a la lune sous ses pieds et sur la tête une couronne de douze étoiles ; elle est enceinte et sur le point d’accoucher. Un autre signe paraît également dans le ciel. C’est un grand dragon de feu qui a sept têtes avec sept couronnes. Sa queue balaye et jette sur la terre le tiers des étoiles du ciel. Le dragon se tient en face de la femme qui va accoucher et se prépare à dévorer son enfant. La femme accouche d’un fils qui est destiné à conduire les nations avec un

sceptre de fer. Cet enfant est enlevé auprès de Dieu et

devant son trône. Quant à la femme, elle s’enfuit au désert où elle doit être nourrie pendant 1260 jours (1). Il y a alors une bataille dans le ciel, Micaël et ses anges combattent contre le dragon et ses anges et remportent la victoire ; ils chassent leurs ennemis du ciel. On ne les y retrouve plus. Le grand dragon, l’antique serpent, celui qui est appelé le diable et Satan, celui qui trompe les habitants de la terre, est précipité sur la terre et ses anges partagent son sort. Dans le ciel, une voix célèbre la victoire : « Maintenant le salut, la puissance et

la royauté sont à notre Dieu et le pouvoir à son Christ car

1l a été précipité, l’accusateur de nos frères, celui qui ne 2 2

lyptique qu’elle soit vraisemblable, La théorie des cieux superposés permet de concevoir facilement que l’enfant, né dans un des cieux inférieurs, ou plutôt encore, à cause de la mention des astres, dans le firmament, soit ensuite enlevé au ciel supérieur. Il est, en effet, placé devant le trône de Dieu. Ce n'est pas là qu’il est né. Enfin, le fait que le retour de la femme sur la terre n’est pas expressément mentionné n’est pas autre chose qu’une négligence de forme. |

{1} Ces 1260 jours représentent 42 mois, soit trois ans et demi, la moitié d’une semaine d'années, l'unité de temps des calculs apocalyptiques depuis Daniel, WELLHAUSEX (Sk., p. 220) et Sranc (p. 13) voient dans ces trois ans et demi la durée de la guerre juive, mais, comme le remarque avec raison M. Azranic (À. H. P. R., 1924, p. 289), les trois ans et demi ne cadrent qu'assez imparfaitement avec cette durée, Et surtout le chiffre de trois ans et demi est traditionnel dans l’apocalyptique. Dans son étude de 1907, Wellhausen n’a pas reproduit l'interprétation qu’il avait donnée en 1899.

cessait, nuit et jour, de les accuser devant notre Dieu. Ils

lont vaincu eux-mêmes par le sang de l’agneau et par la parole de leur témoignage et ils n’ont pas aimé leur vie jusqu’à craindre la mort. Aussi réjouissez-vous cieux et vous qui les habitez, malheur à la terre et à la mer, car le diable est descendu vers vous, plein de rage, sachant que son temps est compté. Quand le diable se voit vaincu il poursuit la femme qui a enfanté un fils mais la femme reçoit les ailes du grand aigle et s’enfuit au désert où elle est nourrie pendant un temps, des temps et la moitié

d’un temps (1). Le diable crache sur elle de l’eau comme

un fleuve pour la noyer, mais la terre vient au secours de la femme, elle s’ouvre et engloutit le fleuve. Le diable s’en va alors faire la guerre aux autres enfants de la femme, à ceux qui observent les commandements de Dieu et sont fidèles au témoignage de Jésus, et il se tient sur le bord de la mer » (2).

Ce morceau n’est pas une libre création mais l’adaptation d’un fragment apocalyptique plus ancien. L’intérêt, concentré au début sur la naissance du Messie, porte, au contraire, dans le cantique céleste et dans la conclusion, sur le sort des croyants. Dans les versets 7-9, la victoire sur le diable est remportée par Micaël et ses anges. D’après le verset 11,au contraire, ce sont les martyrs qui, par le sang de l’agneau et par la fidélité de leur

témoignage, ont vaincu leur accusateur. Il y a une autre

incohérence non moins significative entre le tableau constitué par les versets 1-9 et celui qui est tracé dans les persets 13-18. Les deux fuites de la femme au désert, la retraite qui lui est, de part et d’autre, préparée, la durée de cette retraite forment manifestement doublet. Mais, tandis que la femme est, dans la première partie, la mère

(1) C'est-à-dire encore trois ans et demi.

(2) Ce dernier membre de phrase sert à la liaison avec le tableau qui suit,

du Messie, et par conséquent peut être identifiée au peuple d'Israël (1), elle est, dans la seconde partie, la mère des croyants, donc l'Église (2).

La conception de la lutte contre le diable n’est pas non plus la même d’un bout à l’autre du chapitre. Dans la première partie, le Messie ne joue aucun rôle; c’est seulement le roi destiné à régner avec puissance quand l’ordre sera rétabli dans le monde ; peut-être conçoit-on qu’il pourra jouer un rôle dans la phase ultime de la lutte mais, Jusqu'au moment suprême, il est tenu en réserve dans le ciel et mis à l’abri devant le trône de Dieu ; la victoire est remportée par Micaël et ses anges. Dans l’hymne céleste, au contraire, c’est par le sang de l’agneau, c’est-à-dire grâce à l’œuvre du Messie, que les martyrs remportent la victoire.

On peut ajouter qu’on n’aperçoit pas de relation organique entre ce qui est dit dans la première partie du chapitre 12 de Satan précipité sur la terre et la mention du même fait aux chapitres 19-20, chapitres qu’il y a de

{i) il est infiniment probable, comme l’a montré M. Lorsy (p.225), quela femme était primitivement une personnalité astrale et que nous avons ici un fragment de mythe astrologique. Mais l’auteur ne s'attache pas à cette conception, tout l’intérêt du tableau est concentré pour lui sur la lutte avec le diable.

(2) WercnAusen (Sk., p. 220 ; Analyse, p. 20), suivi par Srauz (p. 13), voit dans la femme Sion, le premier enfant serait le Messie juif, les autres ne seraient pas opposés à lui, mais à la partie du peuple juif restée à Jérusalem au moment de la guerre. Les autres enfants seraient alors les Juifs, qui auraient fui Jérusalem, parce qu’ils ne comptaient pas, commeles Zélotes, sur les armes, mais seulement sur Dieu pour rétablir la théocratie. Il serait étrange que, dans ces conditions, il ne soit fait aucune mention du premier groupe des enfants de Sion. Il faudrait alors admettre une forte mutilation de la source, non seulement à la fin, mais au milieu, ce qui paraît invraisemblable. C’est pour cela que nous préférons voir dans les persets 13-17, qui suivent un morceau d'inspiration chrétienne (10-12), une reprise par le rédacteur chrétien du thème développé dans le fragment juif reproduit au début du chapitre.

GocuEeL. — Jésus de Nazareth 13

2 Ac

194 JÉSUS DE NAZARËTH bonnes raisons d’attribuer, pour l'essentiel au moins, à l’auteur de lApocalypse johannique.

Quant au caractère du fragment utilisé au début\du Chapitre 12, il ne semble pas que l’on puisse hésiter Alle reconnaître. Le rôle tout à fait secondaire qu'y joue le Messie indique qu’il doit être juif ét non chrétien (1): Quelle que soit la manière dont on conçoive lorigine première du christianisme, comment penser, qu'à la fin du prémier siècle, un Chrétien aît pu se représenter Le Christ enlevé au ciel immédiatement après sa naissance, én supprimant purémént ét simplement son ministère historique et le drame rédempteur ? (2)

En empruntant ce fragment juif, l'auteur chrétien y'a ajouté des développements qui en modifient complètement le caractère. La défaite du dragon,à cause de liquélle.

il a récueilli ce fragment, devait être, à Porigine, définitive ; elle n’est plus, dans son œuvre, qu'une étape"de la. grande lutte et le gage de la victoire future. l’auteur lPutilise pour exprimer!une des idées qui lui tenaient letplusà cœur, celle qui avait pour ses lecteurs le plus d'actualité … et de valeur pratique, c’est que la rage même du diable contre les Chrétiens, télle qu’elle se manifeste dans les persécutions, est la conséquence ‘d’une première défaite “ et qu’elle restera, par suite, impuissante, pourvu que ‘les Chrétiens soient fidèles et sthèat supporter sans faiblir

les souffrances.

Nous ne pouvonsidonce voir dans l’idée du Messie naissant

(1) Wezzaausen (Sk., p. 221 ; Analyse, p. 20), tout en reconnaissant que cette idée du Messie enlevé au ciel immédiatement après sa naissance n’est pas attestée dans le judaïsme, admet qu’on peut ÿ voir un compromis eñtre … deux conceptions messianiques, le Messie sortant du peuple d'Israël et le Messie de Daniel, qui vient du ciel, Cette idée se trouve dans la tradition rabbinique, cf. Iskaez Lévr, Le ravissement du Messie enfant, RE. J. ,t. LXXIV, p. 113 ; LXXV, pi 113; XX NTD D: he (cité par Coucxoun, lé mystère ‘de

ns p. 151, n. 5).

WezLHAUSEN, Sk., p. 219 ; ARÉHES ns 120) 2 P. 1

au ciel et immédiatement transporté devant le trône de Dieu, la première forme de la christologie chrétienne ; c’est un élément emprunté qui n’exprime pas la pensée de l’auteur même de l’Apocalypse. S'il y a bien, au début du chapitre, l’idée d’un Messie purement mythique, c’est là une idée juive, non une idée chrétienne. Le chapitre 12 de l’Apocalypse ne peut donc être légitimement invoqué par les partisans de la non-historicité de Jésus et les. observations présentées plus haut sur le fait que l’Apocalypse suppose la tradition évangélique conservent toute

leur valeur.

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