‹ Jésus de NazarethChapitre 20 sur 47 · LA THÉORIE DE L'ORIGINE PROPHÉTIQUE DE LA TRADITION ÉVANGÉLIQUE · texte numérisé non relu

LA THÉORIE DE L'ORIGINE PROPHÉTIQUE DE LA TRADITION ÉVANGÉLIQUE

Le rôle de l'argument prophétique dans le christianisme primitif

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Les chapitres précédents nous ont conduit à cette conclusion que la théologie que l’on rencontre dans les épîtres du Nouveau Testament et dans l’Apocalypse suppose nécessairement la tradition évangélique. C’est de cette tradition que nous avons maintenant à nous occuper. Mais avant d’en aborder directement l'étude, il convient d'examiner une théorie qui, si elle était fondée, constituerait,en faveur de la thèse des mythologues, un argument d’un grand poids : c’est celle qui. voit dans les récits évangéliques, ou, au moins, dans les principaux d’entre eux, le développement de thèmes fournis par l'Ancien Testament.

Déjà Schelling, dans un cours sur la philosophie de l’art professé au commencement du siècle dernier, avait remarqué que l’histoire de Jésus était toute enveloppée de fables dont la création et le développement avaient été

suggérés par les prophéties de l'Ancien Testament (1). Après lui, Strauss a cherché dans l'Ancien Testament une des sources des mythes évangéliques. Dans la suite, les critiques qui se sont occupés de l’histoire de la tradition évangélique ont reconnu l'influence profonde exercée sur elle par l'Ancien Testament.

Reprenant leurs observations, M. Salomon Reinach a formulé, en termes très rigoureux, le problème que pose ce contact. La solution qu’il en donne est nettement défavorable à l’historicité des événements rapportés dans les évangiles. Ses observations sont concentrées sur un point particulier, l’histoire de la crucifixion de Jésus. Là est en effet le nœud de la question, car, suivant qu’on admettra ou qu’on miera la réalité de la croix, l’historicité de la personne de Jésus subsistera ou tombera. Nous pouvons donc, nous aussi, faire porter essentiellelement nos remarques sur ce point capital. Le récit de la crucifixion de Jésus est-1l la relation d’un fait réel ou bien vient-il de ce qu’on a supposé réalisées certaines prophéties qu’on lisait dans l’Ancien Testament ?

Pour M. Reinach (2) — et M. Couchoud partage entièrement sa manière de voir (3) — la question qui se pose est très simple. Nous sommes en présence d’un dilemme. De l’accord entre une prophétie et un récit, deux explications seulement sont possibles : ou bien la prophétie est bien ce que pense la théologie traditionnelle orthodoxe, c’està-dire repose sur une connaissance surnaturelle et anticipée des événements, ou bien le récit a été suggéré et comme engendré par la prophétie et doit être considéré comme

(1) Scmerzine, Sämiliche Werke, Stuttgart, Augsbourg, 1856 ss. 1 Abt., Bd., V, p. 426.

(2) Sazomon Reinacn, Orpheus, p. 337 ; Le verset 17 du Psaume XXII, C. M. R., p. 437-442 ; À propos de la curiosité de Tibère, C. M. R., III, p. 20 ; Bossuet et l'argument des prophéties, C. M. K., p. 174-180.

(3) CGoucuoun, fe mystère de Jésus, p. 49 ss.

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totalement dénué de valeur. Admettre la première hypothèse: serait accepter un @ priori dogmatique et, par conséquent, se mettre en dehors des conditions.de la recherche historique. Sommes-nous donc contraint. d’accepter la seconde alternative et: de conclure au: caractère purement mythique de tous les éléments: de l’histoire évangélique dans lesquels on pourrait reconnaître, dans lesquels la tradition évangélique elle-même a parfois reconnu, la réalisation de prophéties. ?

Il faut, en premier lieu, noter: dans quelles conditions l'argument prophétique est apparu et s’est développé dans le christianisme ancien (1). Il a été, avant tout, un moyen apologétique dont les missionnaires chrétiens se sont servis. L'histoire de Jésus déroutait les Juifs, tant elle était contraire à la manière dont 1ls se représentaient le Messie. Pour Paul, la croix de Jésus avait.été l'obstacle qui l’avait empêché de croire ce que:les Chrétiens disaient de Jésus. Ce qui a été vrai de Paul l’a-certainement été aussi: de tous ceux qui avaient reçu la même éducation que lui. Le Juif Tryphon peut céder à l'argu- mentation de Justin qui prétend établir par une démons-. tration scripturaire l’idée d’un Messie quidoit souflur (2), mais 1l répugne absolument à penser que le Christ aït pu périr du supplice infamant de la croix. Pour lui, comme autrefois pour Paul, la parole du Deutéronome « Maudit est celui qui est pendu au bois » (21, 23)’reste un obstacle

(1) Voir, sur cette question; les'intéressantes études de K. Werpez, Siu-

dien über den Einfluss des Weissagungsbeweises auf die evangelische Ges- ®

chichte, St. u. Kr., 1910, p. 1-62, 163-494 ; 1912, p. 167-286 ; K. Fret, Der

Eïinfluss des Weissagungsbeweises und anderer Motive auf die Leidensgeschichte, |

Tübingen, 1910. C£ aussi F. Nicorarpor, Les procédés de dress destrois

premiers évangélistes, p. 26-37. ë

(2) Dial., 76, 6 ; 68, 9 ; 89, 2. Justinine AE LE à invoquer les Écritures pour fixer le sens de la mort de Jésus, il s'en sert aussi pour établir le fait même de cette mort, cf. Ap., I, 35, où il invoque le ns << Psaume 22.

invincible. « Votre prétendu Christ, dit Tryphon, a été sans honneur et sans gloire, à tel point qu’il est sous le coup de la dernière des malédictions de la Loi: il a été crucifié !» (Dial, 32, 3). «Nous savons, dit encore Tryphon, acceptant jusque là l’argumentation de Justin, que le Christ doit souffrir... mais qu’il doive être crucifié, qu'il meure à ce degré de honte et de déshonneur, de la mort maudite par la Loi, démontre-le nous, car nous ne pouvons même pas arriver à le concevoir » (90, L cf. 89, 2 ; 93, 4).

Tryphon n’est pas un isolé. Il représente un point de vue qui a déjà sensiblement évolué vers l’idée d’un Messie souffrant (1). Avant lui, le passage Ésaiïe, 53 n'avait pas encore été mis en relation avec le Messie (2). Il n’est pas possible de dire avec précision si les idées chrétiennes n’ont pas influencé le judaïsme sur ce point. En, tout cas, ce qu’on trouve dans la période préchrétienne sur l’efficacité de la souffrance n’est, tout au plus, que le germe des développements ultérieurs (3). L'idée de la portée rédemptrice de la souffrance est développée, à propos des martyrs du temps d’Antiochus Épiphane, dans le second

{1} «On ne peut nier, écrit Scnürer ( Gesch., IT, p. 555), qu’au second siècle de notre ère certains cercles du judaïsme étaient familiarisés avec l’idée du Messie souffrant pour expier les péchés des hommes ».

(2} P. Vozz, Jüdische Eschatologie von Daniel bis Akiba, Tübingen, Leipzig, 1903, p. 327. Sur l'idée des souffrances du Messie dans le judaïsme de la période. qui a suivi, voir, Dazman, Der leidende und sterbende, Messias der Synagogue. im ersten nachchrisilichen Jahrtausend, Berlin, 1888. Il faut cependant noter que, même à l’époque où l’on rencontre couramment dans le judaïsme l’idée du Messie souffrant, on donne encore du passage És., 53, des interprétations qui.ne se rapportent pas au Messie. Origène, par exemple, cite, dans le Contre Celse (1, 55), l'opinion d’un J'uif qui rapportait la prophétie au peuple juif, qui a dû souffrir et être dispersé dans le monde pour que beaucoup de prosélytes puissent être gagnés.

(3) Nous ne faisons pas état ici de l’idée qu’on rencontre dans un passage du IV Esdras,(7, 28-29), où il est dit que le Messie doit, mourir après avoir régné 400 ans. Il ne s’agit là aucunement d’expiation.

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