‹ Jésus de NazarethChapitre 23 sur 47 · Modifications: dues à l’exégèse prophétique · texte numérisé non relu

Modifications: dues à l’exégèse prophétique

Parfois l’exégèse prophétique a seulement déterminé la modification, ou l'addition d’un détail. Ainsi Matthieu (21, 14-16) raconte qu'après qu’il a: chassé les vendeurs du Temple Jésus est: Pobjet d’une ovation de la part des enfants. Ce trait a certainement été suggéré par la parole du Ps.8, 3: «C’est de la bouche des enfants et de ceux qui tettent que je tirerai ma louange. »

Certains détails de l'histoire de la passion doivent avoir la même origine. Marc (14, 11) et Luc (22, 5) racontent que les grand-prêtres promettent à Judas de lui donner de l'argent s’il leur livre Jésus. Matthieu (26, 15) précise qu’il s’agit de trente pièces d'argent et, un peu plus loin (27, 3-10), raconte que Judas, voyant comment les choses ont tourné, vient dire aux grandprêtres et aux anciens : € J’ai péché en livrant le sang innocent »; il jette les trente pièces d’argent dans le Temple et va se pendre. Les prêtres décident que cet argent, qui est le prix du sang, ne peut être versé dans le trésor et l’emploient à l’achat du champ d’un potier pour la sépulture des étrangers. Matthieu lui-même révèle l’origine de cette histoire en disant : € Ainsi fut accompli ce qui avait été dit par le prophète Jérémie : ils ont reçu les trente pièces d’argent, prix de celui qui avait été évalué par les enfants d’Israël et ils les ont données pour le champ du potier, ainsi que l’avait ordonné le Seigneur» (1).

Mare (15, 23) raconte qu’au moment où Jésus va être crucifié on lui offre du vin aromatisé. Les femmes de

(1) Ce passage ne se trouve pas dans Jérémie, il est emprunté à Zacharie, 11, 12 s., avec addition de quelques détails pris dans Jérémie, 18,2 ; 32, 6.

Jérusalem avaient l'habitude de donner aux condamnés un breuvage enivrant destiné à atténuer leurs souffrances (1). Matthieu (27, 34), se souvenant, sans doute, d’un passage des Psaumes : « ils m’ont fait manger du fiel » (69, 22), a substitué le fiel aux aromates et modifñé ainsi le sens du détail.

Dans Luc (23, 6-16), l'épisode de la comparution de Jésus devant Hérode, épisode dont 1l n’est pas possible

d'envisager l’historicité (2), doit probablement son ori-

gine, non seulement au souvenir de l’hostilité qu’ Hérode avait témoignée à Jésus en Gaklée (Lc., 13, 31-33), mais aussi à cette parole du psalmiste : « Les rois de la terre et les chefs se sont assemblés contre le Seigneur et contre son oint » (Ps., 2, 2). Les chefs étant représentés par les

autorités juives et par Pilate, on leur a adjoint Hérode,

pour réaliser plus complètement la prophétie.

Deux des paroles de la croix qui n’appartiennent pas à la plus ancienne tradition puisque Luc est seul à les donner, ont leur origine dans la prophétie. Il est dit du Ser-

viteur de l'Éternel : « Il a intercédé pour les coupables »

(Es., 53, 12). Luc attribue à Jésus crucifié cette prière :

« Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font »

(23, 34) (3) et là où Marc (15, 37) et Matthieu (27, 0)

rapportent que Jésus rend l'esprit en poussant un grand

(1) Get usage attesté par le Talmud (Wüxnscue, Neue Beüräge zur Erläutenung der Evangelien aus Talmud und Midrasch, Gœttingen, 1878, p.354), peut avoir son origine dans un passage des Proverbes : « Donnez des liqueurs

fortes à celui qui périt, et du vin à celui qui a de l’amertume dans l'âme.

Qu'il boive et oublie sa pauvreté et qu’il ne se souvienne plus de ses peines » (31, 6-7).

(2) On ne conçoit pas, en effet, comment le procurateur, si jaloux de son

autorité, aurait pu reconnaître, même exceptionnellement, à FÉES un droit de juridiction à Fabio

(3) Il y a d’ailleurs lieu de mettre en doute le caractère primitif de cette |

parole dans Luc. Le verset 34 du chapitre 23 manque en effet, dans N*, B. D*, W. 6, 0124, 38, 435. a. Syr. sin. sa. bo. et on ne voit pas Por quelle FhRe il pourrait avoir été supprimé.

DA

cri, Luc met dans sa bouche cette parole qui s'inspire directement du Ps. 31, 6 : « Père, je remets mon esprit entre tes mains » (23, 46).

Dans Jean, l'épisode du coup de lance (19, 31-37) réase ce que la Loi prescrivait au sujet de l'agneau pascal dont les os ne devaient pas être brisés (Ez., 12, 10[LXX], 46. Nombres, 9, 12; cf. Ps. 34, 21) et l’évangéliste remarque : € Ceci arriva afin que fût accomplie l’Écriture qui dit : Aucun de ses os ne sera brisé » (19, 36-37).

L'influence de la prophétie peut s'être exercée aussi sur certains récits de la tradition commune. Les quarante jours de jeûne au désert (Me., 1, 13. Mt, 4, 2. Le. 4, 2) font penser, malgré la différence de situation, aux quarante jours passés par Moïse devant le Seigneur (Ex., 24, 18 ; 34, 28) ou aux quarante années pendant lesquelles les Israélites mangèrent de la manne au désert (Ez., 16, 35) (1). L'idée de l'esprit descendant sur Jésus au moment du baptême (Mc., 1, 10. M4, 3, 16. LCI 1027 Cf. Jn., 1, 32-33) pourrait avoir pour origine ce passage d’Esaïe : « L'esprit du Seigneur reposera sur lui » (EL Y. Il n’est pas impossible que la crucifixion des deux brigands (Mc., 15, 27 et par.) ait été suggérée par És., 53, 12 : «il a été mis au rang des malfaiteurs » (2).

Des cas que nous venons de citer, on peut rapprocher ceux où 1l y a eu déformation ou adaptation de certains récits sous l'influence de la prophétie.

(1) Les récits de la tentation (M4., 4, 3-11. Le., 4, 3-13), sont remplis de citations de l'Ancien Testament. Il n’est cependant pas certain qu'ils soient des créations de l’exégèse prophétique. Il faut évidemment les prendre pour des récits symboliques, ce qui amène à considérer que l’influence de l'Ancien Testament pourrait s’être exercée sur Jésus lui-même,

(2) Luc (22, 37), cite bien ce texte, mais pas directement à propos de la crucifixion des brigands. Le rapport que nous signalons a été vu dès l’antiquité, comme le prouve le fait que,dans certains manuscrits de Marc (E. F, 4. 6.etc.), on lit dans 15, 28 cette leçon qu'il n’est pas possible de tenir pour

primitive : « Ainsi fut accomplie cette parole de l’Écriture : il a été mis au nombre des malfaiteurs ».

Dans le:récit de l'entrée à Jérusalem les quatre évangiles (Me., 11,:9. :Mi., 21, 9. Le., 19, 38: Un, 200 donnent à l’ovation faite à Jésus la forme du cri messianique du Psaume 118 (25-26). |

L'annonce de la trahison de Judas paraît avoir été mise au cours d’un repas parce qu’on a pris au pied de la lettre une parole du Psaume 41, v. 10 (1) ::« Celui qui mange mon pain lève le talon contre moi ». Marc (14, 18-21) raconte que Jésus, au cours de son dernier repas, déclare : « Un de vous me trahira, un de ceux qui mangent avec moi, celui qui meêt la main avec moi dans le plat». Mat: thieu (26, 21-25) reproduit ce récit en rapportant l’expression « celui qui met la main avec moi dans le plat» à un acte accompli au moment même, til introduit partlà dans le récit une désignation du traître. Luc (22, 21:23) . vise aussi un geste, son récit cependant ne comporte pas de désignation personnelle du traître. Jean (13, 18-30) a combiné les deux traditions en juxtaposant'une annonce publique de la trahison (13, 18-22) ét une désignation de Judas dans un aparté (23-26). Après cela Judas, en qu. Satan est entré, quitte la table sur l'invitation que lui adresse Jésus de fañre au plus tôt ce qu'il a à faire. (27-30). Les évangiles synoptiques qui supposent tous les trois Judas présent au commencement dela soirée ne racontent pas qu'il ait quitté Jésus et ses compagnons. Pourtant, au Mont des Oliviers, il est à la tête de ceux qui viennent arrêter Jésus. Son départ est trop importantpour que la tradition ait pu le passer sous silence (2). Sousssa

(1) R. Buzrmann, Die Geschichte der evangelischen Tradition, Gæœttingen, 1921, p. 160. M. Bultmann nous paraît aller trop loin en expliquant par l'influence du Psaume la formation des récits relatifs à Judas. La tradition qui tend nettement à glorifier les apôtres n'aurait pas imaginé la trahison de

: Jésus par l’un-d’eux.

(2) Jean ena bien eu le sentiment, puisqu'il rapporte expressément : Je départ de Judas et-prend la peine d'expliquer comment il n'a ‘pas étonné fes autres disciples (13, 27-80). = =

forme primitive elle ne devait donc pas supposer la’ présence ‘de Judas t'est peut-être son absence à ce moment qui a donné corps aux soupçons que Jésus pouvait avoir ét lui a révélé que le ceréle de ses ennemis se resserrait autour de lui et qu'il ne pourrait plus leur échapper. Ce serait parce qu'on aurait pris au pied de la lettre l'expression ‘empruntée au Psalmiste que la présence de Judas au dernier repas aurait été supposée.

Le récit des outrages que les passants adressent à Jésus crucifié (Mc., 15,29 s. Mt., 27, 39:s. Lc., 23, 35), trahit, par l'emploi de certains mots (1), l'influence du Ps. 22,8 et Matthieu (27, 43) a souligné ce contaët’en introduisant ces mots qui rappellent le verset 9 du même Psaume : QIL s’est confié en Dieu, que Dieu’ le délivre maintenant, S'il se soucie de lui». Pourtant,toute la scène ne peutaveir sa seule origine dans le Psaume.

L'épisode du vinaigre donné à Jésus au moment où il va éxpirer est important à considérer. Mare (15, 35-36) raconte qu'après que Jésus s’est écrié : € Eloi ! Eloi ! Léma sabachtanei ? » quelques-uns des’assistants disent : «il invoque Élie » ; un autre ‘imbibant une éponge de vinaigre, la lui tend en disant :'« Laissez, voyons si Élie va venir le délivrer ». Cette scène est énigmatique en ce qu’elle associe chez les participants des sentiments contradictoires, la dérision qu’implique la moquerie relative à Élie et la pitié qui inspire le geste de celui qui tend l'éponge. Le vinaigre était la boisson habituelle des soldats et on n’a puen offrir à Jésus que pour lui procurer un léger :soulagement. L'intervention du second soldat tend à empêcher le geste de pitié du premier. Matthieu (27, 47-49) a ic1 légèrement modifié le récit de Marc et, par là, transformé de’sens: de-la scène. C’est unde- ceux

(1) Kivobvres TX %

xeoxas (Me., 15, 29, Mi, 27, 39) ’Ekepvoxtrpttov (Le, 23, 35). 3

qui ont proféré la moquerie qui tend le vinaigre à Jésus. Son acte devient ainsi un geste de dérision et cela, vraisemblablement, parce que Matthieu a été influencé par cette parole du Psaume 69, 22 : « Pour apaiser ma soif, ils m'ont fait boire du vinaigre » (1).

Dans Jean (19, 28-29), l'épisode est transformé sous l'influence de la prophétie. Au moment où 1l va expirer, Jésus dit, afin que l’Écriture soit accomplie : « J’ai soif (2); c’est alors qu’on lui tend une éponge remplie de vinaigre.

Signalons encore un dernier détail. Marc (15, 40-41) et Matthieu (27, 55-56) disent que, pendant la crucifixion, les femmes se tiennent à distance et regardent de loin. Aux femmes, Luc’ajoute les proches de Jésus (23, 49), peut-être pour éviter que les disciples paraissent se désintéresser du sort de leur maître, mais sans doute aussi sous l'influence de deux passages des Psaumes : « Mes amis et mes connaissances s’éloignent,.… mes proches se tiennent à l'écart » (38, 12). « Tu as éloigné de moi mes amis » (3) (88, 9).

Les exemples qui viennent d’être cités mettent en. lumière le fait que la prophétie fa suggéré ou au moins influencé certains récits évangéliques. Il nous faut maintenant considérer une autre série de faits dans lesquels

(1) Dans l’évangile de Pierre (16), c’est manifestement pour augmenter ses souffrances qu’on fait boire à Jésus du vinaigre mêlé de fiel.

(2) L’évangéliste paraît penser à cette parole du Ps. 22 (verset 16) : « Ma force se dessèche comme l'argile et ma langue s’attache à mon palais ».

(3) Peut-être convient-il de mentionner, pour être complet, certains contacts assez superficiels que les évangélistes ne paraissent pasavoir aperçus, par exemple les faux témoins dans le procès de Jésus (Ps. 27, 12 ; 35, 11 ; 109, 2). C’est là un trait qui avait naturellement sa place dans le récit des souffrances d’un innocent. On peut nommer aussi le silence de Jésus devant ses juges. Cf. És., 53, 7 : « On le presse et on l’accable, il n’a pas ouvert la bouche». Cf. Ps., 38, 14-15. D'ailleurs le silence de Jésus n’est pas complet. Même l’évangile de Pierre qui le souligne expressément.rapporte une parole prononcée par Jésus sur la croix (19). 2

l’action exercée par la prophétie ne nous paraît aucunement exclure l’historicité.

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