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Influence de la prophétie sur les faits

Dans certains cas, l’influence de l'Ancien Testament s’est exercée, non pas sur les récits, mais sur les faits euxmêmes, en inspirant certains actes, certains sentiments ou certaines paroles de Jésus. Sa pensée et sa piété étaient nourries de la substance de l’Ancien Testament, tout spécialement des prophètes et des Psaumes. Il s’en est constamment inspiré, et s’est attaché à réaliser le programme qu’il y trouvait tracé.

Dans le récit le plus ancien du baptême de Jésus, celui que nous lisons dans l’évangile de Marc (1, 9-11), il s’agit d’une vision de Jésus dans laquelle il acquiert le sentiment d’être le Fils de Dieu (1). C’est Jésus qui voit les cieux s'ouvrir et qui entend la parole ‘céleste. Il n’est pas étonnant ‘que l’expérience faite alors par lui se soit exprimée en une parole inspirée par divers passages du Nouveau Testament, notamment par ce verset du Psaume 2 (7) : « Tu es mon fils, aujourd’hui je t’ai engen-

dré (2) ».2]

(1) Dans Matthieu (3 ,13-17) et dans Lue (3, 21-22), la vision devient une révélation objective destinée au peuple. L'évolution est encore plus accentuée dans Jean, où la scène du baptême est remplacée par un signe donné à Jean-Baptiste, auquel il reconnaît qui est celui dont il a annoncé la venue sans le connaître (1, 32-33).

(2) Accessoirement, on peut aussi noter l’influence de 11 Sam., 7, 14, et, pour l’explication du terme de bien-aimé, celle d’Ésate, 45, 4. Ce qui est dit du baptême pourrait être répété à propos de la parole qui accompagne la transfiguration (Mc., 9, 7 et par.), où on peut constater l’influence accessoire de Deut., 18,15 et de Ésate, 45, 4. 11 faut cependant noter que l’histoire de la transfiguration, telle que nous la lisons, paraît être le terme d’une évolution assez complexe. Voir là-dessus Maurice Goaue, Notes d'histoire évangélique, II, Esquisse d’une interprétation du récit de la transfiguration, R. H. R,., t. LXXXI (1920), p. 145-157.

GocueL, — Jésus de Nazareth 14

Re :

Dans divers épisodes comme la prédication de Jésus à Nazareth (Lc., 4, 16-30) et la réponse aux envoyés de Jean-Baptiste (M4., 11, 2-6. Le., 7, 18-23), le ministère de Jésus est expressément présenté comme l’accomplissement du programme messianique d’Ésaïe, 35, 5-6 ; 58, 6 ; 61, 1-2. Si l’on admet que Jésus a eu le sentiment d’être appelé par Dieu à réaliser son œuvre et à être son Messie (1), ces épisodes s’expliquent d'eux-mêmes ; point n’est besoin de leur attribuer une origine purement littéraire.

Le récit de l’entrée de Jésus à Jérusalem est la mise en scène de la prophétie de Zacharie, 9, 9 : Fe:

Sois transportée d’allégresse, fille de Sion ! Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ! Voici ton roi vient à toi;

Il est juste et victorieux ;

Il est humble et monté sur un âne,

Sur un âne, le petit d’une ânesse.

Matthieu (21, 8) a sans doute exagéré en parlant d’une grande foule qui acclame Jésus. Marc (11, 8) a seulement root, qui peut {signifier quelques-uns et il est probable que c’est uniquement la petite troupe qui accompagnait Jésus qui lui a fait ovation. L’incident a dû passer à peu. près inaperçu, c’est ce qui explique qu'il n’y soit fait aucune allusion n1 dans le récit des démêlés de Jésus avec. les Pharisiens et les scribes ni dans celui de son procès. Jésus s’est inspiré de l’idée du Messie humble et doux qu’il trouvait dans Zacharie et 1l a organisé son entrée dans la ville sainte de manière à en faire la réalisation de la parole [du prophète.

La purification du Temple, telle qu’elle est racontée dans Marc (14, 15-17 cf. Mi, 21, 12-13. Le., 19, 45-46: Jn., 2, 13-22), repose sur l'opposition de deux textes pro-

(1) Nous reviendrons plus loin sur ce point capital,

phétiques, celui d’Ésaïe, 56, 7 qui présente le Temple comme une maison de prières pour tous les peuples et celui de Jérémie, 7, 11, qui accuse les Juifs d’en avoir fait une caverne de voleurs. Admettre que Jésus a été impressionné par ces deux textes et poussé à agir par cette parole du Psaume 69, 10 : « Le zèle de ta maison me dévore », que le quatrième évangile (2, 17) cite à ce propos est plus naturel que de supposer que ces textes ont été seulement relevés et illustrés par la tradition (1).

La réponse de Jésus à l’adjuration du grand-prêtre : « Vous verrez le Fils de l'Homme assis à la droite de la puissance et venant sur les nuées du ciel » (Mc., 14, 62. Cf. Mi., 26, 64. Le., 22, 69) s’inspire directement de Daniel, 7, 13. Cette réponse n’est pas une création de la tradition, mais une déclaration authentique de Jésus car on n’y trouve pas l’idée de la résurrection le troisième jour ou après trois jours qui est courante dans le christianisme primitif, mais celle du retour sur les nuées du ciel qui, sans doute, se rencontre souvent dans la plus ancienne Église, mais qui n’y est jamais séparée de la foi à la résurrection.

Nous citerons enfin un dernier exemple caractéristique de l’influence de l’Ancien Testament sur Jésus lui-même. Au moment où il va expirer sur la croix, il exprime le désespoir qui remplit son cœur par cette parole empruntée au Psaume 22 : « Mon Dieu ! Mon Dieu ! pourquoi m’as-tu

abandonné ? » et c’est en araméen qu’il la prononce (Mc. 15, 34. Mt., 26, 40). Bien qu'il ne soit pas possible de

savoir comment, en l’absence d’amis ou de disciples de

(1) On ne saurait objecter à l’historicité de la purification du Temple que l’intervention de Jésus n’a pas eu directement de conséquences fâcheuses pour lui alors qu’elle était cependant une provocation adressée aux autorités juives. Celles-ci ne pouvaient en effet reprocher à Jésus ce qui était une preuve de zèle pour le Temple. Indirectement, cependant, le blâme pour les autorités qu’il y avait dans l'attitude de Jésus a pu être pour quelque chose dans les mesures prises contre lui,

Jésus au pied de la croix, le souvenir de cette parole a pu être conservé, il ne paraît pas possible d'y voir une création de la tradition chrétienne. Elle exprime en effet une idée, celle de Jésus abandonné par Dieu, qui est toute contraire à la manière dont l’ancienne foie concevait les relations entre Jésus et Dieu. La tradition peut avoir conservé une telle parole, mais il est impossible d’imaginer qu’elle l'ait créée. Jean ne l’a pas reproduite et Luc, lui-même, a remplacé cette parole de désespoir par une déclaration de complet et filial abandon entre les mains . de Dieu : « Père, je remets mon esprit entre tes mains ».

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