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Accomplissements de prophéties découverts après coup

Il y a encore une troisième série de faits à considérer. Ce sont ceux dans lesquels la correspondance du récit évangélique avec l’Ancien Testament n’a été aperçue qu'après coup, à une étape secondaire du développement de la tradition évangélique. La découverte en a été faite au cours de cette recherche de preuves tirées de l’Ancien Testament que les nécessités de l’apologétique ont, de bonne heure, imposée aux prédicateurs de l’Évangile. Dans ces cas-là, non plus, la concordance de l’histoire avec la prophétie n’est pas une preuve de nonhistoricité. L'accord, d’ailleurs, ne porte, le plus souvent, que sur des traits généraux et n’a rien de bien caractéristique.

Matthieu s’est particulièrement attaché à reconnaître dans l’histoire évangélique la réalisation de prophéties. Dans les guérisons que fait Jésus à Capernaum (8, 16-17), il voit la réalisation d’Ésaie, 53, 4 : « Il a pris nos infirmités et Ôté nos maladies » (1). Les guérisons de démo-

(1) Il n’y a dans la manière dont Matthieu cite ici Ésate, 53, aucune trace de l’idée d’une souffrance expiatrice ou substitutive,

PA À L at L/ : T 2RE é

niaques réalisent de même Ésaie, 42, 1-4 (12, 15-21). La théorie des paraboles (1) est appuyée sur Ésaiïe, 6, 9-10 (Mt., 13, 10-15) et sur le Psaume 78, 0. 2 (Mt., 13, 34-35), textes qui ne sont pas cités par Marc à ce propos.

Parfois, c’est à un moment antérieur à la composition de l’évangile de Marc que s’est faite l'interprétation de l’histoire par la prophétie. Il en est ainsi, par exemple, pour l’application à Jean-Baptiste d’Ésaïe, 40, 3 (Mc., 1, 3. Mi., 3, 3. Lec., 3, 4. Jn., 1, 23) ou de Malachie, 3, 1 Ce 2 ME MALO Le 7,27).

C’est naturellement à l’histoire de la passion, la première partie de l’histoire évangélique qui ait été rédigée et celle qui avait manifestement le plus d’importance pour les Chrétiens, qu’on s’est surtout attaché à appliquer l'interprétation prophétique.

Il arrive fréquemment qu’un texte des prophètes ou des Psaumes décrive une situation d’un caractère assez général, par exemple celle d’un juste environné d’ennemis et cruellement maltraité qui met sa confiance en Dieu. On ne saurait cependant conclure des rapprochements que l’ancienne Église a faits entre ces textes et les récits des souffrances de Jésus, que ce soit dans les Psaumes ou chez les prophètes qu’on ait trouvé l’idée même de ces souffrances. On connaît le passage où Platon décrit le sort du juste persécuté, maltraité et finalement mis en croix (2). Il ne viendrait cependant à personne l’idée de faire dériver l’histoire de la passion du texte de la République. Les Chrétiens qui lisaient l'Ancien Testa-

(1) Il faut regarder comme une création de la tradition ou de Marc l’idée que la parabole est un procédé employé par Jésus pour dissimuler sa pensée aux non-initiés (Me. , 4, 11-12). Cette théorie doit son origine à l’idée que, si Jésus n’a pas été compris, c’est qu’il n’a pas voulu l’être. En réalité, la parabole a été un procédé d’exposition, adapté à l’auditoire populaire auquel Jésus s’adressait,

(2) Pzaron, République, p. 362 8.

ment avec la conviction que l’histoire de Jésus y était préfigurée, n’ont pas manqué de remarquer que ce qui y était dit du juste persécuté s’appliquait admirablement à Jésus. Leur attention a été particulièrement attirée sur le Psaume 22 dont Jésus, sur la croix, avait cité un verset. [ls n’ont pas manqué de souligner, dans les récits qu’ils donnaient de la passion, les concordances, à leurs yeux providentielles, qu'ils découvraient.

Un critère très simple permet de reconnaître ces harmonies établies après coup et de les distinguer de celles qui résultent de ce que l’histoire aurait été déduite de la prophétie. Dans ces dernières, l'accord est complet dès Les plus anciens récits et généralement souligné par une citation. Quand, au contraire, l'harmonie entre la prophétie et l’histoire n’a été reconnue qu’après coup, elle n’a été généralement que peu à peu précisée. On peut suivre les progrès de l’assimilation en comparant entre elles les diverses formes de la tradition.

Un exemple illustrera notre pensée. Marc (15, 24) dit qu'après que Jésus a été crucifié les soldats qui ont exécuté la sentence se partagent ses vêtements en les tirant au sort (1). Dans l’antiquité les vêtements des victimes appartenaient aux bourreaux (2) : il n’y a donc, dans le détail cité, rien que de naturel et les premiers narrateurs qui l’ont rapporté ont simplement voulu illustrer leur récit par un détail concret. On s’est aperçu, après coup, que, dans le Psaume 22, le juste persécuté dit : « Ils se partagent mes vêtements et ils tirent ma robe au sort » (v. 19) et qu’ainsi un détail de l’histoire de la passion avait été prophétisé par le psalmiste. Matthieu qui, comme nous l’avons rappelé, attache tant d'importance à la réalisation des prophéties dans l’histoire évangélique

(1) Matthieu (27, 35) et Luc (23, 34) disent la même chose. (2) Fuzpa, Das Kreuz und die Kreuzigung, Breslau, 1878, p. 147.

n’a pas encore remarqué cette concordance, puisqu'il ne fait pas ici de citation du Psaume (1). Le quatrième évangéliste a, non seulement constaté et souligné la réalisation de la parole du psalmiste, mais encore, rapportant à deux actes différents les deux expressions parallèles du Psaume (2), 1l a distingué le partage des vêtements et le tirage au sort de la robe et justifié cette manière de procéder par le fait que la robe de Jésus était sans couture (Jn., 19, 23-24) (3). L’harmonie complète avec la prophétie n’existe ici qu’au terme de l’évolution des récits. Il en serait tout autrement si c'était de la parole du Psaume que l'épisode avait été tiré.

Le problème de la relation entre la prophétie et l’histoire évangélique apparaît donc, quand on essaye de serrer les choses de près, comme infiniment plus complexe que ne le supposerait le dilemme formulé par M. Reinach.

La crucifixion

Laissons de côté maintenant le problème d’ordre général pour examiner la thèse essentielle formulée par

(1) On ne peut, en effet, considérer comme authentique le texte reçu qui ajoute, à la fin de M4., 27, 35 : « Afin que fût accompli ce qui avait été dit par le prophète : Ils ont partagé mes vêtements et ils ont tiré ma robe au sort ». Cette leçon n’est attestée que par quelques manuscrits occidentaux (A. @. Ÿ), appuyés par quelques formes des versions latines, syriaques et arménienne. C’est une addition qui provient de Jn., 19, 24.

(2) De même que Matthieu (21, 7), interprétant littéralement Zuach., 9, 9, fait monter Jésus, à la fois, sur un ânon et sur une ânesse.

(3) A la manière de la robe des grand-prêtres (Josèpne, Ant. Jud., III, 161). La robe sans couture du grand prêtre paraît provenir de l'interprétation de Lévitique, 21, 10, Il se peut que le quatrième évangéliste sous-entende ici des spéculations analogues à celles que Philon développe à propos de la robe sacerdotale, assimilée au Logos (De profugiis, 20 ; De ebrietate, 21).

M. Reinach (1) et reprise par M. Couchoud (2). C’est,

d’après eux, dans le Psaume 22 qu’on a trouvé l’idée de la crucifixion du Messie et notamment dans le verset 17, ainsi conçu dans la version des LXX :

Des chiens nombreux m'ont encerclé, Une bande de malfaiteurs m'a entouré,

Ils ont percé mes mains et mes pieds (3).

Si vraiment ce passage du psalmiste était la source de la croyance à la crucifixion du Messie, 1l serait surprenant qu’il ne soit pas cité à ce propos avant l’époque de Justin Martyr (4). Mais ce n’est pas tout et ce n’est même pas l'essentiel. Si nous envisageons l’ensemble de

(1) Sazomon Rernacn, Le verset 17 du Psaume XXII, R. H. R., t LI (1905), p. 260-266 (C. M. R., L!, p. 437-442). Cf, la réponse de JEAN RÉVILzE, Le verset 17 du Psaume XXII, R. H. R.,t. LILI (1905), p. 267-275 et la réplique de Reixace, R. H. R., t. LIII (1906), p. 1-9 (C. M. R., III, p.20-21). Voir aussi Loïsy, De on arguments contre l'historicité 2 la passion, R. H. L. R., 1913, p. 261-271.

(2) HRe ee le mystère de Jésus, p. 50, 134, 178 s. M. Couchoud ne semble pas connaître les études de M. Reinach puisqu'il ne les cite pas.

(3) Le texte hébreu, très vraisemblablement corrompu, porte (trad. Sr- GOND) :

Une bande de scélérats rôde autour de moi, Comme un lion pour saisir mes mains et mes pieds.

La Bible du Centenaire renonce à traduire la dernière ligne et donne la note suivante : « Le texte porte : comme un lion mes mains et mes pieds, ce qui n’offre pas de sens acceptable. Les versions anciennes donnent : ils ont creusé (Grec) ou ils ont lié (Aquila, Psautier hébraïque de saint Jérôme), ou ils ont insulté (seconde version d’Aquila, Midrasch) mes mains et mes pieds. Elles lisaient donc kä’rou au lieu de k@’ari (comme un lion) ; ce verbe ne peut,

en aucun cas, signifier ils ont percé, comme le veut la traduction cou

rante ».

(4) Jusrin Marryr (Apol., I, 35), est le premier auteur qui ait appliqué le Ps. 22, v. 17 à l’histoire de la passion. On trouve dans le Nouveau Testament plusieurs citations ou réminiscences de ce Psaume, aucune ne se rapporte, ni directement ni indirectement, à l’histoire de la passion. Nous avons

indiqué plus haut l’influence exercée par le Psaume sur certains détails de

l’histoire de la crucifixion,

la tradition, nous constatons que c’est dans un milieu araméen que le Psaume 22 a d’abord été appliqué à Jésus puisque Marc (15, 34) et Matthieu (27, 46) rapportent que c’est en araméen que Jésus sur la croix s’est écrié : « Elor ! Eloi! Lema sabachtanei, c’est-à-dire : Mon Dieu ! Mon Dieu ! Pourquoi m'’as-tu abandonné ? » (1) Or, dans le texte hébraïque du Psaume, on ne peut découvrir aucune allusion à la crucifixion. La tradition palestinienne n’a pas connu d'interprétation qui s’y rapportât, puisque Aquila, Symmaque et Jérôme ont traduit par «ils ont lié » les mots que les LXX ont rendu par « ils ont percé » (2). Ce n’est donc qu’à une étape secondaire de l’évolution de la tradition qu’il a été possible de relever dans le Psaume une indication relative au supplice de la croix.

L’aurait-on découverte si l’on n’avait pas su à l’avance qu’elle devait s’y trouver, c’est-à-dire si l’idée même de la crucifixion n’avait pas été antérieure à l’interprétation du Psaume ? MM. Reinach et Couchoud n’en doutent pas. La lecture du Psaume ne nous paraît pas confirmer leur opinion. Dans son ensemble le Psaume 22 est le eri de détresse d’un homme entouré d’ennemis et menacé de toute part. Sa situation paraît désespérée, mais cependant il espère encore et met sa confiance en Dieu. Il rappelle les délivrances autrefois accordées par Yahvé :

Tu habites dans le sanctuaire,

C’est toi qui es la gloire d'Israël.

En toi se sont confiés nos pères.

Ils ont eu confiance et tu les as délivrés

Ils ont crié vers toi et ont été sauvés.

Ils se sont confiés en toi et n’ont pas été déçus (4-6).

(1) On ne peut expliquer ce fait par un eflort du narrateur pour donner à son récit une couleur archaïque, puisque l’emploi de l’araméen est confirmé par le fait que les soldats croient que Jésus invoque Élie,

(2) Lorsy, R. H. L. R., 1913, p. 268.

218 JÉSUS DE NAZARETH eu x

Dans les versets qui suivent (7-9), le malheureux décrit sa misère, puis il donne ses raisons :d’espérer :

Oui, c’est toi qui m'as tiré du sein de ma mère

Qui m'as déposé en sûreté sur sa poitrine.

Sur tes genoux j'ai été jeté, à ma naissance (4).

Dès le sein maternel, c’est toi qui es mon Dieu.

Ne t'éloigne pas de moi, car je suis dans la détresse. Approche-toi de moi car personne ne me secourt (10-12).

Après les versets 13-19 qui décrivent la situation du malheureux, vient une invocation à Yahvé : |

À | Mais toi sit te tiens pas éloigné, Toi qui es ma force, hâte-toi de me secourir, Protège ma vie contre l’épée, Mon unique bien (2) contre le chien (3).

Sauve-moi de la gueule du lion et (délivre) des cornes du buffle ma misérable vie (20-22),

Le Psaume s’achève par la louange de Yahvé qui a délivré celui qui l’invoquait :

J'annoncerai ton nom à mes frères,

Je te louerai au milieu de l’assemblée,

Vous qui craignez Yahvé, louez-le,

Descendants de Jacob, honorez-le tous,

Que toute la race d'Israël tremble devant lui.

Car il n’a pas méprisé, ni rejeté, la prière du malheureux ; Il ne lui a pas caché son visage :

Et quand il a crié vers lui, il l’a entendu (23-25).

Si l’on avait voulu traduire en un récit le contenu du … Psaume, on aurait parlé d’un musérable menacé par ses …

(1) C'est-à-dire : tu m’as adopté dès ma naissance. Celui (père naturel ou.

adoptif), qui recevait le nouveau-né sur ses genoux, le reconnaissait par là pour son enfant {Gen., 50, 23. Cf. Gen., 30, 3 ; 48, 12. Job, 3, 12). (2) Expression poétique désignant la vie, l'âme (Cf. Ps., 35, 17).

(3) Littéralement : contre la main du chien (cette note et les deux précé-

dentes son empruntées à la Bible du Centenaire).

adversaires mais que Dieu protège merveilleusement de leurs coups. Sans doute, on pourrait entendre — et c’est ce qu'a fait l’exégèse messianique — que la délivrance c’est la résurrection. Mais, pouvait-on donner cette interprétation, si l’on n’abordait pas la lecture du Psaume avec la conviction qu’il racontait la mort et la résurrection de Jésus ?

Les mots : « ils ont troué mes mains et mes pieds » consütueraient-ils, d’ailleurs, une allusion assez claire à la crucifixion ? Quand il est question de la croix, ce sont les deux notions de pendaison et d’exposition qui sont surtout mises en relief. La fixation des mains et des pieds par des clous ne produisait pas la mort, elle n’était qu’un élément accessoire du supplice. Il n’est, de plus, nullement établi que les mains de la victime fussent tou- jours fixées par des clous ; pour les pieds, c’est plus douteux encore. L’archéologue Victor Schulze écrit : « Quant au moyen employé, croix proprement dite, poteau ou arbre, et quant à la manière de fixer la victime, les exécuteurs paraissent avoir eu la plus grande liberté. On employait seulement des cordes, ou des cordes et des clous. Dans ce dernier cas, tantôt les mains seules, tantôt les mains et les pieds étaient fixés par des clous (1). Dom Leclercq, que nul ne soupçonnera de traiter la tradition avec désinvolture, écrit : « Le condamné s’approchait du gibet auquel on le lait par les mains à la traverse et par les pieds posés sur une planchette. » De clous, l’érudit bénédictin ne parle même pas (2).

De fait, la plus ancienne tradition évangélique ne men-

(1) V. Scuurrze, art. Kreuz, Kreuzigung, KR. E., XI, p. 90. CÊ. Fuzpa. Das Kreuz und die Kreuzigung, p.150 s,

(2) Dom Leczerce, art. Croix, Dictionnaire d'archéologie chrétienne ei de litur gie, ILI, 2, Paris, 1914, col. 3047. Dans l’article Clous du même dictionnaire (III, 2, col, 2034-2037), Dom Leclercq, ne fait, non plus, aucune allusion aux clous de la croix.

tionne pas les clous. Il en est question, pour la première fois, dans le récit johannique de l’apparition du ressuscité (1). Thomas ayant dit : (Si je ne vois dans ses mains (2) la marque des clous, si je ne mets mon doigt dans la marque des clous et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai pas », Jésus l'invite à mettre le doigt dans ses mains et la main dans son côté (Jn., 20, 25-27). Les blessures des mains apparaissent. donc au même stade de la tradition que la plaie du côté, c’est-à-dire qu’un des éléments les plus récents de la narration johannique (3). Il est aussi question de clous dans les mains dans l’évan- … gile de Pierre (21), mais on ne trouve aucune mention de clous dans les pieds avant Justin Martyr (Apol., 1, 35, Dial., 97, 3) (4).

Si l’histoire de la passion avait pour source principale un passage où 1l est question de mains et de pieds percés, il serait, on l’avouera, bien étrange, qu’on ne trouve … aucune mention des clous dans les mains avant le quatrième évangile (5) et des clous dans les pieds avant Justin Martyr (6).

(1) Dans Le., 24, 39, le ressuscité dit aux disciples troublés par son apparition et qui pensent avoir affaire à un fantôme : « Voyez mes mains et 14 mes pieds, c’est moi, palpez-moi et constatez. Un esprit n’a ni chair nios, n comme vous voyez que j'ai », Il ne s’agit pas là de faire reconnaître Jésus … pour le crucifié, mais de constater que c’est bien un être réel,

(2) Ce texte ne parle pas des pieds.

(3) Maurice Gocuez, Intr., II, p. 336 s.

(4) Frexer (dans Hennecke, Handbuch zu den neutesiamentlichen À pokryphen, Tübingen, 1904, p. 441), croit trouver dans un passage des Acta Petri cum Simone (c. 17), où il est question d’un jeune homme nu et lié, une allu- … sion à la crucifixion sans clous. W. Bauer, (Das Leben Jesu im Zeitalter der - < neutestamentlichen Apokryphen, Tübingen, 1909, p. 215), fait remarquer que … les cordes n’excluent pas nécessairement les clous et qu’ainsi la portée déjà assez discutable du passage des Acta Petri cum Simone est encore diminuée.

(5) Non à propos de la crucifixion, maïs dans un récit relatif à la résurrection, On sait que ce sont ces récits qui ont été le plus influencés parle travail apologétique. Æ = #

(6) Dans le récit de la sépulture de Jésus, Marc (15, 46) et Luc (23, 53)

On ne peut, dans ces conditions, admettre que ce soit du verset 17 du Psaume 22 que l’on a tiré l’histoire de la crucifixion. Ce n’est qu'après coup que ce texte a pu être mis en relation avec la croix. Quant au chapitre 53 d’Ésaïe, qui a eu une si grande influence sur le développement de la pensée et de la piété chrétiennes, il ne peut, lui non plus, être considéré comme l’une des sources de l'idée de la mort du Messie et des récits qui s’y rapportent. Rappelons d’abord, ce qui a déjà été indiqué plus haut (1), que ce n’est que postérieurement à l’ère chrétienne et dans des conditions qui ne permettent pas d’exclure à priori la possibilité de l’influence d'idées chrétiennes, que ce chapitre a été interprété comme se rapportant au Messie. Dans plusieurs passages du Nouveau Testament, il a inspiré l’interprétation donnée de la mort du Christ, soit qu’il ait fourni les termes employés . comme dans Z Pierre, 2, 22-25, ou dans Actes, 8, 32 s. où l’enseignement donné par Philippe à l’eunuque de la reine d’Éthiopie prend la forme d’un commentaire d'Ésaïe, 53, 7-8, soit que le texte ait inspiré, d’une manière plus générale, les formules employées comme dans Jean, 1, 29-36 ou dans Rom., 4, 25 ; 5, 1 et I Cor., 15, 3. Dans tous ces textes dont plusieurs sont d’une date relativement assez basse, 1l n’est pas question du fait de la mort du Christ, mais de sa portée. Chez Paul lui-même, Ésaïe, 53, 1 n’est expressément cité que dans Rom., 10 16, non à propos de la mort du Christ, mais à propos de l'échec de la prédication chrétienne (2). On, a d’autre part, remarqué (3) que les idées de Paul ne peuvent pas

disent qu’on descend le corps de Jésus de la croix. Matthieu (27, 59) et Jean {19, 38); qu’on le prend. Seul l’évangile de Pierre dit qu’on ôte les clous (21).

(1) Voir p. 199.

(2) Le même texte est aussi cité dans Jn., 12, 38, dans un passage qui n’est pas mis dans la bouche de Jésus, mais qui contient des réflexions de l’évangéliste sur l'échec du ministère de Jésus,

(3) Scawerrzer, Gesch., p. 546 s.

être expliquées par l'influence du 53 chapitre d'Ésaïe, parce que ce passage développe l’idée de la valeur des souffrances du serviteur de Yahvé, tandis que Paul attribue une portée rédemptrice, non pas aux souffrances, mais à la mort du Christ. |

Quant à l’influence d’Ésaïe, 53 sur les récits de la passion, nous avons vu qu’elle est très restreinte. Elle a inspiré la déclaration de Jésus avant son arrestation dans Luc : «Il faut que s’accomplisse ce qui a été écrit de moi : il a été mis au nombre des malfaiteurs » (Le., 23, 37 citant És., 53, 12) et, dans Luce aussi, l’intercession de Jésus pour ses bourreaux (23, 34.Cf. És., 53, 12).

Le Christ agneau paseal

M. Couchoud (1) pense enfin que l’idée de l’agneau pascal a exercé une profonde influence sur la genèse de la tradition relative à la mort de Jésus. L’assimilation de Jésus à l'agneau pascal est, en effet, courante dans le christianisme antique. Elle est fort ancienne puisqu'on la trouve déjà dans la première épître aux Corinthiens. L’apôtre, adressant aux fidèles une exhortation à la pureté à propos de l’affaire de l’incestueux, signale le danger auquel l’Église s’exposerait en laissant subsister dans son sein du mauvais levain, capable de faire lever toute la pâte. Il faut donc, dit-il, ôter soigneusement le vieux levain (2) et célébrer la fête (3) dans la pureté et la vé-

(1) Coucnoun, le mystère de Jésus, p. 142. :

(2) Comme on le faisait dans les maisons juives le 14 Nisan, nE de la préparation de la Pâque. Cf. le traité Pesahim, I, 6 s.

(3) Il ne s’agit pas d’une fête particulière dont il n’y a aucune trace dans le christianisme primitif, mais de la vie chrétienne, tout entière inaugurée

rité. « En effet, dit-il, notre agneau pascal a été immolé, c’est Christ » (1 Cor., 5, 7). Remarquons d’abord que si Passimilation de la mort du Christ à l’immolation de l’agneau avait déjà été courante — et comment ne l’aurait-elle pas été si c'était le noyau premier de la tradition ? — on ne comprendrait pas la précision de l’explication : « c’est Christ ». Les Corinthiens auraient bien su, sans que Paul eût eu besoin de le dire expressément, qui était cet agneau pascal dont il voulait parler. Tout le passage est figuré, il ne contient rien qui indique que Paul ait conçu la mort du Christ sous la catégorie de l’agneau pascal ou d’un autre sacrifice lévitique autrement qu’à titre de simple image (1). C’est seulement un développement incident puisque ce n’est pas comme sacrifice, mais comme condamnation juridique que Paul interprète la mort du Christ dans sa doctrine de la rédemption.

L’assimilation du Christ à agneau pascal se trouve aussi, mais dans des conditions qui indiquent l’action

d’autres idées encore, dans la formule johannique « l'agneau de Dieu qui ôte le péché du monde » (Jn., 1, 29-36).

Mais c’est dans la tradition relative à la cène que l’idée d’une pâque chrétienne s’est surtout développée. Le rapprochement était des plus naturels et suggéré par la date même de la mort de Jésus qu’il y a lieu, ainsi que l’admettent un nombre de plus en plus grand de critiques, de fixer, comme l'indique le quatrième évangile, au 14 Ni-

par la mort du Christ, aussi nous semble-t-il bien conjectural d'admettre avec Jomannes Weiss (Der erste Korinther brief, Gœttingen, 1910, p. 137) et d’autres exégètes, que cette image ait été suggérée à Paul par le fait qu’il écrivait aux environs de la fête de Pâques.

(1) Dans Rom., 3, 24, c’est au contraire du sacrifice de la fête des expiations que Paul rapproche la mort du Christ. Cette dualité d'interprétation serait difficile à comprendre si la crucifixion avait été déduite de la doctrine juive du sacrifice, elle est, au contraire, toute naturelle, l'assimilation ayant été faite & posteriori.

re

san (1), c’est-à-dire au jour même où l'agneau i était immolé. Les conditions dans lesquelles a été. dé

et montrent bien que nous sommes en présence d’une assimilation faite après coup. Dans les évangiles syno p= tiques l’idée est développée par l'attribution au dernier repas de Jésus du caractère pascal qu’il ne paraît pas avoir eu dans la tradition primitive (2) ; dans le quatrième | évangile (3), elle l’est par l'indication, dans un morcea qui APRATHEN à la couche la plus récente, que les jamb es de Jésus n’ont pas été brisées comme NE des brigan ce qui réalise les prescriptions de la Loi relatives l’agneau pascal (4).

(1) Maurice Gocuer, Les sources du récit johannique de la passion, 6 1910, p. 15 8.

(2) Maurice Gocuez, L’'Eucharistie, p. 59 s.

(3) Maurice Gocuez, Inir., II, p. 336-341.

(4) Nous ne parlons pas ici du Psaume 24, dont Paul cite un ve dans un passage (1 Cor., 10, 26), où il n’est nullement question de l’hist évangélique. M. LÉbcsobel (le mystère de Jésus, p. 134) croit que le ct T tianisme primitif a trouvé dans ce Psaume « la plainte du Fils de Dieu, t tom entre les mains des archontes cruels ». Ce que nous avons vu plus h propos du passage 1 Cor., 2, 8, prouve que ce texte n’a pas la portée prête M. Couchoud.

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